Denfert-Rochereau
(large extrait)
Roman par Roland Michel Tremblay


I

Au début de l'humanité il y eut une mort imminente. À la fin de l'humanité il y eut une renaissance. Le passage entre l'état du dormeur et celui du penseur devait conduire à la renaissance. C'est la découverte du monde sacré et éternel. Là toute la puissance potentielle qui sommeille en René, jeune homme enfermé sous terre dans sa cellule de pierre. La vieillesse n'est pour lui source d'aucune crainte, et, selon toute vraisemblance, sa descendance n'existera jamais. Qu'espère ainsi le dormeur étendu sur son lit, en une recherche active du divin, près et loin à la fois des morts qui marchent chaque jour au-dessus de sa tête ? Aujourd'hui dimanche, la vieillesse et sa descendance se promènent, chien en laisse, dans les allées du parc, étrangement malheureux de respirer l'air frais qui siffle à peine entre les branches des arbres. L'éclatante lumière du soleil les tient en un sommeil profond, la nuit étant pour eux une délivrance factice des problèmes du quotidien. Le paysage d'une ville qui fera bientôt de bien belles ruines de pierre.

René s'active, dans sa nuit mortelle, au réveil de ses sens. Il est couché sur un lit de pierre qui oblige la rigidité de son corps. C'est l'inconfort nécessaire à son exercice. Il se sent pourtant à la fin de sa vie, le temps n'existe qu'en une vague notion qui appartient désormais aux morts du dessus. C'est dans la mort définitive que René sera délivré de la matière, encore faut-il parvenir à la pleine conscience de soi, avec pour seule lumière la petite ampoule électrique entourée de fer, relayée à l'occasion par une chandelle sur le sol de terre. Les fenêtres sont inutiles dans ce contexte, même l'ampoule ou la chandelle. La souffrance humaine apporte beaucoup à l'initié, très peu à l'humanité. C'est donc par la souffrance que René s'entraîne à recréer un nouveau monde. Un nouveau monde qui prend place de l'autre côté de l'océan Atlantique. À défaut de sentir Dieu en lui, néophyte qu'il est, René se sent condamné. Un damné qui repose à travers les os des vivants qui remplissent les anciennes carrières. Son identité reste à définir, il serait vain de dire qu'il appartient encore à lui-même. Il n'appartient certes plus au monde extérieur, y marcher seulement ne serait qu'un retour à la vie stagnante qui l'a toujours caractérisé. C'est pourquoi le rituel de la boisson, inlassablement, recommence. Il s'agit d'une mixture obtenue par le mélange de deux liquides verdâtres que René boit avant de pouvoir observer en lui la transcendance de ce monde.

C'est la première naissance, un bien grand lac qui fait office de mer intérieure, formé à même la pureté des glaciers du Pôle Nord entraînés jusque là. En fondant ils descendirent les cours d'eau et laissèrent leurs immenses empreintes sur le bouclier de roche. C'est la fascination de la nature sur la pauvre vie primitive qui jadis y étalait sa joie dans le Soleil, astre qui montrait enfin sa lumière. Aujourd'hui ses rayons causent la dégénérescence, mais ces nouveaux villages qui s'ouvrent à la vie n'en sauront rien. Ils verront la noirceur à même la lumière du soleil.

Ainsi les gens autour du lac s'activent à bâtir les maisons d'un village qui abritera bientôt une usine à papier moderne. Val-Jalbert. Pendant que d'autres habitants plus loin sur la rivière découvrent de nouveaux instruments aratoires souverains de modernité. Cette activité permettra à quelques familles de Saint-Jean-Vianney de bien vivre, puis à une autre famille de Saint-Cyriac de s'enrichir. La reconstitution de ces villages est le travail de René, qui sous l'influence de la mixture, tente d'y revivre l'histoire pour enfin tenter de la comprendre. Mais seulement dans l'hypothèse où il y a effectivement quelque chose à comprendre, si également ce qui est à apprendre ne se prend pas à un autre niveau que ce que la vue première de l'histoire suggère.

Les glaces sur le Lac-Saint-Jean sont enfin descendues, elles flottent sous l'eau, gardant la température suffisamment basse pour que les poissons décident de demeurer dans les rivières. On y retrouve surtout du doré, du brochet et de la ouananiche. Ce dernier, un nom amérindien, signifie : "le petit égaré". C'est à Desbiens que René pêchait ses premières ouananiches avec son père, ces saumons d'eau douce, dans la rivière bordée là encore par une usine à papier. De même pour Val-Jalbert, les maisons qui s'y construisent se ressemblent, un conformisme qui confirme la volonté de ces villages-champignons à vouloir disparaître à la première occasion, qu'il s'agisse d'un ordre du ciel ou d'un ordre des hommes. Val-Jalbert possède son centre communautaire à l'entrée, ensuite viennent le couvent, le presbytère et l'église, indispensables à tout village autour du lac. Le magasin général occupe la grande place sur la rue Saint-Georges, et tout au bout, à côté de la chute, l'usine termine le village. Quelques petites maisons en bois ornent le haut de la colline, à l'arrière les champs de foin s'étendent jusqu'au lac. Les familles aux nombreux enfants s'activent au quotidien. Le lundi ils font des tartes et des tourtières, le mardi ils font le lavage, le mercredi ils s'occupent du jardin, et ainsi de suite pour chaque jour de la semaine. C'est le premier village de la région qui a l'eau courante et l'électricité, énergie produite par une génératrice actionnée par l'eau de la chute. Il n'y a pas plus moderne dans le monde entier, affirment-ils.

Dans une des maisons de Ouiatchouan, nom montagnais (amérindien) du village avant d'être baptisé définitivement Val-Jalbert, René assiste à la naissance de Joseph-Philibert-Azarias Tremblay, son ancêtre, qui sera baptisé à l'église Saint-Georges, sur la rue Saint-Georges, dans la paroisse Saint-Georges, par le curé Georges Tremblay. Bientôt cet enfant ira à l'école dans le couvent où les sœurs Notre-Dame-du-Bon-Conseil lui enseigneront la dure histoire des colons du pays. Il travaillera sur les chars, c'est-à-dire les wagons de train, au chargement de gigantesques rouleaux de papier qui partiront vers les États-Unis, en devenir du New York Times.

