L'Attente de Paris
(large extrait)
Roman par Roland Michel Tremblay

[...]
XCVI

Comment commencer à décrire les derniers événements. Comment raconter maintenant les détails de la révolution qui vient de se produire. Les coïncidences, ça fait longtemps qu'il n'y croit plus. Clélia est venue finalement, heureusement. Julien regrette qu'elle doive repartir d'ici deux semaines. Ils auront le temps de visiter Granville en Normandie, là d'où vient le père de Clélia. Julien croit que c'est mieux qu'elle reparte car sa musique a plus de chance de déboucher si elle continue à travailler avec Gordon et Amy. De toute façon il va avoir besoin de temps pour ses études et elle, elle perd le sien ici.

Le premier jour, le mercredi 26 octobre, ils ont trouvé un hôtel sur la rue Cujas, qui, sans le savoir vraiment, était juste à côté de la Sorbonne. Il a rencontré Mme Créttiez qui ne voulait pas reconnaître son diplôme de quatre ans, disant qu'il n'avait fait que trois ans d'université. Finalement ça fonctionne, il est en maîtrise conditionnelle, il paraît que c'est plus simple et plus facile que la licence. Le premier jour il a réussi un vrai tour de force : trouver un directeur de maîtrise qui accepte Artaud et ses Cahiers de Rodez en un sujet plutôt général, il a carte blanche tant que ça a des bases littéraires. Il a aussi rencontré Franklin au bureau du prof qui lui a tout de suite offert son appartement pour une dizaine de jours. Alors ils partagent l'appartement avec son colocataire Christian. Ils ont ainsi eu accès à toute la société de Paris. Ils ont loué une voiture à l'aéroport Charles de Gaulle, ils ont cherché longtemps, finalement ils sont arrivé chez Franklin sans trop savoir s'ils étaient gays. Certains signes ne leur ont pas échappés, entre autres les cassettes de Madonna, magazine avec Marky Mark, certains livres dont Si le grain ne meurt de Gide. Mais enfin, c'est quand Christian leur a présenté le lendemain la revue sur le sida, qu'il fait et publie à tous les deux mois, qu'ils ne doutaient plus.

La Sorbonne. Gigantesque il dirait de prime abord. Architecture complexe il dirait ensuite. Julien n'arrive pas à figurer combien grand c'est, là le problème. Cependant il pense que l'Université d'Ottawa est beaucoup plus grande. La bureaucratie y est terrible. Sans l'aide de Franklin, il aurait abandonné. Il était prêt à retourner au Canada parce que ça lui semblait être une mission impossible et qu'il ne croyait pas qu'on l'accepterait en maîtrise. Julien n'arrive pas à remplir toutes les formalités parce qu'il lui faut sans cesse des papiers, des tampons, des attestations, des photos, des signatures, des accords de professeurs pour suivre leur cours. D'abord il lui faut l'essentiel, la feuille verte du bureau des équivalences. Mais avant tout il lui faut le dossier d'inscription qu'il n'a jamais eu encore et qu'il espère recevoir le mercredi 2 novembre chez Christian. Là-dedans il aura la feuille rose de l'inscription administrative, la feuille bleue de l'inscription pédagogique, la feuille blanche pour la carte d'étudiant, les papiers pour que l'on monte un dossier à son nom à l'inscription administrative. Ensuite il lui faudra l'inscription pédagogique - il ne sait plus trop où aller pour ça - afin de s'inscrire en licence et en maîtrise, parce qu'il est inscrit à des cours relatifs aux deux niveaux. Il s'est déjà rendu au département de latin pour prendre un cours qui était déjà complet, elle a fini par l'inscrire à un autre cours plus compliqué et il y est retourné le lendemain pour le faire changer parce que l'autre Crétine Créttiez s'était mêlée. Ensuite il s'est rendu plusieurs fois au département de langue pour s'inscrire sans succès à un cours de grammaire pourri qu'ils veulent s'assurer qu'il est capable de faire. Ici tout le monde le coule ce cours. Il a dû faire signer par son prof une autre feuille rose qu'un autre prof devra signer, il collectionne les feuilles avec des tampons qu'il lui faudra retourner officialiser lorsqu'il aura sa carte d'étudiant, c'est-à-dire quand son dossier sera complet, c'est-à-dire jamais. Au départ il se disait que c'était impossible de tout faire ça en trois jours, d'autant plus que tout est toujours fermé, ça ouvre pour deux heures, le mercredi seulement, il y a toujours des files d'attente impossibles. Mais il se rend compte que tout le monde est aussi mêlé que lui, personne ne sait vraiment tout ce qu'il a à faire, en particulier Franklin qui, pourtant, a déjà étudié là pendant trois ans. Puis l'administration est consciente qu'aucune date limite ne peut être respectée, elle sait qu'il faut au moins un mois et demi pour s'inscrire.

Rien n'est informatisé, une bureaucratie tellement gigantesque que pour la changer il faudrait que le tout passe au feu. Le conservatisme tue, ils courent à leur perte. On étouffe dans les méandres de l'administration : 17, rue de la Sorbonne, escalier G, troisième étage, ensuite escalier C, troisième porte à gauche, bonne chance. Personne ne sait où est quoi, même les bonnes femmes secrétaires de l'école.

Les logements, ah bien là on ne lui mentait pas. À 1000 $ par mois, de vrais taudis. Ne vous demandez pas pourquoi les touristes repartent désenchantés lorsqu'il faut faire quatorze hôtels avant d'en trouver un qui n'affiche pas complet en plein mois d'octobre, puis vingt-huit pour en trouver un seul qui est à la limite du potable lorsqu'on se décide enfin à mettre le prix. Les appartements, il ne pense pas que l'on puisse vivre plus mal ou misérablement encore en Éthiopie ou dans les pays pauvres. Cher en plus, une petite pièce qui sent la merde et la pisse, pas de cuisine, pas d'eau chaude, pas de chauffage, pas de lumière, pas de douche, une toilette sale sur l'étage, sept étages sans ascenseur, puis trente personnes en complet-cravate et robes luxueuses prêtes à se battre pour l'avoir.
- Christ ! Il n'y a pas de conseil municipal à Paris ? Il paraît que tous les gouvernements n'en ont que pour Paris. Qu'est-ce qu'ils foutent ? Je veux bien croire que les bâtiments sont classés historiques et que l'on ne peut y toucher, mais quand même, quand on a une crise du logement aussi grande depuis si longtemps, il faut agir ! Des tours, il faut en construire au plus vite, le peuple est en train de mourir dans des pièces tellement insalubres que je me surprends que la peste n'y fasse pas son apparition. Je suis très pauvre, j'ai franchement l'impression que c'est dans une affaire comme ça que je vais me retrouver.

Julien va vendre son imprimante bientôt, il a l'impression qu'il lui faudrait aussi vendre l'ordinateur. Ses parents ne peuvent pas l'aider, c'est clair, il doit déjà 4000 $ à Clélia. Il y a une limite à ce qu'il peut lui emprunter, déjà qu'elle ne veut pas trop lui en prêter. En plus, ses études ne servent à rien. Un an de maîtrise, un an de DEA, puis quatre ou cinq autres années pour le doctorat. Ça prend deux ans pour avoir l'équivalent de la maîtrise du Canada. Julien n'aura certainement pas le choix de déclarer faillite à la fin de ses études. Ils pensaient prendre l'appartement juste en haut de chez Christian. Ça pue, il n'y a pas de douche, pas d'eau chaude, rien pour cuisiner, des tapisseries vraiment dégueulasses, les plafonds troués dont la peinture décolle, un gros compteur d'électricité dans l'entrée (parce que ça, ça va tourner et coûter cher en plus), pas de chauffage, des tapis qu'il faut enlever, des planchers qu'il faut sabler, vernir, il faut entrer le lit par la fenêtre, le tout va lui coûter trois fois le prix que sa mère paye pour sa maison de deux étages avec un sous-sol pratiquement fini, un garage, du terrain, un pommier, deux grands érables.
- Franchement, Paris, je pense que je vais apprendre à te détester à ta juste valeur. Parce que la misère, je ne l'aurai jamais vue d'aussi près.

