L'odyssée du Cronos
de Richard 'Haï Tuil de Cergy








A Veronika Bilkova
et Ludmila Dubovitskaya

A Anastasia et Maria Nicolaievna.



©1985-1997 pour cette édition.




NIGHT FLIGHT TO VENUS.




La Terre. An 2201.

Depuis quelques mois, Ramnès, capitaine dans la flotte de la Confédération Inter-Galactique (CIG), n'avait pas reçu d'appel de son Quartier Général.
Ce soir-là, il dînait avec sa meilleure amie. Celle-ci avait des cheveux longs et blonds, des yeux bleus et grands. Elle était aussi grande que Ramnès, qui avait la taille d'un ancien élève de l'École Supérieur des Officiers, celle-ci ne dépassant pas 1,80m.
Elle avait étudié l'astronomie, tandis que lui avait d'abord étudié l'histoire et l'archéologie, puis, son père étant officier supérieur de la flotte intergalactique l'avait inscrit à l'École Supérieure des Officiers. Après avoir été un élève brillant, il avança rapidement dans la hiérarchie, et monta en grade. Il faisait partie du petit cercle d'officiers du très sérieux Institut Militaire pour les Recherches Historiques, le fameux IMRH. En plus de son grade dans la flotte spatiale, il avait l'entière confiance et l'amitié de ses supérieurs.
Doris, car tel était le nom de sa compagne, était son amie d'enfance. Ils s'aimaient beaucoup. Ils avaient même un jour, pensé à se marier; mais ils n'étaient pas parvenus à un accord pour fixer une date pour cet événement mémorable dans la vie d'un homme. Ramnès par ses études d'histoire et sa passion pour le passé, était emprunt d'un caractère "hors du temps" : il était un chevalier, vivant à l'époque de l'Amour Courtois, et cela, Doris, astronome supérieure dans le Conseil Suprême de la CIG, ne pouvait le lui pardonner. Elle ne voulait pas pour époux d'un chevalier servant, mais d'un homme ambitieux, ce que Ramnès n'était pour rien au monde, il préférait... sa tranquillité. Ils avaient donc décidé de rester amis, et de tenter leur chance ailleurs dans la galaxie.
Le dîner se passait sans incident, tout allait pour le mieux. Ramnès regardait Doris avec les yeux de l'amour, et il rêvait, qu'il l'enlevait loin de cette Terre, et l'emmenait dans une planète lointaine où ils pourraient être seuls et heureux... Il en était là dans ses rêveries, quand le téléphone intergalactique sonna.
"- Excuses-moi, dit-il à Doris.
- Je t'en prie."
Il courut vers le téléphone, et appuya sur la touche indiquée. L'écran s'alluma, et le visage qu'il vit lui était inconnu, mais quand il entendit la voix, il écouta avec la plus vive attention.
"- Oui mon général, je vous écoute.
- On vous attends au Q.G. (quartier général) de Vénus demain matin.
- Demain matin ? demanda Ramnès, plutôt surpris.
- Oui, demain matin. Prenez le vol de nuit pour Vénus. Votre place y est d'ailleurs déjà réservée. On vous attendra à l'Astroport de Venuspolis demain matin.
- Bien mon général."

Laissons là notre héros, et expliquons au lecteur, pourquoi des hommes vivent sur la planète Vénus, chose qui paraîtrait impossible, puisque cette planète, très proche du soleil, n'a pas d'oxygène. Et bien, en 1985, un phénomène galactique s'est produit, et de ce fait, Vénus, aussi bien que la Lune, Mars, et d'autres planètes sont vivables pour tous les êtres humains, car la teneur en oxygène et en azote est égale à celle de la Terre.

Le vol de nuit pour Vénus était à minuit. Il n'avait donc pas le temps de finir de dîner. Il prit une clé de son appartement, et en laissa un double à Doris. Il endossa rapidement son uniforme de capitaine astro-pilote, son casque blanc au panache bleu, orné des trois étoiles d'or de capitaine de vaisseau. Une veste blanche serrée à la taille, ornée de traits d'or et de deux étoiles dorées sur les épaules et les poignets. Au niveau du coeur, l'insigne de la CIG, une étoile filante à six branches d'or, et lui faisant face, deux étoiles dorées et deux lignes dorées. Un pistolet à plusieurs fonctions était accroché à sa ceinture argentée, où l'étoile de la CIG faisait office de boucle. Les fonctions de son pistolet étaient quadruple : la mort, la brûlure, le sommeil et un rayon laser. Un pantalon, bleu, serré et en toile spéciale descendait jusqu'aux chaussures spatiales de couleur orange.
Il quitta Doris à regret en l'embrassant, et la laissant à son dîner, il partit pour l'astroport. A pieds une dizaine de minutes suffisaient.

Là, un appel sur interphone lui fit comprendre qu'on l'attendait dans la salle 206, celle des départs pour Vénus. Il alla tout droit, et prit place dans l'astronef de type Pégase, construit en 2190, vaisseau à défense autonome, qui faisait la liaison Terre-Vénus en six heures de vol.
Ramnès était assis près d'une hôtesse, car il ne voulait pas passer cette nuit à dormir. Il préférait discuter, et celle-ci s'était porté volontaire pour faire un brin de causette avec lui. Elle lui dit s'appeler Hadonis, et lui raconta sa vie. Ramnès écoutait, attentif à ce qu'elle disait, et il éprouva beaucoup de plaisir à l'entendre. Mais le temps passa bien vite, et l'astroport de Venuspolis était déjà en vue : "les passagers sont priés d'attacher leur ceinture de sécurité" avait dit le commandant de bord, et le voyage sans encombres, était déjà terminé.
La première chose qu'on voit à Venuspolis, ce sont les deux gigantesques drapeaux qui flottent sur l'astroport. Celui de la CIG, blanc avec son symbole, l'étoile filante à six branches d'or. Celui de Vénus, une étoile verte à quatre branches dans un cercle d'or, sur fond blanc.