Il y a quatre grandes familles de Tremblay à Val-Jalbert, pour les distinguer il a fallu leur donner des noms. Il y a les Tremblay à la pipe, les Tremblay du bas de la côte, ceux du bureau de poste, et enfin, la famille d'Azarias, les Tremblay pas de fesses. Toute la vie d'Azarias sera stigmatisée par ce surnom de Tremblay pas de fesses qui lui donnera toute sa fierté. Son baptême se fait selon les rites précis établis par la sainte Église catholique romaine. Il y a d'abord les sermons du curé sur la raison d'être des enfants, la nouvelle génération qui travaillera à pourvoir à la vieille, l'importance pour l'avenir de l'humanité de bâtir une grande famille chrétienne sur tous les continents de la Terre. Suit le signe de la croix sur le front avec l'eau bénite. Puis l'office relatif aux naissances y est chanté, véritable célébration du culte chrétien.

Plus loin sur la rivière Saguenay, à Saint-Jean-Vianney, le défrichage de la forêt est maintenant terminé. Les terres sont bonnes à labourer, les vaches nous aideront à produire du lait, du beurre, de la crème et de la viande. Le bonhomme Girard, du nom de Joseph, fier de son domaine, possède tout le village. Les fermiers travaillent sur ses terres, louent ses machines, lui permettent de bien vivre avec sa famille de quinze enfants en une maison gigantesque dans le village de Saint-Cyriac tout près. Le vieux Girard possède également une bonne partie de Saint-Cyriac et deviendra suffisamment riche pour payer une maison neuve à chacun de ses enfants, sauf à celui qui deviendra le curé de la famille. Celui-là aura ses études classiques payées à Chicoutimi, la plus grande ville du coin dont le nom signifie : " Là où l'eau est profonde". Joseph Girard est propriétaire d'étables, de poulaillers, de porcheries et de silos. Qui donc pourrait ébranler sa puissance ?

Là aussi René assiste à la naissance de son ancêtre, Joseph-Roméo Girard, fils de Joseph et de Marie-Joseph Girard, mariés à 13 et 15 ans, en une permission spéciale du pape. Cousins au premier degré, ils ont payé une forte somme à l'Évêché pour leur mariage, léguant à toute leur descendance une propension au cancer de la peau. À Saint-Jean-Vianney, comme dans tout bon village, il y a un maire, un hôtel de ville, un conseil municipal, un notaire, un avocat, un restaurant, un magasin général, un fou du village, un curé, un couvent, des sœurs, des frères et tout ce que les habitants du village ont l'obligation morale d'avoir dans ce monde plutôt incertain mais en pleine expansion. Devant ces faits accomplis il ne reste plus qu'à naître et à se battre. Parce que le destin fait bien mal les choses : Azarias devra quitter Val-Jalbert et Roméo devra devenir curé. Ce que tous deux refuseront obstinément.

René revient à lui dans sa froide cellule de pierre, avec une certaine difficulté à se débarrasser d'un univers très réel où il vient de vivre l'organisation d'un nouveau monde. Il vient de naître deux fois, en deux familles différentes, en deux villes naissantes, de l'autre côté de l'Atlantique.

II

Paris, cinquième arrondissement, quartier latin, rue des Écoles, appartement d'un vieil Anglais riche. René fait face à l'Anglais, il tente de lui expliquer sa vision des choses.

- Croyez que je suis incertain de comprendre le but de ces rêves, non plus que celui de cette société. Si vous pouviez m'aider, à voir en quoi la souffrance sera mon salut et que la boisson est la voie vers le tout-Puissant. J'ai peine à voir la vie sous terre, ces rites et ces gens, comment pourrais-je y trouver la lumière ?
Le vieux se retourne sur sa chaise, ses bagues en or éblouissent René qui ne peut s'empêcher de remarquer le luxe dans lequel cet homme arrive à parler de choses divines dont l'accès se fait par la souffrance et la recherche à l'intérieur de soi enfermé entre quatre murs de pierre.

- Je ne crois pas que j'y arriverai, je vais mourir et il n'y aura plus de réveil. Il m'est impossible d'atteindre Dieu, je suis même incapable de comprendre sa sagesse. La prière semble insuffisante.

L'Anglais, de son français impeccable, parle à René :
- Sache que la volonté pourrait te permettre de devenir toi-même Dieu. Le monde extérieur n'offre que le bruit, la distraction, la perte de temps pour se rendre physiquement d'un point à un autre dans l'espace. Le mal et la tentation du mal s'y développent. Seul un univers cloîtré, fermé de la ville, apporte la plénitude nécessaire au travail de l'initié. Encore faut-il voir que ce lieu n'est fermé qu'en apparence, il est l'ouverture de l'esprit sur l'infini du monde caché. C'est un long processus, mais possible.

Le regard de René sur le vieux devient encore plus méprisant, cet appartement lui semble bien plus luxueux que la minable place où il demeurait lors de leur première rencontre dans le quatorzième. L'homme se rend bien compte de l'attitude de son jeune néophyte.

- Notre société est un cercle d'amour fraternel et de perfectionnement personnel. Tu y seras bien reçu, tu y entendras une nouvelle prophétie. Il y a même des laboratoires où se préparent les schémas de la procréation du monde. Mais ne juge pas trop rapidement cette organisation. Si elle ne donnait pas à ses disciples un sens à l'existence et une explication à chaque phénomène dans l'univers, si ses moyens ne permettaient pas d'accéder à de profondes valeurs spirituelles et à la foi absolue en Dieu, la survie sous terre serait impossible, voire même dangereuse. Alors les adeptes quitteraient les carrières souterraines pour aller rejoindre les habitants du dessus. Qu'adviendrait-il alors ? Rien de plus que sous terre, je te le dis.

René tente d'assimiler ces paroles, ces belles phrases qui, un jour, espère-t-il, signifieront quelque chose. Le vieux se lève, regarde par la fenêtre distraitement, il observe l'horizon.

- Qu'en est-il de la mort ? Ne mérite-t-elle pas une préparation ? Plusieurs se contentent d'une maigre médiocrité. Ils naissent, travaillent pour se nourrir, forment une famille et meurent ensuite, sans plus. Il y a des châtiments, tu en es la victime. Il n'est jamais trop tard pour bien faire et recevoir le pardon de Dieu. Et surtout de comprendre, pour ne pas ruiner notre vie sans avoir rien appris de notre voyage sur la Terre.