XCVII

Julien est dans son cours de latin, un vrai calvaire. La femme parle en avant, dans le grand amphithéâtre Richelieu de la Sorbonne, comme à l'église, il n'entend absolument rien. Il va le couler ce cours. Il a trouvé une chambre à la Maison des étudiants canadiens, c'est bien.
- Ça ne me tente pas de recommencer l'école ! C'est plate, plate, plate. Elle radote des histoires de l'époque des Grecs, des Romains, christ, l'empire romain de l'époque avec les Grecs à l'arrière, c'est plus d'actualité que les guerres en Bosnie et au Rwanda. C'est la base de toutes nos sociétés, dans tous les domaines. La dernière fois que j'ai étudié ça, c'était dans mon cours d'histoire du droit, que j'ai coulé d'ailleurs, enfin, je l'ai coulé en théorie en rapport à la moyenne de la classe. Que vais-je faire ? La fille en avant de moi, elle pue. Une autre qui n'a probablement pas de douche. Les livres d'Artaud sont trop chers, j'ai envie de tout lâcher, mais c'est impossible. Et ma Clélia qui dort à la chambre. J'ai couché sur le plancher, je dois les avertir si je reçois quelqu'un sinon c'est l'expulsion, trente francs la nuit en plus. Il y a une de ces surprenantes peintures dans l'amphithéâtre, dont une belle femme nue. Il faut que j'arrête de regarder, les autres vont paniquer. Je sens que je vais m'emmerder royalement ici, au moins à Ottawa les cours étaient intéressants et on comprenait le prof. Ici les cours sont juste une formalité de plus. On vous les donne, ça ne sert pas à grand-chose, vous relirez tout cela dans les quinze briques à lire pour l'examen. Elle nous lance une série de noms et d'époques qu'on est incapable de prendre en note, il aurait été si simple de nous distribuer une feuille avec tout ça dessus. Quand la société comprendra la praticité, la vie de l'étudiant sera tellement plus productive ! Des bancs d'églises justement, il faut se prévoir une palette dure pour écrire. J'utilise le carton dur dans lequel se trouve mon diplôme de l'Université d'Ottawa, je m'y accroche tant que je peux. Cette femme n'a aucun talent de communication, elle n'a jamais perdu mon attention parce qu'elle n'a jamais réussi à l'accrocher une seule fois. Encore quarante minutes, heureusement que ça dure juste une heure. Il va falloir enregistrer les cours, seul moyen de m'en sortir, et continuer mon travail de transcription ici. Je pense qu'elle a perdu l'attention de tout le monde, ils regardent tous au plafond.

XCVIII

Julien se prépare à aller au cours de M. Rougeot, FR 310, poésie, stylistique, etc. Ça lui semble être d'une platitude inégalée alors que les chances de couler le cours sont de l'ordre de 80%. C'est fini les B et les A en ne faisant presque rien. Mais il a moins de dix heures de cours par semaine, il ne peut pas se lamenter, et il n'aura pas de compagne pour l'empêcher d'étudier. Ses intentions sont de travailler fort, mais il est mal parti pour ça.
- Vingt-sept semaines d'enseignement, sept mois, je vais mourir ! Quand tu coules, tu coules un an complet !

Il n'a même pas choisi ses cours, il a pris les mêmes que Franklin. C'est peut-être mieux ainsi, les seuls cours intéressants semblent être les plus impossibles à passer. C'est-à-dire que, lorsque tu entres dans l'antre du christianisme, tu en as pour vingt ans à t'en sortir.
-Il me faudra m'intoxiquer à Artaud, même pas à ces écrits les plus passionnants.

XCIX

Julien vient de réussir à s'inscrire, 690 balles, 150 $. C'est différent des 8000 $ que ça lui aurait coûté à Ottawa. Pour le logement c'est 1500 F par mois, chauffé et éclairé. C'est la même chose qu'à Ottawa. C'est propre à la Maison des étudiants canadiens, il espère que les réformes en cours au Canada ne feront pas disparaître ça.

Clélia va bientôt repartir, il a hâte parce qu'il doit vraiment se mettre à ses études et là il manque trop de cours. Mais il sent que ça va être le vide complet. Ce sera très dur, d'autant plus qu'il n'a pas l'intention d'aller voir ailleurs. Il est tombé dans un milieu gai et un milieu d'écrivains non encore publiés, comme c'est la mode. Paris est plein de ces écrivains non encore publiés. Il a rencontré Francine Juste qui essaie de passer à l'histoire avec ses écrits sur le théâtre Nô. Ça l'intéresse, il a une copie de son mémoire, il verra à cela un jour.

Il a rencontré Emmanuel, un gay reconverti qui a laissé le plus bel homme du monde, à ce qu'on en dit, pour sortir avec Anne, qui, elle, a laissé son mari pour Emmanuel. Elle a un garçon Lenaïk et une fille Anaïk, tous deux très beaux. Julien se demande où tout cela va le mener. Ils ont visité le Mans en fin de semaine passée. Les vieilles maisons médiévales à planchers non à niveau, très beau. Ils ont rencontré Manuella, elle vient de se payer une baraque de 250 000 $ qu'elle rénove.

C

S'il avait eu à faire ses études en France, malade de réussir comme il l'était (mais avec la loi du moindre effort), il aurait tout coulé, doublé sans cesse et il se serait suicidé.
- Ce système à punition qui coûte cher en temps, de démotivation qui fait recommencer des années même quand on travaille fort, c'est de la grosse merde. Ça nous laisse dans la rue avec rien après vingt ans d'études. Même pas un diplôme qui permette d'avoir un emploi un cran plus haut que serveur, emploi qui a besoin de zéro année d'étude. Et encore, après vingt années d'études tu as quelque chose de changé dans le cerveau, tu es moins compétent que le premier con du bord pour servir les gens aux tables. On m'a dit que ce système était bien mieux, il forçait les gens à étudier, il permet l'accès, mais en élimine ensuite de 60 % à 80 %. Faut pas exagérer ! On n'étudie peut-être pas comme des malades, mais on étudie beaucoup quand même. Où est la motivation lorsque tu travailles fort pour rien ? Après vingt ans, ça suffit. J'en ai mon quota des études ! Si j'échoue, j'échoue et c'est fini. Pas de maîtrise et c'est tant mieux. Quand on nous a dit que Ionesco avait abandonné son doctorat, on voulait dire que, ou bien il avait coulé un p'tit christ de cours d'histoire du latin et tout était fini pour lui, ou bien justement, après 25 ans aux études, il n'en pouvait plus et il a laissé faire sa dernière année d'étude pour enfin respirer l'air pollué de Paris à son aise. C'est ça la vie, l'obsession de la réussite alors que seuls quelques-uns réussiront. Mais attention, il n'y en a pas que quelques-uns qui ont fourni un effort totalement inutile pour la société, et ce ne sont pas ceux qui abandonnent qui étaient les pires sujets. De ceux qui réussissent, je ne peux m'empêcher de penser aux monstres que ça donne. Genre, le journaliste Michel Vastel à Ottawa, ils finissent par se transformer en quelque chose de pas vivant. La vie pourrait être si intéressante, on en a fait un calvaire monumental.