Arrivé à l'intérieur de l'astroport, un officier, le lieutenant Euridyce l'attendait. C'était une jeune fille d'une vingtaine d'années. Ses longs cheveux bruns descendaient en boucles nombreuses sur ses épaules, et ses grands yeux verts souriaient à la vie. Elle portait son casque au panache vert sous le bras gauche. Elle s'approcha de lui en souriant, et il lui rendit son sourire.
"- Vous êtes le Capitaine Ramnès ?
- Oui, et vous ?
- Lieutenant Euridyce mon capitaine. Veuillez me suivre, s'il vous plaît.
- Je vous suivrais au bout du monde si c'était nécessaire !"
Ils allèrent ensemble dans une sorte d'auto, propulsée à l'énergie solaire, et qui au démarrage quittait le sol, en s'élevant d'une vingtaine de centimètres.
De là, ils allèrent au QG où elle le laissa. En le quittant, il lui souffla, près de son oreille "j'espère qu'on se reverra". Et elle partit en trombe sans lui répondre, mais souriante.
Il entra dans le bâtiment principal et fila vers l'ascenseur. Là, il bouscula un jeune officier féminin... commandant, d'après ce qu'il pouvait voir sur un casque qu'il fit tomber des mains de la jeune fille. Ce casque avait un panache bleu, comme le sien, mais des fils violets dépassaient, et il était orné de quatre étoiles dorées. La jeune fille qui portait ce casque, était un peu plus petite que Ramnès, et devait avoir près de trois années de moins que lui. Ses cheveux auburn descendaient jusqu'au bas du dos. Ses grands yeux bleus émerveillèrent Ramnès. Il avait toujours pensé que ceux de Doris étaient les plus beaux, mais il s'aperçut qu'il s'était trompé !
"- Excusez-moi, mon commandant, je suis confus, dit-il en ramassant le casque.
- Ce n'est rien capitaine Ramnès... je vous remercie, répondit-elle en reprenant le casque.
- Vous me connaissez ?
- Oui ! Qui ne connaît pas Ramnès ?
- Euh... Puis-je passer, mon commandant ?
- Ah ! Et pourquoi ?
- On m'attend là haut.
- Tiens donc, vous aussi ?
- Oui."
Le temps de ces quelques mots échangés, ils étaient arrivé à l'étage désiré. Ils prirent la direction, ensemble, du bureau d'Etat-Major. Tandis qu'elle s'assit dans la salle d'attente, il demanda à l'hôtesse d'accueil.
"- Bonjour. Je suis le capitaine Ramnès.
- Ah oui. On vous attend. Vous pouvez entrer.
- Merci."
Ramnès entra, et salua réglementairement, en frappant de son poing droit sur le côté gauche de sa poitrine, et ensuite, il plaça cette même main droite, paume vers le bas, à plat, sur son front. Ces deux saluts de l'armée ancienne et moderne, ensemble, étaient le symbole de la continuité militaire depuis la plus haute antiquité.
Assis en demi-cercle, les officiers supérieurs de la flotte (il y avait l'amiral Marna au centre, commandant le vaisseau Cirius, le navire amiral, le général Kamur, chef des Services Secrets, et le professeur Arion, spécialiste de l'histoire terrienne et de ses légendes) le regardaient, et sans surprise ils discutèrent.
"- Que pensez-vous du voyage dans le temps ? demanda Marna.
- Tout à fait possible, répondit Ramnès.
- Que diriez vous de faire un tel voyage ? demanda Kamur.
- Quoi ? Vous voulez dire qu'il existe réellement une machine capable de faire un tel voyage ? Je ne peux vous croire.
- C'est possible, car le projet secret "Cronos" a réussi à fabriquer cette machine. Elle a été montée sur un vaisseau spatial de type Cirius, mais baptisé pour la circonstance "Cronos". Ce vaisseau contient deux cents hommes en plus des officiers et de passagers éventuels. Vous verrez, vous y serez bien.
- Pourquoi moi ? demanda Ramnès, pour le moins étonné.
- Nous vous avons choisi pour vos connaissances historiques. Désormais, vous êtes le Commandeur de la Flotte du Temps."
Appuyant sur l'interphone visuel, Marna, demanda à la secrétaire, à l'entrée, de faire entrer les officiers qui attendaient.
"- Vous serez secondé par un autre capitaine, deux lieutenants et un commandant.
- Un commandant ? demanda Ramnès étonné.
Il était surpris d'apprendre qu'un jour, il devrait donner des ordres à un officier qui lui soit supérieur en grade. Et ces officiers pénétrèrent dans la salle, et, à l'étonnement de Ramnès, il y avait justement le commandant féminin qu'il avait bousculé l'instant d'avant dans l'ascenseur.
"Voici le commandant Myrina. Voici le capitaine Silène et les lieutenants Théris et Artimnès, qui sera votre médecin de bord. Mademoiselle, messieurs, je vous présente votre commandant en chef, le capitaine Ramnès."
Les présentations faites, Ramnès se prit à réfléchir. Un commandant féminin dans un vaisseau était inadmissible ! Qu'elle soit sous-officier passe encore, mais qu'elle fasse partie de l'Etat Major et du Conseil de Guerre était impensable...
"- Amiral, je refuse d'être le Commandeur de la Flotte du Temps. Il faudra trouver quelqu'un d'autre...
- Ah oui ? Et pourquoi donc ?
- Tout simplement à cause de... euh... cette jeune femme...
- Je vous demande pardon, le coupa Myrina, mais je suis votre supérieur...
- Je regrette, pas de femme dans mon vaisseau qui participe au Conseil de Guerre.
- Taisez-vous ! ordonna Marna.
- Vous Ramnès, vous serez l'amiral de cette flotte du temps, quant au commandant Myrina, elle sera le capitaine de vaisseau. C'est elle qui commande le "Cronos", dit Kamur.
- Je refuse de partir avec elle dans le vaisseau, lança Ramnès.
- Vous passerez en Cours Martial pour insubordination, cria presque Marna.
- Oh ! Si on ne peut plus s'amuser...
- Très bien ! Vous acceptez donc tous la mission ?
- Oui, dirent-ils à l'unisson.
- Très bien. Vous serez donc logé ici, en attendant votre départ pour votre première mission. Allez prendre vos quartiers à l'Hôtel Militaire.
- Quelle sera notre première mission ? demandèrent Myrina et Ramnès en même temps.
- C'est vrai, j'ai faillis l'oublier, répondit Kamur. Et bien, il vous faudra vous rendre "à la rencontre" si j'ose dire, de Michaël Gueret, fondateur de la CIG, à l'âge de 13 ans, en 1978... Très bien, vous pouvez disposer. L'officier de service vous accompagnera dans vos quartiers, à l'Hôtel."
Après le salut réglementaire, ils sortirent de la salle, et ils descendirent les soixante étages du bâtiment. Là, l'officier de service les prit dans un véhicule, et les accompagna jusqu'à l'Hôtel Militaire.
La rage au cœur, Ramnès monta dans sa chambre. Il ne pouvait se faire à l'idée que le QG lui imposa la présence de cette femme, de cette Myrina, aussi séduisante fut-elle, car si il appréciait quelque chose en elle, c'était bien sa beauté, d'un grand attrait d'ailleurs... et il se sentait sincèrement attiré vers cette jeune femme. Il décida donc de lui rendre visite sur le champ. Mais il se ravisa et préféra appeler le capitaine Silène et les lieutenants Théris et Artimnès dans sa chambre.
A leur arrivée, ils virent Ramnès boire une boisson noire, qu'il appela "café", chose qui se buvait beaucoup aux XIX ème et XX ème siècles, et dont l'habitude s'était perdue vers les années 2030, mais qui lui servait à rester éveillé. Ils le saluèrent avec convention.
"- Pas de ça entre nous, voyons. Nous sommes entre amis.
- Où est le commandant Myrina ? demanda Silène
- Chez elle, je suppose, répondit Ramnès.
- Pourquoi n'est-elle pas ici avec nous ?
- Pourquoi ne voulez-vous pas qu'elle voyage avec nous ? demanda Artimnès.
- D'abord pas de "vous "entre nous.
- Très bien. Mais réponds, s'il te plaît, à la question.
- Je ne veux pas de femme dans mon QG. C'est aussi simple que ça.
- Tu ne crois pas en ses capacités ? Pourquoi crois-tu qu'elle soit commandant, et nous capitaines ou lieutenants ? demanda Théris.
- Je vois que vous la connaissez. Moi je n'ai fait sa connaissance qu'aujourd'hui.
- Tu n'as qu'un mot à dire, et tu feras plus ample connaissance avec elle. C'est une femme charmante, qui est très ouverte sur tous les sujets, et très intelligente.
- Si tu ne l'acceptes pas, tu ne seras jamais notre ami, renchérit Silène.
- D'accord... je ferai un effort... Je ne vous renvoie pas, mais j'aimerais rester un peu seul.
- Très bien. On te laisse", dit Silène en sortant.

Ils sortirent en même temps, et allèrent directement dans l'appartement de Myrina. Ils la trouvèrent en train d'écrire à sa famille. Il la saluèrent, et Silène lui dit :
"- Bonsoir commandant. On ne fait que passer. Le commandeur vous demande.
- Bonsoir. Je vous remercie, et j'y vais immédiatement" avait-elle répondu en pliant sa feuille de papier en quatre.
Ils la saluèrent et rentrèrent chez eux satisfaits ! Ils avaient fait cela dans l'espoir de rapprocher les officiers supérieurs de la flotte.
Myrina frappa à la porte de Ramnès.
"- Entrez !
- Vous m'avez fait demander ?
- Qui ? Moi ? demanda Ramnès, réellement et sincèrement surpris.
- Très bien. C'était une erreur. Je vous laisse.
- Non ! Attendez ! Entrez, je vous en prie.
Myrina était étonnée de son ton franchement poli, qui contrastait avec celui qu'il avait eu devant l'amiral.
- Oui, finit-elle par articuler.
- Voilà. J'ai un problème : j'aimerais savoir pourquoi vous avez été choisi pour la Flotte du Temps ?
- Je suis une spécialiste des vaisseaux de ligne de type "Cronos", et je suis au fait de tous leurs mécanismes, et de toutes leur possibilités.
- Puisque vous êtes là, je voulais vous dire que notre mission commence dans deux jours. Veuillez donc vous y préparer, et... ne m'importunez plus !"
Elle se retourna sur ses talons et partit. "Quel goujat ! pensa-t-elle, me faire appeler pour rien, ou pour me dire quelque chose que je savais déjà. La jalousie ne l'étouffe pas celui-là. Dire qu'il faudra travailler sous ses ordres..."
Elle venait d'entrer chez elle, (car leurs appartements étaient l'un en face de l'autre), et se mit à sangloter. Elle ne pouvait se faire à l'idée de devoir travailler avec un officier qui lui était inférieur en grade, doublé d'un macho... Lui qui lui devait le respect dû à son rang.
Et puis, allongée sur son lit, elle s'endormit bien vite...

Ramnès, lui, ne pouvait dormir. Il pensait qu'il n'aurait peut-être pas dû la traiter de cette manière, mais ne le regretta nullement ! Il était jaloux, et il du faire un effort surhumain pour se l'avouer. Mais jaloux de quoi ? Elle était son supérieure hiérarchique, d'accord, mais ce ne serait plus vrai dès le moment où ils entreraient dans le Cronos. Puis, il pensa qu'elle était belle, très belle même, si belle qu'il en oublia la femme qu'il aimait, Doris. Bientôt, la jalousie qu'il éprouvait se changea en désir ardent... Peut-être avait-il enfin trouvé la femme de sa vie qui l'accepterait tel qu'il était. Il comprit alors qu'il était amoureux de Myrina. Mais jamais, il ne devrait l'avouer, et il ne devait que continuer à la traiter comme une simple officier féminin de son Cronos, et ce, afin de n'en laisser rien paraître. Tout ça par timidité plutôt que par rancœur et par tort, qu'il s'était avoué finalement.

