Le corridor de la mort
De Romain Borsu



Et par conséquent, voici une histoire parmi tant d’autres, l’histoire d’un condamné à mort.
Qu’ai-je donc bien pu faire pour justifier tel traitement ? De quel crime suis-je l’auteur pour mériter pareil supplice ? Je suis coupable, ça je l’ai bien compris, mais de quoi ? Malgré tous ces mois où je n’ai pu esquisser le moindre mouvement !
Je suis méchant ? Apparemment oui, et même que les méchants, c’est la mort et puis l’enfer qui les attend. Si peur de tout ça ! J’aimerais pleurer sur le sein d’une mère, mais c’est elle qui m’a fait comme ça, c’est elle qui a tout fait pour que je sois coupable. De quoi, je ne sais toujours pas. Pourtant, les faits sont contre moi. C’est avec les mimines pleines d’un étrange cambouis qu’ils m’ont trouvé, avec son corps presqu’agonisant à mes côtés. J’ai jamais voulu lui faire du mal !
Et au lieu de m’aider quand je vivais l’enfer et que je rampais sous les problèmes, au lieu de devenir mon copain quand je faisais tout pour sortir du trou, il m’a frappé. Je crois bien que c’était de toutes ses forces. Sans âme, sans rien, machinalement, sans cœur, sans intérêt, et puis il a émis un gros rire gras avant de me pendre par les pieds. Et mes proches, mes proches ! ont tous trouvé ça rigolo, je n’ai jamais été aussi humilié de toute ma vie ! Et entendre ses remarques amusées de sadique, puis le voir s’en aller pour recommencer encore et encore !
La vie est belle, mais ce sont tous des zombies et je ne veux pas être un des leurs. Je ne ferai pas semblant, je resterai fier. C’est aussi dans ce sens que je me démarque des autres, tout ce sang déversé n’est rien d’autre que banalité.
Juste avant les coups et tout au long de cette journée après laquelle plus rien ne serait comme avant, j’ai ressenti un froid intense, comme plongé dans un lac de couteaux glacés. Chaque tranchant fut une banquise, chaque pointu un pôle, et le souffle court, je perçus peu à peu les lois qui régissent le monde, je commençai à comprendre que l’autrefois béni était désormais un non-retour. C’est tout ce dont je me rappelle, à part une odeur de transpiration hygiénique émanant des murs. Ca et des images, toutes plus floues les unes que les autres. Des pleurs, des heurs, la douleur de ne pas être et des hurlements de désespoir parmi la risée générale ! Tous, j’en suis certain, ont adhéré à ce vaste coup monté sans s’en rendre compte.
Et depuis lors, seul dans mon coin, j’attends de voir poindre le moindre mal, le goinfre à la faucille, pour qu’il me libère enfin du corridor de la mort. Mon tout petit cœur, tout petit petit, n’en peut plus de cogner sa rage dans cette poitrine. Je répète : le meurtrier n’est pas celui qu’on juge.
Avant de me rendre dans le corridor de la mort, où chaque respiration est un soupir et où chaque mouvement est une fracture, ils m’ont ôté mes chaînes, d’un simple geste, ce n’est pas comme s’il s’agissait de leur vie. Je n’étais plus leur jouet, chaque jour prend des allures de joug, certains en jouissent et d’autres en meurent.
Tout loin de moi, ma couche de foin sera aussi un cercueil, les poings de la condition s’esclaffent déjà devant mes entrailles électriques.
Je suis désormais sur écoute, même pour marcher on me prend par les bras. Je me souviens que maman avait l’air si gentille, mais tout cela n’est plus qu’une époque rayée je ne comprendrai sans doute jamais pourquoi elle m’a fait ça, ni pourquoi je tenterai de faire subir le même sort à un autre. J’espère de tout mon cœur, dans toute cette utopie crasseuse et infectieuse, pouvoir condamner à mort à mon tour, qu’un autre voit l’atroce d’un procès à tort ! Basse vengeance, oui, sans doute.
Il arrive encore bien à mes compagnons d’infortune de fixer ma cellule, un sourire de béatitude idiote aux lèvres. Les imbéciles ! ne comprennent-ils pas qu’ils sont dans le même cas que moi, que ce sont des squelettes qui s’ignorent ?!
Le jugement est proche, tout comme les trois coups de marteau qui cloueront bientôt nos cercueils et vous faisez comme si rien de tout ça n’allait arriver !
- On ne dit pas des choses comme ça.
Ils sourient, je préfère dormir plutôt que de me demander combien de temps sera nécessaire avant que s’exécute la sentence. Impossible de comprendre, quelle connerie ! tout ça pour s’être abreuvé dans le ventre de sa mère ! Marginal, je subis malgré moi l’incompréhensible des lois.
Le papier peint de couleur rose sied très mal au désastreux qui repose et se déchaîne en ces lieux. Même les gazouillis de jadis deviennent hagards, mon cœur se fait agate tandis que chaque seconde passée incite à crever. Car si l’uniforme est soyeux, je hais les pâtées et ces écuelles mille fois gobées, je ne supporte plus les horribles promenades forcées à bord de leurs satanées brouettes !
Moi aussi, j’ai des étoiles sur le visage, mais les miennes tournent en musique monocorde, rien n’est authentique, je pourrais presque les atteindre. Oui, cette condamnation est bien absurde, la mer et le soleil demeureront de doux étrangers.
La gondole dévale vers le silence, le coup de gong déchiquettera bientôt ma gorge. Il arrive parfois de sentir sur les bras la douce brise du zéphyr, j’ose alors croire dans un sommeil que rien n’est vrai. Et puis le réveil. Rien d’autre depuis des mois.
Je fixe les barreaux en suçant mon pouce, je pèse trois kilos sept. Les tuteurs à gages sourient toujours, même qu’ils disent que je suis la chose la plus merveilleuse au monde. Je distingue un biberon de vitriol dans une main, une peluche dans l’autre.
Le rocher dévale une nouvelle fois la pente.


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