Monsieur Dufilon
de Robert Béraud



Son heure de gloire vint le jour où encore employé au Registre des chiens perdus, il reçut au guichet un certain Dupond ; celui-ci étant venu s'enquérir de ce qu'était devenu son chien ramassé par la fourrière.
Il faut dire que les chiens ainsi capturés se retrouvaient sous forme de bougies dans le commerce de la ville.
Un accord avait été passé entre Monsieur le Maire et un fabricant de cierges, à charge pour ce dernier, de verser à l'adjoint du premier, le plus discrètement possible, une petite commission en monnaie pas trop sonnante et encore moins trébuchante pour le denier du parti et quelques faux frais. (De cette pratique ésotérique, les soumissionnaires en parlent lorsqu'ils mentionnent, verbalement, bien sûr, le cinq-pour-cent dans leurs tractations scrypto-verbales avec l'Autorité municipale)
Cette insignifiante commission s'appliquait sur les ventes de cierges de l'entrepreneur, et non pas sur un quelconque achat des chiens qu'on ne lui vendait pas mais qu'il recevait gratuitement de la ville, obligeant fort celle-ci qui autrement n'aurait su qu'en faire.
Cette pratique, que l'on peut trouver dans toutes les bonnes mairies, était d'usage à un certain niveau de responsabilité seulement, car ce n'est tout de même pas parce que l'on ne sait pas ce que cela lui coûte qu'il faudrait piller l'argent du contribuable.
Chacun, dans son secteur, prenait son enveloppe et en remettait, comme il se doit, une large moitié bien méritée à Monsieur le Maire qui, rouage indispensable, signait tous les marchés.
Les employés de la fourrière, de leur côté, recevaient aussi des mains du fabricant de cierges une prime, déguisée en assez fort pourboire, proportionnelle aux quantités livrées, quand journellement ils lui apportaient le produit de leur chasse. Le résultat en était que le moins leste de ces chasseurs de canidés courrait plus vite qu'un lévrier.
Ces pauvres bêtes, aussitôt gazées, passaient à la moulinette sans laisser de trace.
Dupond, cela va sans dire, ignorait tout du circuit ultra rapide suivi par ces animaux. Ce qu'il voulait, lui, en se rendant à la mairie, Service des chiens perdus, c'était récupérer le sien, un beau bâtard à poil roux, repu de Canigou.
Le préposé au service se doutant ou plutôt ne doutant pas du chemin qu'avait sûrement déjà pris le clébard, était embarrassé :
Nous comprenons, Monsieur, votre désir de retrouver votre compagnon. Nous ne contestons pas que, divaguant sur la voie publique, il ait été pris par nos services de la fourrière, puisque, dites-vous, des témoins l'ont vu. Quoique cela reste à vérifier.
Ha ! Bien ! Et... que dois-je faire pour qu'il me soit restitué ? Je reconnais mes torts et suis prêt à payer une amende.

Et c'est là que se décida la carrière de Monsieur Dufilon lorsque, dans un trait de génie, il répondit :
Pour ce qui est de l'amende, le montant à payer vous sera réclamé, s'il y a lieu, par le truchement de la perception de votre arrondissement. Quant à votre animal domestique nous ne pouvons pas aussi simplement vous le rendre.
???
Comprenez-moi bien : j'ai ici le registre des chiens perdus. Or à aucun moment vous n'avez prétendu avoir perdu votre chien ! Donc, je ne peux pas l'inscrire sur mon registre, puisqu'il n'est pas perdu.
Ca alors ! Mais enfin, on sait où il est cet animal !
Oui, j'entends bien, mais on ne peut pas plus le coucher sur le registre des chiens trouvés, qui, d'ailleurs, fait partie d'un autre service avec lequel je ne pourrais communiquer que par l'intermédiaire de notre chef commun qui aujourd'hui, toutes affaires cessantes, a dû se rendre à une réunion de la Société protectrice des animaux et n'est donc pas ici.
Mais monsieur, c'est ahurissant ce que vous me dites là. C'est un véritable déni de justice !
Ho ! non, monsieur, c'est tout au plus un règlement administratif auquel nous sommes bien obligés de nous plier. Sans cela, pensez un peu aux abus qui seraient commis par le premier venu, bienheureux de se pourvoir d'un animal de compagnie à peu de frais.
Alors que faut-il que je fasse ?
Rien monsieur ! Rien... L'affaire est délicate et seule l'administration est compétente.
Est-ce à dire que je ne vais pas revoir mon César de sitôt ? Qui va le nourrir ? C'est qu'il est fragile, vous savez ; il a l'air gros et gras, comme ça, mais s'il n'a pas ses trois boites par jour il est capable de mourir de faim.
Ah, ça !...
Mais enfin monsieur, je ne parviens toujours pas à comprendre... Comment doit-on s'y prendre quand son chien disparaît ?
La voie normale, monsieur, la voie normale : le déclarer perdu ; mais je vous le répète, vous ne le pouvez pas puisque vous savez où il est ; ou alors, il eût fallu qu'on le déclarât trouvé, déclaration tout aussi impossible puisqu'il n'a pas été perdu.
Je comprends que ce soit là des nuances qui vous échappent. Nous-mêmes, voyez-vous, sommes quelquefois surpris devant l'astucieuse complexité des règlements administratifs.