Le jour du départ pour la grande aventure arrivé, Ramnès et ses officiers furent convoqués au QG. Là, l'amiral Marna les prit lui-même en charge jusque dans une base secrète à une centaine de kilomètres de Venuspolis, près d'Inannapolis, le second centre urbain de la planète. Durant ce petit voyage, Ramnès s'efforça d'être aimable avec Myrina, ce que ses lieutenants purent remarquer avec joie. Mais ils se demandèrent aussi si tout cela n'était pas qu'hypocrisie ? En entrant dans le véhicule, il les avait arrêtés, et fidèle à sa réputation de chevalier servant et de gentilhomme, il avait insisté pour que Myrina ait la meilleure place, c'est-à-dire celle qui lui faisait face, derrière l'amiral. Il put ainsi la regarder, l'observer, la couver du regard sans se forcer.
Ils arrivèrent à la base d'Inannapolis lorsque le soleil déclinait à l'horizon, et, un garde les arrêta. Après le contrôle, qui fut positif, il les salua en les laissant passer. D'ailleurs, ils étaient attendus.
Ils pénétrèrent à l'intérieur de la base, et se dirigèrent vers le bureau du commandant de la base, le colonel Lysis, qui les accueillit avec courtoisie.
"- Ramnès, commença-t-il à dire, ce vaisseau, vous le verrez, est une petite merveille. Sa vitesse de pointe est celle de la lumière, et il voyage dans l'hyperespace. Il contient jusqu'à deux cent cinquante personnes. En plus de lui-même, il contient cent neuf vaisseaux de chasse, dont cinq escorteurs S, trois explorateurs EX qui voyagent dans le temps de façon autonome, cent chasseurs MR et un vaisseau "condor" unique construit pour vous. La protection du Cronos est assurée par un champ magnétique très puissant, entourant le vaisseau, et résistant à toutes sortes de projectiles ou de rayons. Armé de plutonium et de lasernium, il peut être amphibie, se camoufler ou bien être invisible. Il contient des missiles de type __ (nu), qui peuvent abattre une cible à plus de cent mille kilomètres. Vos radars sont munis d'écrans spatiaux, qui sont les plus puissants et les plus performants à ce jour. Deux types de réacteurs lui permettent de voyager à l'horizontale comme à la verticale. Pas de question ?
- Si une ! dit Myrina.
- Laquelle ?
- Quelle sera notre mission chez Michaël Gueret ? Surtout qu'en 1978, il n'a pas encore connaissance de son rôle dans l'Histoire de l'humanité.
- C'est très simple, répondit Marna. Michaël Gueret, à l'âge de treize ans changera toute sa vie. Votre mission est d'aller le trouver le 20 août 1978, la veille de ce changement, et de lui apporter un volume de ses mémoires, afin qu'il connaisse tout de sa vie.
- Voici un exemplaire de les chrysolites, dit le colonel Lysis en tendant l'ouvrage à Ramnès. Plus de question ?
- Non, répondit Ramnès.
- Alors, dans ce cas, suivez moi."

Ils allèrent dans le sous-sol. Puis, ils prirent un couloir où étaient postés des gardes à chaque porte. A la fin du couloir, ils arrivèrent devant une grande porte d'acier. Le colonel Lysis plaça une carte magnétique dans l'orifice placé à cet effet, et mis son pouce droit sur le petit miroir, près de la porte, qui s'ouvrit en grand.
Le hangar que Ramnès avait devant lui était illuminé de toute part, et avait environ deux cents mètres de côté et cinquante mètres de hauteur. C'était le hangar du CRONOS. Le vaisseau de métal était de couleur blanche métallisée, et à l'arrière, on pouvait y voir les armes de la flotte de la CIG, en or.
"- Comment est-il propulsé ? demanda Ramnès.
- Ses batteries se rechargent à la lumière, naturelle ou pas", répondit Lysis.
Ramnès et ses officiers étaient émerveillés devant leur vaisseau. Ils étaient fiers d'appartenir à la flotte de la CIG.
Ensuite Lysis présenta Ramnès et ses officiers à l'équipage et aux pilotes. Tous avaient été choisis pour leurs compétences, et Ramnès, put voir que sur les deux cents personnes qu'on lui présentait, il y avait au moins soixante quinze jeunes femmes. Cent neuf étaient des pilotes confirmés, et les quatre-vingt onze personnes restantes, formaient l'équipage du Cronos. Lysis leur présenta en particulier le "technicien du temps" qui était une jeune femme brune, aux yeux verts. Elle fit beaucoup d'effets à Ramnès, mais celui-ci ne se doutait pas que cela était réciproque. "Mon nom est Héliodora; mais on m'a surnommée "la technicienne du temps". Ramnès voulut la comparer immédiatement à Myrina. Mais cette comparaison était impossible. Cette dernière était de loin la plus séduisante.
Lysis prit la parole : "Mesdames, messieurs, il est l'heure. Tous à vos postes pour le décollage vertical. Bonne chance à tous."
Il échangea une poignée de mains avec les officiers et il partit en compagnie de l'amiral Marna. La raideur militaire n'avait pas été respectée, il n'y avait eu aucun salut martial. Dès que Lysis et Marna furent sortis, Ramnès et ses officiers pénétrèrent dans le vaisseau, et allèrent directement sur la passerelle, où il prit l'interphone, et dit :" Mesdames, messieurs, c'est votre commandement qui vous parle. Nous partons aujourd'hui pour le premier voyage spatio-temporel de l'Histoire de l'Humanité. Notre destination est la Terre, dans la province France, dans la ville de Cergy, le 20 août 1978. Bonne chance à tous."
Aucun membre de l'équipage n'était angoissé par ce voyage. Ramnès reprit l'interphone et demanda l'ouverture du sas à la Tour de Contrôle, où se trouvaient Marna et Lysis. Il lui fut répondu qu'il avait "autorisation de décoller". De la passerelle, Ramnès put voir le plafond du hangar s'ouvrir. Après la mise à feu des réacteurs, il regarda l'altimètre, et il put s'apercevoir qu'ils avaient déjà fait mille mètres. Ensuite, il demanda à Héliodora de lui montrer le cœur du Cronos, cet ordinateur qui lui permettait de voyager dans le temps.
"- Cet ordinateur s'appelle Cronos, d'où le nom donné au vaisseau", avait dit la "technicienne du temps".
- Héliodora, veuillez s'il vous plaît programmer la date du 20 août 1978 sur votre ordinateur.
- Bien commandeur", dit-elle en souriant.
Aussitôt dit, aussitôt fait ! Il était encore à la verticale de la base d'Inannapolis, mais elle n'existait plus. La planète semblait inhabitée. D'ailleurs, elle ne contenait aucune vie. "Direction la Terre" avait-il dit ensuite. Puis, il convoqua l'Etat Major dans la Salle de Réunion qui était destinée à cet effet. Une fois réuni, il leur donna les ordres tels qui lui avaient été transmis la veille.
"- Silène, tu seras aux commandes du vaisseau. Doc' tu iras immédiatement dans tes quartiers et toi Théris tu seconderas Silène aux commandes. Je te charge aussi de la sécurité et de la bonne marche de nos affaires. Silène, maintiens la vitesse jusqu'à trois cent mille kilomètres de la Terre, puis réduis la de moitié jusqu'à mille kilomètres de la planète bleue. C'est alors que nous avancerons doucement jusqu'à destination, c'est-à-dire la ville de Cergy, où habite notre jeune Michaël. Nous atterrirons à deux kilomètres au nord.
- Pourquoi réduire la vitesse ? demanda Silène.
- Ainsi, nos ancêtres, les terriens d'alors penseront que ce sera un avion, leurs petits radars ne nous prendront pas pour un de ces O.V.N.I., et notre problème de sécurité sera résolu... Alors à vos postes !
- Et moi ? demanda Myrina.
- Commandant, vous restez encore un peu ici, avec moi."
Pendant ce temps, le capitaine Silène, et les lieutenants Artimnès (Doc') et Théris sortirent de la salle, et firent ce que Ramnès avait demandé.