René ressort de l'appartement la tête pleine d'idéaux, mais trouve lui-même les réponses à ses questions. En apprenant à ne plus trop s'en poser justement. C'est en Rolls Royce, aux vitres teintées avec chauffeur, que René traverse une partie de Paris pour retourner à Denfert. Quelle belle voiture vue de l'extérieur, réussite sociale extrême, combien peuvent se vanter de rouler dans une telle machine à Paris ? Quelle belle prison lorsque les portes y sont verrouillées. Comme une ouananiche qui n'a plus rien à quoi s'accrocher, sauf l'hameçon. Perdu de ce monde, il voit Paris pour la première et dernière fois avant de retourner à jamais sous le Parc Montsouris. Devant la Sorbonne, cette université de Paris, il voit des gendarmes qui font reculer les gens et quelques autobus bleus remplis de militaires. Il doit encore se passer quelque chose au niveau politique, ou bien une manifestation de jeunes nazis nostalgiques d'Hitler, qui sait. Ne connaissent-ils pas la vie et l'histoire tous ces gens-là dehors ? Ils la connaissent trop bien peut-être, cette vie qui ne mérite pas que l'on s'y arrête pour la décrire, la raconter, la glorifier, en écrire toute une littérature inutile. René repense à ses professeurs, à ses amis médiocres peu importe leur réussite sociale. Il n'a pour tout souvenir qu'une vue méprisante de la vie, une pitié globale sans limite. Rien ne vaut plus la peine lorsque l'on sait que l'on va mourir. Passage devant le jardin du Luxembourg, les touristes, les Parisiens, André Gide, la pâtisserie Dalloyau, un sandwich gruyère s'il vous plaît, sa motivation à l'existence avant d'être enfermé. Cette motivation de René à disparaître du monde civilisé pourrait provenir de sa perte de confiance dans les institutions sociales, mais de résumer ainsi une telle décision serait exagérer les déceptions de René. D'autres facteurs appuient sa décision, comme son besoin de sortir de son moi intérieur qui a perdu sa raison et qui est incapable de répondre à quelque question que ce soit de ce qui concerne la vie. Il retourne donc vers la souffrance, cherchant à sortir de sa solitude à travers la masse, pour trouver la plénitude au sein de la communauté. Il saura ainsi faire face à la mort et ne plus rien craindre de ce que notre condition humaine est susceptible d'apporter. Mais il y a aussi son indifférence globale face à tout, qui lui fait se demander pourquoi il ne devrait pas être là plutôt qu'ailleurs.

Port Royal, dernière chance à l'idée de fuir, à ne pas retrouver cette cellule jusqu'à la mort. Partir de par le monde... mais pour aller où ? Le Lac-St-Jean, il n'y a plus que cet endroit qui compte, la renaissance par le nouveau monde, qui enlève le péché de l'humanité. Le Lac-St-Jean, il y vit davantage en étant enfermé dans sa cellule qu'à y être assis dessus physiquement.

Les portes de la Rolls ne sont pas verrouillées, un oubli du chauffeur, une chance à prendre, un risque aussi. Comme si on lui laissait une chance. Que le destin, après lui en avoir tant imposé, lui autorisait soudainement ce changement radical qui lui permettrait vraiment d'atteindre le prochain détour. L'arrêt, l'attente, la décision, le regard du chauffeur... et si la porte de sortie était effectivement la découverte de Dieu ? Le choix pèse, la réussite extérieure ou le bonheur. René ne sait plus où donner de la tête. La réalisation de sa foi, l'accès à cet univers, cette création, les clés de l'existence, la Vérité dans la connaissance de la vie, la porte est ouverte, immense ouverture sur le monde, il s'agit de pousser la portière... René ! allez, vas-y ! La Rolls repart, il n'y aura aucune autre chance.

Place Denfert-Rochereau, rue René-Coty, on ne passera pas devant le Parc Montsouris et la Cité internationale universitaire de Paris. Quelle chance, ça évite de rouvrir les plaies du passé qu'il faudra s'efforcer d'oublier. Le passé n'est qu'une vague onde déformée qui modèle le cerveau et qui ne mérite pas qu'on l'on tente de la ramener en surface. Si l'on pouvait effacer sa mémoire comme l'on efface une cassette magnétique, la vie serait déjà moins lourde sur nos épaules, ça simplifierait les choses. Cela nous réduirait à rien, prêt à recevoir un nouveau bagage de connaissances, prêt à recommencer nos erreurs à l'infini. La Rolls Royce arrête en face d'un des édifices sur la rue René-Coty, un grand bâtiment blanc dont les ailes forment un " U " et qui sert maintenant d'hôpital. Puis c'est les escaliers, le petit appartement, la descente aux enfers. S'il faut découvrir Dieu, autant que ce soit en enfer.
- Vous n'avez pas fui, vous en aviez la chance. Vous serez désormais des nôtres.
- Je suis désormais vôtre, jusqu'à ma mort.

III

Chez les frères de la société, on se questionne. Il n'a pas fui, il est des nôtres. Cette chance là à sa portée, tester sa foi en Dieu, une admiration vite refoulée. Aucune démonstration, aucune réaction, aucune émotion, seulement des faits, des rituels et des prières. Le conformisme chez les frères, il n'y a que cela de vrai pour arriver quelque part. Être tous identiques, ne devenir qu'un, irréprochable, afin de construire un projet collectif, ensemble, et non chacun de son côté et dans tous les sens. Ainsi nous mourrons tous dans notre péché originel, nous sommes les initiés qui seront sauvés par l'éclat de nos actions. Parce que la guerre s'en vient, la troisième guerre mondiale, la dernière. Plus d'une dizaine de pays possèdent les moyens de se débarrasser de la planète, de même pour de multiples organisations planétaires pour qui, depuis longtemps, les frontières douanières n'existent plus. Le feu d'artifice sera éblouissant, celui qui terminera l'histoire de l'homme. On prendra le dernier des livres d'histoire et l'on écrira fin du deuxième millénaire, fin de l'humanité. Il n'y aura plus un étudiant en histoire qui sera là pour dire si oui ou non il s'agit bien là d'une vérité historique à débattre. Il n'y aura une vérité future que pour les initiés qui n'auront aucunement besoin de livres d'histoire, ils auront la conscience de l'humanité innée. Ainsi nous n'aurons que faire de la reproduction physique des corps, nous sommes Dieu, la procréation d'univers à volonté, à l'infini. De rien naît la matière, les hommes, l'humanité. Ces frères, je suis maintenant des leurs. On fera le rituel d'acceptation. Chacun ira de ses conseils, de son conformisme, de sa religion. René est projeté dans l'enceinte sacrée des caves, à la rencontre du père supérieur, son maître.
- Vous devez m'offrir votre confession mon enfant, avant de l'offrir à Dieu. La pureté est de rigueur, n'avoir rien sur le coeur ou sur la conscience, la blancheur excessive, les flots des rayons divins de la lumière, cela vous transpercera le coeur.
- Même dans le fond de ces caves ?
- Vous jouirez de la paix divine, jouirez de cette pureté. Offrez-moi votre confession.
- Eh bien mon père, mon plus grand péché ne vaut pas la peine d'être confessé.
- Je vous pardonne tout de même vos péchés. Votre vie, comme celle de tous les frères, ne m'est pas inconnue, votre confession ici est inutile. Il faut offrir votre confession à Dieu. Vous connaissez votre mission d'initié ici sur terre, envoyé pour sauver l'humanité, vous en trouverez la force. Une cérémonie officielle d'acceptation dans notre fraternité vous sera bientôt consacrée, il vous faudra apprendre les gestes précis du rituel. Vous serez baptisé.