Six mois plus tard l'affaire était toujours pendante, comme l'était la queue du chien avant d'être transformé en cire blanche qui, en l'église Saint-Antoine, garnissait un lustre illuminant Saint-Justin dans sa niche.

C'est ainsi que monsieur Dufilon sauva la mairie ou plutôt Monsieur le Maire, avec des majuscules et tout le respect qu'on lui devait, car c'était bien avant l'amnistie et, que l'on sache, il n'y eut jamais de maire déshonoré de n'avoir pas été pris ; quoique de nos jour ils ne le soient même plus lorsqu'ils le sont.
Devant un tel dévouement à la cause publique, monsieur Dufilon eut de l'avancement. Il fut nommé chef de son propre service et le Maire lui adjoignit un second pour l'épauler dans sa tâche.
Dupond revint une ou deux fois réclamer son chien, puis il se lassa :
« Après tout, se dit-il, ce roquet semblait n'avoir de passion qu'à faire des franges ; il tirait sur tout ce qui pendait : rideaux, couvertures, couvre-lits, torchons ; il n'y avait que le pourtour du canapé et des fauteuils pour n'avoir plus les pompons qui les garnissaient à l'origine ».
Si bien qu'à la fin, le maître considéra qu'il avait fait une bonne affaire en se séparant de son toutou et n'y pensa plus.

Mais à la mairie, dans les services, aux échelons supérieurs, à voix basse, l'affaire fit grand bruit.
Evidemment, les simples employés (sans allusion, aucune), ignorants des dessous de l'affaire, avaient cru à un de ces tours d'adresse auxquels certains d'entre eux, les plus doués, s'essayaient auprès des administrés. Ils avaient vu là un tour de passe-passe des plus fins, pour la gloire, tant il est vrai que monsieur Dufilon en sortait glorieux. D'aucuns eussent bien voulu assister à cette passe d'arme, digne des plus dignes représentants de l'administration municipale. Ils se réjouissaient, après coup, des olé ! qu'ils eussent poussés mentalement s'ils avaient eu la joie d'assister au jeu subtil des questions légitimes du demandeur et des réponses adroites de leur confrère qui avait si bien su l'éconduire.
Cependant, la chose était plus sérieuse pour les initiés : Ils ne se doutaient pas que, si monsieur Dufilon avait sauvé le Maire, lui-même l'ignorait.
Averti seulement de la route suivie par la gent canine de la ville, monsieur Dufilon n'avait pensé qu'à la fameuse thèse de doctorat qu'un sorcier bantous avait intitulée : De la difficulté incantatoire à ressusciter les morts. Pour lui, n'étant pas sorcier et même pas Bantous, le chien coupé en tranches était un problème fort suffisant à résoudre. N'ayant par ailleurs aucune disposition pour l'ésotérisme et, dans sa candeur, comme tout bon fonctionnaire, ignorant le cinq-pour-cent de monsieur le Maire, il n'aurait pu se douter de ce que cette simple affaire de chien occis un peu trop vite eut été capable de faire découvrir le pot aux roses qu'il ne pouvait même pas soupçonner. Par contre, le Premier magistrat de la ville et les principaux chefs, c'est-à-dire beaucoup, croyaient que Dufilon savait et qu'il avait agi en conséquence.
C'est ainsi que cet employé méritant, sur un quiproquo, sans comprendre exactement pourquoi, gravit le premier échelon d'une carrière qui devait le mener loin.
A quelque temps de là, Dufilon fut convoqué par le Premier secrétaire ; un pète sec qui, sur sa chaise, ne pétait pas plus d'une heure quotidienne, et encore pas tous les jours ouvrables, en son Premier secrétariat de la Maison commune. Malgré cette discrétion de fantôme, il était plutôt craint et, quand exceptionnellement on le signalait dans les parages, les femmes planquaient le tricot, les hommes le journal et les bulletins du prochain tiercé.
Dufilon montait lentement le grand escalier, mi-inquiet, mi-curieux au sujet du motif de cette convocation. Ne faisant plus rien depuis des mois, il ne pouvait être accusé d'avoir mal fait ; cela le rassurait. C'est donc respectueux mais détendu, avec ce petit sourire qui ne le quittait plus depuis l'affaire Dupond, qu'il se présenta devant le Premier secrétaire.
Celui-ci le reçut avec beaucoup d'égards et l'invita à s'asseoir :
Alors, monsieur Dufilon, êtes-vous satisfait de vos nouvelles responsabilités ?
Bien certainement monsieur, bien certainement.
Et, toujours avec ce petit sourire qui en disait long sans qu'il ne dise rien, il ajouta :
Cependant, si ce n'était vous paraître par trop présomptueux, eu égard au poste somme toute récent auquel monsieur le Maire a bien voulu m'élever, je crois que je pourrais accomplir une tâche plus parfaite en améliorant les services qui m'ont été confiés.
Dites, monsieur Dufilon, dites, je vous écoute.
Bien voici : J'ai beaucoup pensé à la manière dont on pourrait tirer un meilleur parti de notre fourrière...
Dufilon parlait d'un ton clair, sans détour. Et pourtant, monsieur le Premier secrétaire, observant son léger sourire, se disait : « nous y voilà... quelle adresse... Il me force la main. Il fait comme s'il était dans le coup... et de ce fait même, il y est. »