"- J'aimerais m'entretenir avec vous quelques instants, continua Ramnès.
- Non ! le coupa Myrina, qui était furieuse qu'on ne lui ait rien donné à faire, c'est moi qui parlerai. D'abord, et pour commencer, je ne comprends pas votre attitude.
- Ah oui, et laquelle ?
- Je vous connais de réputation. Vous cherchez à vous marier. Mais je ne serai pas celle que vous épouserez. Plutôt mourir.
- Je n'ai jamais rien dit de tel.
- Non, mais vous le pensez.
- Vous délirez, Myrina.
- Non, votre réputation est plus grande que vous. Nous savons tous que vous êtes honnête. Vous avez changé d'attitude deux fois envers moi. Le jour de notre rencontre, c'est-à-dire avant-hier, et ce matin à Venuspolis. Puis-je en connaître les raisons ?
- Pour la première, voici, je vous ai d'abord trouvé fort belle, et quand j'ai appris que vous me seconderiez dans cette aventure, j'ai eu peur pour vous. En fait, quand au Q.G. je parlais de femmes officiers, je ne pensais qu'à vous et à votre sécurité.
- Vous plaisantez ?
- Nullement ! Et si j'en avais eu le pouvoir, je vous aurais laissé sur Venus.
- Bien, dit-elle en souriant, j'accepte votre explication et votre excuse, car elle est plus conforme avec ce que je savais de vous. La seule chose que je peux vous accorder, est qu'à partir de cet instant, vous pouvez me tutoyer.
- D'accord commandant. Puis-je t'offrir quelque chose à boire ?
- Non, jamais pendant le service. Au fait, pourquoi crois-tu que je sois commandant ?
- Peut-être es-tu la fille d'un général ?
- Pas du tout. Seules mes compétences m'ont permis de m'élever dans la hiérarchie."
En effet, elle était devenue une héroïne lors de la Guerre d'Icarus. Elle avait réussi à abattre une vingtaine de vaisseaux ennemis en même temps, grâce à son ingéniosité. Cette guerre qui avait eu lieu l'année précédente s'était terminée par cette action d'éclat du Capitaine Myrina. Elle avait été faite commandant tout de suite après. Et le poste qu'elle occupait depuis lors dans la Flotte du Temps était le second. Elle commandait toute la flotte, et était surtout là en qualité d'officier supérieure, n'obéissant qu'à Ramnès, devenu Commandeur de la Flotte par ses connaissances historiques.
Myrina était née en 2180 sur Terre, mais elle vivait sur Vénus depuis la Guerre d'Icarus, en 2200. Elle était rentrée à l'École des Officiers de la CIG en 2198, et elle en sortie avec le grade de capitaine en 2200.
Ramnès et elle commençaient à s'apprécier et le désir qu'il éprouvait pour elle ne fit qu'augmenter. Ils continuaient à faire connaissance, lorsque Silène vint les avertir qu'ils étaient à la verticale de l'endroit où ils devaient atterrir.
Ramnès prit dans la "garde-robe" du vaisseau qui contenait tous les vêtements de toutes les époques et de toutes les provinces de la CIG, un jean noir et une chemisette bleue.
Il ordonna à Myrina de prendre le commandement du vaisseau, et de le rendre invisible. "Grâce à ma montre, je resterai en contact radio" avait-il annoncé.
Ramnès sortit après l'atterrissage, et remarqua que le vaisseau était invisible de l'extérieur. Par contre; il remarqua qu'il faisait déjà nuit, et des sons qu'on aurait dit être des voix dans une langue qui n'avait pas l'air d'être du Français parvinrent à ses oreilles. Il connaissait bien le français, car sa mère était française. Et cela ressemblait plutôt à une langue dure à l'oreille, on aurait dit du russe ou du polonais, ou bien du tchèque. En tout cas, les bruits étaient éloignés, et il parla avec Myrina, par montre interposée.
"- Allô ! Myrina ! Ici Ramnès. Tu me reçois ?
- Cinq sur cinq !
- Peux-tu me donner la date et le lieu où nous sommes. Cela ne correspond pas du tout à ce qui était prévu. Où suis-je ? J'ai l'impression que nous nous sommes trompés d'époque et même de pays. Il n'y a aucun lampadaire, alors que ce lieu devrait être éclairé par la route. Et nous sommes en plein "désert humain". Et on dirait qu'on parle russe, ou tchèque ou je ne sais quoi. Que se passe-t-il ?
- Je vais voir ! Mais le mieux c'est que tu rentres dans le Cronos, en attendant de plus amples informations.
- Bonne idée. Je rentre."

Ramnès était étonné de ce qui arrivait. Il fit convoquer Héliodora et Myrina dans la Salle de réunion.

"- Asseyez-vous mesdemoiselles. Nous avons à discuter.
- Quel est le problème ? demanda Héliodora.
- Qu'avez-vous programmé dans cet ordinateur, le "Cronos" ? Quelle date ?
- 20 août 1978. Comme ce qui a été demandé.
- Alors pourquoi sommes nous ici ? C'est apparemment un pays de langue slave. Allons vérifier."

Ils se rendirent dans la salle des ordinateurs. Celle-ci était contiguë à la passerelle. Là, Héliodora s'aperçut que quelqu'un avait saboté les compteurs espace-temps. Ceux-ci indiquaient le 16 juillet 1918, 21 heures, à Iékaterinburg, dans la province de Russie !
"- Capitaine ! Commandant ! Venez voir, hurla presque Héliodora.
- Que se passe-t-il ? demandèrent Ramnès et Myrina.
- Nous sommes en tout et pour tout quatre à avoir accès à cette salle. S'il y a eu sabotage, ce ne peut être qu'après notre décollage de Vénus, et durant notre voyage vers la Terre. Malheureusement, à part vous deux, il n'y a qu'une personne, mon assistant, qui peut venir ici sans être perturbé, et sans contrôle d'identité."
Pendant qu'elle était en train d'expliquer, l'interphone la coupa dans sa tirade.
"- Passerelle à Commandeur ! Passerelle à Commandeur ! Où êtes-vous Capitaine Ramnès. Ici Silène.
- Ramnès à passerelle. Que se passe-t-il ?
- On nous a signalé un vol d'armes à l'armurerie.
- Comment ?
- Oui. Et le sas d'entrée a même été ouvert après que vous avez réintégré le vaisseau. Nous pensons que vous devriez venir voir. Il semble que nous ayons affaire à un espion d'Icarus, ou autre chose...
- Nous arrivons. Verrouillez la porte Héliodora, et suivez nous jusqu'à la passerelle."
Ils coururent dans l'autre pièce, celle de commandement (ou passerelle), et furent étonnés de voir que tous les officiers étaient rassemblés là.
"- Savons-nous qui a fait le coup ? demanda Myrina.
- Non. Nous savons seulement qu'il est sorti, et qu'il est armé jusqu'aux dents. Il est peut-être dangereux de sortir dans cet endroit, à cette époque, où la technologie n'était pas aussi en avance que pour nous.
- Oui, effectivement, acquiesça Myrina.
- Vérifiez si nous ne sommes pas près du lieu qui s'appelle Maison Ipatiev ? Je crois que nous sommes la nuit du massacre du dernier des Tsars de Russie. Que deux hommes armés se placent devant la porte de la salle des ordinateurs, et que dix hommes armés soient près à me suivre.
- Bien Commandeur."

C'est ensuite que Ramnès, accompagné de ses dix hommes armés sortit du vaisseau. Le Cronos était toujours invisible de l'extérieur. Effectivement, après vérification, on s'aperçut qu'on était dans la nuit du 16 juillet 1918, tout près de la Maison à Destination Spéciale, et que d'après les connaissances qu'en avait Ramnès, c'était la dernière soirée du Tsar Nicolas II.
"- Qui a pu nous emmener ici ? se demandèrent quelques hommes près de Ramnès.
- Je n'en sais rien. Et c'est justement ce que j'aimerais découvrir. Quoique celui qui a fait ça avait sûrement une raison que j'appellerai "personnelle". Cette destination n'était pas prévue au programme, mais si nous voulons sauver notre homme ou la femme qui nous a projeté dans cette époque, il faut faire vite ! Armez vos armes sur les rayons endormants. Inutile de tuer qui que ce soit. Mais méfiez-vous; nous sommes en pleine Révolution Russe, et même si, cela fait près de trois cent ans, c'est malgré tout un pays et une époque dangereuse. Notre rôle n'est pas de changer l'Histoire. Il faut simplement sortir notre compagnon des griffes des bolcheviks. Bien, maintenant allons-y".

Ils se rendirent tout droit vers cette maison Ipatiev; et ne rencontrèrent, par chance inouïe, personne sur leur passage. Cela intrigua Ramnès, car d'après ce qu'il en savait, cette maison en particulier, devait être sous haute surveillance et gardée. Or, il n'y avait guère plus de deux gardes à l'entrée. Il ordonna à deux de ses hommes de tirer sur eux, ce qu'ils firent promptement. Une lumière blanche jaillit de leurs armes, qui ressemblaient étrangement à des pistolets de la fin du XXème siècle. Ensuite, les deux gardes s'affalèrent, telles deux masses.
Ramnès prit deux hommes avec lui, et ils allèrent dégager la porte d'entrée, en les portant sur les épaules.
Au retour, ils virent par la fenêtre le souverain russe, sa famille, ses proches et leurs gardiens, une dizaine d'hommes parmi lesquels, Ramnès reconnu Yourovski, tous massés dans une seule pièce. L'un d'eux avait une baïonnette sur le cou d'une personne assise, que l'on pouvait reconnaître comme étant un "soldat du temps" comme les avait surnommé affectueusement Ramnès. Il en avait l'uniforme.
"- Il fallait s'en douter, dit Ramnès. Quelqu'un connaît-il le russe?
- Moi, répondit l'un de ses hommes.
- Très bien. Vas prendre les vêtements de l'un des gardes. Tu vas entrer et discuter, voir ce qui se passe à l'intérieur. Je n'aimerais pas perdre d'hommes lors d'une mission qui se voulait pacifique. Ne perds pas de temps."
Ramnès fut obéi, sachant que seul son plan pouvait les sauver de ses barbares sanguinaires. Son but était de sauver son homme, et s'il devait tuer pour ça, il le ferait sans hésiter.
"- Allons dépêches-toi.
- "Da" commandeur, et "dosvidania".
- L'affaire est trop sérieuse pour plaisanter. Essaye de tirer notre compagnon de là."

