L'Éclectisme
(large extrait)
Roman par Roland Michel Tremblay



Chapitre 37

Jean-Paul Sartre a été un des derniers grands philosophes. Cette idée m'énerve, n'y a-t-il donc plus rien à attendre de l'avenir ? Sa phrase la plus éloquente à mon avis a été que l'existence précède l'essence. Je ne saurais contredire cela. Les philosophes avant lui disaient que l'essence précédait l'existence et personne n'a jamais cru bon remettre cela en question. Je ne saurais contredire cela. À mon avis il n'y a ni essence ni existence. Voilà le dilemme réglé. Car tout cela ne sont que de petits concepts ridicules et que tous les bons philosophes doivent assimiler tous ces petits concepts ridicules avant d'arriver à jongler avec ces petits concepts ridicules à leur tour. Qu'est-ce donc l'essence, qu'est-ce donc l'existence ? Je n'en ai pas la moindre idée et je mets au défi à qui que ce soit de m'en donner une définition claire et précise au point où je pourrais hors de tout doute dire : oui, c'est cela, voilà ce qu'est l'existence, voilà ce qu'est l'essence.

Au point où nous en sommes, nous saurions justifier à peu près n'importe quoi. Cela n'est pas un problème. Nos preuves même ne prouvent rien, peu importe si on a donné un Nobel à la personne qui en a découvert tous les principes. Ces principes même peuvent être interprétés, changés, n'être que des concepts ridicules.

En fait, je crois qu'il me faut me distancer de mes cours de philosophie, je crois qu'on ne fait pas de philosophie en ce monde en écoutant ce que les autres ont dit et en continuant leurs théories, peu importe si elles semblent valables ou excitantes. Je n'ai que ma propre observation pour me guider, ma propre expérimentation, et je suis le premier à dire que personne ne devrait y accorder trop d'importance. Personne n'est en mesure de comprendre au-delà de mes mots. Ce ne sont que des mots, même, je perdrais mon temps à vous fournir des définitions aussi longues que les dictionnaires.

Ça m'énerve d'entendre que Jean-Paul Sartre a peut-être été le dernier grand philosophe, mais je dois avouer que ça me réconforte de savoir qu'il sera peut-être le dernier. Mais je ne voudrais pas faire croire qu'il parlait dans le vide, au contraire, j'apprécie ce que j'ai lu de lui, aucun doute. Je ne voudrais pas qu'il n'ait pas existé, au contraire, il a bien plus de sens à mes yeux que la majorité des autres. Mais je ne veux rien accepter comme vérité. C'est comme signer avec une quelconque religion et se complaire dans des rituels qui n'ont aucun sens à nos yeux.

Je ne vais pas vendre mon âme à aucun courant, l'histoire montre trop bien que tous les courants, peu importent lesquels, ont toujours été remis en question. Alors aujourd'hui on entend parler de ces gens qui ne juraient que pour Staline dans la France des années antérieures, et l'on se dit, ils étaient fous ou quoi ? C'est qu'ils ignoraient que trente millions de personnes allaient ou avaient été exterminées sous son régime. Il n'y a plus moyen de justifier quoi que ce soit après cela. Ainsi je ne signerai rien. Encore que ma vie est facile, la seule chose que l'on m'a demandé de signer, c'est de joindre le mouvement juif de l'Université de Londres. Eh bien, même si j'étais juif, je ne signerai pas ça. Pourtant je supporte leur cause, peu importe ce qu'elle est au juste. J'excuse même la France pour ses crimes de guerre. Puisque personne ne veut prendre cette responsabilité, je la prendrai. Ne me remerciez pas, mais ne me demandez pas de signer. On ne me reprochera pas d'avoir signé à un mouvement quelconque, qui sait ce que l'avenir réserve.

