Le meurtre est un éternel reommencement
De Romain Borsu



C’est étrange, cette sensation d’avoir déjà vécu un événement. J’arpentais la pièce, anxieux, terriblement nerveux, convaincu que ce n’était pas la première fois que je me retrouvais dans cette situation. Peut-être un rêve, peut-être une autre vie. Et pourtant, dans ce que j’appellerai un songe ou une prémonition crevant l’ailleurs impalpable, impossible de me rappeler si j’avais eu le cran d’abattre cet homme qui rentrerait bientôt dans la pièce.
Celle-ci aurait dû être chez moi, mais je ne reconnaissais que trop peu l’endroit. Tout était trop paré d’affûtiaux, le mobilier, trop démodé, l’ensemble, trop superficiel, l’étendue, beaucoup trop gigantesque, démesurée pour un appartement. Il m’était impossible de croire que c’était moi qui avais choisi d’acheter tout cela. Ainsi donc, je tournais en rond, ébloui par une luminosité exagérée, suant à grosses gouttes sous des vêtements étouffants qui me lacéraient les chairs comme s’il s’était agi d’une cote de maille. Je soupçonnais d’ailleurs fortement qu’ils n’étaient pas à moi. Insupportables, ces perles qui vous chatouillent les joues, et impossible de s’essuyer le visage ! C’est que, ce genre de choses ne se fait pas en public. J’étais chez moi et pourtant, inexplicablement, je me sentais observé de toutes parts. Poursuivi par des centaines d’yeux, attentifs au moindre de mes mouvements, où que j’aille, quoi que je fasse. Pas d’échappatoire ! Nulle part où aller ! Même la fenêtre n’offrait que des illusions de paysage, une aquarelle livide, en somme ! Et à ce moment, alors que j’aurais dû être seul, juste avant que l’on frappe à la porte, j’aurais juré avoir entendu tousser. Une gorge qui se racle discrètement, comme pour ne pas déranger. Je me retournai pour voir d’où cela venait. Naturellement, plus rien et je commençai à prendre peur. Je n’aurais pas été le premier à avoir été assassiné chez lui par un drogué en manque, avide d’un peu de liquide. Pourtant, je n’aurais pas dû être effrayé. Tout se déroulait comme je l’avais déjà vécu et c’est pourquoi je n’ignorais pas qu’il serait en retard d’environ cinq minutes. Il s’agissait d’un huissier qui me dépècerait bientôt de tout ce luxe de pacotille et, sans l’avoir jamais vu, où du moins pas dans cette vie, je savais à quoi il ressemblerait. Gros, barbu au visage chiffonné, le nez lui tomberait dans la bouche et ses vêtements de troisième main seraient usés, délabrés par l’érosion implacable du quotidien. C’était lui que je tuerais, je le savais. Je n’éprouvais pas de haine, juste de l’indifférence et j’allais le tuer. Pourquoi ? Je n’en sais toujours rien, je n’ai pas compris ce qui m’est arrivé, les autres fois non plus. Tout était tellement irréel, rien n’était vrai, ma vie entière était fausse, comme parsemée d’une confusion opaque.
L’homme sonna, entra, et s’assit, tout comme dans mon rêve, et nous nous adressâmes la parole comme des robots, semblables à ces enfants peinant à réciter leurs leçons. On nous écoutait, nous étions surveillés. Aucune colère ne submergeait mon esprit et quand j’y repense, quelle folie de s’apprêter à ôter la vie devant autant de témoins ! Il m’aurait été impossible de les identifier car ils se confondaient avec l’ombre de l’endroit le plus obscur de l’énorme pièce, mais je distinguais nettement des bruissements de respiration, des yeux jouissifs de pouvoir ainsi s’immiscer dans cette parodie d’existence. Tout cela, ce n’était pas moi, mais qui étais-je donc, alors ?
La grosse barbe semblait aussi nerveuse que moi, peut-être n’ignorait-il pas le sort qui l’attendait.
Quand j’y repense, c’était horrible. A ce moment, je voulus lutter contre ce destin qui s’imposait si implacablement à moi. En vain. Même les paroles que nous prononcèrent semblaient avoir été écrites et je ne faisais que répéter les phrases indélébiles de l’ordre des choses, tout comme je revivais pour la énième fois ces instants d’avant le drame, sachant parfaitement que d’ici quelques minutes, que je m’y oppose ou non, je deviendrais un meurtrier, et que par la suite, il me faudrait recommencer, encore et encore. Pour toujours peut-être. Quelquefois, il arrivait même qu’une voix tout droit sortie de ma tête ou d’un recoin de la pièce me souffle ce que je devais dire ou faire. Une seule fois j’ai essayé de protester contre cette tyrannie de l’existence, le gros fronça les sourcils, visiblement interloqué que je tente de me dérober au destin. Mieux même, comme je tardais trop à son goût, il eut le culot de grincer les dents en gonflant les yeux. Soit, puisque lui-même paraissait m’y encourager, je le tuerais. Mon cœur cognait horriblement fort, et toujours cette sensation désagréable, très étrange, d’être observé par Dieu sait quoi ! Devrais-je à jamais savoir tout du futur et revivre incessamment les mêmes choses ?