Sûr de lui, Lygias (car tel était son nom) entra dans cette chambre, et il fut accueilli par un regard froid et désapprobateur de Nicolas II, croyant avoir affaire à un autre de ses tortionnaires. Il parlait suffisamment bien le russe, et il posa des questions sur l'intrus avec "son drôle d'accoutrement". Les filles du Tsar étaient là aussi : Olga, l'aînée, faisait la fière, tandis que ses sœurs, Tatiana, Maria et Anastasia avaient des airs de jeunes femmes effarouchées. Leurs yeux clairs criaient "au secours". Son regard s'attarda lourdement sur celui d'Anastasia; la plus jeune des Altesses Impériales. Elle venait d'avoir 17 ans. Celle-ci était si belle, que Lygias en tomba amoureux sur le champ ! Il se promit de ne jamais la laisser là, au milieu de ses tourmenteurs, de ses bourreaux, de ces bouchers qui allaient massacrer cette famille cette nuit - même.
Lygias s'éclaircit la gorge, et demanda en russe :
"- Que se passe-t-il ici ? Qui est cet individu ? Quel est son drôle d'accoutrement ?
- Nous n'en savons rien camarade ! répondit celui dont la baïonnette était prêt de percer la gorge de Philippidès. C'est justement ce qu'on lui demande depuis qu'il est arrivé en trombe il y a un quart d'heure. Mais il ne répond pas à nos questions, et ne fait que regarder cette chienne de Maria Nicolaievna, la fille du colonel Romanov", et en prononçant ce nom, un jet de salive alla s'écraser au sol. "Je hais cet homme et sa famille. Mais je crois que cet homme qui n'a pas l'air de parler notre langue est détaché par les Tchèques, qui approchent de la ville. J'ai dit au Soviet Local que nous devons absolument nous débarrasser de cette racaille avant l'arrivée des Tchèques, et détruire toutes les traces et toutes les preuves. Voilà, ce qui a été décidé : Toi, le camarade colonel Romanov et toute ta famille de chiens, vous allez rester là, debout, contre le mur. Quant à toi, sale Tchèque, on va avoir le plaisir de t'éliminer avec ceux que tu voulais sûrement sauver. Et bien, allons y. Tuons-les. Fermons les rideaux, et éteignons toutes les lumières. Toi, le Romanov, mets-toi près du mur."
Nicolas, qui avait été Tsar de toutes les Russies, le "Petit Père des Peuples", allait mourir là, et connaître une fin ignominieuse, ainsi que sa famille. Mais Philippidès, qu'on leva sans ménagement et qu'on poussa vers Maria la tint serré tout contre lui. Il avait pensé à se munir d'un gilet pare-balles, et servit de bouclier entre Maria et le peloton d'exécution qui se forma sur le champ, et qui comprenait trois russes et trois lettons.
Le chef de peloton sortit de son étui un revolver dont il vida le chargeur, sans l'ombre d'un sentiment humain, sur l'ex-tsar.
Au premier coup de feu, Alexandra Feodrovna, celle qui avait été la Tsarine, et qui avait tant aimé son mari, fit un bouclier de son corps sur celui de son mari. Le chargeur continua et finit de se vider. Ainsi, moururent les derniers Tsars de Russie.
Quant aux enfants, le Tsarévitch Alexis, ses sœurs Anastasia et Maria, ils furent sauvés in extremis de la barbarie bolchevik; car c'est à ce moment précis que Ramnès et sa troupe intervint.
Ils donnèrent l'assaut, et tuèrent deux hommes du peloton, tandis qu'ils continuaient à faire feu sur les Grandes-Duchesses Olga et Tatiana, et accomplirent là leur œuvre exécutrice et macabre. Les autres hommes furent endormis par les rayons des armes de Ramnès et de ses hommes.
"Lygias, prends nos petits protégés, et partons immédiatement. Il peut en arriver d'autres. Le temps passe si vite ! Allons dépêchons !"
L'ordre fut exécuté, et Lygias, avec son uniforme bolchevik, fit peur aux deux jeunes princesses; mais le Tsarévitch, dont la voix douce et généreuse de Ramnès inspirait confiance, les suivit sans hésiter. Voyant leur petit frère les suivre, elles en firent autant.
Ils allèrent droit dans la nuit, vers le Cronos, et où ils furent accueilli en toute discrétion, mais de façon urgente.

*
* *

Ramnès, Philippidès, Lygias, Myrina, Silène, Héliodora et Artimnès emmenèrent avec eux les Grandes-Duchesses et leur petit frère Alexis dans la Salle de Réunion, où Philippidès demanda immédiatement la parole :
"- J'aimerais, si vous le voulez bien, faire encore quelque chose ici.
- Parce que tu crois tu n'en pas fait assez ? lui demanda Myrina.
- Non justement ! Mon but ici, était de donner une sépulture décente à l'empereur et à sa famille.
- Quoi ? Tu nous as détourné de notre mission et de notre route pour enterrer des morts uniquement ?"
Maria et Anastasia qui connaissaient parfaitement le français et l'anglais écoutaient tout ce qui se disait dans la pièce avec le plus grand étonnement. Étonnement que l'on pouvait lire dans leurs grands yeux clairs effarouchés. Elles venaient de subir le plus grand choc de leur vie, et elles étaient étrangement calmes.
"Oui, et j'en suis désolé, répondit Philippidès. Mais il le fallait, car c'était la moindre des choses que je pouvais faire, pour le service rendu à un de mes ancêtres par la Grande-Duchesse Maria Nicolaievna."
Elles ne comprenaient pas ce qu'il voulait dire par "ancêtres" alors qu'elles-mêmes étaient respectivement âgées de 17 et de 19 ans. Elles étaient encore très jeunes ! Mais leur étonnement fut bien plus grand, lorsqu'elles avaient pénétrées dans ce lieu, invisible de l'extérieur. Elles étaient intelligentes, mais leur imagination ne pouvait aller aussi loin !
"- Bon, répondit Ramnès. Que les princesses aillent se reposer avec leur frère. Quant à vous, mesdames, messieurs, j'aimerais que vous restiez.
- Non Commandeur? C'est à vous seul que je voudrai parler.
- Bon, très bien. Artimnès, accompagne les rescapés dans ton service, et fais les dormir. Ils ont besoin de soins et de repos.
- Très bien, dit-il en sortant avec les deux princesses. Que vos Altesses Impériales me suivent, dit-il le plus respectueusement.
- Maintenant Philippidès, dit moi quel est ce service qu'a rendu la princesse Maria à ton ancêtre?
- Elle lui a sauvé la vie, pendant qu'elle était infirmière durant cette guerre de 1914-1918. Si elle ne l'avait pas fait, je n'aurais jamais existé. Alors, pour la remercier, j'ai été volontaire dans l'escadrille auprès du Colonel Lysis pour faire partie de cette Flotte du Temps, et mes quelques connaissances m'ont permis d'être l'assistant attitré d'Héliodora. Dès que nous avons quitté Vénus, et qu'Héliodora s'est absentée, j'ai changé toutes les coordonnées d'espace et de temps. Je sais que cela ne se fait pas, mais je devais le faire. Vous comprenez ?
- Oui, et j'approuve le geste. Je n'en ferai donc pas état dans le rapport que je serai obligé de rédiger pour l'amirauté. Je dirai que ce fut une panne d'ordinateur qui nous a entraîné ici. Par contre, dans mon journal de bord personnel, je serai obligé d'en faire mention.
- Faîtes comme vous voulez. Suis-je libre ?
- Oui. Maintenant, allons à l'infirmerie rejoindre les rescapés."
Ils se rendirent tout droit à l'infirmerie, où ils trouvèrent devant la porte, "en faction", Lygias qui attendait des nouvelles de la princesse Anastasia.
"- Que faites-vous ici ? demanda Ramnès.
- Si vous le permettez Commandeur, il serait temps de décoller de cet endroit.
- Oh ! Mais c'est vrai. Où avais-je la tête ?
Il prit l'interphone qui se trouvait dans le couloir :
- Ramnès à Passerelle ! Ordre de décollage immédiat. Placer le bâtiment en orbite stationnaire."

