Les chéneaux
de Robert Béraud



Cette histoire, je la tiens de mon grand-père. Dans sa jeunesse, il l'avait maintes fois entendue raconter par de vieux Rignanais. Il m'en fit à son tour le récit, il y a bien longtemps, alors que j'étais encore tout enfant.
Je la restitue ici de mémoire et ne suis pas sûr du tout d'en recréer cette atmosphère où le travail, la ténacité, n'étaient pas seulement des vertus mais d'absolues nécessités.
Les faits remontent à ces temps anciens où, comme pour la plupart des paysans de nos campagnes, la terre était tout. Aussi, il n'était pas question de la laisser inculte ou de la maltraiter. Il n'y en avait pas assez pour cela. Le tracteur, les pesticides, les engrais chimiques, n'étaient pas inventés ; la terre était dure et ceux qui la retournaient, étaient aussi durs qu'elle ; c'était à la sueur de son front que l'on se nourrissait.
A cette époque, il n'y avait pas d'heure légale pour faire coucher le soleil une heure ou deux plus tard. Les soirées étaient longues et les soirs d'hiver on se réunissait entre voisins. Chacun apportait sa bûche. Et là, au coin du feu, la conversation allait sur les choses et les gens, sur les dernières récoltes, sur ce qui s'était passé chez eux, ici ou là dans les familles, dans le pays où ils étaient nés.
Longtemps, très longtemps après, alors que rares étaient encore ceux qui l'avaient vécue, on reparla des Chéneaux et des gens qui les habitèrent.
* * *
Le hameau de Rignan se trouvait dans le département des Basses-Alpes (de Haute-Provence, aujourd'hui). En bordure, à quelques centaines de mètres en contrebas, il y avait les Chéneaux, une vielle bâtisse qui n'était plus habitée depuis la mort du Ganteaume. Celui-ci, n'ayant pas eu de garçon, au fil des ans avait vendu toutes ses bonnes terres. Et à sa mort, sa veuve restée seule avec ses deux filles, vendit les quelques arpents cultivables qui lui restaient et s'en retourna, par-delà les montagnes, finir ses jours parmi les siens.
Personne ne les revit plus.
Lentement, la ferme et la grange se dégradèrent ; un champ attenant, dont personne n'avait voulu, se couvrit de ronces et d'herbes folles.
Les années passant, cette ferme abandonnée, la grange encore utilisable, et même le carré de mauvaise terre, commencèrent à faire parler. A Rignan cela faisait des envieux car les familles s'agrandissaient et le village devenait trop petit.
De loin en loin on questionnait le notaire pour savoir si elle était à vendre. La réponse fut toujours non.
Pourtant bien des jeunes en auraient fait leur affaire, mais ça ne pouvait aller plus loin ; en ce temps là on respectait la terre, le pain et les morts.
Les choses en étaient là, lorsqu'un jour de printemps, en fin d'après-midi, on vit une charrette franchir le pont du Biaou, sur le chemin de Nestre, avec un chargement que les ridelles retenaient à peine. Lui, juché sur la banquette, tenait les guides, mais elle, enfouie au milieu de sacs, de paniers, de vieux meubles et toutes sortes d'objets hétéroclites, on l'aperçut à peine.
Ils s'arrêtèrent aux Chéneaux.
De loin, quelqu'un remontant du Grand pré le vit batailler pour ouvrir la porte. Il semblait qu'il eût une clé mais il ne devait pas arriver à la faire tourner dans la serrure toute rouillée et il batailla un bon moment.
En un rien de temps, au village tout le monde fut au courant. Seuls ceux qui s'étaient attardés aux champs, malgré la nuit qui commençait maintenant à tomber, pouvaient encore ignorer l'arrivée de ces gens. Le soir on en parla devant les assiettes de soupe en se posant des questions : « Qui peuvent-ils bien être ces deux là… ? » On s'était bien gardé d'aller le leur demander.
Pour se faire connaître, le lendemain les nouveaux venus montèrent au village. L'accueil qu'ils y reçurent ne fut qu'hostilité. Les visages restèrent fermés et les langues muettes. Tous leurs efforts, leurs sourires, restèrent vains. Même la boulangère, lui donnant son pain que pourtant il paya, lui fit bien sentir qu'elle ne tenait pas à les revoir.
Alors il comprirent que le pire ne serait pas de retaper la maison, de défricher cette terre, mais bien de se faire admettre par les Rignanais car, si elle était la petite fille du Ganteaume, lui, « il n'était pas d'ici ».
Serrant son pain sous le bras, il regarda sa femme et, à pas lents, ils repartirent vers les Chéneaux.
Dès qu'ils furent hors de vue et de portée de voix, les langues s'animèrent. Certains, les plus âgés, avaient bien reconnu cette femme sans la connaître : « Elle ressemblait tellement à la vieille Ganteaume que, sans aucun doute, elle ne pouvait être que sa petite-fille. Mais lui ? »
Il fallait pourtant se faire une raison. Avec les deux chèvres qui avaient fait le voyage dans la carriole et qu'on vit seulement le lendemain matin, ils devaient venir de loin et n'avaient sûrement pas fait tout ce chemin pour repartir bientôt.
A leur arrivée, la veille, chacun l'avait senti confusément, et maintenant il leur venait clairement à l'esprit qu'il n'y avait plus beaucoup de chances pour que cette terre un jour leur appartînt. Seulement voilà, on ne se fit pas une raison : C'était presque un dû qui échappait à chacun et à tout le monde. Et ceux qui n'avaient rien à faire de cette ferme, sans s'en rendre compte, pensaient comme les autres du seul fait qu'ils étaient de Rignan.
On sut bientôt, d'une manière détournée, que lui était des Aubans, un gros bourg, une petite ville au-delà de Gap, où son père était chaudronnier. « Non seulement il n'était pas d'ici, mais il n'était même pas de la terre ». Il s'appelait Grand-Jean. Et elle, Jeanne, était bien celle qu'on pensait.