L'hiver vient de se lever sur Londres, le froid m'active, je sors d'hibernation. Cela me rappelle la froide saison du nord du Canada où enfin je deviens productif. Même si tout ce que j'accomplis est tout à fait inutile. Mais hé, qui a dit qu'il fallait que notre vie soit utile ? Qui même a dit qu'il fallait que notre vie existe ? Ainsi je me complais à travailler comme un malade pour rien. C'est ma nouvelle philosophie. Comme par exemple, c'est ma cinquième cigarette depuis le début de ce chapitre, je travaille fort à me brûler ce qui reste de mes pauvres poumons et je développe toutes les caractéristiques de quelqu'un qui aura le cancer bientôt. Mais cela n'est pas un accomplissement inutile. Il va falloir que je me concentre davantage si je veux réellement atteindre mes objectifs de la passivité à travers l'activité. Aussi ridicule que cela puisse paraître, nous pourrions écrire des livres entiers sur ce sujet. Comme ce professeur de philosophie que j'avais et qui a consacré sa vie à la main dans le sport. Personne n'a osé lui dire la futilité de l'argument dans cette obsession inutile. Pourtant il n'avait pas inventé le sujet, il ne faisait que continuer une série d'études. On l'a même invité à donner une conférence aux jeux olympiques de Barcelone. J'espère que les ingénieurs qui travaillent en robotique s'inspireront de ses écrits philosophiques, pour ma part, je crie à la nullité. Vaut mieux faire comme moi et avouer au moins que L'Éclectisme est un livre qui ne parle de rien et qui n'a aucunement l'intention ou la prétention d'affirmer qu'il s'agit de philosophie nécessaire à l'humanité.

Vaut mieux avoir la conscience d'un ridicule avant que soudainement on ne soit pris par surprise et que nos idées de grandeurs s'évanouissent dans l'océan avec tous nos espoirs de changer le monde. Qu'est-ce que Sartre en aurait pensé ? Je m'en fous. Il est mort et bien mort. De mon vivant, ce qui est bien surprenant pour quelqu'un qui a connu ses heures de gloires de vingt à trente ans avant ma naissance. Heureusement j'étais trop jeune pour comprendre qu'il était mort. Ça a fait la une des journaux du monde entier, les nouvelles sur tous les téléviseurs de la planète, et moi, à huit ans, je n'en ai rien su. C'est qu'il était l'existence, et moi l'essence, je suis venu après. Et maintenant je m'assois à une table avec ses dictionnaires, ses titres, sa philosophie, la nostalgie d'autrui (Dieu merci il a refusé son prix Nobel, il me faudrait digérer cela aussi), puis j'ai envie de vomir devant tous ces concepts qu'il ne me sera jamais possible d'avaler. Oh, je semblerais intelligent, comme tous ces petits professeurs médiocres qui enseignent dans toutes ces universités pompeuses et qui semblent tout connaître après avoir lu trois paragraphes, trois préfaces et trois critiques. Dans ces conditions, il est simple de devenir un spécialiste. Je n'aurai qu'à mentionner Sartre trois fois dans mes travaux finaux et j'en retirerai toute la gloire qu'il me faut pour devenir un spécialiste en philosophie. Eh bien ce n'est pas cela la philosophie.

Pourquoi attaquer cette science (est-ce une science ?) plutôt qu'une autre ? Oh, si vous voulez je peux attaquer Roland Barthes. J'aurais alors toute une armée pour me soutenir, j'ai étudié à La Sorbonne Paris IV et mon nom à lui seul me causait des problèmes, m'assurait une faillite dans mes études. À Paris VII, où Roland Barthes est Dieu, j'aurais passé haut la main, avec une mention, une distinction et peut-être même un prix Nobel pour avoir mentionné son nom trois fois dans mes travaux finaux. L'existentialisme. La sémiologie. Voyons voir, quelle nouvelle science pourrais-je inventer si je veux passer à l'histoire ? L'éclectisme. Oui, ça résonne dans mes oreilles. Mon travail ne sera pas plus incongru que Mythologies de Roland et certainement pas plus incompréhensible et sans rapport que L'Existentialisme de Jean-Paul. Le meilleur est que je n'aurai même pas à élaborer cette science, une armée d'analystes dans toutes ces universités pourries se fera un plaisir d'établir la science de l'éclectisme pour moi. Môman ! Je suis le nouveau Dieu le père d'une toute nouvelle science ! Et comme Jean-Paul, je refuserai mon prix Nobel, m'assurant ainsi toute l'attention publicitaire dont j'aurai besoin pour être propulsé au sommet.


