Les escargots de la matchouette
de Robert Béraud



Voyons, voyons ! soyons sérieux. Croyez-vous vraiment qu'après Marcel Pagnol il soit possible d'écrire une nouvelle qui fleurât la Provence DE cet illustre dramaturge ? Bien téméraire serait celui qui prétendrait réussir un pareil tour de force. Plus d'un a dû le tenter, mais qu'il y réussît, nous n'en connaissons pas.
Dans cette nouvelle, il faudrait qu'il s'y trouvât les attitudes, les manières de faire, les mille nuances qui font qu'un Marseillais ne ressemble pas à un Parisien ou autres espèces de ces régions nordiques ; il faudrait qu'elle mêlât l'émotion et le rire ; fidèle à nos us et coutumes, il faudrait qu'elle fît illusion au point de croire, de prime abord, à un écrit inédit de Monsieur Pagnol lui-même. Et ça, c'est impossible. Autant demander à un musicien de composer une mélodie se rattachant à la musique de Mozart, cela lui serait sûrement moins difficile.

Moi qui vous parle, je suis né un crayon à la main ; du moins c'est ce que l'on dit.
A dix ans j'écrivais des poèmes. Je les glissais dans le cartable des filles pour les faire bisquer et peut-être un peu rougir parce que dedans j'y mettais plein de compliments, de ceux qui donnent des couleurs.
En classe, le maître me faisait lire mes rédactions à haute voix ; quelquefois il les lisait lui-même, soulignant l'emploi d'un temps de verbes, commentant une tournure de phrases, il appuyait sur un mot dont la vivacité accentuait la narration et pour finir donnait ces récits en exemple.
Cinq ans plus tard, un journal de Marseille imprimait dans ses pages de petits billets, des anecdotes amusantes, bien de chez nous, que je lui adressais sous un pseudonyme, sans dire mon âge, de peur qu'il ne les refusât. Nombre de mes personnages, pris dans le voisinage, souvent à deux portes de chez moi, durent se reconnaître en lisant leur journal. J'avoue que cet incognito m'épargna sûrement force coups de pied au derrière.
Je me prenais déjà pour un écrivain, quand un beau jour mes parents m'offrirent La Gloire de mon père de Marcel Pagnol. Ce livre me plut tellement que j'en demandais d'autres. A ces lectures un doute me vint : Je me mis à relire des cahiers entiers emplis de ma belle écriture. Hélas ! je constatai alors que tout cela était devenu de fades barbouillages, qui, à l'aune de cet illustre conteur, soudainement ne valait plus une crotte de bique. Déçu, honteux d'avoir cru un peu vite à des dispositions tout à fait illusoires, dans ces pages, qui ne valaient rien, il ne restait peut-être que les pleins et les déliés qui fussent acceptables.
Néanmoins j'insistai, parce qu'écrire, même mal, c'est une maladie. Tout en continuant à dévorer Pagnol, j'allais voir ses films, et de temps à autre, j'adressais encore des historiettes au journal. Celui-ci continuait à les éditer sans jamais en refuser une ; si bien que conscient de leur indigence (et de la mienne), je finis par me demander ce que le lecteur pouvait y trouver.
Lorsqu'il fut question de décider de mon avenir, n'ayant rien à espérer en restant à Marseille (j'en suis né à quatre arrêts de tramway), je pris le parti de monter à Paris.
Là bas, loin de la Canebière, j'espérais trouver d'autres sources d'inspirations me permettant de vivre de ma plume. C'est ainsi qu'à vingt ans j'échangeai les quais du Vieux-Port pour les bords de la Seine.
A Paris, je commençai par faire de petits travaux : les chiens écrasés pour un quotidien et quelques leçons particulières données à des mioches en mal de grammaire, me permirent de survivre. Cela me laissait du temps pour écrire.
Tout doucement il m'arriva d'obtenir un contrat d'un éditeur, puis un autre, enfin, au bout de quelques années, je commençai à être édité régulièrement.
Je n'eus jamais à regretter de m'être expatrié (Expatrié si l'on peut dire, car la Capitale héberge plus de Marius et d'Olive que l'on pourrait croire).
En fait, (je vais vous choquer) je ne regrette rien parce que, je m'en aperçus un peu plus tard, Marcel Pagnol est un tricheur, et l'on ne peut pas lutter contre un tricheur. Voyez, j'en parle encore au présent. J'en parle au présent parce qu'il est toujours là, parce qu'en réalité il ne m'a jamais quitté.