L'hypocrisie des autres, et la mienne. Comme on étale toutes ses valeurs, sa morale, ses principes moraux, ses croyances, ses facultés, ses capacités intellectuelles et spirituelles, alors que tous ces gens n'arrivent à rien. Ils ne croient même pas en Dieu parce que leur foi leur fait défaut. Avoir la chance de prouver que tous ces gens sont faux ! Comment se taire, devenir un dans la masse. Joie. Je ne demande qu'à devenir un initié, comme les autres, me faire oublier, me taire, atteindre la sérénité dans la spiritualité. Dieu, cet absolu, ces quelques lettres lourdes de conséquences, à la tête de toutes les philosophies, les idées, la parole. Dieu, cet être inexplicable et indéfinissable pour l'humain qui s'applique à son quotidien. Ce Dieu qui n'aura bientôt plus aucun secret pour moi.

IV

Le pardon de Dieu, comment l'obtenir lorsque notre plus grand péché est celui de douter de son existence ? Non pas qu'il ne veuille l'offrir sa confession à Dieu, si seulement il pouvait l'atteindre et être délivré de son péché. Il invoque Dieu, tente de le voir, distingue des formes dans le noir, imagine plutôt qu'il s'agit d'électrons en fusion, de miniatures soleils se consumant. Et si c'était cela Dieu, ces petits systèmes solaires pareils à celui où il vit ? Concentrons-nous, l'image de Dieu finira bien par apparaître. Parlera-t-il seulement ? La voix de son voisin lui revient :
- J'ai vu Dieu, j'ai vu la face de Dieu et de la Vierge Marie. Ils n'ont point eu à parler, j'ai tout compris, l'illumination. Posez-moi n'importe quelle question, je vais vous répondre. J'ai réponse à tout.

Son autre voisin lui avait demandé à propos des morts. Il a répondu du mieux qu'il a pu, bel effort, contradictoire à plusieurs points de vue cependant. René s'est avancé pour poser une autre question qui est demeurée sans réponse. Les frères racontent-ils des demi-vérités, sinon des mensonges ? René s'est longuement questionné par la suite, se demandant comment interpréter ce silence. Il a demandé conseil au maître qui lui a répondu qu'il faut écouter d'une oreille distraite ce que disent les frères. Parfois ils voient des choses, mais sont incapables de les voir justement. Fort souvent ils ont cette difficulté à raconter leurs expériences avec la finesse qu'il faudrait. René se demandait comment lui ne vivait aucune expérience bizarre, sauf ses visions. Ce peut-il que ce voisin voie des choses impossibles à voir pour René ? La sagesse infinie de ce père supérieur, que se produit-il vraiment dans ses rêves la nuit ? Communiquait-il vraiment avec les morts, avec des initiés passés outre la vie, qui, dans leur état second, guident les hommes vers des desseins plus humanitaires ? L'esprit de cette boisson verdâtre l'aiderait sans doute à trouver des réponses.

Le voilà alors survolant le Lac-Saint-Jean dans son bleu infini, puis il descendit la rivière Saguenay jusqu'au village de Saint-Cyriac. C'est la première confession de Roméo à l'église Sainte-Cécile, la petite boîte avec un curé à l'intérieur. Les étudiants à tour de rôle entrent pour confesser leurs maigres péchés, oubliant les plus sérieux.
- Dieu, entre un examen de catéchisme, un examen de mathématiques et une partie de billes, on en n'a rien à foutre, m'sieur le curé.

L'enfant de l'autre côté qui confesse ciel et terre, quel peut donc être l'infini de ses péchés pour ainsi prendre une heure à les raconter dans leurs moindres détails ? Cette période de temps est proportionnelle au calvaire religieux de l'enfant pour les quarante prochaines années à venir.

L'église se dresse de tout son haut, le cierge allumé indique une présence divine ou satanique, on ne sait plus. Mais d'où descend cette senteur d'encens affreuse qui débloque les sinus et provoque les allergies ?
- Atchoum ! m'sieur le curé !

Roméo, prenant pour sa peine le désir de comprendre sa présence dans ce confessionnal, incapable de voir qu'il y avait dans la boîte un curé qui ouvrirait bientôt son panneau, le voilà qui offre sa confession au mur, pensant l'offrir directement à Dieu.
- Eh bien voilà mon Dieu, j'ai frappé ma sœur en plein visage, ça a fait flounk ! Je ne demande pas votre pardon, la punition a suivi, la vengeance a été instantanée. Ça a fait kaboum, les murs ont sauté. J'ai menti, menti partout où cela a été possible de mentir. On ne construit pas un monde sans mensonge, mon Dieu, vous le savez mieux que moi.

Lorsque Roméo sortit du confessionnal, voilà que les professeurs, comme des mouches sur de la merde, s'activèrent à insister pour qu'il retourne à l'intérieur de cette boîte qui dégage une senteur de bois ecclésiastique.
- Il ne s'est pas confessé, l'autre enfant n'est pas encore sorti !
- Oui madame, je me suis confessé à Dieu directement, oui madame. N'est-ce pas mieux ?