Chapitre 38

Eh puis non. Je ne laisserai pas la chance à ces étudiants ignorants et ces professeurs qui rafistolent leur argumentation à l'aide d'un ramassis de paragraphes étudiants de vous éclairer sur mes écrits, je vais développer en long et en large ma nouvelle science.

L'éclectisme est la philosophie de tout ce qui est éclectique en cet univers, et comme l'univers est éclectique, l'éclectisme étudie donc l'éclectisme. Comme l'éclectisme possède en propre une connotation positive, et que souvent c'est le contraire, c'est-à-dire que l'éclectisme possède en propre une connotation négative, il faut comprendre alors que la logique dans ma nouvelle science est tout à fait absurde. Mais il ne faut pas désespérer, parce que si on additionne le nombre 346 à 1107 et que l'on multiplie par 444 pour diviser ensuite par la somme au carré de l'existentialisme, on obtient le secret de l'univers : il n'y a ni essence ni existence en ce monde ! Pour arriver à comprendre ce calcul complexe, il faut avoir assimilé la sémio-sécrétive de Roland (l'autre Roland, pas moi). Parce que le langage est en fait une combinaison gagnante de signes et que ces signes ne veulent rien dire (voyez comme c'est merveilleux, je peux utiliser Barthes pour détruire l'argumentation de Sartre et je peux utiliser l'éclectisme pour détruire l'argumentation de Roland au carré). Tout dans cet univers n'est que de l'éclectisme. Et l'éclectisme étudie l'univers juste pour affirmer ensuite que c'est inutile puisque que c'est éclectique. La science de l'inutile, enfin j'arrive quelque part, en fait, je n'arrive nulle part.

Maintenant que les bornes de ma nouvelle science sont délimitées (elles sont illimitées), je vais travailler au marketing de l'éclectisme. (En bon capitaliste, dont je suis fier, il me serait vain de ne pas atteindre un public pour soutenir ma raison (irraisonnée). Une conférence au sommet aura lieu à Paris au début du deuxième millénaire pour ouvrir les horizons du nouveau millénaire. J'établirai avec précision ce qu'est l'éclectisme et à quoi ça sert. Ça sert en un premier temps à détruire tout fondement de raison, tout argument scientifique de ce qui a été observé et défini, enfin, ça remet en question jusqu'au camion de vidanges qui passe dans nos rues chaque semaine. L'éclectisme est la science qui remet tout en question, de la première idée jusqu'à la dernière. Et dorénavant je vais consacrer ma vie à faire de l'éclectisme, à détruire tous les acquis de ce monde, à remettre en question toute philosophie en ce monde. J'aurai mes admirateurs, mes collègues, ma suite pour m'appuyer dans cette dure tâche, et même si ma nouvelle philosophie ne dure qu'un temps, nous aurons tous le temps d'amasser des millions sur l'idée de l'éclectisme et d'en retirer tous les mérites et reconnaissances.

De toute manière, l'avènement d'une telle science était tellement logique et nécessaire à la fin de tant de merde pondue juste dans les deux derniers millénaires que je me demande si j'ai du mérite. Qui pourra contredire que tout a toujours été remis en question et que toutes nos observations et nos définitions sont remises en question avec tout nouveau scientiste ou philosophe sur le marché ? Et qui aura le culot de remettre en question l'éclectisme, le principe de base de l'univers, car personne n'a le savoir ou la connaissance nécessaire pour affirmer que rien n'est éclectique en ce monde. Et s'il y en a un qui ose dire que rien n'est éclectique en ce monde, je lui crèverai les yeux, lui boucherai le nez, lui clouerai le bec, lui bouchonnerai les oreilles et déconnecterai son cerveau du sens du touché, il viendra me dire quelle est la nature de son univers alors. Et qu'il m'explique en long et en large la nature de l'univers. Nous lui rirons au nez (bouché pour la cause).