Dans mon appartement de Paris, où je séjourne encore quelques mois de l'année, dans la pièce qui me sert de bureau, aux murs il n'y a pas de tableaux, il y a des photos : un bout du Vieux-Port avec des barquettes, un coin de garrigue ; il y a François, dit la Bosse : Un grand ami qui, hélas ! ne nous fera plus rire.
Sur cette photo il a une boule de pétanque à la main, il la soupèse longuement, il va pointer. Les jambes fléchies, presque accroupi, avec sur la tête un pailleux qui lui tombe sur les sourcils ; il cligne les yeux, cherchant le bon chemin comme un Sioux sur la piste de Visage pâle, alors qu'il ne voit qu'un terrain agrémenté d'une colonne de crottes de bique menant tout droit chez la Matchouette cent mètres plus loin, car tous les matins elle passe par-là avec ses trois chèvres. François, fasciné par ces points de repères, lance enfin sa boule, mais évidemment il y a la bosse qui, immanquablement, la dévie. Alors, à coups de talons rageurs, il va l'aplanir, et, bien sûr, à la place il fait un trou. A la boule suivante, re-mimique, re-Œil-de-lynx, et sa boule va tomber juste à côté, sur la bosse qu'il a faite en creusant le trou. C'était systématique.
Cet incident, somme toute ordinaire au jeu de boule, en devenait hilarant à force de répétition. La galerie en rajoutait : « Attention François ! Un peu plus à gauche ! Regarde ! là ! oui, là ! » La boule partait dans un relatif silence et les rires éclataient avant qu'elle ne touchât terre.
Un jour, après une belle série de bosses, Joseph, son partenaire, tout à coup lui brandit un papier sous le nez : « Tu sais ce que c'est ça ? C'est l'ordonnance de Cantoulive. Elle dit : un litre d'eau minérale par jour et pas plus de deux pastis : un à midi, un le soir. ». Puis, s'adressant à la cantonade : « Regardez-moi ce couillon ! Y joue comme un guinche à l'œil et y va me faire payer mes médicaments. »
J'ai aussi sous les yeux la photo d'un petit groupe, cinq ou six personnes qui causent assises à l'ombre d'un amandier. Et à coté, celle de joueurs de manille (vous devinez lesquels).
Quand à court d'idées, le stylo en suspens aux bouts des doigts je les regarde, en silence ils se mettent à parler. Je les écoute sur un fond de chant des cigales. Je ne pense à rien. Puis au bout d'un moment, je me demande si c'est Pagnol qui leur fait raconter la Provence ou si ce sont eux qui me raconte Pagnol.
C'est là que Pagnol est un tricheur : Daudet, Mistral, Arène et les autres, je les ai lus et relus eux aussi. D'accord ce ne sont pas n'importe qui. Quand vous lisez Le Secret de Maître Cornille ou Les Trois messes basses, quand vous lisez Mireille ou L'Arlésienne, ce sont des contes, des merveilles qui vous font sourire et vous mettent la larme à l'œil. Mais cet enchantement, l'auteur vous l'a fabriqué, il a imaginé une histoire, une belle histoire bien arrangée pour vous faire rire et pleurer. Pagnol, lui, n'invente rien, il voit et il raconte. Dans Pagnol, il n'y a rien d'extraordinaire, c'est le train-train de tous les jours.
Tenez. ! Pour tourner ses films, j'ai l'impression qu'il a pris quatre pelés et un tondu, qu'il les a mis là et leur a demandé tout simplement de faire comme d'habitude, sans s'occuper de lui.
A la fin vous vous dites : « mais qui est-ce qui a fait ça ? C'est un auteur qui se nomme Pagnol, ce sont des acteurs qui s'appellent Raimu, Charpin, etc ? » Bien non, vous vous apercevez que ce n'est ni celui-ci, ni ceux-là : ils se sont comportés comme des gens ordinaires, ils ont parlé de choses ordinaires, avec les mots, les gestes, les tournures d'esprit ordinaires en Provence, sans en oublier l'accent. Les caméras arrêtées, ces acteurs gardent les mêmes attitudes, des sujets de conversation tout pareils continuent à les occuper

Pagnol, voyez-vous, c'est un gros sans gène. Il s'est accaparé la Provence et de nous avec. Si nous osons encore nous ressembler, si nous osons encore parler comme nous parlons, c'est parce que nous ne savons pas le faire autrement. (Cette idée me fait rire : Vous nous verriez, à Paris, devant les portes du métro en grève, vous écrier, avec la bouche en cul de poule et cet accent parisien impossible : « c'est le pâTIS ! c'est le pâTIS ! ».)