Les princesses et le Tsarévitch avaient été endormis par une petite injection indolore administré par Artimnès, le médecin du bord. Il préférait leur donner l'occasion de se reposer des mauvais traitements qu'ils avaient subis depuis un an et demi.
"- Bon. Laissons les dormir. Il faut absolument qu'ils se reposent. On repassera demain matin. Que tout le monde aille se coucher. J'espère que Myrina a fait distribuer les tours de garde, pensa-t-il tout haut. Quant à vous, Lygias et Philippidès, vous serez de garde ici cette nuit, devant l'infirmerie.
- Bien Commandeur.
- Si vous avez besoin de moi, je serai dans ma chambre. J'ai aussi oublié de vous prévenir : je me suis aperçu du regard que vous aviez devant ces princesses d'il y a trois cents ans. Il ne faut pas mélanger mission et amour ! Oubliez les, c'est un ordre. On les a sauvées, d'accord, mais il n'est pas question pour vous de les garder avec vous. Nous allons devoir nous en séparer.
- Pas dans cette future URSS j'espère ? supplia Philippidès.
- Non, je ne serai pas aussi cruel. Veillez bien sur elles cette nuit, et je repasserai demain matin. Artimnès, rajouta-t-il, si tu as besoin de moi, tu me trouveras dans ma chambre. Je vais dormir."
En effet, Ramnès se dirigea vers ses quartiers, où il s'assit et se mit à réfléchir. Puis, il fit appeler Myrina.

"- Que penses-tu de tout cela, lui demanda-t-il, lorsqu'elle arriva.
- Ce que j'en pense. Et bien, si chacun de nous essaye de s'amuser en se baladant d'une époque à l'autre, on n'est pas près de rentrer chez nous !
- Non, je te parle de ces rescapés du massacre. Qu'allons nous en faire? Tout à fait entre nous, je sais déjà que Lygias et Philippidès sont déjà sous le charme de ces deux princesses russes. On ne peut pas les garder avec nous. Du moins, je ne crois pas.
- Effectivement.
- Et puisqu'on les a sauvées d'une mort certaine, il faut qu'on les dépose dans un pays où elles pourront refaire leur vie. Quant au petit prince de 14 ans, il ne retrouvera jamais son trône. Il ne peut donc pas être "parachuté" dans Moscou ou Pétrograd.
- Je sais. Si tu veux, puisque j'ai à peu prêt leur âge, j'irai leur parler.
- Elles ne comprennent que trois langues : russe, anglais et français. Mais j'aimerais assister à cet entretien.
- Oui, je sais. Je m'étais aperçue qu'elles avait l'air de comprendre ce qui se disait dans la Salle de Réunion.
- Bonne soirée Myrina.
- Bonsoir, et "dosvidania", répondit Myrina, un brin ironique.
Elle se rendit dans sa chambre. Et après s'être apprêtée, elle s'endormit. Tandis que Ramnès réfléchissait encore. "Quel avenir pour ces jeunes gens ? Alexis, va-t-il survivre à son hémophilie ?" Telles étaient les questions que se posait Ramnès tandis qu'il s'endormait. "Que pouvait donc bien vouloir dire le fait qu'elles ne furent pas étonnées de se retrouver dans un lieu comme le Cronos ?" Et c'est sur cette question qu'il s'endormit lourdement. La journée avait été très chargée.

Le lendemain, il se réveilla enfin. Dès qu'il eu fait ses ablutions matinales, et pris un petit déjeuner, alors que le Cronos était toujours en orbite au dessus de la Maison Ipatiev; il se dit qu'il était temps d'aller saluer leurs Altesses Impériales.
Il se mit sur son trente et un, son uniforme d'apparat, et se rendit à la passerelle; où il prit l'interphone : "Ici Ramnès. Que tous les hommes et femmes servant dans le Cronos s'habillent en uniforme d'apparat avec casque, armés des fusils et des revolvers, et ce, jusqu'à nouvel ordre".
Quel ne fut pas l'étonnement du Tsarévitch et de ses sœurs d'être réveillés par les haut-parleurs, d'où sortait cette voix venue de nulle part.
Ensuite, Ramnès convoqua tout l'Etat Major dans la Salle de Réunion.
"- Nous voici réunis, car nous avons ici trois "invités", comme vous le savez. Si j'ai demandé à ce que tous les pilotes, équipage, sous-officiers et officiers soient vêtus de l'uniforme d'apparat, c'est pour rendre hommage aux princesses et au prince qui sont à notre bord. Tant qu'ils seront avec nous, nous porterons cet uniforme des grands jours. Avez-vous des questions ?
- Oui moi, dit Myrina (toujours elle !). Pourquoi devrions nous être habillés avec cet uniforme ? J'ai pas très bien saisi ?
- Rejoignez vos postes, s'il vous plaît, demanda Ramnès. Quant à toi Myrina, il faut que je te parle.
Après que les autres officiers furent sortis, ils purent en discuter plus tranquillement.
- Vois-tu Myrina, ces jeunes personnes, dont la plus vieille s'appelle Maria et a dix-neuf ans, sont de vraies princesses, et elles et leur petit frère qui n'a que quatorze ans ont besoin de réconfort. Cela fait déjà un an et demi qu'ils ne connaissent que vexation, torture morale, peine et désagréable sensation d'être seuls au monde. Les voilà depuis hier soir orphelins par dessus le marché. D'après mes souvenirs d'études et d'historien, le Tsar et sa femme étaient des parents exemplaires. Peu de couples royaux, dans toute l'histoire de l'humanité ont été aussi proches l'un de l'autre, et aussi attentionnés avec leurs enfants, à tous les niveaux. J'ai de la peine pour ces êtres sans défense, dont on a massacré la famille, sans pitié aucune, et si nous n'étions pas intervenus, ils auraient été tués aussi. Je sais. Nous venons de changer le cours de l'Histoire : mais uniquement pour ces trois êtres sans défense et affaiblis par les privations.
Je veux Myrina, je te le demande comme un service, s'il te plaît, que durant cette période où ils seront nos hôtes, tu fasses l'effort de m'obéir en tout point, afin qu'ils ne soient pas plus choqués que nécessaire. Maintenant, je veux les traiter comme des souverains à part entière, c'est-à-dire, leur rendre l'hommage qui leur ait dû, comme cela se faisait pour un roi ou pour une reine. Car pour moi, ils sont dorénavant les seuls souverains légitimes de "toutes les Russies".
- Bien, je comprends, et je suis d'accord sur le principe. Mais comment veux-tu faire pour leur rendre hommage ? C'est quoi exactement ?
- Il suffira de mettre un genoux à terre, et de leur prêter serment, non pas de fidélité, mais simplement qu'on ne leur veut aucun mal. Mais seuls, toi et moi, ferons ce geste.
- Me mettre à genoux ? Ah non ! Sûrement pas.
- C'est juste pour le principe....
- Non et non ! Il n'est pas question que je devienne leur "esclave".
- Mais il ne s'agit pas de ça. Tu sais ils ne connaissent pas autre chose que le début du XXème siècle. Il ne faut pas leur en vouloir, ni les choquer. Tu comprends ?
- Bien. J'accepte, mais c'est juste pour te faire plaisir... Quoi que... je suis une femme, comme tu me l'as si bien fait remarquer devant l'amiral Marna sur Vénus...
- Inutile de me le rappeler ! Je pensais que tu m'avais pardonné cet écart de langage.
- Et bien... je n'ai pas à me mettre à genoux.
- Ah, mais c'est vrai. Où avais-je la tête ? Tu dois faire la révérence...
- Oh non ! Ne compte pas sur moi. Mais au fait, ne peux-tu rendre l'hommage, toi, le Commandeur, pour tout le Cronos ?
- C'est vrai. Je n'y avait pas pensé, mais ça peut se faire effectivement... Finalement tu as raison. Bon, allons y. Rassemble tout le monde dans la Grande Salle. Qu'aucune personne ne manque à l'appel. D'accord ?
- Je fais le nécessaire immédiatement.
- Très bien. Je veux tout le mande en rang par cinq, afin de les accueillir dignement.
- Très bien. Je mettrai les astro-pilotes, ensuite les mécaniciens et techniciens, et les membres de l'équipage en deux haies d'honneur. Puis, tous les officiers seront près des trois sièges que je mettrai en bout de salle. Cela te va ?
- Parfait ! Tu lis dans mes pensées...
- C'est ça... Bon, j'y vais.
- Euh... attends... tout doit être prêt dans, disons... deux heures. D'accord ?
- Très bien."

Il prit l'interphone, et lança l'appel : "Rassemblement général de tous les personnels et pilotes du Cronos, dans la Grande Salle dans une heure, en uniforme d'apparat."
Ensuite, Ramnès se rendit à l'infirmerie, tandis que Myrina, elle, se rendait à la Grande Salle.
Celle-ci était longue, grande et spacieuse, et pouvait contenir jusqu'à cinq cents personnes. Elle y fit installer trois grands sièges dans le fond, bien en face de la porte d'entrée. Dès que les personnels naviguant du Cronos et les officiers se présentèrent, elle les mit en rang, de façon à ce que deux haies d'honneurs se forment.