Chapitre 39

Pourquoi les gens perdent leur vie à justifier leur vie ? Pourquoi perdre tant de temps et des pages et des pages pour tenter de trouver le sens à l'existence, trouver la voie vers le réel, la réalité et constater un fatras de balivernes infernales sans queue ni tête ? Ça me rend malade. Tout perdre pour raconter le caca d'autrui et le sien. Ça m'emmerde aussi. On se prend trop au sérieux lorsque l'on souffre l'enfer éternel à décrire la mort d'un enfant. Le malheur, la douleur de quelques lignes. Cette prétention aussi des opinions fermes coulées dans le ciment, le béton même qui compose ces murs qui enferment des villes et des pays entiers.

Un salaire de 22 000 livres par année et nous sommes encore au seuil de la pauvreté. Lorsque je vois la personne que j'aime aller faire les magasins, avoir l'envie de tout acheter et de revenir, à quarante ans, avec un petit père Noël métallique en forme de cône qui montre toute la simplicité enfantine de sa personnalité, je pleure. Je pleure à chaudes larmes de pitié, d'amour, et puis quoi d'autres. C'est la simplicité.

Qu'a-t-on besoin de ces romans fictifs pour nous démontrer la complexité de l'existence, et ces livres théoriques parfois littéraires d'une construction terrible et effrayante qui repousse même le germe de la vie ? Que la vie soit simple ou qu'elle soit complexe, il est vrai qu'il n'en tient qu'à nous. La solitude ou la douleur, si l'on veut s'y vautrer, c'est un choix, même s'il s'agit d'un besoin incontrôlable. Peut-on ensuite pleurer sur son sort ? Pire, entraîner les foules dans notre délire ?
Je n'ai pas de dictionnaire, étrangement, pour quelqu'un qui tente d'identifier l'existence avec les mots sur le marché. Je n'ai même pas pu aller voir ce que l'on disait du mot éclectique. Tant mieux, ainsi je peux inventer mes propres définitions, mes propres descriptions et ainsi révolutionner la littérature ou la philosophie avec un nouveau vocabulaire. J'espère juste ne faire aucun emprunt aux vocabulaires politiques, marxiste, sartrien, barthien, martien, philosophique, sociologique, psychologique ou autre. Sinon ça n'en vaut plus la peine. Le tout ne devient qu'une série de concepts sans significations (voilà le discours saussurien).
Je suis prisonnier du vocabulaire d'aujourd'hui et d'hier. Et je risque d'emprisonner les générations futures dans un nouveau vocabulaire emprunté à toutes les sortes de sciences ou semi-sciences qui existent ou ont existé. Il n'y a pas de quoi à être fier. Je pourrais dire comme les surréalistes que je tente de voir l'imaginaire, la littérature de l'âme, mais encore ici, je risquerais grandement de me retrouver dans les bras de Freud et Lacan, la psychanalyse. Pourtant il n'y a pas que cela.