Trois ans plus tard, une même confession généralisée avait lieu, et Roméo comprit enfin la panique de ses professeurs. Quelle ne fut pas sa surprise lorsqu'une petite porte dans la boîte s'ouvrit et qu'un curé demanda sa confession.
- Pardonnez-moi monsieur ma stupéfaction, je ne m'attendais pas à vous retrouver ici avec moi pour entendre ma confession à Dieu. Croyez-moi, occupez-vous du garçon de l'autre côté, ainsi ma confession sera non biaisée.
- Mais je dois vous bénir ensuite.
- Bénissez-moi tout de suite.
- Vous ne comprenez rien, stupide animal, vous avez pourtant douze ans ? Dans quelle famille non chrétienne avez-vous été élevé ? Malheur à qui ne connaît pas tous les sacrements de l'Église un par un, les quatre évangiles par coeur et la bonté infinie de Dieu notre Seigneur, le tout-Puissant !
- Pardonnez-moi mon père, on ne m'a rien dit de tout cela, je vous le jure. Il m'aurait sans doute fallu le deviner, l'inventer puisque c'est évident que toutes ces cérémonies sont indispensables à la vie de tout chrétien.
- Maintenant il faut tout me dire, pauvre innocent.
- Tout vous dire quoi ?
- Vos péchés !
- Mon péché est de ne rien connaître de toutes vos foutaises et de ne pas vouloir les connaître, et je ne veux pas me marier !
- Sacrilège !

Le pardon de Dieu, offrir sa confession, qu'elle sorte enfin, qu'on lui pardonne enfin, que cette maladie guérisse, qu'il puisse sortir d'ici pur et lisse comme une orange pendue à un oranger, inexorablement attirée vers la terre, vouloir s'y écraser de toutes ses forces par les seules lois de la nature. Être mûr pour recommencer sa vie dans le droit chemin, travailler à construire un monde meilleur, lâcher des enfants dans la nature qui iront se cogner le nez sur les orangers, ignorants qu'ils seront. À lui de leur montrer le droit chemin, l'inévitable voie du Seigneur, leur montrer comment procéder de la confession afin que leur conscience ne les détruise d'aucune façon par la maladie de Dieu. Remplir leur tête de certains passages choisis de la Bible avant que leur crâne n'aille pourrir dans les catacombes juste à côté de sa chambre. Il croit entendre les premiers touristes depuis que les catacombes sont rouvertes au public, on a installé un système d'aération, il est impossible de respirer à la profondeur où ils sont enfermés. C'est ainsi que Dieu a voulu les choses. Il doit lui offrir sa confession. Ma confession à Dieu, exiger son pardon. Qu'il me bénisse et qu'on en finisse.

V

Le sanctuaire, ces longues journées à se recueillir en guise de pénitence dans l'étrange atmosphère des catacombes. N'oubliez pas de prier pour les six millions de morts qui chaque jour vous tiennent compagnie dans votre recueillement ! À genoux, les bras dans les airs, l'endurance humaine offerte à Dieu. Le cierge à fixer, la lumière le pénétrera.

-Dieu, entends ma prière, je n'ai jamais eu tant besoin d'aide. Je vais mourir !

Les nouvelles parviennent jusqu'ici, on en discute à voix basse, on entend les voix pernicieuses qui parlent du mal, les voix. Cela va à la grandeur de l'événement. D'habitude on n'entend jamais les événements extérieurs. La guerre imminente, on va s'emparer de la France, cette fois il n'y aura pas de pitié ni de vainqueurs. Le sol se met à gronder, les morts se réveillent, ils demandent leur juste part d'histoire, plusieurs sont morts lors de guerres précédentes. Nous devrions toucher le ciel, nous touchons les os des autres sous la terre. Barbares que vous êtes pour nous qui étions si civilisés dans le Paris des siècles précédents !
- Dieu, quel calvaire me fais-tu subir ! Il ne me reste que mes ancêtres auxquels je m'abandonne, la délivrance de ce monde d'enfer que tu m'offres, en dessous comme au-dessus. Tu es donc partout présent, jamais au bon endroit.

René est pris d'une douleur atroce, si grande que ses visions lui apparaissent sans même la drogue qui ouvre les portes de l'univers. Il ne sent plus ses genoux et ses bras levés, ses yeux se remplissent des terres de Val-Jalbert. Il devient maintenant Azarias.

C'est l'époque de la maladie qui frappe la région, le fléau qui conduira la moitié du village dans le cimetière. Azarias est seul dans l'église désertée, à prier que Dieu les aide. Les gens sont en quarantaine, le village est vidé de sa vie d'antan.
- Dieu, nous aideras-tu ? Pourquoi ma mère doit-elle mourir ? Quelle sorte de coeur as-tu donc ?

Le curé est au chevet de ses malades, il n'y a aucun docteur à Val-Jalbert. Celui de Roberval, une ville voisine, ne sait plus où donner de la tête puisque toute la région se meurt. De surcroît il n'y peut rien. Azarias est surpris de voir à l'extérieur cette belle neige blanche recouvrir la terre et les instruments aratoires des cultivateurs. Quelle pureté en même temps que ce fléau. Il se souvient du curé qui disait que Dieu se débarrassait de ceux qui avaient trop péché, de ceux qui n'étaient pas pur. Ainsi on voit la face de ce village, la moitié mourra de la grippe espagnole. Azarias est tranquille, il ne lui semble pas avoir péché suffisamment pour mourir.

L'hécatombe des morts que l'on empile au cimetière dans une grande fosse l'inquiète, suffisamment pour qu'il décide de se choisir une femme grande et forte, même si elle doit être grosse et moins attirante sexuellement. Que vaut une belle femme qui mourra à l'accouchement du premier bébé ? L'image de l'hécatombe revient à la charge, les morts qui s'empilent les uns sur les autres, la guerre n'en a pas fait autant à l'étranger. Cela juste à la fin de la guerre, les malheurs se multiplient encore et encore. Le mal d'une collectivité, comme dirait le curé. C'était bien, avant la première guerre, d'aller tuer des hommes. Cela devient un mal collectif à la fin de la guerre d'avoir tué des hommes, même pour la liberté. Heureusement que la religion s'adapte aux situations pour nous sauver, le conservatisme nous aurait fait perdre notre liberté.

- N'oubliez pas de prier pour les morts qui vous soutiendront dans vos problèmes quotidiens !

Ils iront au ciel, leurs péchés seront pardonnés. D'autres brûleront dans les flammes de l'enfer, dans les ténèbres où la lumière ne se montre jamais. Ils n'ont pas eu le temps de sauver leur âme. Il s'agissait pourtant de se recueillir, de faire sa pénitence, d'entrer en contact avec Dieu, voir sa face et être illuminé. Comme la présence des morts est réconfortante, ils sont beaucoup plus présents que Dieu. Leurs souvenirs nous dirigent, leur parfum nous enveloppe, ils sont concrets, en chair et en os.

