HAPPY HOUR
de Roger Soldermann

Comment vais-je présenter mon retard ? Quel est le terme adéquat ?
• Contretemps irait bien. J’étais contre quelqu’un, tout contre ;
• Empêchement aussi. J’aime l’idée du péché qu’il contient.
• Difficulté, non. C’est trop grossier.
Tout en circulant dans la banlieue dont le trafic est fluide maintenant que l’heure de rush des bureaux est juste passée, je savoure le sentiment de la transgression. Qu’il est doux d’être en retard et de ne pas se sentir coupable. Bien au contraire, je me sens privilégié. La réunion va démarrer sans moi, ils vont peut-être m’attendre un peu puis commencer tout de même. J’arriverai dans une salle où ils seront assis autour d’une table ovale, quelqu’un sera en train de commenter un transparent. Je les saluerai collectivement, passer serrer les mains à chacun serait trop dérangeant, puis, je m’excuserai et j’aurai le plaisir de prononcer le terme que je suis en train de sélectionner. Bon, alors finalement, pour lequel se décider ? Empêchement ou contretemps, sûrement pas difficulté. Oh puis non ! C’est encore mieux de ne rien choisir à l’avance et de m’observer parler à ce moment-là, on verra bien lequel des deux sortira de ma bouche.
Le volet laisse passer l’atmosphère d’un matin d’été, la lumière encore douce mais dont on devine la force à venir, la tiédeur, des chants d’oiseaux intermittents. Tout à l’heure, peu après le lever du soleil quand je me suis réveillé, les chants formaient un bruit presque continu et, au fur et à mesure que le soleil monte, ils s’espacent. C’est un peu plus tard, quand j’ai posé mes pieds par terre, qu’elle m’a invité à revenir une fois rasé.
Les yeux fermés, je suis un poids réparti sur le matelas. Il marque en léger creux une forme qui pourrait être un entrelacement de lettres qui serait le sigle symbolisant une bonne heure. Pourquoi Zola n’a-t-il pas écrit " Aux bonnes heures des dames " plutôt que " Au bonheur des dames ? "

Je sens sur mon corps repu, chaud et, par endroits, très légèrement humide, après l’agitation de l’amour, un léger souffle rafraîchissant. Ma main gauche sent les battements de mon coeur qui ralentit, ma main droite est posée sur mon sexe qui se rétracte doucement avec la lente douceur de mouvement d’un escargot. Je me concentre sur la sensation de satiété et de bien-être qui m’est donnée, je veille à ne pas laisser entrer les idées parasites, à répondre présent au bonheur de cet instant d’équilibre et d’harmonie. Je la ressens, via le poids de sa tête sur mon épaule, comme une extension de mon propre corps. C’est comme si l’amour avait accordé les fréquences de vibration de nos deux êtres et qu’en ce moment nous résonnions du même la. Puis insensiblement, comme deux montres qui vont indiquer des heures différentes, les ondes de nos deux corps se déphaseront. Tant que je ne pense pas à mon rendez-vous et elle à ses propres occupations, l’harmonie se prolonge. D’expérience, je sais que cela ne peut durer que quelques minutes, les besoins individuels reprennent leurs droits rapidement. Mais une minute peut être une éternité pour qui sait écouter le temps.
Dans le parfait bien-être de ce corps, une légère raideur est présente dans mon épaule gauche, elle me rappelle que s’agiter comme si on avait vingt ans se paye vite quand on en a vingt-cinq de plus et qu’on ne fait pas assez de gym. Mais j’accueille cette tension comme un élément sombre qu’un peintre aurait placé délibérément pour rehausser la perspective et l’éclat d’un dessin. J’en viens à aimer cette imperfection qui m’assure de la véracité de la perfection ressentie à présent. J’y gagne même puisque cette douleur musculaire va m’accompagner dans ma journée ; il me suffira de l’accueillir comme le rappel d’une bonne heure de bonheur de bonne heure.

oo0oo

Retour au sommaire