Dans le fond, cela m'importe peu. Je dois bien m'exprimer au mieux de mes capacités, tenter de décrire ce dont je ressens le besoin, sans trop ennuyer à justifier la moindre de mes paroles. Et la critique, les analystes, heureusement je ne les connais pas. Ils n'ont jamais entendu parler de moi parce que je suis le seul à lire tout ce que j'écris. Et plus j'avance, plus je me rends compte qu'il s'agit là d'un privilège que très peu d'écrivains ont connu. Ce qui explique leurs briques de justifications, d'explications et de réponses qui ont suivi peut-être deux misérables petits écrits d'une centaine de pages chacun. En un sens je suis libre, et je mourrai peut-être libre. Il ne restera plus que le résultat final, sans jugement aucun. Alors qu'il est clair que j'ai tout de celui qui serait analysé, critiqué et jugé pour une mise à mort sur la croix. C'est un privilège de vivre sans critique pour démontrer tous nos défauts, juger la moindre petite action qui nous fait rougir de honte.
Si mon père connaissait le dixième de mon existence, un enfer s'ensuivrait. Qu'il parle ou non, je pourrais inventer mot pour mot dans ma tête une argumentation négative à l'infinie. Il faut savoir passer par-dessus tout cela, sauter hors des murs qui enferment nos idées et celles d'autrui et vivre sous aucune influence, même pas celle des drogues. Mais que cela est difficile, sinon impossible. Un dur combat, que cette liberté. Car nous n'avons pas besoin d'être jugés pour se priver de vivre, il suffit d'imaginer ce qu'autrui pense. Évidemment, on imagine toujours le pire. C'est pourquoi le monde est éclectique, ce qui me fait penser que justement, je n'ai pas encore défini ce que j'entendais par là. Je n'ai pas fourni ma définition toute faite, bien compliquée, puis résumée en cinq ou six mots. Mais j'ai une excellente raison pour ne pas l'avoir fait. C'est qu'en fait, cela ne me dit rien. C'est vague en mon esprit et c'est comme ça que ça se définit, c'est-à-dire sans définition.

J'ai la mer à boire, la planète à avaler et je n'ai qu'une envie, celle de vomir. Mon mépris est sans limites alors que je ne puis même pas l'expliquer. Je méprise tout, peut-être parce que je m'ennuie à mourir. Ce qui me donne bien de la difficulté à comprendre pourquoi les gens veulent vivre si longtemps, au-delà d'une centaine d'années, sinon éternellement. Aiment-ils donc la vie tant que ça ? Que se passe-t-il dans leur existence pour la rendre si lumineuse et enviable ? Je ne vois même pas l'intérêt de dépasser la trentaine, ni l'intérêt de m'accomplir par des futilités qui pourraient m'apporter la gloire et la richesse. Conquérir le monde et l'univers, et pourquoi donc ? Qu'est-ce que cela va changer, m'apporter de plus ? Si les gens ne s'emmerdaient pas autant, pourquoi alors il faut remplir sa vie par un emploi quotidien qui n'apporte rien de plus au monde sinon la richesse à quelqu'un qui risque de perdre le tout à la prochaine crise économique ? Et ces films que tous regardent au cinéma ou louent au coin de la rue, c'est pour remplir le reste de la soirée.

Les gens apprennent à oublier leur existence, ils vivent dans leurs idées, puis surtout la nuit dans leurs rêves. Ils vivent d'espoir en un monde meilleur pour eux et lorsque ce monde vient enfin, ils vivent d'espoir d'avoir plus, de recommencer leur succès, prouver au monde qu'ils sont encore capables malgré tous les obstacles et leur réussite passée. J'avoue que c'est peut-être mieux que de souffrir dans la douleur d'une misère qui n'a pas davantage de sens. C'est qu'il n'y a aucune réponse à rien, aucune solution à n'importe quel problème puisqu'il existe toujours un nouveau problème à résoudre. Il ne reste plus qu'à vieillir et à mourir. Puis entre-temps, à faire passer le temps. Si on peut s'en contenter, tant mieux. Mais moi pas. Il me faut davantage, ou plutôt je m'attendais à mieux. N'est-il pas triste de constater que certaines personnes ne trouveront jamais de plaisir ou de bonheur en rien? Ou ne serait-ce pas plutôt la normalité. Ce que chacun éprouve réellement lorsque laissé à lui-même perdu seul dans le fond d'une forêt noire la nuit. Je souhaite que non, oh et puis je m'en fous. Allez et bonne vie !


Chapitre 40

Hors du temps, hors des courants de pensée traditionnels, voici que l'Éclectisme fait son entrée. Mais il a toujours été, car l'éclectisme vient avant l'essence et l'existence, puisqu'il définit l'essence et l'existence. Cette roue vicieuse ridicule résume tout. Nous sommes dans la bonne voie, c'est-à-dire dans la boue qui reflète pourtant la lumière du soleil londonien.