VI

Sur le retour à sa chambre, René rencontra un frère qui l'invita à venir l'aider à mettre une sorte de robe de cérémonie que René devra porter lors du rituel de l'initiation. Pourquoi ne l'avait-il jamais remarqué ce Fabrice, et pourquoi veut-il essayer une robe que René devra porter ? Le voilà en caleçon maintenant, des Calvin Klein en plus. Que fait donc un objet aussi insolite dans cette cellule de pierre ? Fabrice décrivit que c'est lors du rituel que René deviendra un vrai initié sur la voie d'acquérir la connaissance. René ne veut rien entendre.
- D'où viens-tu ? Que fais-tu ici ?

Fabrice ne dira rien sur sa vie, seulement qu'il vient du sud de la France, Biarritz, et qu'il est le seul descendant vivant de toute sa famille. Fabrice est-il comme lui ? A-t-il les mêmes opinions que lui à propos de tout ce qui se passe ici ? René partit dans ses pensées pendant que Fabrice s'affairait à quelque chose. Il repensa aux paroles de Fabrice, il lui faut devenir un initié, il n'a pas le choix. Cela implique le serment, jurer qu'il ne reverra jamais plus le monde extérieur, rejeter Paris et ses institutions. C'est là le prix pour devenir un initié.

La famille Girard sur l'heure du repas du soir. La servante apporte la soupe aux patates. La mère et le père ont pris une décision : Roméo, 14 ans, sera le prêtre de la famille. Le curé est venu voir la mère, il a affirmé que Roméo ne souhaitait pas se marier, il ne restait donc qu'une solution, c'est-à-dire on va lui payer ses études classiques, il partira en voyage à Rome lorsqu'il sera un peu plus vieux, il sauvera la famille de la honte de ne pas avoir fourni un curé à la société. Il continuera à travailler dans les bois cet été, en septembre il entrera chez les frères. Roméo panique, ne souhaite pas davantage se marier que devenir curé ou faire ses études classiques. C'est la dépression. Il se retrouve la veille de son départ avec une fille qui lui tourne autour depuis fort longtemps. Il essaie de se convaincre que le mariage le sauvera peut-être de tout cela. Nus dans un fourré, les voilà qui se frottent un peu. Il éjacule sans même qu'il n'y ait pénétration.
- Je ne te quitterai jamais plus.

La semaine d'après il part pour le bois, la délivrance de cette femme qui ne parlait plus que de mariage.

Toute la forêt est à raser. À travers les arbres on aperçoit la cabane en bois où le cook fait les repas, cet endroit où seuls les hommes sont admis. Les bûcherons couperont les arbres pour ensuite envoyer les billots dans la rivière, jusqu'à ce qu'elle soit pleine et qu'au printemps on vienne la dynamiter pour laisser dériver les billots vers les usines à papier des villes avoisinantes. Roméo discute avec un homme de ce qu'on l'obligera à entrer chez les frères, l'autre lui fait comprendre que ce n'est pas si mal. Roméo accepte finalement de devenir prêtre. Mais de retour en ville, à la fin de l'été, sa destinée semblait s'accomplir. Pas d'autre choix que cette femme avec qui il avait eu l'audace de faire des choses avant le mariage. Elle est tombée enceinte, paraît-il. Son mariage a été préparé en cachette pendant qu'il était dans les bois.

- Mais tu dois m'épouser, sinon je devrai m'exiler à jamais dans un couvent très loin d'ici. Et puis, tu veux vraiment devenir curé ?

Le mariage, on le fête en catastrophe, à la surprise générale. Certaines malvenantes se jurèrent de compter les mois de grossesse, c'est au bout du neuvième mois seulement que l'on saura vraiment si ce mariage méritait d'être célébré en blanc.

Retour à Fabrice.
- Avons-nous le droit de parler ainsi ?
- Le gouvernement qui s'active ici, pour les besoins de la cause, approche le totalitarisme. En deux mots, non, nous n'avons pas le droit de parler. Écoute René, tu apprendras de nombreux nouveaux règlements, obéis au doigt et à l'œil. Plusieurs sont disparus et nous ne les avons jamais revus. Les catacombes sont maintenant rouvertes au public, ils ont condamné l'entrée de la vieille station de train désaffectée. Ce sera notre place secrète à nous deux. Je te ferai savoir quand tu m'y rencontreras. Je te conseille de ne parler à personne, ils n'appartiennent déjà plus à notre réalité. Ils sembleront chaleureux et amicaux, c'est le mot d'ordre.

VII

C'est dans la nudité la plus complète que tous et chacun se réunissent autour de René étendu seul sur l'autel. Il n'y a plus d'identité sociale ici, qu'une identité nue commune à tous. Certains sont plus gros, d'autres sont minces, des beaux, des boutonneux, des dégueulasses. Seul Fabrice semble dégager l'énergie nécessaire pour donner confiance à René. Sa beauté à elle seule ne suffirait pas, d'autres sont aussi beaux que lui, quelque chose de plus se dégage de son être. Étrangement, le père supérieur n'est pas laid dans sa nudité et son âge. Le voilà qui parle, mais René sombre déjà dans les affres de l'inconscience. Fabrice deviendra son frère de sang, il faut recourir à l'échange du sang et au rituel qui s'ensuit... une générescence en une renaissance. Fabrice s'occupe à déshabiller le néophyte, à lui couper le pouce ainsi que le sien pour l'échange du sang. Alors René semble revenir du royaume des morts, il veut affirmer quelque chose, il veut empêcher l'initiation. Mais le mutisme est la seule aptitude de René. Le père supérieur, devenu grand-prêtre, commence à chanter et à danser, entraînant les autres dans un genre de procession. Suit la semence du savoir, la renaissance.
- Désormais tu apprendras bien des choses, mais tu devras désapprendre d'abord. Par ta présence ici et ton initiation, tu prêtes le serment de demeurer ici jusqu'à ta mort. C'est la loi du silence sur toutes les connaissances acquises ou à être acquises. Par cette initiation tu fais maintenant partie d'un grand rythme universel inscrit dans la mémoire collective. Cette âme commune sert à former la morale de l'homme, elle maintient les traditions indispensables à la survie des civilisations, qui, on le sait, sont mortelles. René, bienvenue parmi les tiens, désormais tu t'appelleras Éner.