CI

La solitude commence à se faire sentir, la vie commence à être ennuyante. Clélia comprend davantage que Julien l'aime pour vrai. Une séparation est toujours nécessaire, mais une séparation psychologique, comme celle d'être à Paris, est beaucoup plus forte. Elle l'appelle deux fois par jour, la dernière fois à quatre heures du matin. Franklin a déjà fait comprendre à Julien que lui et son ami c'est une relation ouverte. Il essaye de convaincre Julien qu'une relation dans la fidélité c'est impossible. À ça il lui est difficile de dire que ce n'est pas vrai, même lui et Clélia se sont trompés. Mais à cela Julien répond que ça ne veut pas dire qu'il ne faille pas faire d'efforts, parce qu'alors c'est certain que ça ne durera pas. Il avoue cependant que c'est peut-être vrai, ce que Franklin affirme. Sinon seulement à sens unique chez les dévots et les dévotes qui ont un tant soit peu peur de l'enfer, et encore.
- Moi j'irai en enfer de toute façon. Il faut arrêter de s'illusionner, j'ai lu la Bible, personne ne sera épargné. Pas de rédemption pour la race humaine, elle doit mourir pour le besoin même de la race.

Le cas de Christian, le colocataire de Franklin, c'est effrayant. Il lui a fait peur le Christian, il n'a d'ailleurs jamais eu aussi peur de sa vie ces derniers temps. Christian atteint un genre de degré de folie, il est instable psychologiquement et devient incontrôlable. S'il se contentait de le regarder dans le blanc des yeux avec son air démoniaque, ce ne serait rien, mais lorsqu'il en vient à lui faire peur pour sa vie, c'est insupportable. Il a perdu tous ses amis. Ils sont allés au Mans, personne n'a voulu les recevoir.
- Il est tellement méchant avec les gens, a-t-il toujours été comme ça ? Mais peut-être aussi que sa méchanceté est une conséquence du rejet. D'après ce qu'il dit, il a toujours été turbulent. Un gars capable de planter une fourchette bord en bord de la main de sa sœur parce qu'elle mâchait de la gomme, ou capable de jeter un couteau à la tête d'un de ses frères sauvé miraculeusement, ou encore, capable de tirer au fusil sur un autre de ses frères, redevient-il correct en vieillissant ? Retombe-t-il dans un état semblable lorsqu'il devient maniaco-dépressif ? Je sais maintenant ce que c'est que d'être vraiment dépressif. C'est loin de ce que je vis, ça. Il boit une bière et il devient malade. Ou même sans boire, le soir il devient comme fou, il parle sans cesse, fort, c'est incohérent, il dit n'importe quoi. Quand il conduit, ayant bu ou non, c'est terrible, on manque de se tuer tout le temps. La fin de semaine à Granville m'a été un calvaire. Il est obligé à la solitude. C'est comme si Christian devenait de plus en plus fou en voyant moi et Clélia amoureux, et surtout Franklin et Edrin ensemble. Ce n'est pas pour rien si Franklin n'habite plus chez Christian depuis trois mois, il y a une limite à se faire cracher dessus. Il me proposait d'aller demeurer là, il est malade ou quoi ?

Franklin aussi a eu peur le soir à Granville où Christian conduisait tout croche dans les rues de la ville, avec ses trois ou quatre bières dans le nez. Rasant les falaises, manquant de frapper toutes les automobiles, Clélia en est restée estomaquée. Julien est devenu très cynique, il l'attendait celle-là. Il était incapable de dire qu'il vaudrait mieux retourner à l'hôtel à pied, il avait peur de la réaction de Christian. Jaloux, on aurait dit qu'il fallait qu'il se débarrasse de lui. Partout, toute la fin de semaine, il paniquait, surveillant sans cesse toutes les façons qu'il aurait pu avoir de le tuer. Clélia lui disait qu'il avait atteint le plus haut degré de paranoïa de sa vie. Julien aurait tant voulu s'en convaincre, mais la peur ne partait pas. Elle a soudainement compris le soir avant le fameux soir où ils ont tous failli mourir en bas de la falaise. Comme si au dernier moment Christian avait renoncé à ses idées de les tuer tous. Un moment donné de la journée, Christian voulait mettre le doigt de Julien dans la prise électrique d'une ampoule cassée. Il courait partout après lui, Clélia a eu peur et l'a défendu. Il a fallu que Clélia se fâche pour qu'il arrête. Julien s'était dépêché d'entrer dans le restaurant avec Franklin. Ensuite il voulait le jeter dans un bassin d'eau très grand qui traînait le long du port. Peut-être s'amuse-t-il à leur faire peur, mais n'est-ce pas comme ça que les accidents surviennent ? Clélia a identifié quatre étapes de sa dépression. Il se lève calme le matin, commence à paniquer le soir et à parler fort, il entre dans une période de dépression complète et silencieuse, puis il sort de sa léthargie et devient dangereux. Avec l'alcool mes amis, attachez-vous. Encore que, en bas de la falaise, si Christian s'était éjecté de la voiture, eux, attachés comme ils l'étaient, ils seraient tous morts. Mais il y avait les plages ensuite. Ils sont allés marcher sur le bord de l'eau et monsieur est disparu complètement pour aller se cacher dans les rochers. Il y avait des pancartes partout qui disaient de ne pas y aller, les éboulements sont très fréquents et des bombes de la dernière guerre encore présentes. Partout Julien pensait qu'il était là et qu'il aurait pu le pousser dans le vide. Heureusement ils n'ont pas cherché où il s'était caché et Julien n'a jamais quitté Clélia. Puis il y avait encore ces petites marches tellement dangereuses taillées directement dans la falaise, Christian voulait passer par là, Julien a dit jamais, je ne passe pas par là.

Le soir à l'hôtel, Clélia était traumatisée, Julien lui a répondu qu'elle était paranoïaque. Elle venait de comprendre comment Julien se sentait depuis deux semaines et pourquoi il ne voulait absolument pas que Christian vienne avec eux à Granville. Il a tant insisté, jamais elle ne l'écoute. Ils ont parlé jusqu'à cinq heures du matin, Clélia voulait partir durant la nuit, sans eux, ou louer une voiture et leur dire ça le lendemain. Non. Julien a répondu qu'il serait plus sage de finir le voyage avec eux pour éviter les diverses conséquences ensuite. Peut-être ça l'aurait rendu encore plus dépressif et il aurait attendu Julien dans un coin de Paris plus tard ? Clélia voulait le ramener au Canada. Mais enfin, le lendemain ça n'a pas trop mal été, ils sont arrivés à Paris avant la troisième étape de sa dépression. Ils se sont laissés en de bons termes. Julien croit qu'il n'a plus à s'inquiéter. Mais il ne veut plus le revoir.

Pauvre Clélia, elle qui rêvait de lui montrer Granville pour le convaincre qu'il fallait qu'ils s'y achètent une maison de campagne un jour, Julien avoue bien franchement qu'il n'a jamais été aussi traumatisé de sa vie qu'à Granville. Il en fait des cauchemars. Mais bon, il a quand même pu apprécier la place. Comme à Paris, il pleut tout le temps. Et comme Julien a un trou dans son soulier, quand il pleut, il a le pied droit tout trempé (il n'a pas l'argent pour s'en acheter une nouvelle paire). Selon ses calculs, la semaine prochaine il devrait commencer à grignoter ce qu'il lui reste. Il ne peut plus en demander à Clélia, il ne lui reste plus que 12 000 $ sur ses 21 000 $ qu'elle avait en septembre. Ni sa mère ni son père ni sa soeur n'ont fait un effort pour l'aider. Pas même un 50 $ malgré son insistance. Son père lui donnera ce qu'il peut le jour où il faudra que Julien lui dise : là il faut que tu m'aides, je crève de faim dans la rue. Julien n'ose pas le lui dire et là il cumule les choses à payer. La misère s'en vient, la pire qu'il ait connue. Elle y est déjà de toute manière, il ne peut rien faire. Comment va-t-il payer décembre ? Le ticket de RER ?
- La vie est désespérante. Les gens qui sont prêts à nous aider sont ceux qui attendent quelque chose en retour.