Dans une chaumière de Brentford, une femme avait le ventre gros prêt à exploser. Une famille entière autour d'elle, en affaire, se cassait la tête pour rapporter les millions de francs que l'entreprise française à Londres se devait moralement d'acquérir au cours des ans. La femme, aidée par toutes les lois, put retourner chez elle et enfanter de cet enfant dans la grâce. Ce qui permit à Lucien de faire son entrée dans le monde, il allait à son tour vendre de l'alcool. Il espérait ainsi ramasser des écus et s'acheter de beaux habits. Il avait tout tenté pour publier ses Marguerites et son Archer de Charles IX et avait mis sa famille sur la paille sans réussir. Sa prochaine étape allait être d'offrir sa vie pour 14500 livres par année, sans regarder en arrière. Il n'allait pas avoir de rente ni certainement inventer une nouvelle sorte de papier qui allait révolutionner l'imprimerie en Europe. Au contraire, il allait souffrir le reste de ses jours à côté du grand monde dont il n'a même pas la conscience. De toute manière il avait lu Balzac et après mille pages d'Illusions perdues, sa conviction semblait inébranlable : le grand monde pue et tue, l'argent se perd dans les égouts et l'on se suicide dans un fourré après de faux succès lorsque les Marguerites sont publiées.

Sa carrière de journaliste au Evening Standard à faire la revue de livres d'une platitude extraordinaire ? Il laisserait cela aux vieilles qui écrivent des livres sur l'anorexie et qui ont des fils drogués à mourir parce qu'ils ont été élevés dans l'est de Londres. Notre pauvre Lucien allait finir ses jours dans une prison, accusé du meurtre de l'humanité, avant de s'enlever la vie après l'avoir si gentiment offerte au chanoine perverti qui s'adonne à la pédophilie.

Oh bien sûr, Lucien se souvient de ses heures perdues chez Flicoteaux sur la Place de la Sorbonne alors qu'il avait encore toutes ses espérances. Les rencontres fortuites, les hasards de Paris qui en bout de ligne ne lui ont apporté que l'enfer noir de l'existence. L'hôtel de Cluny, sa chambre misérable au quatrième étage, avant le Grand Palais et le reste, puis le dépotoir à nouveau. On naît Chardon, on devient comte de Rubempré un moment, on frise le titre de pair de France, on meurt Lucien tout court. "Il y a deux Histoires : l'Histoire officielle, menteuse qu'on enseigne, l'Histoire ad usum delpbini ; puis l'Histoire secrète, où sont les véritables causes des événements, une histoire honteuse."

On a accusé Lucien d'à peu près tout, même de l'Absurde d'être un Nouveau romancier cent ans avant son ère, ou après son ère si l'on veut. Ou même de prétendre à la philosophie de Quelqu'un. Voilà un peu de Pinget : "Et ils vous développent des arguments, ils vous prouvent par A plus B, ils vous mettent au pied du mur. J'y suis tout le temps. Ils me coincent chaque fois. Alors pour développer mes arguments à moi c'est vite fait, je n'en ai pas. J'essaie de partir sur un raisonnement, de finasser, de faire croire que je sais des choses, que j'ai une expérience. Je parle du malheur, des tuiles, des machins qui vous bloquent, qui vous coupent l'herbe sous le pied. J'essaie de donner une forme à ce que je dis, j'ai des références toutes fausses, je confonds les penseurs, les mystiques, et tout de suite on se rend compte que je radote, que je n'ai aucune culture, rien, sauf de la prétention. (...) Impossible. Vous êtes de nouveau dans votre caca, impossible d'en sortir. Comme s'il fallait tout le temps l'avoir à portée de main pour en mettre partout. Ce n'est pas ce que je voulais dire. Comme s'il fallait tout le temps que votre existence forme un paquet bien compact que vous puissiez prendre sur-le-champ et emporter partout." Tout cela me déprime, mais je ne vais pas me lancer dans la métaphysique pour inutilement justifier mes crimes contre l'humanité. Qu'elle meurt et que l'on n'en parle plus.