VIII

En plein centre de la mer, René gît seul recroquevillé sur lui-même dans un canot d'écorce, nu comme un ver qui découvre pour la première fois la lueur du jour. Il voit cependant venir la vague au loin, avec le vent. Il s'inquiète de ce qu'elle pourrait l'envoyer au fond de l'eau. L'orage apparaît soudain dans le ciel bleu, les éclairs tonnent, il pleut des roches partout sur la mer. La tombée du jour ne se fait pas attendre. La vague suivie d'autres basculent le canot dans toutes les directions. Les roches s'accumulent dans le canot. Apparaît alors Fabrice, véritable héraut apportant son message. Il tient cependant un rocher à la main. René élance le bras, mais il reçoit le rocher sur le crâne. C'est la mort consciente. À son réveil, pratiquement instantané, René découvre l'aurore. Le lac est calme, seule une petite brise lui souffle le visage. Il a perdu beaucoup de sang des suites de l'action de Fabrice. Il voit la terre ferme de tous côtés, mais il lui est impossible de la rejoindre. Il s'envole et se retrouve au-dessus de la Cité internationale universitaire de Paris qui borde le parc Montsouris. La Maison du Canada, petit bâtiment gris en forme de " U" recouvert de plantes grimpantes, s'offre devant lui. Il entre par la fenêtre de la chambre du bout et traverse le long corridor. À chaque porte qu'il passe, un frère ouvre et l'invite à entrer, mais comme René n'entre pas, ils se mettent à le poursuivre. René continue l'ascension du couloir jusqu'à l'avant-dernière porte du bout, la fenêtre ouvre directement sur le parc. Alors il marche sur le haut de la colline, c'est la plénitude. Il distingue cependant un ravin où s'étendent les anciens rails. Il voudrait fuir son angoisse, il regarde les arbres, la verdure, mais il est tout de même attiré par le ravin. René se réveille soudainement dans sa cellule. Sa conscience est en suspension, ses muscles se relâchent, sa circulation sanguine et sa respiration ralentissent. Il s'éveille de son sommeil de mort, avec une impressionnante cicatrice sur le crâne. Il fixe inexorablement l'ampoule entourée de fer.

IX

Les tâches que l'on exige de René ne cessent de se multiplier. Un balai à la main, il doit maintenant nettoyer tout ce qui peut être nettoyé dans le labyrinthe des caves du parc Montsouris. Que voulez-vous que je balaie ici ? Tout brille déjà, cela ne suffit pas. Il imagine les frères habillés en hommes d'armée, ils balaient un de ces vieux bâtiments qui transpirent les produits chimiques. C'est ainsi que commence la déstructuration de l'esprit. Puis il voit les frères assis à l'université autour d'une table, ils commencent leur première année scolaire. On entend un professeur radoter :
- Je vais vous enseigner à oublier le jeu pour aider votre concentration sur le savoir et l'écriture. Vous devrez alors transcrire un millier de fois les lettres A,B,C,D jusqu'à Z dans votre cahier et ainsi apprendre la dure réalité de la vie.

Il s'agit donc de balayer les rochers, travail inutile, nettoyer les murs qui brillent déjà de propreté. Empêcher René de penser, empêcher le jeune soldat de se demander ce qu'il fera bientôt lorsqu'il recouvrira la liberté. Empêcher celui qui apprend de croire qu'un jour il reverra le Soleil. Qu'il se couche crevé le soir pour recommencer le lendemain. La vie n'a point besoin d'être vue, il s'agit de travailler dans la souffrance, jouir de dormir. Si on en a la chance, car le couvre-feu se fait à vingt-deux heures, le réveil à deux heures du matin. Quatre longues heures de sommeil par jour, le dimanche consacré en entier au jeûne et à la méditation. Nettoyer tous ces corridors infinis, traîner toute la journée ces instruments de travail, ne jamais savoir l'heure. René souhaiterait profiter de ce travail mécanique pour tenter de se faire un plan du labyrinthe, mais tout effort mental lui est devenu insupportable. Il est dans la lune, on lui parle dans le vide, il ne touche plus par terre. Cette impression que ses jambes peuvent encore faire avancer un corps, alors que la volonté n'y est pour rien. Comme lorsqu'il se rend dans ces grandes maisons du savoir pour suivre ses cours, il y va à reculons. Le maître parle, on ne veut pas comprendre. On pose le crayon et on dit que c'est assez pour aujourd'hui. Je vais aller balayer l'univers en entier plutôt, je n'ai point besoin de me concentrer sur cette science. Tant de souffrances qui devraient pourtant un jour porter fruit. Un jour, si cela avait une quelconque signification en son esprit. Frottons, balayons les caves, lavons les murs, comme les femmes de ménage qui nettoient les murs de tous ces bâtiments. Faisons passer l'air s'il est encore possible d'en trouver à cette profondeur.

Aucune espérance de salut à l'horizon. René oubli son passé, son identité, la peur le prend. Chaque nuit il fait des cauchemars, les regrets lui tordent le coeur. Il voit un homme qui lui dit que c'est terminé pour lui, qu'il ne lui reste plus qu'à mourir. Puis ses parents à l'arrière qui parlent vaguement d'honneur de la famille. Des sons étranges parviennent à ses oreilles, il n'entend plus le maître ni les adeptes autour qui chantaient d'étranges paroles lors de son initiation. Ses yeux forment un écran, un bleu excessif entaché de noir, un ciel de début d'humanité où l'on peut apercevoir l'espace et les astres. Ses membres sont insensibles, il se sent appartenir à un autre monde, il voyage dans l'espace et dans le temps sans plus de précisions que ses vagues souvenirs ancestraux. Est-ce là l'univers utopique dont parlait le père supérieur ? René peut ressentir l'égarement de son être nécessaire à sa survie, il est maintenant hors des frontières du temps et de l'espace. Il exorcise ses angoisses, il apprend la peur du désastre, c'est-à-dire du séisme, de l'inondation, de la tempête et du fléau. Comme le maître de cérémonie répétait :
- Apprendre à réapprendre, à subir sa peur de l'inconnu, être prêt au sacrifice du monde. Les initiations spirituelles, mon enfant, servent à métamorphoser les craintes irrationnelles en inquiétudes raisonnées. L'initié ne doit avoir peur que de ce qu'il saisit, afin d'être en position de s'y confronter.