Il arrive d'un souper chez Franklin et Edrin. Il y a rencontré une amie québécoise, Rose-Marie Langlois. Une coïncidence s'il la retrouve ici à Paris ? Cette fille était dans sa classe à Jonquière en sixième année voilà onze ans. Julien ne l'a revue qu'une seule fois par la suite au bar l'Envol à Jonquière voilà deux ans. Il lui avait fait part de ses intentions d'aller étudier en France, intentions qu'il ne croyait guère dans le temps. Avec son mari Vincent, elle lui avait donné des conseils. Or, Vincent est un très bon ami d'Edrin et voilà comment ce soir il se retrouve à manger avec elle.
- S'il y a une quelconque chose qu'il me faut comprendre par cela, je l'ignore complètement pour le moment. Le futur m'en dira peut-être davantage, mais pour l'instant il m'arrive toute sorte de choses ou chances et je suis incapable de les interpréter, de voir pourquoi elles arrivent, j'ai même l'impression de passer à côté de chances incroyables. Il y a le Luvic entre autres à qui je devrais faire lire certaines pièces de théâtre, le Fabrice que je devrais tenter de rencontrer et tous ces gens dans le milieu qui n'attendent que des projets. Enfin, j'avance là-dedans sans trop faire d'efforts, pensant sans doute que tout arrivera du ciel, comme d'habitude. Chaque chose en son temps. J'espère que je n'ai pas tort. De toute façon je ne suis pas celui qui regrette de ne pas avoir agi de telle sorte ce jour-là. Être fataliste, ça a cela de bon, on s'inquiète peut-être un peu moins avec la vie. Mais si peu moins.

CIII

Aujourd'hui on l'a dragué en direct à Châtelet-Les Halles. Un homme, sous prétexte que Julien tenait des lettres et qu'il allait au bureau de poste sur la rue du Louvre, proposait de le suivre parce qu'il ignorait où était le seul bureau de poste ouvert du coin en ce samedi. Alors ils ont commencé à parler, il est "Switzerlandais", comme dirait Julien. Sur le coup il pensait à un pays bizarre qu'il ne cherchait pas à situer sur une carte mentale (pour ce que ça vaut ces cartes), puis en réfléchissant il a compris qu'il s'agissait de la Suisse. Ils ont parlé anglais parce que le français de l'autre était vraiment mauvais. Mais son anglais est aussi pire. En fait il parle l'allemand. Il a demandé à Julien quelques questions, comme quel âge il avait, s'il avait de la famille ici, s'il pratiquait certains sports. Questions qui conduisent à, " tu veux venir chez moi ?". C'est alors qu'il a invité Julien à manger dans un restaurant végétarien (il est végétarien !) Le Grenier de Notre-Dame près du petit-pont Saint-Michel. Julien n'a pas trouvé son plat très bon, mais c'est l'autre qui a payé.
- Il a payé pour moi, c'est normal lorsque tu entretiens ta future victime. Un bon sugar daddy paye toujours les factures, c'est à peu près tout ce qu'il fait à part t'emmener partout sur la planète. Je lui ai demandé où était son hôtel, j'y retourne ce soir pour qu'on aille prendre un verre ensemble. À la fin il m'a dit qu'il m'aimait beaucoup, il l'a répété deux fois. Il avait déjà un autre rendez-vous avec un autre pour aller nager à 17 heures. Je suppose qu'il va coucher avec à 19 heures, puis à 22 heures avec moi. Il n'aura rien perdu de ses trois jours à Paris. Inutile de dire que je n'irai pas chez lui ce soir. Mais c'était le seul moyen pour ne pas à avoir à lui donner mon numéro de téléphone et mon adresse.

Julien l'a bien regardé pourtant, il n'est pas laid. Mais s'il est pour tromper Clélia à nouveau, ce sera au moins avec une fille jeune et belle. Sinon sa conscience risque de lui faire perdre Clélia pour des monstres genre Éric.

- Parce qu'il s'appelle Éric, et il a un frère qui s'appelle Roland. Des noms typiquement allemands, je suppose. Alors voici comment on se fait payer un repas dans Paris quand on est pauvre, sans passer au lit ensuite. Il me faudrait en rencontrer un par jour d'ici Noël, car je commence à mourir royalement de faim. Le problème c'est que ce n'est qu'à la fin du repas que l'on sait s'il va payer ou non. Et lorsque tu te demandes si tu vas payer les 100 balles ou non que tu n'as pas, tu paniques. Je l'imagine tout nu, il doit être un peu défraîchi. Il dit qu'il a 33 ans, l'âge du Christ à sa mort, l'âge magique. Un an de plus on serait trop vieux, un an de moins on est encore frais et un jeune de 19 ans pourrait se dire que ce n'est pas si mal en rapport à la viande qu'il y a sur le marché. Mais ses cheveux blancs le trahissent, à cet âge-là le Christ est mort depuis longtemps, il a eu le temps de décomposer deux fois.

Lorsqu'il est allé recevoir ses vaccins, la femme chargée de l'accueil à " l'hospital Nostre-Dame sur la place du Parvys" l'a reçu. Dieu qu'elle était bête ! Bête avec tout le monde. Julien s'était préparé à en dire le moins possible, ne pas lui poser la question à propos de l'hépatite B dont il n'a pas reçu le vaccin, parce qu'elle était vraiment de mauvaise humeur et qu'elle allait le recevoir comme seuls les Français savent recevoir. Bref, elle s'est transformée comme par enchantement quand elle a vu qu'il était Canadien. La même chose chez sa collègue, qui elle, l'a chicané en grand lorsqu'il est entré dans la salle des vaccins et qu'il y avait une femme à poil là-dedans. Elles se sont toutes mises à crier, un homme qui voit une femme à poil ! Au secours, le viol va suivre ! Elle a regretté ensuite, elle s'est reprise avec des blagues, lui disant que ça ne lui faisait probablement pas trop d'effets puisqu'il devait être habitué d'en voir. Bien sûr, une nouvelle chaque soir dans son lit. La réceptionniste était d'ailleurs mal à l'aise parce que l'autre l'avait chicané. Il a reçu le vaccin de la tuberculose, paraît que dans trois semaines ça va se mettre à couler, le gros abcès que ça va faire. Pisser le sang qu'elle lui disait.
- Bon dieu, êtes-vous bien certaine de m'avoir donné une injection pour me prémunir contre la tuberculose ou bien vous m'avez donné la maladie ?
Des fois il remercie le ciel de n'être pas né en Algérie avec une peau un peu bronzée et quelques années et kilos en plus.
- Jamais je n'aurais pu m'en sortir avec toutes les formalités d'usage avec des gens aussi bêtes dans chaque bureau de Paris. C'est tout à leur vouloir vous savez. Il y a toujours une solution, parfois très simple, c'est à savoir si elles vont faire l'effort ou non de la trouver, et fort souvent ça va en fonction de la tête.