Un exemple : Hier, nous jouions à la belote chez Titin, quand Baptistin a été pris la main dans le sac, ou plutôt, sur un roi de pique plus que douteux. Titin, le patron du bistrot, qui aime bien nous servir le pastis sans oublier d'avaler le sien, mais qui n'aime pas tellement les payer, lui a reproché de tricher. Et pour se défendre, avec son petit air innocent, Baptistin lui a dit : « Hé ! Titin, tu gagnes, qu'est-ce que tu veux de plus ? » Et Titin lui a répondu : « Que je gagne n'ai pas une raison pour que tu triches. Je suis ravi que tu perdes, puisque de toute façon tu es là pour ça, mais fait moi le plaisir de perdre honnêtement. »
Bien l'impression que j'ai eue, c'est que Titin parlait avec la voix de Raimu... et l'ombre de Pagnol était derrière lui.
Voilà ! Ce n'est qu'un exemple. Je crois bien avoir entendu ça pour la première fois, et nous en avons ri. Cependant, même si c'était Baptistin qui parlait, les mots n'étaient pas de lui. Ces mots il les tirait d'une marmite qui sent le thym et le romarin, d'une marmite dans laquelle ce qui mijote ce n'est pas lui qui l'y a mis. Le bouillon, lui aussi, est fait d'une eau de source, d'une source qui ne se dit pas, d'une source maintenant perdue ; et tout ce que pourra dire Titin, vous ou un autre, ça sortira de cette marmite que Pagnol touille encore et pour longtemps avec une immense cuillère en bois.
Vous me direz que nous avons encore de la chance, parce que celui qui faisait le quatrième (nous l'appellons : Monsieur Brun foncé, étant donné qu'il est de Dijon), bien lui, le Dijonnais, n'a même pas sourit... (Peuchère !) Je devrais ajouter : peuchère ! et je ne l'ose pas parce que j'ai l'impression que ce serait un plagiat.

Pagnol, tout ce qu'il a fait, il l'a dit lui-même, c'est de raconter à la manière du dimanche. Vous pouvez passer toute son œuvre en revue : A part quatre ou cinq pièces de théâtre, de jeunesse pour la plupart, où il fit l'effort d'imaginer une intrigue, dès qu'il commença à parler de sa Provence et de ses habitants, c'est à dire de vous et moi, il ne fit plus que regarder et laisser aller sa plume. Quoiqu'il y ait toujours des mauvaises langues pour dire le contraire, il n'exagère même pas, non ! il enjolive un peu. C'est ça qu'il voulait dire par « raconter à la manière du dimanche. ».
Alors, comme ça c'est facile. Et bien, justement. Au risque de me répéter, essayez voir. Non seulement ce n'est pas facile, mais personne jusqu'ici n'y est arrivé. Depuis Marcel Pagnol, c'est un fait, plus personne n'a raconté la Provence comme il a su le faire. Tout ce qu'on a pu écrire depuis est bien pâle et bien loin de supporter la comparaison.
Si Topaze fut pour lui la gloire, c'est avec Marius qu'il commença à devenir immortel ; immortel sans majuscule, parce qu'immortel tout court, du moins dans notre souvenir ; l'Académie, ce fut en plus.
En outre, non seulement il se permit de donner une suite à Marius, ce qui est toujours aventureux, on risque de décevoir, mais après Fanny, il fit aussi une fin avec César. Et cette trilogie, comme on dit, n'est pas un chef-d'œuvre, ce sont trois chefs-d'œuvre dont il est impossible de dire lequel est le plus beau. Quoique ceci soit inexact : la plus belle œuvre de Pagnol est celle que l'on a en main, qu'on est en train de relire ou de revoir à l'écran.
En parlant de cinéma, lui-même l'a dit aussi : « Nous faisions des chefs-d'œuvre et nous ne le savions pas. » Et des chefs-d'œuvre, il en fit même avec ceux des autres. Bien des gens croient qu'il imagina tous les sujets des films qu'il tourna, tant, dans ses adaptations, il marqua de sa patte ceux qui n'étaient pas de lui. Ainsi, entre autres auteurs, on en oublie Giono derrière Angèle, Regain, La Femme du boulanger, on en oublie Zola, derrière Naïs, et d'autres encore ; on en oublie des auteurs qui n'ont déjà rien à envier à personne et, lui, Pagnol, sans le faire exprès, sans le savoir (ce n'est pas moi qui le dit), il les embellit encore.