Les premiers jours, Gaston les passa à réparer la toiture qui fuyait de toutes parts.
En attendant, ils installèrent leur lit en bas, dans un coin où il n'y avait pas de trace des dernières pluies.
Jeanne s'occupait à récupérer, à nettoyer et à ranger tant bien que mal ce qui pouvait encore servir parmi des ustensiles laissés là au départ de sa Grand-mère. Puis elle cuisait la soupe sur un feu de fortune, entre deux pierres, car la cheminée était bouchée et ne fonctionnait plus.
Tout en remettant les tuiles en place, Gaston ne pouvait s'empêcher de penser à la situation : Interdit de parole, se disait-il. Ne pouvant s'en défendre, il revoyait la boulangère : son visage glacé et son geste... comme si elle ne voulait pas lâcher le pain qu'il s'apprêtait à saisir.
Ils arrivaient d'ailleurs au bout de ce pain de quatre bonnes livres. Le lendemain il lui faudrait aller au village voisin, faire dix kilomètres pour en avoir un autre. Même en marchant vite, il n'imaginait pas de perdre trois heures chaque semaine jusqu'à la fin des temps. Le lendemain il prit tout de même la route vers la boulangerie la plus proche, il marcha jusqu'à Nestre où ils étaient passés en arrivant.
Revenant avec trois gros pains dans un sac qu'il portait jeté par-dessus l'épaule, Jeanne l'attendait sur le pas de la porte avec le sourire ; au milieu de la table il y avait une grande jatte de fromage frais tiré du lait de leurs chèvres et des pommes de terre toutes fumantes. Il posa le sac, retira un pain dont il coupa deux grosses tranches et s'assirent pour dîner.