CIV

Julien est dans le Jardin du Luxembourg, il manque son cours avec Rougeot ce matin, il est tellement plat. Il a été seulement à un ou deux de ses cours depuis un mois et demi. Il n'a assisté à aucun cours de M. Tritter. Il fait trop froid dehors, il va aller à la biblio de la Sorbonne, un jour il lui faudra bien la visiter.
- J'ai un de ces maux de tête, Paris suce mes dernières énergies. Je n'ai même pas encore commencé à étudier, à se demander si je vais commencer un jour. Réveille ! C'est le mois de décembre ! Il y a une nouvelle génération de mendiants qui déferle sur Paris et surtout dans le métropolitain : " Bonjour mesdames et messieurs. Excusez-moi de vous importuner, je sais que ce n'est pas la première fois aujourd'hui et j'espère que ce sera la dernière." Tu parles d'une solidarité. Et là, c'est ici que l'histoire change un peu selon la personne : " Je n'ai pas mangé depuis deux jours. J'ai perdu mon emploi, ma femme et mes enfants. Je me suis retrouvé dans la rue. Si vous pourriez me dépanner de quelques francs ou même d'un ticket restaurant, ça pourrait me permettre de me loger, de me nourrir et de me laver ce soir. Je vous remercie mesdames et messieurs de votre générosité et j'espère que ça ne vous arrivera jamais." Tu parles s'ils le souhaitent, et d'ailleurs ça risque de m'arriver bientôt. Parfois on entend la même histoire raconter par deux personnes différentes, dans deux coins différents du métro. Peut-il vraiment y avoir deux hommes qui ont des femmes qui se font des tampax avec des kleenex et du scotch tape (des serviettes hygiéniques avec des mouchoirs de papier et du ruban adhésif) ? Ces mendiants qui me rendent coupable, moi qui ne pourrai même pas vivre au-delà du mois de novembre. Je donne sans cesse mes dernières pièces empruntées à ces femmes arabes qui ne bougent pas, assises sur des marches, tenant un enfant ou deux. Elles restent là pendant des heures, ça parce qu'ils sont probablement ici illégalement et que cela, ça ne pardonne pas. Ça ne m'en prendrait pas beaucoup pour être ici illégalement. Perdre un papier important ou me le faire voler, faire une erreur dans toute la paperasserie administrative ou de l'immigration, tout cela est fort possible. Ne plus avoir d'argent pour retourner au Canada, ou être incapable d'y retourner sous peine de perdre quelque chose ici, comme la carte de résident. Et puis je voudrais travailler mais c'est illégal. Il y a aussi les musiciens, Clélia n'aura pas de problème à en trouver, les métros en sont pleins. Souvent ils sont agressants, ils entrent juste avant que les portes ne ferment alors qu'il n'y a plus de place et que les gens sont crevés de leur journée. Ils commencent à se faire de la place et à jouer de l'accordéon alors qu'ils semblent ne savoir qu'un morceau ou deux. Est-ce que ça paye la mendicité ? J'ai l'impression que oui, sinon, que font tous ces gens, il faut bien qu'ils payent leur logement, la bouffe. Tout ça est hors de prix à Paris.

Où sont les beaux gars en France ? Le seul qu'il a vu et qui l'a vraiment frappé c'était justement au BVG, l'auberge sur la rue des Bernardins. Un Américain il pense, ô ironie. Pas que les gars soient laids, mais d'un genre différent. Ça, pour ressembler à des cartes de mode, ils l'ont très bien. Grand, mince, l'air motard un peu, fragile à la fois (sont pas des Hell's Angels). Non pas que les Américains paraissent tous biens, même en général, mais au moins on en voit quelques-uns de temps à autre qui sont biens. Peut-on se conditionner à ce qui est beau comme on se conditionne au café ? Est-ce qu'il s'habituera à leur idée de la beauté d'un homme en France ? Car lui ne cadre vraiment pas avec eux.

CV

Il a dix jours pour lire dix livres de grammaire profonds et plats. Solution ? N'en lire aucun. Comment voulez-vous travailler sur une maîtrise s'il n'arrive même pas à étudier le partiel d'un cours ? Julien ne pense même pas au suicide, il s'en fout complètement.

- Ouah, ça sent le ti-pére Nouël à plein nez, 1er décembre, mes amies à l'Université d'Ottawa assistent à leur dernier cours de l'année et s'inquiètent à cause des examens. C'est à peu près la même chose pour moi, mon examen partiel est samedi de la semaine prochaine et c'est pire que n'importe lequel examen final que j'ai eu à passer à l'Université d'Ottawa. Lavé du cerveau comme je le suis, finalement, j'ai l'impression d'y jouer ma vie. Demain est une journée consacrée entièrement à la lecture du livre le plus plat de la planète, L'Énonciation en linguistique française. Il faut croire, la planète est pleine de ces livres tellement plats qu'ils fournissent de bonnes raisons aux gens de mettre fin à leurs jours. Écrit par Maingueneau, Dominique. Si je rencontre cette femme à Paris, je la tue et ensuite je lui explique que c'est parce que j'ai quatre de ses briques à me payer en quatre jours. Allons voir dans quelle université de Paris elle enseigne... c'est non seulement un homme, mais il a de la chance en plus, il enseigne à l'université d'Amiens. J'ignore c'est où. Moi en France, la seule ville dont je connaisse l'existence, c'est Paris. Et ce n'est pas une ville française, c'est une ville internationale. La preuve c'est que je ne suis jamais allé à Paris par un autre chemin qu'en passant par le pôle Nord, ou du moins par le Groenland.

Aujourd'hui ça l'a fait chier, Franklin le prend pour un cave. Ah oui, pas besoin d'aller au cours, Julien y va. Or, lui aussi avait l'intention de le prendre pour un cave aujourd'hui et il avait décidé de ne pas y aller. Julien l'appelle pour lui dire qu'il faut qu'il y aille car lui n'y va pas, et ce, même si Franklin n'y va pas. Mais Franklin lui signale que s'il commence à ne pas aller à ses cours, c'est une mauvaise habitude qu'il va prendre et qu'après il va abandonner. En plus il ajoute que s'il n'a pas commencé à étudier, il est déjà foutu. Paniqué, Julien est allé à la Sorbonne, il a sorti ses briques de Maingueneau et ses grammaires. Et Franklin ? Pendant ce temps Julien ignore ce qu'il faisait, mais il réussit très bien à le faire marcher.
- Ce n'est pas mêlant, je suis téléguidable à distance. Il me semble l'entendre dire à Edrin combien je suis un petit con qui court d'un bord et de l'autre, naïf, qui fait tout ce qu'on lui dit de faire.

Il y a de si belles filles en France que Julien se demande s'il pourra résister. De toute manière ça ne donne rien de courtiser les filles à la Maison des étudiants canadiens, très peu sont intéressantes. Parfois il a tendance à oublier qu'ils existent encore ceux-là.
- Steve, le gars à côté qui se vante d'être un homme rose, a un petit garçon de huit ans et a apprécié le livre Being at home with Claude de René-Daniel Dubois. Que penser d'un tel paradoxe ? Est-il gay ou est-il vraiment ce nouveau spécimen d'homme différent qui vient de naître avec la génération X ? Le gars d'en face aussi a aimé le livre, ils en discutaient tous les deux, se le vantant l'un l'autre. Peut-on être sensible, aimer les pièces de théâtre gaies, regarder les autres gars sans avoir l'impression d'être menacé, tout ça en étant hétéro ? Peu importe, demain avec eux (avec les gens de la MEC) je vais voir en famille une pièce de théâtre de Robert Lepage, le génie québécois en action.

CVI

Selon Franklin, à Paris il y a une idée qui vogue chez les gays comme quoi, après s'être bien assagi avec le sexe, le temps arrive où il faut se choisir une femme, l'épouser, aller rester avec elle. L'histoire dit même qu'il s'agit d'un mariage de convention et que la consommation du mariage y est un concept vague. Les époux gardent leur indépendance sexuelle, et paraît-il, il y a beaucoup de femmes à Paris prêtes à s'embarquer dans des histoires comme ça.

- On se croirait en plein roman balzacien, on se demande c'est quoi les intérêts de qui dans tout cela si ce n'est de sauver les apparences. Car enfin, la seule motivation qu'une femme hétéro aurait à se marier avec un homosexuel, c'est pour garantir que les travaux trop difficiles comme de sortir les poubelles seront accomplis et pour montrer à toute la société qu'elles ne sont pas de vieilles filles. Ça pourrait également camoufler de nombreuses escapades. Le gay, lui, c'est probablement pour contenter ceux qui seraient encore ignorants du fait qu'il est gay. Également pour fermer la trappe des oncles et des tantes qui, perplexes, s'aventurent encore chaque jour de l'an à demander s'il n'y a pas une fraîche jeune fille à épouser dans leur vie, renforçant à chaque année un peu plus leurs doutes sur l'homosexualité. Mais remarquez que la vie parisienne est plus complexe que je ne le crois et que les intérêts de telles unions me sont encore peu connus.