Dans le plus profond et irrévocable des déterminismes, je m’apprêtais à frapper, presqu’ encouragé par les insistances du gros barbu. Qui était le plus fou des deux ? J’avais conscience de ce dont j’allais me rendre coupable, mais j’agissais comme si j’étais quelqu’un d’autre. Tout ça, ce n’était pas moi. Ce n’était pas moi mais je subissais malgré moi toutes les vicissitudes de l’existence, sans espoir de m’en sortir. Marionnette en proie à des forces insoupçonnables, je n’avais pas pu résister toutes les autres fois, pourquoi en aurait-il été différemment maintenant ? Et puis, c’était comme si je redoutais une quelconque sanction, dans l’hypothèse incertaine où j’aurais pu me dérober à ces odieuses obligations.
Alors, je frappai et je mis toute ma rage dans le mouvement. Le gros barbu hurla exagérément fort, même si j’aurais juré ne pas l’avoir touché. Et puis, après m’être saisi du revolver ,je tirai, tout simplement. Tout cela devenait tellement banal qu’il ne jugea même pas nécessaire de se répandre dans cette pièce détestable où j’étais dorénavant seul, mais plus que jamais observé, au milieu du nulle part, dans cet univers auquel je ne pouvais plus croire. Alors, me sachant perdu, je me suis écroulé sur le sol, près du cadavre des dizaines de fois tué et bien qu’il ne faisait aucun doute qu’il reviendrait encore à la vie, et qu’il me faudrait encore la lui enlever, j’ai pleuré. J’ai pleuré de ce que j’étais devenu sans rien avoir choisi, les lèvres tremblantes, la tête entre les mains. A ce moment, je crus entendre la voix, celle que je soupçonnais d’être ma conscience, et elle me murmurait dans un langage à la fois insistant et étouffé : « Mais qu’est-ce que tu fais ?! Ne pleure pas comme ça ! ». Et comme je restais immobile, elle articula un agressif « Reprends toi tout de suite !» en martelant consciencieusement chaque syllabe. Ensuite, j’ai relevé les yeux, brouillés de givre salé, sachant qu’ils étaient toujours là. Ils me fixaient de leurs yeux sombres tandis que les murs retenaient leur souffle, j’en étais convaincu. Mais que faisaient-ils là, assis comme à un spectacle ? Ne plus regarder ! Mettre ma tête crochue d’assassin entre mes mains ! Prier pour que tout s’arrête ! Ils étaient tous là et j’étais si seul ! Ouvrir les yeux, et se rendre compte que le mensonge est bien réel, gisant de la manière la plus grotesque sur le sol hébété, emprisonné dans la plus irrémédiable des cellules. En contemplant l’horrible spectacle, je trébuchai et des rires armés me montrèrent du doigt. Etait-il possible que je rêve tout cela ? Une nausée me saisit à la gorge, tordant mon estomac comme une éponge, la pièce entière frissonna et le sol nouvellement souillé eut bien du mal à ravaler sa salive. « Mais qu’est-ce qui te prend bon sang !? ». Encore cette voix que je ne voulais plus écouter ! Par le meurtre, j’étais devenu un étranger à moi-même, dès lors, je me refuserais pour toujours à prêter attention à cette conscience de toute façon maudite et inutile, puisqu’elle n’avait pu empêcher l’horreur.
Après, je ne me rappelle de rien sinon d’un rideau rouge tombant sur le drame. D’autres gens me prirent par la main et celui que je venais de tuer se tenait à ma droite, souriant comme un vivant alors que mes jambes tremblaient comme celles d’un cadavre en proie à une deuxième mort. Ils se sont tous penchés, j’ai fait la même chose, sans comprendre, puis, un tonnerre d’applaudissements retentit, rien de plus. Je regardai à gauche, à droite, vers la cavité du sol où s’était tenue cette voix intérieure, vers le plafond dépourvu de plafond, uniquement constitué de spots, et je sus que le lendemain, sous la complicité âcre de la lune pleine, il me faudrait recommencer.


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