Et puis il y a tout le reste : La Gloire de mon père, le Château de ma mère, etc.

Après ça, il n'y a plus rien à dire. Pour ma part, il y a belle lurette que je m'en suis remis. Qu'aurais-je pu faire ? Raconter les démêlés de la Matchouette avec les gens du village, qui n'avaient plus, sans les payer, un seul escargot à mettre avec l'aïoli le vendredi ?
Celle-là, elle avait toujours une idée derrière la tête et un bon tour à jouer.
La Matchouette vivait seule un peu à l'écart du village, dans une vieille maison qui tenait plutôt du cabanon. Elle était vieille, maigriotte, les cheveux en désordre, et mal fagotée. Sous cet aspect fragile elle déployait pourtant une incroyable activité. Elle cultivait ses légumes, élevait quelques poules, ses chèvres lui donnaient du lait, et surtout elle n'avait pas de pareille pour ramasser les escargots.
En plein mois d'août, sans une goutte d'eau depuis des mois, elle tirait de pleins sacs d'escargots de ces vielles restanques dont les pierres disjointes sont leurs refuges préférés. De ces trous entre les pierres sèches, son crochet de fil de fer lui ramenait une coquille, même lorsqu'il n'y en avait pas. Où personne n'en trouvait, elle, elle passait un quart d'heure après et en ramassait une papardelle.
Ces escargots, elle les vendait à qui en voulait ; et tout le monde en voulait parce qu'après les razzias qu'elle en faisait, il fallait aller jusqu'aux Trois-Lucs pour en trouver.
La Matchouette (ce sobriquet sorti je ne sais d'où, était devenu synonyme de sorcière) s'amenait le mercredi sur la place du village et vidait son sac d'escargots en un rien de temps : une mesure à celui-ci, deux à celui-là, l'affaire était vite réglée. Et chaque semaine c'était pareil parce que l'aïoli du vendredi sans les escargots, c'est de l'eau sans le pastis à l'heure de l'apéritif. Elle prenait même les commandes car autant elle en avait, autant elle en vendait. Bien souvent il n'y en avait pas assez pour tout le monde.
Les escargots de la Matchouette étaient un mystère comme les lapins sortant du chapeau d'un prestidigitateur. Quand on lui disait : « Hé ! La Matchouette, comment tu fais ? » Elle répondait : « Vé ! Je cours après toute la journée. C'est pas facile pour les attraper. ». Tantôt elle évoquait la Lune ou le Mistral : « Si la lune est rousse comme hier ou si le vent est pas bon, la semaine prochaine y en aura pas beaucoup. Profitez qu'aujourd'hui y m'en reste. » ; et quelques kilos de plus passaient dans les paniers des ménagères.
A dire vrai, on ne l'avait pas souvent vu de ses yeux tirer les escargots de leurs cachettes. La plupart du temps on la voyait de loin, avec son bâton, son petit sac de jute et son crochet à la main. A deux heures de l'après-midi le sac était un peu flapi, mais vers le soir il était plein.
Au fait, si vous passez dans le coin, je vous conseille de laisser la voiture à quelque distance parce qu'ici nous n'aimons pas trop les pétarades de moteurs, à cause de la chaise longue. Vous comprenez, à chaque fois, quand on les entend venir, non seulement il faut dresser la tête mais aussi se soulever un peu pour voir qui c'est qui vient. Et ça c'est fatigant. En plus, c'est en plein juillet août que ça se presse, quand nous sommes écrasés de farniente, de l'italien faré et nienté : en français de par ici, fatigué de ne rien faire, rien qu'en pensant qu'on pourrait faire quelque chose. Ho ! les gens du nord vous pouvez rire. Ce n'est tout de même pas de notre faute si dans vos régions vous claquez des dents quand vous vous arrêtez de vous remuer cinq secondes.
Mais je m'égare là. Je disais donc que si tout de même vous passiez par-là, demandez un peu après la Matchouette ; on vous mènera au cimetière et on vous montrera sa tombe fleurie de coquilles d'escargots. Elle les a tant aimés et nous les a vendus si cher, que nous pensons que, de là-haut, elle doit voir qu'on ne l'a pas oubliée et que ça doit lui faire plaisir. De plus, si le coin vous plaît, si vous êtes gourmand, venez manger un aïoli. Vous verrez, ce n'est rien de terrible mais vous en causerez encore l'hiver prochain.