Les jours passaient et Gaston courait toujours au plus pressé. Après quelques semis dans un carré dégagé à la hâte pour rattraper la saison, la cheminée débouchée, le puits remis en état, et quelques travaux indispensables à la vie de tous les jours, il voulut commencer à labourer un petit bout de terre en vue des plants à mettre en place. Mais au premier effort du cheval, les mancherons lui sautèrent des mains. Il recommença à côté : Au risque d'abîmer le soc, ce fut la même chose. Il alla plus loin et ce fut pareil. Alors il prit la pioche et sonda de-ci, de-là, tout le terrain pour s'apercevoir que ce n'était partout que des cailloux. L'herbe et un peu de terre recouvraient un champ de pierres.
Il piocha quand même toute la journée ; cette terre il la lui fallait. Cela prendrait du temps, plus de temps que prévu, voilà tout.
Il ne s'attendait pas à trouver là une carrière, mais Gaston se sentait solide. Il piocha et il piocha encore durant des jours, puis des semaines.
Au bout d'un mois il se rendit compte qu'il n'avait même pas épierré suffisamment d'espace pour pouvoir atteler le cheval. Le tas de pierres devenu monumental, il en commença un autre.
Puis il s'y prit autrement : il avança sur un rang étroit, dans la longueur, de façon à pouvoir tirer deux ou trois sillons au fur et à mesure qu'il parviendrait à manœuvrer la charrue, même s'il n'allait pas d'un bout à l'autre du champ.
Dès qu'il le put, il mit en pleine terre quelques plants de tomates, de courgettes et de poivrons avec une partie des pommes de terre qu'il avait apportées des Aubans. Cela fait en moins d'une journée, il se remit à piocher et à piocher encore du lever au coucher du soleil. Le soir, il s'arrêtait rompu de fatigue. Il lui aurait fallu une épierreuse... et encore... il y avait de si grosses pierres... De toute façon il n'y fallait pas songer : une épierreuse lui aurait coûté au moins les deux petites pièces en or qui lui restait sur les trois que son père lui avait remises à son départ.
Jeanne faisait ce qu'elle pouvait, c'est-à-dire tout le reste.
Un jour, les pommes de terre ayant besoin de plus en plus d'eau à mesure qu'elles se développaient, elle finit par dire à Gaston qu'elle n'y arrivait plus. Il s'arrêta donc de piocher, le temps d'arroser, ce qui était moins pénible. Et Jeanne, sans trop oser le regarder, se dit que c'était là le seul moyen pour l'obliger à se reposer un peu.
Jeanne, sans rien en laisser paraître, commença à douter : « Un de ces jours il faudra repartir », se disait-elle.
Les pierres, elle finissait par les rêver. La nuit, les pierres sautaient du sol et lui retombaient sur la tête. Elle n'en disait rien à Gaston, un peu pour ne pas le décourager, un peu pour qu'il ne s'entêtât pas davantage car elle ne savait plus ce qu'il fallait penser : fallait-il abandonner, fallait-il rester ?
Son beau-père leur avait pourtant bien dit qu'ils étaient fous, que Gaston n'était pas un paysan, que pour cultiver la terre il fallait y être né dessus. De plus, Gaston le savait : Il leur faudrait s'adapter à une nouvelle vie. Et la mère de Jeanne : ne les avait-elle pas avertis, ne leur avait-elle pas dit et répété de long en large, que le champ qui restait n'avait jamais servi de rien qu'à y faire brouter quatre chèvres, qu'elle n'y avait jamais vu pousser que de l'herbe, que personne ne l'avait sûrement jamais retournée ?
Rien n'y fit. Trois jours après leur mariage, ils chargèrent la charrette de ce que les parents de l'un et de l'autre leur avaient donné, comme les deux chèvres et le cheval, quelques meubles et ustensiles indispensables, et ils prirent la route sans savoir où ils allaient.
Les provisions maintenant arrivées à leur fin, Gaston ramenait des légumes secs et quelques morceaux de lard pour les accommoder. Le peu d'argent qui leur restait suffirait-il à les nourrir avant que la terre le fasse ?

Au hameau l'on parlait d'eux sans les nommer. On disait il, ils, ou elle, la suite laissait entendre de qui il s'agissait. Leurs faits et gestes étaient surveillés discrètement. De loin on les épiait. L'air de rien, en passant, on voyait Gaston courbé avec sa pioche ou ramassant les pierres, et l'on se disait : « Il finira bien par se lasser ; il ne pourra plus tenir bien longtemps à ce train là ». Mais Gaston tenait. Du matin au soir, il continuait à sortir des pierres et encore des pierres ; et il en faisait des tas et encore des tas.
Décidément, Gaston avait la peau dure. Entre deux coups de pioche, quand il voyait quelqu'un, au loin, semblant venir vers lui, il se redressait, pensant : « il va s'approcher, me parler ». Mais rien. Depuis quatre mois qu'ils étaient là, s'il ne s'était rien passé, c'est qu'il ne se passerait plus jamais rien. Interdit de parole, se répétait-il.