Monsieur le Premier secrétaire, gêné de n'avoir pu écarter Dufilon du club des cinq-pour-cent, quoique certains arrivaient jusqu'à dix (cela dépendait de la marge des fournisseurs), rendit compte de cette entrevue à monsieur le Maire.
Pour atténuer son échec, il lui fit miroiter l'amélioration des rendements de la fourrière directement liés à la bourse de son interlocuteur, que Dufilon se faisait fort d'obtenir à l'aide d'un subterfuge tout simple auquel fallait-il encore avoir pensé.
Il s'agissait d'installer à travers la ville quelques dizaines d'appareils, appelés Sanicrottes, habituellement destinés à la commodité de ces quadrupèdes. Mais ici, en imprégnant ce dispositif d'un certain parfum (une phéromone bien particulière), ce ne serait plus les chapacan (ceci se passait dans une ville du sud) qui courraient après eux mais ceux-là qui, n'errant plus au hasard, viendraient tout naturellement renifler des effluves envoûtants. Il n'y aurait plus qu'à les capturer.

L'équipement en feux rouges (rouges et non pas tricolores, parce que, dans l'esprit d'un maire, ce sont ceux qui rapportent AUSSI à cause des contraventions) arrivant à saturation, tout comme les plaques d'égouts, ce discours ne lui déplut pas. Il vit surtout là, outre le côté scientifique, introduit pour la première fois dans un service municipal, qui accentuerait encore son image de progrès auprès de ses administrés, un nouveau débouché pour l'équipement de sa bonne ville et la relance des affaires.
Il donna carte blanche à Dufilon pour mettre tout cela au point avant de procéder à l'appel d'offre réglementaire, garant de la bonne gestion des finances publiques.
Ne pouvant, par ailleurs, déroger à la règle, il nomma Dufilon au grade qui convenait, en conformité avec ses nouvelles attributions.

C'est ainsi que ce chef de service méritant accéda à un très haut degré de la hiérarchie et, à sa grande surprise, reçu sa première enveloppe qui ne devait pas être la dernière.

A partir de là, ayant enfin compris que personne ne pouvait plus l'y contraindre, Dufilon s'abstint carrément de venir au bureau. Toutefois, lorsqu'il avait l'occasion de venir faire quelque course en ville, il garait sa voiture dans le lieu de stationnement réservé aux véhicules de la mairie et, par acquis de conscience, faisait une très brève apparition au bureau, juste le temps de s'assurer de ce que tout allait pour le mieux.

Parmi la multitude des petits employés, on ne sut jamais quelle était l'immense compétence de monsieur Dufilon. Devant une telle ascension, on était admiratif : Le payer aussi cher pour en faire si peu ; il fallait bien que monsieur Dufilon fût indispensable.

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