Pour en revenir à la Matchouette, imaginez-vous qu'un jour elle est morte. Personne ne la voyant venir, un vendredi, deux ou trois qui avaient passé commande allèrent la trouver. Il la cherchèrent un bon moment et finirent par la découvrir.
Sous une tonnelle, encore abritée par un grand figuier, en plein milieu de son jardin, il y avait des sacs recouvrant une tranchée. Elle en était passée au travers, mourant vraisemblablement sur le coup de cette chute. Ils réalisèrent alors que les craquements sous leurs pieds, pendant qu'en la cherchant ils s'approchaient, n'étaient autres que des escargots. Bien sûr, ils s'occupèrent de la Matchouette, bien qu'il n'y eût plus grand chose à faire pour elle, mais ils s'occupèrent aussi des escargots. Une bonne partie de la soirée et de la nuit passa à leur courir après. Du village, ils vinrent à vingt, à trente, et en récoltèrent deux ou trois cents kilos.
Ce jour là on comprit d'où venait le plus clair de ces quantités de petit-gris. A l'écart des regards, cachés et tenus au frais par la tonnelle, retenus par des grillages recouverts de sacs de toile, à ras de terre, et même en dessous, la Matchouette faisait de l'élevage ; ce n'était pas la verdure alentour qui lui manquait pour les nourrir. Et si en plein milieu de l'été son sac se remplissait, ce devait être en grande partie de cailloux, juste pour donner le change, tout en s'assurant qu'aucun escargots n'irait gratuitement dans une assiette.
Si donc, passant par ici, il vous arrivait de goûter à l'aïoli, comme nous disons depuis bientôt dix ans chaque fois qu'on la fait, vous mangerez les derniers escargots de la Matchouette.

Voilà ! Vous avez compris depuis un bon moment qu'il n'y a pas de quoi fouetter un chat.
Ce n'est pas avec ça que j'aurais eu beaucoup de lecteurs bien qu'il y eût un roman a écrire seulement avec la Matchouette. Mais encore eût-il fallu savoir le faire.
Que voulez-vous, nous avons tous les mêmes yeux, les mêmes oreilles pour voir et entendre les mêmes choses. Seulement, de temps en temps il en est un qui les regarde, qui les écoute ; ce n'est pas donné à tout le monde. Ensuite il lui faut les restituer. Cette fois c'est Marcel Pagnol qui l'a fait. Il a sut si bien nous parler de la Provence que nous devons nous estimer heureux de ne pas être passés à côté de ce qu'il aurait pu ne pas nous dire.
C'est pour ça que je ne lui en veux pas et que je suis parti ailleurs me jeter dans le roman de fiction.
Parce que ça se passe en l'an 3000 et qu'en science-fiction on peut tout faire, quand j'ai envoyé Marius à trois millions d'années lumière, pour passer le temps, dans le gigantesque vaisseau spatial dernier modèle, il a exigé des chaises longues, le Garlaban avec des bartavelles, un champ d'oliviers, une pinède avec des cigales, une source qu'il ne m'a pas dit où il la mettrait, et trois équipiers qui sachent jouer à la manille, dont, si possible, Monsieur Brun parce que c'est toujours lui qui perd. Je lui ai tout accordé. Et ma femme ne m'a pas dit : « tu sais, là, Marcel Pagnol... ».
Dernièrement, en plaisantant, je disais à un ami qui s'étonne toujours de ma fuite à Paris, de si longues années dans le Métro, le crachin, au milieu de tous ces gens qui courent, je lui disais : « Tu ne vois pas que je me fusse trompé, que je restasse ici, que je fisse, tout comme Pagnol, chanter les cigales, souffler le Mistral et se dorer la vigne au soleil, avec vous tous autour ? J'aurais peut-être eu de quoi faire. Je me vois faire sonner les fifres et les tambourins, peut-être mieux que lui, qui sait ? Et pour un peu, j'aurais pu lui faire de l'ombre. Et ça, tu vois, rien que d'y penser, ça m'aurait fait de la peine. »
« Hé là ! Olivier », qu'il m'a répondu, « Tes livres sont dans toutes les mains, tu es un écrivain connu, tu ne manque pas de talent, mais de là à croire qu'en faisant comme Pagnol tu aurais pu lui faire de l'ombre, alors là, je crois que tu rêves... à moins que tu n'exagères car aujourd'hui, vois-tu, c'est jeudi ; nous ne sommes pas dimanche. »
R. Béraud
Août 2002

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