Puis un jour quelqu'un vit qu'il avait attelé le cheval. Mais il ne labourait pas ; il sortait les pierres avec une épierreuse. Pour bien voir, il avait dû s'approcher, se cacher derrière des buissons. Aucune erreur n'était possible ; il avait une épierreuse. Comme d'habitude, la nouvelle fit le tour du hameau.
Au soir de cette journée, devant la boulangerie les langues allaient bon train quant à savoir où il avait bien pu prendre cet outil. Personne ne l'avait vu partir depuis plusieurs jours et soudain il avait une épierreuse. Quelqu'un commença à faire allusion à certain qui n'était peut-être pas tout à fait ignorant sur sa provenance. ; un autre insista un peu plus, jusqu'au moment où l'un d'eux, le fils Viale, explosa :
« Bien oui ! C'est moi ! L'épierreuse, c'est moi ! »
Puis, baissant la voix :
« L'autre jour, je l'ai vu... comme toi, je me suis approché... caché par les mêmes buissons... Il avait posé la pioche et s'était appuyé au talus. Il s'est mis à dérouler les chiffons dont il s'entoure les mains. La peau venait avec... ses mains étaient en sang. Il les a trempées dans un seau d'eau. En les rinçant, il faisait une telle grimace que s'il n'avait pas craint que Jeanne l'entende, je suis sûr qu'il se serait mis à gueuler tellement il devait avoir mal... Alors je ne sais pas ce qu'il m'a pris. Je me suis dit que moi, de l'épierreuse, je n'en faisais rien. Je la lui ai apportée hier soir, à la nuit tombante. Il était encore à piocher, entre chien et loup. Quand il m'a vu arriver, au début il n'a pas bougé, puis, comme je continuais à avancer, il s'est mis à reculer d'un pas ou deux. Il ne comprenait pas que j'allais lui parler, que l'épierreuse était pour lui. Je l'ai posée par terre et lui ai dit qu'avec ça il aurait moins de mal. Il est resté là, sa pioche à la main, essayant de dissimuler ses chiffons ; et moi je ne voyais qu'eux. Alors il m'a dit : « Je... je mets des chiffons autour pour que la pioche ne me glisse pas des mains ». Je n'ai plus su que dire. Je lui ai souhaité le bonsoir en ajoutant : Avec la moisson, il faut aller manger et dormir. Et je suis parti. Il m'a dit merci tout en riant nerveusement, comme s'il était devenu idiot. Me retournant, je l'ai vu empoigner ces quarante kilos de ferraille entre ses chiffons et, comme si de rien n'était, il est allé les déposer à l'abri sous l'auvent. Voilà !... Je lui ai prêté l'épierreuse ».
Et s'animant de nouveau, criant presque, il ajouta :
« Vous n'avez pas vu ses mains, mais vous avez vu les tas de pierres ! Il va y en avoir bientôt pour bâtir dix ponts sur le Biaou ! Quelqu'un qui fait ça... quelqu'un qui fait ça, il y en a ici qui ne le feraient pas ! »
Et le fils Viale tourna les talons, laissant tout son monde éberlué.

A partir de là tout changea. Soit parce qu'ils n'avaient pas envié les Chéneaux personnellement ou pour l'un des leurs, soit parce qu'ils se rendaient compte, depuis quelque temps, qu'il n'était pas très juste de tenir le Gaston et sa femme à l'écart, la sortie du fils Viale avait rompu le cercle d'inimitié et de silence dans lequel s'étaient enfermés bon nombre de Rignanais n'osant plus dire leur sentiment au sujet de ce qu'il se passait.
Le lendemain de cette algarade, Lucienne, la fille du boulanger, leur apporta un pain, disant qu'elle l'avait mis sur leur compte ; en passant, elle avait pensé que cela pouvait leur rendre service sans bien la déranger. Et puis s'en furent d'autres, qui au lieu de faire un détour pour éviter les Chéneaux, passèrent par-là en revenant des champs et leur donnèrent le bonsoir, s'enquérant de leurs difficultés, de ce qui allait bien. Ou alors on leur proposait un couple de lapin : avec toute cette herbe c'était facile. Ils n'auraient qu'à le rendre plus tard.
De ce moment, la vie fut moins dure aux Chéneaux. Les pierres, toujours aussi lourdes, devinrent plus légères. Gaston continua d'avancer sur la terre.
Maintenant il le savait : il ferait les semailles d'automne.
Le soir, quand ils avaient fini de manger, quelque fois il allait voir les deux sacs de blé placés dans le coin le plus frais de la maison. Il en défaisait le col, y plongeait la main, s'assurant que ces grains, apportés des Aubans comme semence ne se gâtaient pas. Puis il retournait se mettre à table, parlait un moment avec Jeanne, ce qu'il ne faisait plus tellement depuis leur arrivée ici. Au moment d'aller se coucher, il était aussi fatigué qu'avant mais il était confiant. Jeanne, pas plus brillante, oubliait ses doutes et souriait.
Ils étaient comme en convalescence quand on pose les pieds par terre et que le sol bouge sous les pas après une longue maladie ; ils étaient guéris et ne le réalisaient pas.