Ainsi je ne vais plus à Victoria, je vais à Brentford. Je n'appartiens plus au monde des conférences mais plutôt à l'univers de l'alcool ! Ainsi j'évolue, j'ai pris ma vie en main, soucieux de ne plus répéter les mêmes erreurs. Après une seule semaine, voilà que j'ai déjà répété toutes les mêmes erreurs. Il n'existe aucun espoir pour la nature humaine, il vaudrait mieux pour elle qu'elle sombre dans l'alcool. Ne vous y méprenez pas, je ne fais ici que du marketing pour atteindre mon marché ciblé. Avis aux déprimés, j'ai du Pernod à vendre ! Saoulons-nous gaiement, ça paye mon maigre salaire. Tout cela me déprime, je n'avais aucunement besoin de Balzac pour venir détruire mon reste d'humanité, à viser si juste dans la description de la vie, jusque dans ses splendeurs et ses misères. Sauf sur un point : où sont-elles les splendeurs ?

J'ai réglé tous mes problèmes immédiats comme l'on vide les poubelles le jeudi soir. Pourtant je me morfonds encore de cet incroyable et indicible mal de l'être que j'ai appris à nommer le sentiment de culpabilité. Pourtant, cette fois je cherche les causes, à quoi ce sentiment rime, impossible de trouver. Je n'ai plus cette excuse, il s'agit réellement d'un simple mal d'être et j'ai cependant identifié que je n'étais pas, que cette idée d'être n'est en fait qu'une idée, un concept dépassé. Encore cette histoire d'identification, de la recherche insipide de ce que l'homme est dans l'univers. La quête d'une identité qui ne se trouvera jamais. Dès lors elle est absurde cette quête. Je ne puis être en crise d'identité, puisque cela ne signifie rien, du moins lorsque l'on s'arrête un instant pour y penser. Une insécurité peut-être, ou le vide d'une journée. L'être et le néant, encore une fois. Peut-être mon éclectisme ressemble à l'existentialisme de Sartre, qui sait. Au moins je ne reprendrai pas ses concepts, je ne l'ai jamais lu.

Tout à coup il me prend cette envie de sauter partout, d'exploser une envie de vivre, ce qui est singulier pour quelqu'un qui affirme ne point exister. Il n'y a de vrai dans ce monde qu'une bonne pinte de lager, suivie d'une deuxième puis d'une troisième. L'anarchie à travers une cohérence opaque. Car, voyez-vous vraiment une quelconque cohérence dans l'univers ? Malgré les petites formules mathématiques qui semblent s'observer à l'appui ? Moi je ne vois aucune cohérence, comme je ne distingue point d'anarchie. Je ne vois ni bien ni mal, que de la souffrance et de la douleur, aussi une illusion. Qu'est la douleur en ce monde ? Sinon quelques courants électriques qui nous montent au cerveau et que nous appelons le souvenir. Je me souviens, mais de quoi ? J'ai les aptitudes d'oublier tout, de ne pas me convaincre de la nécessité de vivre dans le souvenir et la douleur, de ne rien ressentir.

Je marchais hier sur la Great West Road, un petit vent, un petit rayon de soleil, un million de voitures à côté (dont des policiers faisant passer des alcootests), puis je souriais à la vie. Comme si pour la première fois en un millénaire je constatais enfin qu'il existait autre chose à l'existence, sans pouvoir l'identifier. C'est une catch 22 comme disent les British. Et si l'on veut s'en sortir, il faudra bien voir au-delà de ces simples sentiments mécréants du bien-être ou de la douleur. Si la corruption existe en ce monde, si l'on s'enrichit sur mon dos, cela ne me concerne pas si je ne m'arrête pas pour m'en rendre misérable. Ils ont des budgets à dépenser, ils ont des amis à récompenser, à nommer plus haut que le pape, qu'ils s'amusent si ça les aide à confronter la vie, moi je suis autre part et nulle part à la fois.