Pendant ce temps, Ramnès, fut accueilli dans l'infirmerie par Lygias et Philippidès. "Je vous remplace, avait dit Ramnès. Allez mettre vos uniformes d'apparat, et ensuite, rendez vous directement dans la Grande Salle, où le Commandant Myrina vous donnera ses instructions."
Lygias et Philippidès s'inclinèrent devant les enfants de l'Empereur de Russie, et sortirent de la chambre où ils avaient veillés sur eux durant toute la nuit.
L'uniforme de Ramnès portait au côté droit un écusson frappé de ses armes : d'or au lion ailé sinople, allumé et lampassé de gueules, armé d’azur, et dextré en chef d’un didelta d’azur.
Ramnès les salua et s'inclina pour leur souhaiter un bonjour. Puis il leur parla:
"- Que vos Altesses Impériales nous excusent d'être arrivé hier soir trop tard pour sauver vos parents et vos sœurs les princesses Olga et Tatiana, dont je déplore la perte douloureuse. Nous sommes désolés, mais nous sommes arrivés ici par hasard.
- Qui êtes-vous ? avait demandé Anastasia, qui craignait encore de subir des sévices moraux. Vos uniformes sont bizarres. Vous ne parlez pas le russe. Êtes-vous français ou anglais, car vous parlez ces deux langues avec aisance. Heureusement que nous connaissons ma sœur et moi ces deux langues. Et puis, quel est cet étrange endroit ? Je ne reconnais pas le blason que vous portez. Est-ce que c'est anglais ou français ?
- Votre Altesse Impériale, vous parlez à un homme qui a le plus profond respect pour la fonction royale. Vos questions auront toutes des réponses. Mais si vous êtes tous les trois prêts, j'aimerais que vous me suiviez.
- Pour où ? Vous n'êtes pas des bolcheviks révolutionnaires au moins ? demanda Maria.
- Non, n'ayez aucune crainte. Je vais vous amener dans un endroit où doit avoir lieu une cérémonie. Ne craignez rien. Tant que vous serez avec moi, il ne vous arrivera rien. Suivez-moi, s'il vous plaît," finit-il par dire en s'inclinant de nouveau.
Le jeune Tsarévitch Alexis n'avait pas dit un mot. Il semblait effrayé ! Ses sœurs âgées de 17 et 19 ans savaient sûrement mieux que lui ce qu'ils devaient faire.
Ils firent tout d'abord un petit détour dans la chambre de Ramnès, où il sortit d'une armoire une épée, dont le pommeau était orné du même blason en or de Ramnès, celui qui figurait sur son uniforme.
Il la sortit de son fourreau, réalisa qu'elle était en excellent état, faite dans l'acier de Tolède le plus pur, et ayant appartenu à Don Ricardo, l'ancêtre de Ramnès, et qui fut chevalier Castillan dans cette cité au XIIème siècle. Depuis lors, elle avait été transmise de père en fils, ou de père en fille, si celui-ci n'avait pas de fils digne de la ceindre.
Il sortit aussi d'un placard un petit compact-disc de musiques antiques, dont il sélectionna deux morceaux courts, mais suffisamment long pour permettre à leurs Altesses de faire une entrée majestueuse. Puis il programma la minuterie et les morceaux choisis. Cette musique était deux morceaux d'instruments en cuivre annonçant toujours l'apparition d'un roi ou d'une reine dans les châteaux d'autrefois. C'était à la fois une musique chaude, forte et martiale.
Il brancha les sorties haut-parleurs sur ceux du Cronos. Puis il ceignit son épée, comme l'aurait fait le chevalier Don Ricardo, en son temps.
Le Tsarévitch et les deux princesses le regardaient, à la fois étonnés et craintifs, s'habiller, préparer la drôle de machine, pleine de voyants lumineux de toutes les couleurs. "Ne me posez aucune question s'il vous plaît", avait demandé Ramnès. Ils s'étaient tus, mais le regardaient, fascinés qu'ils étaient devant autant d'appareils bizarres et inconnus.
Puis, il contacta Myrina, par leurs "montres-émetteurs-recepteurs" :
"- Tout est prêt ? demanda-t-il.
- Oui. Il est l'heure. Tout le monde est là.
- Nous arrivons. Que les officiers ordonnent à notre entré la présentation des armes, et qu'eux même soient au garde-à-vous. Bien, nous arrivons. Suivez-moi s'il vous plaît", avait-il ajouté à l'intention des rescapés du massacre.

Ils se rendirent dans la Grande Salle, et juste à l'ouverture de la double porte, la musique retentit dans tout le vaisseau. Les officiers se mirent au garde-à-vous, et les soldats présentèrent les armes, le tout dans synchronisation parfaite ! Ce qui intriguait le plus les pauvres orphelins était cette musique. Ils ne voyaient aucun sonneur de trompette !
Ils furent impressionnés, autant que Ramnès l'était lui-même (il se croyait dans un autre monde) qui marchait juste derrière les Grandes Duchesses, elles-mêmes précédées par leur petit frère, qui était tout fier d'être là, au milieu de ces gens, bizarres mais gentils.
Ils parvinrent ainsi jusqu'aux sièges, que Myrina leur montra d'un geste de la main. Ils s'y assirent, et regardèrent cette "armée" généreuse qui les avait sauvés de la mort à laquelle ils étaient voués.
C'est à ce moment que Ramnès ordonna de reposer les armes, et dégainant son épée, il mit la lame contre son front, contre son nez, contre sa bouche. Ensuite, il s'agenouilla en disant d'une voix forte et claire : "Au nom de tous les Soldats du Temps qui forment cet équipage, je fais vœu d'allégeance, et rend hommage aux Tsarines et au Tsar de Russie, Maria, Anastasia et Alexis Romanov." Il se releva, embrassa le pommeau de son épée, la tendit à Maria, qui la lui rendit, la donna à Anastasia, qui l'embrassa et la lui rendit, puis la donna à Alexis, qui tout innocemment demanda : "puis-je avoir une épée comme celle-ci ?" Ses sœurs se mirent à rire à la demande de leur jeune frère. C'est alors que Ramnès prit la parole: "Je suis heureux de voir et d'entendre qu'il peut y avoir encore de la joie et des rires dans la famille du Tsar."
Anastasia, qui était la moins timide des trois, et la plus espiègle aussi, répondit:
"- Notre cher sauveur, nous vous rendons votre hommage, et faisons de vous notre chevalier servant et notre homme lige.
- En toute humilité, répondit Ramnès mettant sa main droite sur son cœur et inclinant la tête, j'accepte l'honneur qui m'est fait. C'est l'épée à la main que dorénavant je combattrai pour sauvegarder l'honneur de mes Princesses Impériales."
Voyant que Ramnès changeait complètement de discours, par rapport à ce qui avait été décidé, Myrina resta sans voix ! Elle ne comprenait plus ce qui se passait, et, elle vint s'incliner devant leurs Altesses, et mit sa main sur l'épaule de Ramnès, en lui susurrant à l'oreille :
"- Qu'est-ce que tu racontes ?
- Quoi ? répondit Ramnès choqué par cette intrusion inopportune.
- Non, mais ça ne va pas ? Tu m'avais parlé d'une cérémonie toute simple, et te voilà promu "chevalier servant" de ces demoiselles, en détresses, certes, mais complètement... euh... anachronique !
- Excuses-moi Myrina, mais la princesse Anastasia vient de réaliser le rêve de toute ma vie ! Tu penses... être le chevalier servant d'une princesse ! Et puis, ne parle pas si fort... elle pourrait entendre.
- Mais tu deviens fou ! cria Myrina.
- Chut ! Non, je sais ce que fais. Je met simplement le Cronos à leur disposition. Nous ferons désormais ce qu'elles décideront que l'on fasse.
- Mais c'est une mutinerie ! Une trahison !
- Non, simplement l'accomplissement de la parole donnée. Je leur donne le Cronos jusqu'à ce qu'elles aient décidés de la marche à suivre.
- Tu veux dire que le vaisseau que la CIG t'a confié, tu veux "l'emprunter" au profit d'une personne qui sera morte avant la création de la CIG ? Oh oui, je vois très bien où tu veux en venir... Tu veux changer tout le cours de l'Histoire, et faire en sorte qu'elles récupèrent le trône de leur parents... C'est impossible Ramnès. C'est une trahison... Je suis obligée de te défaire de ton commandement. Tu es aux arrêts, et jusqu'à nouvel ordre, tu resteras consigné dans tes quartiers. Nous y mettrons aussi les rescapés Romanov.
- Mais non, tu n'y est pas du tout.
- Oui ! Car, il est vrai que notre puissance de feu permettrait, en cette année 1918 à ces jeunes princesses de récupérer le trône. Mais c'est changer l'Histoire, et tu sais bien, qu'on ne peut le faire. Je suis désolée Commandeur, dit-elle du ton le plus froid, et le plus sec en l'appelant par sa fonction et son grade, je vais demander immédiatement à Héliodora de nous ramener sur Vénus en 2201, où tu comparaîtras devant la Cour Martiale. La cérémonie est terminée !
C'est à ce moment, que Ramnès reprit son épée des mains du Tsarévitch, plus brutalement qu'il ne l'aurait voulu, et posa la lame froide sur le joli cou de Myrina, en criant : "Pas un geste ! Que personne ne bouge où je la tue !"
Tous les hommes et les femmes présents étaient effarés. Tout le monde resta sans voix. Même les Grandes Duchesses étaient inquiètes... elles ne comprenaient pas très bien ce qui arrivait, et pour elles ce fut un nouveau choc, un de plus ! Et là, leurs nerfs déjà mis à rude épreuve depuis plus d'un an craquèrent, et elles se mirent à sangloter, puis à pleurer franchement. Leur frère, jeune adolescent de quatorze ans les voyant pleurer, se mit lui aussi à sangloter.
C'est alors que deux hommes sortirent des rangs... Lygias et Philippidès, car c'étaient eux, crièrent : "nous sommes avec vous Commandeur !" et ils se rangèrent entre lui et les Grandes Duchesses, qui pleuraient encore, affalées sur leur sièges, complètement effondrées. Elles se lamentaient sur la mort prématurée de leurs chères sœurs Olga et Tatiana, elles pleuraient sur l'assassinat de leurs très chers parents, elles pleuraient sur la perte de l'empire de leurs ancêtres, qui avait duré 300 ans. Beaucoup furent émus de voir ces deux jolies princesses pleurer ainsi. Mais personne n'osa bouger, de peur que Ramnès ne mette à exécution sa menace de tuer Myrina.
On eut l'impression que le temps s'était arrêté. Plus personne ne bougeait.
Myrina finit par sentir que l'épée n'était plus aussi fermement tenue contre sa gorge. "Ramnès est-il devenu fou ?" se demanda-t-elle.
Puis il lâcha son épée qui tomba avec un bruit sourd de métal sur du métal. Ce qui réveilla de leur léthargie tous les Soldats du Temps, et ils pointèrent leurs armes sur Ramnès, Lygias et Philippidès.
Ramnès, libérant Myrina se retourna brutalement, et se mit à genoux devant les princesses et le Tsarévitch, et si doucement que seul Lygias et Anastasia qui étaient les plus prêts purent l'entendre, il dit : "Pardon ! Pardon ! J'ai failli Anastasia ! J'ai failli à l'honneur ! J'ai failli à ma reine !"
Anastasia fut troublée par ces paroles. Et toute dolente, elle se leva, très calme, très digne, et lui donna un baiser sur le front, comme une mère qui dit "bonne nuit" à son enfant. Et pendant qu'elle se retournait pour rejoindre son frère et sa sœur, il sortit son pistolet à rayons de son étui d'un geste prompt et précis, et il tira sur lui, et il s'écroula...
Philippidès, Lygias, Maria et Anastasia qui ne s'étaient pas encore rassis, se portèrent à son secours. Tandis que Myrina criait "Artimnès vite ! Vite !"
Celui-ci, promptement, se rendit auprès de Ramnès. Son diagnostic rapide remplit d'aise tous les participants à la scène : "il n'est qu'endormi. Son arme était réglée sur le rayon soporifique". Et Myrina, à cet instant, se dit pour elle-même que ce Ramnès, avec tous ses défauts et ses qualités, aurait fait un très bon acteur. "Oh oui, quel tragédien il aurait été !"