Ni l'un ni l'autre ne se dirent jamais ce qu'ils avaient pensé durant ces longs mois, comme il ne surent jamais qui ou quoi avait provoqué ce retournement à leur égard.
Pour l'instant, ils étaient tout surpris de voir un voisin arrêter sa carriole à leur auteur, se mettre à leur parler, se mettre à leur service au cas où ils auraient besoin de quelque chose. Ils ne comprenaient pas. Ils répondaient sans s'étendre, comme s'ils s'adressaient non pas à des gens mais à des êtres étranges qui ne reconnaîtraient pas leur langage. Il leur fallait s'habituer, apprendre Rignan et les Rignanais.

La provision de pain, augmentée de celui apporté par la fille du boulanger, s'épuisait et Gaston se trouva embarrassé. Ce geste était une perche que le boulanger lui avait tendue. Il s'en trouvait obligé d'aller chercher les suivants au hameau. Déjà, c'était mieux que de faire trois heures de marche. De plus, il ne pouvait pas admettre que, s'il n'y allait pas, on prît son attitude pour de l'impertinence.
D'un autre côté, il se demandait comment il allait oser affronter ceux qu'il croiserait en chemin et aussi la boulangère : il était dans l'état du repris de justice qui, bien qu'ayant purgé sa peine, n'en reste pas moins couvert de honte et de déshonneur.
Un soir, Jeanne le vit soucieux alors qu'il coupait avec hésitation les dernières tranches du dernier pain. Comprenant ce qui le tracassait, elle se proposa pour aller chercher du pain le lendemain. Ils décidèrent qu'ils iraient tous les deux.
Il revinrent du village avec une miche magnifique : Un énorme pain rond, odorant, tout chaud sorti du four, un pain comme on les faisait en ce temps là, au levain que le boulanger préparait lui-même et incorporait à la pâte, la laissant ensuite lever avant d'en former des boules cuites au feu de bois. Ils ramenèrent aussi une couple de poules.

A l'automne, Gaston ensemença une partie du champ et continua à en dégager le reste de ses pierres.
Les semailles et les moissons se succédèrent.