Un jour où je marchais dans la rue à Jonquière, ma ville d'adoption étant jeune, j'ai senti les vibrations sous mes pieds, j'ai senti la Terre comme un être vivant et le tout m'a semblé être une révélation, une illumination. J'ai soudainement vu l'humain comme une maladie, de simples êtres inférieurs sur l'échelle des hiérarchies universelles, sans intelligence suffisante pour comprendre qu'il n'était qu'un pou sur le cheveu d'une création bien plus significative que lui. Puis j'ai ri à l'idée que nous avions eu le temps de prétendre à une philosophie quelconque alors que nous ignorions la plus petite idée de base de l'univers dans lequel nous croyions tout savoir, et en savoir davantage chaque jour. Et cette communion avec la Terre m'a rempli d'une énergie jamais retrouvée à travers les ans. Personne de sensé serait prêt à accepter l'idée que les planètes en elles-mêmes sont vivantes, pourtant on retrouve ce thème dans plusieurs romans paysans, comme quoi je ne suis pas le seul obsédé en ce monde qui ait ressenti là quelque chose d'étrange. D'étranger à ce que je pensais être.

Saint-Cœur-de-Marie, là d'où vient ma grand-mère au Lac-St-Jean. Je vois cet état de fait très bien, j'entre en communion avec la Terre dans le lieu le plus beau jamais rencontré au cours de mes voyages. Un jour j'espère y retourner plus longtemps que de passages en voiture qui me donnent une vue médiocre de l'univers à travers le pare-brise. Je ne puis imaginer cet endroit sans les vaches, bien que je ne saurais les manger ni les boire. Elles sont lourdes et difformes sur leurs maigres pattes. Lorsqu'elles s'écrasent sur le sol, la terre tremble autour. Elles s'abreuvent dans les vallons où l'eau rejoint l'immense lac. Je dois être bien prêt des briques rouges et noires londoniennes pour m'apitoyer de nostalgie sur des vaches d'un village perdu dans le nord du Québec.

Il existait un temps où être québécois signifiait être misérable. Aujourd'hui je me vois comme un être d'une race supérieure prête à tout écraser sur son passage. Lequel point de vue est le plus ridicule ? La misère, c'est dans la tête, autrement un pauvre Africain en train de crever de faim et travaillant toute la journée ne pourrait pas sourire de toutes ses dents (s'il en a encore (les miennes achèvent de toutes tomber)) lorsqu'on les voit sur les photos. Pour nous cet Africain qui meurt de faim a toutes les raisons du monde d'être le plus malheureux du monde, pourtant il rit et saute de joie. Ça me tue. Être fort et puissant c'est psychologique. Tous les points de vue sont ridicules et insignifiants, et je l'oublie sans cesse, d'où la majorité des contradictions dans l'étalement de mes pensées. De toute façon, je n'ai pas le droit d'étaler mes pensées ainsi à la face des mes contemporains et leur dire voici la vérité. Je ne veux aucunement être fier de moi-même, imbu de ma personne et mourir étouffé dans la prétention de tout connaître et de tout identifier. Si le monde n'a pas encore compris, je l'affirme encore ici. Je remets en question, mais je n'impose rien. Je remets en question même ce que je lance ici et là. Et je ne conçois pas le monde sans que l'on remette en question jusqu'à la dernière de mes paroles et celles des autres. Fini la naïveté du petit peuple qui en fait n'a jamais été plus naïf qu'un président de la république qui se croit tout permis et qui régularise la vie entière de ces bonnes gens du peuple au point où la société est devenue le mal à abattre dans une lutte sans merci pour une liberté supposée et illusoire. Pensez-vous que l'on avale les discours politiques comme des vaches dans un champ ? On ne l'accepte que par convention, mais il est insignificatif, pour paraphraser Barthes, qui croyait lui aussi que nous étions trop aveugles pour lire entre les lignes. Il a peut-être identifié les mécanismes du discours, mais nous ne sommes pas tout à fait sourds, même si les apparences semblent prouver le contraire.


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