X

Couché sur sa banquette, René ne dort plus. Ses quatre heures de sommeil sont devenues quatre heures de contemplation. Dès lors il contemple le ciel, cette multitude de petits points bleus qui lui envoient des signes. Il observe attentivement, il s'exerce à voir ce qu'aucun mortel ne pourra voir. Il pose la question, il lit la réponse dans l'espace qui s'offre à sa nouvelle vue. Ainsi il sait pourquoi Fabrice ne craignait pas de mourir, sachant que René lui-même ne mourrait pas. Aucun docteur sur cette planète affirmerait cela avec une telle certitude. Les miracles en médecine, bien que nombreux, n'établiront jamais de normes. René ne mourra pas, donc, bien que c'était écrit noir sur blanc sur la petite feuille du médecin qu'il s'est empressé de brûler.
- Azarias, il semblerait que vous développiez la tuberculose. Il n'existe, hélas, aucun remède connu à cette maladie.

Le docteur de Roberval, M. Simard, vient de rendre son diagnostic et prouve par le fait même les limites de la médecine. Azarias, dans la cinquantaine, est atteint de la tuberculose. La mortelle maladie qui se redéveloppe une fois qu'on la croit guéri.
- Je vais mourir, n'est-ce pas ?
- Je ne puis rien affirmer de plus que le présent diagnostic. Veuillez me pardonner, j'ai d'autres arrêts de mort à signer aujourd'hui.
- Est-ce là votre travail ? La distribution des papiers où il est bien indiqué que toutes ces maladies sont incurables ?
- Pardonnez-moi de devoir vous quitter maintenant, la maladie étant contagieuse pour mes autres patients, je ne reviendrai plus vous voir. J'invite les enfants à ne pas trop demeurer dans la même pièce que vous. Pourquoi ne pas déménager loin dans la montagne pour y mourir en paix dans la plus grande des solitudes ?
- Et dans le plus grand des désespoirs. Je vous remercie docteur, vous et votre savoir. Il me vient soudainement à l'esprit d'étudier la médecine. Moi aussi je veux savoir et comprendre.
- Mais vous n'y pensez pas ? Vous ignorez combien d'années j'ai sacrifiées à ce savoir ? Et vous pensez que cela m'a été donné facilement de pouvoir vous dire que vous mourrez sous peu ?
- Je méditerai la Bible alors, j'y trouverai sans doute les réponses à mes questions, pas un curé ne trouve ses réponses ailleurs.
- L'Église catholique ne vous permet pas de lire la Bible, ce serait une profanation, une hérésie.
- Mais pour qui vous prenez-vous ? Il m'est interdit d'avoir accès au savoir qui m'éclairerait sur ma mort biologique, de même il m'est interdit d'avoir accès au savoir qui m'éclairerait sur ma mort spirituelle. Sur qui donc dois-je compter ? le curé lui-même ne s'approchera plus de moi.
- Croyez-moi, Azarias, Dieu vous a fait travailleur à l'usine. Asseyez-vous dans cette chaise et priez le ciel. Dieu entendra peut-être votre repentir.
René contemple le ciel.
- Habillez-vous les enfants, la voiture est prête.

Les Girard s'apprêtent au départ, les six roues de secours sont bien installées dans le coffre. Les routes de pierres concassées provoqueront quelques crevaisons durant le voyage. La distance entre Saint-Cyriac et Saint-Bruno n'est pas énorme, mais cette distance peut le devenir pour celui qui n'a pas de moyen de transport adéquat. Pour René, cette distance n'existe plus. Pas plus d'ailleurs que la chronologie des événements lors de ses visions. La Ford de M. Girard est avancée. La famille s'en va voir un miracle à la petite église de Saint-Bruno. Un miracle qui fera regretter davantage à Roméo de ne pas être devenu prêtre afin d'avoir accès à ce savoir prodigieux qui permet aux miracles de se produire, qui permet aux miracles de ne plus en être. La voiture traverse Kénogami et prend la route du Lac-Saint-Jean. La famille est tout excitée de voir le miracle se reproduire. Par la fenêtre on voit la voie ferrée qui est maintenant bordée d'une série de poteaux en bois qui soutiennent des fils électriques. Alors qu'ils sont fiers de voir ces fils et ces poteaux, René, lui, se demande comment faire disparaître cette véritable pollution visuelle. On traverse le village de Larouche, enfin on arrive sur le parvis de l'église de Saint-Bruno. Une foule se presse à l'intérieur de la petite chapelle, espérant enfin, pour certains, arracher les mystères de la chrétienté. Pour d'autres, il s'agit tout simplement de se remplir les yeux sur les vertus étranges de cette peinture venue d'on ne sait où, peinte par les plus grands peintres de Rome. Le bonhomme Girard n'a pas l'habitude de demeurer à l'arrière, tous le connaissent, et malgré leur curiosité, ils le laissent passer jusqu'à l'avant, lui et sa famille. On a construit un grand autel pour l'icône qui représente la Vierge Marie. Roméo Girard observe longuement la peinture, la contemple minutieusement, comme si tout à coup la vérité de la sainte Église catholique allait lui être entièrement révélée. Son père, Joseph, n'a même pas regardé l'icône trente secondes, mais il se retourne vers le prêtre et dit à voix forte :
-Alors, monsieur le curé, vous m'avez réservé une copie de cette icône ? Va-t-elle pleurer du sang à nouveau ?

Quel coup publicitaire pour Saint-Bruno, pense le journaliste sceptique du Progrès du Saguenay. Ça aurait été inventé par le curé lui-même que cela ne me surprendrait pas. Ses croyants n'attendaient que cette preuve matérielle pour lui vouer leur vie entière, ou ce qu'il reste de leur vie. Mais les pensées du journaliste ne seront jamais publiées. Le grand titre en première page du Progrès du Saguenay se lit ainsi : Le miracle ! La Vierge se manifeste à l'église de Saint-Bruno au grand émoi de la petite communauté !

René contemple le ciel, les astres viennent s'agglomérer sous ses yeux ouverts dans la noirceur de la cellule. Roméo sort de nulle part, de la foule, il trébuche sur une marche de l'autel et, à la stupeur générale, fonce tête première sur l'icône. Au moment précis de la collision, apparaît la Sainte Vierge Marie devant un René qui ne semble pas davantage impressionné que s'il s'agissait du maître. René ne réfléchit pas, il ne pense à rien. Il observe. Il la contemple dans sa luminosité. On pourrait croire qu'il ne la voit pas, il semble ailleurs. On frappe à la porte.

La Vierge avance. On frappe à la porte. La Vierge flotte au-dessus de René, étreignant son corps. On frappe à la porte. La Vierge se fond dans René. La porte s'ouvre.


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