Plus de vingt ans passèrent ainsi. Les deux garçons, qu'ils avaient eus à deux années d'intervalle, devenaient des hommes.
La vie allait sans heurts. L'hiver, c'était les veillées chez les uns, chez les autres. L'été, c'était les fêtes patronales, les journées écourtées après les moissons où l'on prenait un peu le temps de ne rien faire. Aux Chéneaux, la terre, les poules, les cochons, quelques chèvres, fournissaient le travail nécessaire à chacun. Il n'en fallait pas plus pour être satisfait.
Les jours coulaient tranquillement. Les garçons, avec les jeunes de Rignan, couraient les bals aux villages alentours. Quelque fois, après des soirées un peu avancées et des retours tardifs, le père préparait le déjeuner du matin avant d'aller les tirer du lit une petite heure après le lever habituel, puis Jeanne descendait.
Depuis que les garçons étaient devenus en âge de se débrouiller, ils avaient décidé qu'elle n'avait plus à se lever la première. Pour le principe, elle arrivait cinq minutes après et faisait semblant de se faire servir.
Un matin d'automne, après ce rituel, chacun alla à ses occupations. Gaston attela le cheval, plus très jeune, mais qui tirait encore allègrement la charrue. Toute la journée il laboura. Profitant du beau temps, il ne s'arrêta que quelques moments pour manger afin de ne pas perdre de temps. Le soir venu, il lui restait deux ou trois sillons à tracer et il voulut terminer ce travail pour ne pas avoir à y revenir. La nuit tombait lorsqu'il arriva au grand chêne qui marquait la limite du champ. Il releva le soc, fit tourner le cheval, entama le dernier passage en revenant vers la maison. C'est alors qu'il se sentit las. Soudain un frisson lui parcourut le corps sous sa chemise mouillée de sueur refroidie. Il détela, fit boire le cheval et garnit le râtelier de foin.
Ce soir là, en mangeant la soupe, il ne parla pour ainsi pas. Il avait froid. Il monta se coucher sans avaler autre chose. Au matin, pour la première fois depuis bien longtemps, Jeanne se leva la première. Elle le vit dormir et attendit. Le soleil s'élevait haut dans le ciel mais, ce jour là, les volets restèrent fermés.
Même le fameux hiver où il gela si fort et si longtemps, jamais les fenêtres n'étaient restées closes. La maladie, le moindre rhume les avaient toujours épargnés
Gaston avait de la fièvre. Il transpirait sous l'édredon que sa femme avait ajouté sur le lit au cours de la nuit. Lorsqu'il ouvrit les yeux, l'aîné était là avec sa mère. Gaston les regarda comme sans les voir. Il se plaignit de douleurs dans la poitrine et, essayant de se soulever, n'y parvint pas.
Le docteur, venu au plus vite, conclut à un refroidissement, prescrivit une poudre et des tisanes.
Quelques jours plus tard, le curé à son tour vint le voir : Gaston rendait son âme.
Derrière le corbillard et son cercueil de bois, tout le village le conduisit au cimetière.

Aux Chéneaux la vie continua car la terre et les bêtes ne permettent pas de répit. A la veille de commencer la moisson suivante, Jeanne coupa une gerbe de blé qu'elle accrocha au mur, en croix de Saint-André, juste devant la table des repas où Gaston ne viendrait plus s'asseoir.
Un peu plus tard, l'aîné partit faire son temps, comme l'on disait alors. Puis ce fut la guerre ; le second alla aussi rejoindre les rangs. De temps à autre Jeanne recevait de leurs nouvelles. Ce n'était pas gai mais ça allait, jusqu'au moment où, la paix signée, un seul en revint, son frère cadet mort de quelque dysenterie comme il était fréquent dans les armées à cette époque.
Bien d'autres Rignanais n'en revinrent pas non plus. Mais pour Jeanne, cette perte, cette absence fut irrémédiable. Elle en perdit tout allant, puis toute force et s'en alla à son tour.

Vers le milieu du siècle, une migration des campagnes vers les villes s'était amorcée. Des milliers de jeunes désertaient leur village, attirés par ces lieux où, disait-on, la vie était plus facile et plus animée. Créé par ce qu'on appela plus tard la Révolution industrielle, le travail n'y manquait pas, bien au contraire. Beaucoup d'entre eux, mobilisés ces dernières années, s'y étaient quelque fois arrêtés et maintenant ils allaient y tenter leur chance.
Le fils de Jeanne, resté seul, fit comme les autres et partit à Lyon.
Rignan se vida de sa jeunesse. Les Chéneaux n'intéressant plus personne, laissés à eux-mêmes, reprirent le chemin de la ruine. Les ronciers de nouveau s'installèrent.

Il arriva un jour où, pour des raisons de réfections du cimetière, on dut déplacer les restes de Gaston et de Jeanne. Au grand étonnement des Rignanais assez vieux pour les avoir connus, on découvrit que Gaston n'y avait jamais été enterré. Son cercueil était vide ; ou plutôt non, on y trouva que quelques grosses pierres. Seule Jeanne et, a-t-on dit, peut-être le curé, ayant risqué ce sacrilège, savaient qu'elle les y avait mises et qu'elle avait enfoui la dépouille de Gaston dans un trou, dans son champ, à même la terre.

Aujourd'hui Rignan n'existe plus. Certes vous le trouverez sur la carte : quelques villas entourées de jardins et tout autour des terres incultes. Le village n'est plus que ruines ; les Chéneaux de vieux murs écroulés. Mais au temps des moissons, cachés aux yeux des passants, vers le milieu du champ qui fut de pierres, il y a encore, malgré le nombre des années, mêlés aux hautes herbes, aux ronces et aux genêts, quelques épis de blé qui persistent à repousser.

R.Béraud
Juin 1991

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