Ainsi on lui a présenté la belle Anaïk, 22 ans, mais qui semble plus jeune.
- Blonde, belles petites fesses rondes, j'en suis presque tombé amoureux. J'aimerais bien lui faire l'amour. J'ai dit à la blague, l'autre jour au repas, que je cherchais une épouse de convention pour avoir des enfants. Elle s'est écriée qu'elle était intéressée. Arrête ! Tu nourris des fantasmes que Clélia ne pardonnerait jamais. La belle Anaïk, que j'épouserais pour avoir des enfants. Pas besoin de mariage cependant. Puisque Clélia ne veut pas d'enfants, je me demande quand je vais commencer à me renseigner à propos des moyens à ma disposition pour avoir des bébés in vitro, in vivo ou une femme qui voudrait elle aussi un enfant, ou prête à accepter de l'argent pour m'en faire un ou deux. La vente des bébés, un marché lucratif, à coup de 15 000 ou 25 000 dollars, plus onéreux qu'une automobile ! C'est pourtant moins gros qu'une auto et ça chiale en bonus. Les prix sont gonflés, c'est évident. On se rabaisse sur la morale encore une fois pour justifier de tels prix. Dieu qu'elle sert cette morale, à devenir immoral en fait. Combien d'avortements chaque minute à Paris seulement ? Combien de bébés donnés à la naissance ou tués après la naissance dans les pays bizarres où avoir une fille est une vraie perte pour la famille à cause des coutumes ? Un bébé ça ne vaut rien ! Alors donnez-m'en un gratuitement, il me coûtera de toute façon assez cher. J'ai l'intention de l'entretenir davantage que ce que mes parents ont pu mettre en argent pour maintenir en condition leur automobile ces vingt dernières années (une vraie fortune parce qu'ils avaient une Ford et une Hyunday).

CVII

- L'action vient juste de se terminer et je me demandais si j'allais suivre le bal. La fille à côté vient de se faire sauter par son copain et elle jouit en christ. Tout l'étage l'entend, même que le lit craque pour au moins deux étages. La première fois que je l'ai entendue jouir je me suis mis à paniquer, j'essayais de distinguer si c'était un chien avec une patte prise dans un piège, ou enfin une fille en train de se faire violer dans la cour. Elle jouit comme se lamente un animal qui a mal. Ce n'est pas méchant, c'est une réalité. Le gars, lui, est silencieux. Je me demande qui ça peut être. C'est ensuite mon voisin psychologue qui s'est mis à se masturber pendant plus de trente minutes. Celui-là même qui nous étalait aujourd'hui ses théories freudiennes sur l'homosexualité. D'abord il a commencé par nous confirmer que ses profs prenaient encore tous ça pour une maladie. Ensuite il nous a dit que selon lui il s'agissait d'un manque d'amour qui faisait qu'ils finissaient par s'aimer excessivement eux-mêmes jusqu'au narcissisme. Qu'ils s'aimaient tellement qu'il leur fallait une extension d'eux-mêmes et c'était pourquoi ils s'actualisaient dans les arts. Sans compter leur obsession maladive du pénis, au point qu'il leur en faut absolument un pour eux et un autre d'un autre. Quand j'ai répété à Franklin que c'était à peu près ce qu'on enseignait dans les cours de psychologie à Paris, il s'est écrié : " Bien sûr bébé, j'ai besoin de ton pénis. Maintenant, tout de suite ! Tu sais comment j'en ai besoin. Je le mettrais dans ma bouche, le boufferais en entier. Je vais te montrer moi c'est quoi un obsédé du pénis en manque !" D'ailleurs, Julien pense que l'étage au complet est en manque. Tout ce beau monde a des copains et des blondes, mais aux quatre coins de la planète. Alors c'est ici et ça souffre dans l'ascétisme.
- Je souffre, je souffre !

Julien s'entend très bien avec France, c'est son nom, un cerveau ambulant d'ailleurs. Ils ont des conversations intelligentes, intéressantes, passionnantes, pas sexuelles, hélas. Elle a son homme à Montréal, il s'en vient rester ici après Noël. Elle passionne Julien à cause d'un traumatisme relié à l'enfance. Elle est pareille à sa tante Céline. Elle parle sans cesse d'homosexualité, comme si elle regrettait un peu de ne pas être, il ne dirait pas lesbienne, mais homosexuel. Bref, demain il va encore déjeuner avec elle, en tête à tête. Elle connaît bien des choses, mais il ne peut comprendre qu'elle s'intéresserait à lui. Il a un complexe d'infériorité face à elle. Il a l'air si jeune et si peu expérimenté et elle a tant d'amis, du monde des arts de Montréal en plus. Il a peur qu'elle comprenne qu'il est un ignorant qui n'a rien à dire. C'est drôle, parce que c'est exactement le sentiment qu'il a avec Céline, sa tante. Ce qui est plus surprenant encore c'est que toutes deux prennent le temps de discuter avec lui et semblent l'estimer. C'est incompréhensible. Peut-être qu'il n'arrive pas à comprendre ce qui se passe vraiment dans leur cerveau ? Peut-être bien qu'elles sont esseulées et perdues sur une planète où on les rejette un peu et qu'en lui elles trouvent une oreille attentive en admiration, même, en pâmoison ? Il a hâte de voir demain.

Il a connu le gars du dessous aujourd'hui, il fait son DEA sur Gide (Gide c'est le signal d'alarme). Il s'appelle Maurice et il est naturellement gay. Il est dans son cours du jeudi avec M. Godard et depuis un mois il ne l'avait jamais vu. Maurice dit qu'il se rappelle la question stupide que Julien a posée en québécois dans le cours, mais comme il était assis par terre dans le corridor, il ne pouvait pas voir qui c'était. Bref, croyez-le ou non, c'est un spécialiste du quétaine, " du ringard ", un spécialiste du kitsch. Il adore tout ce qui est quétaine à mourir, du moins quétaine au plus quétaine, il est passé maître dans la quétainerie. Jamais Julien n'aurait cru qu'il allait rencontrer une telle affaire un jour. Il savait qu'en la majeure partie des gays de la planète, dans une certaine catégorie, on retrouvait un degré de quétaine assez important, mais ça c'est le jack pot. Alors, il a fait sa thèse de maîtrise sur le kitsch dans Notre-Dame-des-fleurs de Jean Genet, le comparant à ce qu'il y avait de ringard dans la littérature. Sa chambre est placardée d'affiches de Madonna, à moitié nue de préférence, avec au travers ici et là des petits hommes nus musclés à la mode du jour. Sur sa porte de chambre on retrouve une découpure de revue photo-roman que sa soeur et sa tante Tania lisaient quand elles avaient 10 et 16 ans. Il adore la musique House et Techno à en danser cinq heures durant sans se fatiguer, puis il a l'obsession du corps parfait et musclé, lui aussi s'entraîne tous les jours.
- C'est le sexe qui conduit le monde ! Freud l'a dit ! Ceux qui n'ont pas le pénis comme obsession, c'est le vagin de leur mère qui les tourmente ! Ce n'est pas pour rien que les murs et les planchers craquent de partout à la Maison des étudiants canadiens et qu'on entend crier jusqu'à quel point le sexe ça peut être important.
Franklin lui disait qu'il a été un an et demi sans personne avec qui coucher, il a cru qu'il allait se flinguer. Christian, selon Franklin, serait en crise dépressive et suicidaire parce que justement il n'aurait personne pour partager sa vie. Mais c'est absurde, parce que Christian a du sexe lorsqu'il va faire du sport.

Ce qui est drôle c'est que Maurice ressemble étrangement à Luvic et que chaque fois que Julien regarde Maurice il pense à Luvic, et chaque fois il trouve que Luvic fait pitié parce qu'il sait qu'il va mourir sous peu.
- C'est cruelle la vie. On ne vit que pour le sexe, mais le sexe ça tue.

