GLAISE

 

" L’Eternel Dieu forma l’homme de la poussière du sol ; il insuffla dans ses narines un souffle vital, et l’homme devint un être vivant " Genèse.

On a beau être à Pâques et en Ardèche, le fond de l’air reste frais et la marche d’approche n’a pas été assez longue pour réchauffer des muscles de citadins.

Le tiraillement du casque qu’on déséquilibre lorsqu’on fait tourner l’allumeur des lampes frontales, le claquement sec associé, l’odeur désagréable de l’acétylène sont les préludes à l’entrée dans le monde du trou, au retour dans les "entrailles de la terre".

Déjà des valeurs sont inversées, le froid qui en surface accompagnerait une buée de respiration aussi abondante, est remplacé par une humide douceur. La sensation fœtale est à son apogée (périgée serait plus adapté à la visite d'un monde souterrain aux maxima retournés) quand nous passons dans une zone d’éboulis recouverts d’une épaisse couche d’argile qui accueille avec souplesse et élasticité notre reptation. Détachée de la glaise d’origine par l’eau de ruissellement, l'argile ocre a été transportée inlassablement particule par particule. Qui, prévenu de notre visite, a pu trier la terre et constituer cette colline de pâte à modeler ?

Dans l'ombre fantasmatique, près de ce gros monticule mal délimité par la lumière incertaine de nos lampes, se cache un jeune sculpteur souvenir de temps révolus. Jadis il devait se contenter de quelques bâtons d'argile. Maintenant devant une telle aubaine, il me souffle le désir de me vautrer et de m'esbaudir dans cette matière qui se laisserait former à mon gré. Nos petites glissades sur le postérieur, mode de déplacement admis par notre file de marcheurs-trébucheurs, n'infligent au monticule d’argile que quelques traces très superficielles alors qu’il serait si facile d’y imprimer en creux un corps entier. L'assouvissement de cette envie de contacts entre chair et glaise, se limite à ce qui est socialement et raisonnablement acceptable, le prélèvement d’une poignée d’argile qu’il est admis d’emporter avec soi et de malaxer dans la main.

La pause, tous feux éteints pour écouter un silence presque parfait, est trop courte à mon goût. Je me prends à imaginer une spéléologie à tâtons, délivrée des lampes puantes. Je rêve d’explorer, guidé par mon seul toucher, de vastes méandres d’argile et autant d’autres molles sculptures.

Lors du passage à gué d’un goulet, l’immersion dans l’eau, que je cherchais à éviter, n’a pas l’agressivité à laquelle je m’attendais. Avoir les vêtements trempés et les bottes pleines d'eau n’est pas une vraie gêne. Il suffit de temps à autre de lever haut le pied pour qu’un filet ruisselle le long de la jambe tendue et ressorte au niveau de l’ouverture de la poche. Cela se passe ainsi parce que j’ai fait entrer le fond du pantalon dans la botte, formant ainsi une sorte de tuyau.

Se faufiler dans le boyau ascendant demande un petit morceau de bravoure et de souplesse pour rejoindre l'herbe. On voit déjà quelques radicelles qui sont comme autant d’araignées figées au plafond terreux du boyau.

 

 Comme l'on quitte les combinaisons raidies par la boue ocre, reviennent les odeurs de l'herbe après la pluie. Et dans nos propres boyaux la faim remplace l’anxiété.

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