Lune pleine
De Romain Borsu



La lune pleine enfante l’ivresse, une sorte de sommeil acharné empreint de barbarie. A travers la vitre de mes globes, je me rappelle la première fois où je regardai les nuits colorées de quiétude belliqueuse. Ce fut comme une seconde naissance, c’est ce jour-là que je renonçai à la noblesse de ma race et que d’étranges cratères dépecèrent ma fierté. Je ne souhaiterais à personne pareille métamorphose. Une tension glacée me suça lentement chaque pore. Les perceptions étaient complètement différentes, indescriptibles et tout en pleurant du monstre que j’étais devenu, je sus que plus jamais je ne serais moi même. Désormais dépourvu de pitié et néanmoins apeuré, il me fallut attendre que le jour dévore un à un les croissants.
Tout n’était qu’enchantement avant cette mutation périodique. Bien sûr, il y avait bien ce problème d’expropriation, mon trou rongé peu à peu par la conquête économique, mais tout était simple, et je dormais dans les bras de l’amour, aurore pure et chamboulée. Je la revois encore partir, plus bruyante qu’une meute, lorsqu’elle s’aperçut de ma bestialité cyclique et carnassière. Nous n’étions pas mariés, je n’avais jamais trouvé de prêtre pour nous unir. En fuyant vers l’horizon, elle m’abandonna au joug de la lune pleine.
Tout ce qu’on raconte au sujet de ces métamorphoses est faux. Bien que brouillé, je trouve toujours assez de force pour me réfugier loin du séjour de mes semblables. Aucune force au monde ne me poussera à lacérer un seul membre de notre noble lignée.
Galoper ! A travers du bleu ! des feuillages trop rares aux bruits de cymbales! oscillations diverses, perceptions en panne ! forêt froide et austère ! La lune pleine fixe mes enjambées livides, impatiente que je la badigeonne de pourpre. Du fin fond de la brume, les balbutiements des battements de cœur. La torpeur pèse sur ma course, je bégaye des foulées. Etoiles colorées de buées. Courant d’air rauque ! museau à découvert ! gorge frileuse et étranglée. J’embrasse chaque morceau de vent, la fanfare de mes pas cent fois humée fraye le passage jusqu’à ce que mon cœur soit parfaitement glacé.
Bois éclairés de mille lucioles, arbres gauchement immobiles, branches peuplées d’insensible. Je débarque dans cette forêt où grouille la multitude sans réelle identité, dans des croassements miséreux et craintifs, dans la légèreté indifférente du règne du primaire. Tribus d’arbres déjà morts, tanières closes, faune désespérément primitive. Courir ! Encore ! A travers le bleu ! défilé d’astres ! Les tempes des talus tamponnent, comme d’énormes coups de klaxon. Quelques fois, il me semble même voir des espèces de rochers me poursuivre ! Alors, je me plonge dans la cacophonie de ce petit monde. Les prédateurs de la nuit digèrent leurs proies, quelques fourrures arpentent les sentiers, des rats dorment sur un tas de feuilles. Submergé par un champs de groseilles, odeurs rustres. Echine suffocante à travers les landes ! des foulées en pleurs ! réveil de l’instinct abominable ! j’aurai beau courir encore et encore ! rien n’y fera, la lune pleine agira pour que du fin fond de ma mâchoire surgissent des hordes sanglantes.
De droite et de gauche, dans un sens et puis dans l’autre, au-delà de l’échine défaillante et de la monstruosité, ma tête est sur le point d’éclater. Ma trachée s’enraille. Doucement, mollement, grincement ; il est tant que je me repose. Haleine courte. Horreur, haine, honte. Habitude, aussi. L’abîme palpite, mon intégrité y est tronçonnée tout entière. Je crois que c’est la langueur qui atténue ma douleur, mais à bout de souffle, j’entends toujours ce refrain permanent de tristesse. Lassitude, tendresse traîtresse et solitude. Une fontaine en colère ! les replis de mon âme de damné constituent les replis de l’eau. Ce reflet me calme, ou me désespère, quand il devrait me faire glapir de rage. Oreille bizarrement poilues, sourcils en broussailles, nuque presque droite. C’est une colère incoercible que seuls des monstres peuvent ressentir ! Pourquoi moi ?
Et toujours sous l’emprise de la lune ! Cavaler, bondir, filer ! Magnétisme diabolique ! de plus belle ! encore plus vite ! à travers bleu ! un bleu chétif et agressif, une violence apaisée.
Le plus bestial de ma métamorphose me transperce, je ne peux plus me retenir. Hallali. Je tèterai bientôt au tranchant aigu de la mamelle du meurtre, telle est la règle.
Bondir sur la bouillie ensanglantée, y faire crisser mes griffes acérées, ameuter des grimaces, gronder d’impur, revêtir les grognements pour seuls habits. Ensuite, j’éparpille ça et là le résidu de ma chasse, la terre m’a poussé à cette boucherie, de toutes ses forces, toujours plus fort. A chaque fois, je rends honneur à l’apanage de la race empruntée. Mes menstruations ont débordé de vie et de sauvagerie, une nouvelle fois.
Une fois les tranchants aigus achevés, je retrouve ma gueule.
L’errance de ma prison dure toute une nuit, la douleur est pour toujours : les miens ne veulent plus de moi et à chaque fois, dent maculée de sang, je suis l’horrible témoin de la civilisation. Maudis sois-tu cher Romulus !
Une fois le jour engagé et la sphère lointaine, je contemple avec stupéfaction mes poils parsemés de croûtes de funérailles et c’est à ce moment là que carillonne le réveil, c’est à ce moment là que je comprends ce que j’ai fait, c’est à ce moment là que je retrouve l’usage de mes quatre pattes. N’être plus qu’un loup ! Alors, je pousse un ululement plaintif. C’est une note douce et tendre, elle ne cesse de chuter vers des gouffres, quoi qu’elle reste toujours haute. J’ai encore le goût de sang rouillé incrusté dans mon pelage et je patauge dans mes crimes jusqu’au garrot. Je m’apprête à rendre larme.


Retour au sommaire