Noël cette année il le passe seul avec une bouteille d'alcool. Parce que ni ses parents ni Clélia ne veulent lui payer de billet. Steve Tremblay, son petit psychologue en herbe, vient de Jonquière, c'est curieux. Mais il ne voit aucunement ce que cela change pour l'instant. C'est comme de rencontrer Rose-Marie, on dirait que ça n'a rien changé et que ça ne va rien changer. Une misérable ville de 60 000 habitants, voilà qu'il les rencontre dispersés un peu partout sur la planète. Comme si de telles coïncidences arrivaient pour rien. Ce qui est impossible, de par son expérience tout s'avère significatif dans la vie. À un certain niveau il suppose. Probablement qu'ils vont se rencontrer à l'Envol de Jonquière dans les années à venir. Steve a fait un gros trip de drogues dures dans sa jeunesse. Il traîne toujours au bar l'Envol de Paris qui appartient à un Québécois. C'est pendant qu'il était en crise, drogue et tout, qu'il a eu son enfant.

- Tsk, impressionnant, parlez-moi des familles modernes. Parce que c'est fréquent cette histoire-là. J'ai ma petite théorie freudienne là-dessus, mais je vais la garder pour moi, les gens partiraient en courant.

Julien n'est pas à Paris depuis deux mois que déjà il a une opinion sévère sur tout.
- Les profs de la Sorbonne me font chier. Pour qui se prennent-ils ? Je lis la Grammaire du Français classique et moderne écrite par deux profs de la Sorbonne et ils ont ce ton pédant qui nous dicte ce que l'on est en droit de dire ou pas, ce qu'on est obligé d'utiliser ou non. Ils jugent négativement le roman moderne. Réveillez-vous ! Vous êtes en train de manquer le bateau de la révolution littéraire qui s'opère, eh papa ! Ils sont un siècle en retard et ils s'imaginent que ce sont eux qui font la littérature et la langue parce qu'ils ont passé à travers un petit doctorat pourri. J'ai des petites nouvelles pour vous autres quand vous dites que l'on ne devrait pas s'inspirer de Faulkner ou de Joyce lorsqu'il s'agit d'employer le discours direct sans aucune marque interne ou externe de morphèmes ou termes annonciateurs ou suggestifs ou de guillemets et ses traditionnels deux-points : C'est faux ! La seule chose que vous pouvez dire là-dessus c'est que ça rend la lecture difficile. Puis commencez donc par relire votre grammaire qui prétend nous dicter la vérité, elle est pleine de fautes d'orthographes, d'erreurs de frappe et de retranscription. En plus, elle est tellement prétentieuse votre grammaire qu'elle est impossible à comprendre. Ce n'est pas normal de prendre quatre jours pour lire trente-six pages parce qu'on a tellement voulu faire grammaire de haut niveau que l'on n'explique rien, alors il faut se concentrer une heure sur chaque page. Ça donne juste envie de lâcher le livre, sortir de sa chambre, téléphoner à des gens. Je vais couler mon examen samedi, pas par manque de volonté, mais à cause de la complexité de ces grammaires qui ne cessent d'en inventer, pensant ainsi passer à l'histoire grammaticale du XXIième siècle. Aucune chance, ça fait peur. Il est trois heures du matin, je n'étudie pas, je n'y arrive pas. Ce n'est pas nouveau. Mais au moins j'ai la cervelle en fonction. Il est seulement 21 heures à Ottawa. J'aimerais y être. Je vois d'ici les sujets de doctorat de ces profs-là. Ça devait ressembler à l'étude du point-virgule dans Le Soulier de satin de Paul Claudel. Et c'est ces gens-là qui viennent péter plus haut que le trou ensuite pensant tout savoir. J'en ai assez de ce qu'il est permis ou pas de faire. J'en a assez parce que c'est les écrivains qui la font la grammaire et qui font que l'usage change et que de siècle en siècle ça évolue et que si on ne laisse pas respirer les auteurs on arrivera à la stagnation et ces profs pourront se targuer d'être ceux qui l'ont défini cette grammaire. Non ! Il me faudra inventer la grammaire Julien. Ce ne sera pas un problème, j'ai déjà un plan tout fait. Ça commencerait ainsi : Les grands absents de la grammaire classique, traditionnelle et moderne. On y retrouverait entre autres le langage Julien, les figures de style à la sauce Julien, les théories psychanalytiques des mécanismes de l'imaginaire selon Julien, comment Julien a été déviergé de son innocence face à la grammaire, et puis un chapitre complet consacré à la prétention de Julien ainsi que ses modalités et fonctions à l'intérieur de la construction de phrases hyper-complexées. Je ferais des millions ! Je me demande si Hachette publierait ma grammaire et la vendrait aussi cher que celle de mes nouveaux collègues de la Sorbonne. Ah que je suis méchant ce soir. Ces pauvres vieux qui ont dû passer une couple de nuits blanches à nous recopier d'autres grammaires la théorie qu'ils semblent nous apporter ici comme si tout cela venait d'eux. Bon encore, je suis vraiment méchant ce soir. D'accord, je vais aller me coucher parce que demain il va falloir que je me le paye ce stupide livre de grammaire plate à mort.

CVIII

Il a parlé avec France aujourd'hui, il a beaucoup de respect pour elle. Elle a cogné sur sa porte à sept heures, demain elle veut le faire encore. Julien sera incapable de lui dire non, il y a des gens comme ça à qui l'on donnerait le monde sans garantie. Elle lui demanderait de lui prêter de l'argent qu'il n'a pas et il dirait oui. Julien lui a raconté l'histoire de sa mère qui lui avait dit qu'elle ne voulait plus jamais le revoir à cause de son copain alcoolique qui venait de claquer la porte pour aller manquer son suicide dans la nature, il l'a gagnée complètement. Maintenant elle va avoir l'instinct maternel et une forte amitié. Complice de ses problèmes, elle croit probablement qu'il lui a avoué le plus dur de ses secrets, une confession que l'on ne fait que par courrier recommandé. Dans le fond c'est un peu vrai. Son seul regret a été de lui dire qu'il n'était pas dans la rue, son père habitait deux rues plus loin. Il aurait voulu lui dire qu'il était vraiment dans la rue, sans le sou. Mais on ne peut tout de même pas faire plus pitié pour le plaisir d'avoir l'amitié des gens, et d'ailleurs il n'est pas sûr si c'est une bonne idée d'installer des bases amicales sur ces histoires. Julien n'a nul besoin d'une mère protectrice, il a besoin d'une bonne amie à Paris, une amie qu'il serait heureux de voir, ce qui est très rare. En fait, à part Clélia, il ne se souvient pas d'avoir vraiment été heureux de rencontrer quelqu'un. Mathilde peut-être. Mais dans ce contexte c'est plutôt un besoin quand ça fait trop longtemps qu'il pourrit dans sa chambre. Ou bien parfois entendre les problèmes de ses amis, ça lui fait comprendre que les siens ne sont pas si grands.

Le meilleur ami de France est gay, comme par hasard, et il ressemble étrangement à Julien. C'est pourquoi elle s'est tout de suite reconnue en lui, à cause de cet autre lui à Montréal probablement. Qui sont donc ces gays, grands confidents de ces femmes, qui répandent la bonne nouvelle et l'écoute sur leur chemin et facilitent la tâche de Julien afin d'approcher les gens ? Ainsi serait-ce que les gays sont les seuls hommes qui écoutent ces femmes ? Seraient-ils les seuls hommes à ne point vouloir voler une parcelle de leur sexualité ? C'est que la France lui confiait que les conversations avec les hommes sont souvent oppressantes. Ici à la Maison des étudiants canadiens, ça fait trois mois que les gars n'ont pas baisé et ils ne peuvent plus se contenir, même si leur douce moitié existent quelque part sur la planète. Julien lui a dit qu'il croyait en la fidélité, il le pense malgré ses erreurs, sinon toute relation serait impossible. À ne pas croire en la fidélité il aurait déjà couché avec bien des filles, il serait sorti dans les bars de Paris. Quelle vie ce serait pour Clélia, la pauvre. C'est pourquoi il pense que même s'il y a des manques, vaut mieux ne pas s'entendre sur un concept de fidélité plutôt morcelé. Les chances de coucher avec le monde sont infinies. Cela veut dire qu'il y a cinq victimes potentielles sur huit, juste dans l'aile de son étage. Quelques filles lui ont d'ailleurs fait un minimum d'avance au 5 à 7 l'autre jour. Un minimum, il faudrait ensuite qu'il se compromette. Alors elles pourraient se rétracter et l'accuser d'être la bête immonde qui veut coucher avec elles. Mais enfin, ce n'est pas sûr qu'elles se rétracteraient.
- Il n'y a plus de belle morale, les filles ne sont pas plus folles que les gars, du sexe, elles en veulent. D'ailleurs, le gars à côté se masturbe encore ce matin. La vie est plate, affreuse, longue, ennuyante. On la perd à faire des choses totalement inintéressantes, comme si c'était la seule chose que l'on avait trouvé à en faire, la rendre la plus démotivante possible. Il n'y a rien de plus plat que la grammaire sur la planète et je ne vois pas l'heure de relire des notes complètement assourdissantes et incompréhensibles. Je n'ai pas le courage de lire les briques qu'il me faut lire pour samedi. La France m'a déjà laissé tomber. Notre pacte de fidélité de ce matin, elle ne semble pas le mettre en pratique. La voilà qui va souper avec Steve, seule, et qu'elle veut sortir à l'Envol. Moi c'est l'abandon complet. Je ne vais servir que pour prendre le café tôt le matin. J'ai dû l'effrayer avec mes histoires d'enfant traumatisé. Le gars d'en dessous, Maurice, j'ai dû lui dire certaines choses qu'il n'a pas digérées, il est devenu soudainement froid. Je ne vais plus aller les voir, les laisser venir à moi, de toute façon je ne suis pas de nature très sociable. Je déteste les gens, ils n'ont rien à dire, rien à m'apprendre. Quelques exceptions, mais même les exceptions font des problèmes. Je vois déjà notre amie France aller parler au psychologue de mon cas, me voilà tout découvert. Mais maintenant que je parle avec Maurice, que j'ai parlé un peu avec lui, alors que tout le monde sait qu'il est gay, me voilà probablement étiqueté. La vie n'est qu'une longue série d'étiquetage. D'où viens-tu, en quoi étudies-tu, as-tu une blonde, ou même un copain... et voilà, on te pose une étiquette, on pourra t'envoyer à la morgue plus facilement quand on te retrouvera écrasé sur les rails en dessous d'un RER. Parce que je ne me fais pas d'illusions, les formalités que l'on doit rencontrer quand on meurt doivent être infernales. Heureusement nous n'y sommes plus et ce n'est plus de notre ressort. On m'expatrierait peut-être dans le fond du Québec ? Mon père ferait tout pour qu'on me mette au four à 4000 oC le plus tôt possible, alors que par superstition j'aimerais que l'on attende trois jours avant de le faire. En plus, le mieux serait que l'on jette mes cendres sur un champ vert. Mais la liberté n'existe pas dans ce monde, on va m'enfermer dans une urne affreuse, plaquée faux or ou en argent. Peut-être en or, quel gaspillage ce serait. Mais je ne me fais pas d'illusions là-dessus non plus, personne ne voudra débourser pour mon urne. Est-ce qu'on dit une urne ou un urne ? Comme dirait la mère de Clélia, la vie est une belle saloperie. On ne se demande pas pourquoi Yves Navarre et Romain Gary se sont suicidés malgré leur succès, la vie est une vraie saloperie. Tu vois le métro passer, tu as juste envie de te tirer en dessous. Tu n'as même plus besoin de le faire volontairement - ou bien c'est inconscient - depuis mon arrivée à Paris on m'y a presque poussé à trois reprises, par des gens énervés qui ne voulaient pas attendre trois minutes pour le prochain train. Mais à courir comme ça, faudra deux heures de repos rendu à la maison pour compenser cette demi-heure de course dans la vie souterraine de Paris où chaque jour des millions de gens y risquent leur vie. Christian me parlait de ces gens qui chaque jour se lancent sur les voies ou ceux qui justement y sont poussés. On entend que suite à un accident les trains en direction de Charles de Gaulle Étoile seront retardés de quinze minutes. Le temps qu'on enlève le corps écrabouillé sur les voies, électrocuté, coupé en morceaux, mort instantanée, quelle belle façon de mourir ! À Paris en plus, on immortalise le mythe. Je vais aller boire une bière, j'ai envie de me saouler la gueule, ne pas étudier, couler le partiel, abandonner mes études, crisser le camp sur le pouce, aller le plus loin possible de Paris. Un autre moyen d'aller loin serait peut-être de me jeter sur les rails justement. Mais comme je suis pervers, je m'arrangerais pour qu'on m'y pousse et ainsi porter la mauvaise conscience de l'humanité sur au moins une personne. Elle se sentira coupable de m'avoir poussé sur les rails, mais en fait, elle devrait plutôt se sentir coupable de n'avoir rien fait pour améliorer le sort de l'humanité. La vie est une vraie saloperie.

Julien vient de terminer la lecture de ses notes pour le seul cours de M. Neveu, il y a passé la journée entière. Il lui faudrait relire d'ici samedi 10h ses notes au moins trois fois, sa Grammaire du français (600 pages), Syntaxe du français, L'Énonciation en linguistique française (La grammaire 1: Phonologie, morphologie, lexicologie), Introduction à l'analyse stylistique, Le Vers français, un dictionnaire de lexicologie à apprendre par coeur, une grammaire du 17ième siècle, et bien sûr, connaître à fond Tartuffe et L'École des femmes de Molière.

- Limitons-nous à huit briques, deux par jour, est-ce possible ou vais-je flancher ? La question se pose-t-elle. La vie est vraiment plate. Pourquoi faut-il sans cesse que l'on m'en impose autant. La matière du cours est tellement dense, le plan de l'examen me semble tellement irréaliste, en deux heures j'aurai à peu près juste le temps d'écrire mon nom et de lire les questions. Cinq grosses parties, des douzaines de sous-parties. Peut-être s'imaginent-ils que l'on va écrire une phrase par sous-partie ? Et cela serait-il possible. Le tout implique une connaissance professionnelle d'une science si grande qu'elle était restée totalement insoupçonnée : la christ de grammaire ! Moi qui déteste la grammaire. Moi qui ne voulais qu'apprendre à ne plus faire trop d'erreurs. Je vois maintenant, je le sais que 80 % de la classe va couler et que j'en serai. Autant abandonner tout de suite, c'est une perte de temps. Je n'ai pas été habitué à un tel système, je vais recevoir la volée de ma vie, une méchante claque en pleine face. Je vais, disons, tenter de faire mon possible. Y travailler comme c'est possible dans les circonstances, et prier. Prier pour qu'une aide extérieure m'absout de cette tâche, ou du moins, qu'elle m'aide à passer au travers, aussi pour l'année scolaire qui s'en vient. Que dirait tout le monde si je retournais au Canada ? Que diraient les gens de la nef mère si je rebroussais chemin et décidait d'abandonner mes idées de grandeurs de découvrir la fin de l'océan ? Quel échec ce serait. Dans ce cas-là j'aimerais encore mieux demeurer ici et perdre mon temps, à espérer que Clélia vienne m'y retrouver, parce que là je m'ennuie pour vrai. Elle était nu dans mon rêve tout à l'heure. Nous étions l'un contre l'autre et c'était si réel que je me suis réveillé en sueur. Ça commence à être grave. Il faut que quelque chose arrive, qu'elle vienne ou que j'y aille, l'un ou l'autre, mais vite ! Bof, finalement le partiel ne m'énerve pas. Il est là pour nous donner une claque et pour s'assurer qu'on lit un peu. Alors je vais lire un peu, recevoir la claque, ne pas la sentir ou faire semblant, et survivre.


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