Puis reprenant ses esprits, Myrina ordonna qu'on ramène Ramnès dans sa chambre, et qu'on l'y déshabille, puis qu'on l'y laisse. "Surtout verrouillez bien sa porte de l'extérieur, et confisquez toutes ses armes. Que les princesses soient enfermées dans leur chambre avec leur frère. Quant à vous Philippidès et Lygias, votre trahison mériterait une mort immédiate, mais je veux commuer cette peine en détention préventive. Finalement, mettez moi tout ce petit monde dans une seule pièce, la chambre de Ramnès fera très bien l'affaire. Mettez y des lits."
Seuls, leurs Altesses qui n'y étaient pour rien, et Ramnès qui dormait comme un loir, furent exemptés des menottes.
Héliodora s'avança vers Myrina :
"- Dois-je programmer le Cronos pour un retour immédiat en 2201 ?
- Non. Pas encore. Je veux régler certains détails avec Ramnès."
Elle reprit le contrôle du vaisseau, sans effusion de sang. Mais on l'avait échappé belle!
Puis, elle alla voir Artimnès, qui en tant que médecin, avait peut-être une réponse à la folie soudaine de Ramnès, qu'elle ne voulait pas envoyer devant la Cour Martiale. Car, elle le savait, cette cour ne lui ferai pas de cadeau...
"- Qu'en penses-tu Artimnès ?
- Ce que j'en pense ? Et bien, il est possible qu'il soit effectivement devenu fou. Je veux dire que cette princesse Anastasia est sans conteste une très belle enfant ! Et l'effet que cela peut avoir sur certains hommes peut s'apparenter à la folie.
- Mais il m'a tout de même menacé de son épée. J'ai pas rêvé. Quand je pense que j'ai failli mourir avec une arme vieille de mille ans ! Il est peut-être vraiment devenu fou. Toi, tu penses qu'il est tombé amoureux de cette princesse ?
- Qui sait ?
- Je ne peux le croire...
- Justement Myrina, tu ne peux le croire, car tu es une femme. Il te manque l'essentiel pour voir et ressentir ce genre de choses. Mais fais un sondage auprès du personnel masculin du Cronos, et tu verras que s'ils élisaient une Reine de Beauté de ce bâtiment, leur choix, tout naturellement se porterait sur toi, avec tout le respect que je te dois, et sur cette princesse Anastasia.
- Tu veux dire que si Ramnès n'est pas amoureux de cette princesse, c'est de moi qu'il l'est ?
- Peut-être...
- Mais il a essayé de me tuer tout à l'heure. Non ?
- Honnêtement, je ne pense pas qu'il l'aurait fait. Je l'ai bien observé durant toutes ces secondes trop longues durant lesquelles il te menaçait. J'ai vu, j'ai sentis qu'il avait peur de te perdre, en même temps que cette princesse. C'est parfois étonnant, et parfois dur à croire, mais malgré le fait qu'il est un homme d'honneur, Ramnès n'a jamais pu se contenter d'aimer une seule "Dame", comme il le dit lui-même. Son cœur est assez grand pour ça. Je crois sincèrement qu'il est ainsi : bon, tendre, paternel, généreux, et c'est un cœur noble dès qu'il tombe amoureux. Il ne peut s'empêcher de défendre les "femmes en détresse", ni les princesses en détresse. En faisant de lui "son chevalier", la princesse Anastasia a rempli son cœur d'une si grande joie, d'une euphorie totale, que je le crois capable de se donner la mort sur un simple sourire de cette princesse. Car c'est un homme profondément bon, qui ne peut se satisfaire de notre monde, de notre époque, de notre XXIIIème siècle. Il est hors du temps. Une fois, une jeune femme lui a dit qu'il était "un ange". Il a eu beau essayé de lui expliquer qu'elle se trompait, elle n'en démordait pas. Peut-être est-ce pour cette raison qu'elle ne voulut pas l'épouser, quand il le lui a demandé.
- Qui t'a raconté cela ?
- Je l'ai lu dans son journal intime.
- Quoi ? Tu oses regarder les effets personnels des gens ?
- C'est-à-dire qu'on lui a subtilisé une copie de sa disquette sur ordre de l'Amirauté. En tant que médecin, on me chargea d'étudier ce texte, afin de déterminer s'il était apte à cette mission.
- Ils ont osé enquêter sur sa vie privée, sur son passé ?
- Oui, hélas !
- Mais on est commandé par des monstres !
- En fait, il faut bien les comprendre. Ramnès est un peu casse-cou dans son genre. Il a parfois des idées suicidaires. Mais jamais il ne s'est mis en colère. C'est un pacifique. C'est son père qui en a fait un officier de la flotte de la CIG. Lui, il ne voulait qu'être historien, un chercheur anonyme. Il a toujours eu en horreur la publicité. C'est d'ailleurs pourquoi il est rentré à l'Institut Militaire pour les Recherches Historiques.
- Je ne savais pas tout ça. Tout le monde se moque de lui, dans tous les états-majors, parce qu'il tient à se marier, comme cela se faisait dans les XXème et XXIème siècles. Tu imagines ça ! C'est à peine croyable. Peu de gens pense à ça, de cette manière anachronique et désuète. C'est trop bête; tu ne crois pas ?
- Ce sont ces vieilles valeurs, ces vieilles coutumes, et qui sont malgré tout si éternelles, qui ont fait de lui ce qu'il est : Ramnès !
- C'est vrai que c'est un original. Crois-tu qu'il faille le déférer devant la Cour Martiale ?
- Surtout pas Myrina. C'est un sentimental, un romantique à outrance et invétéré. Même si il est reconnu innocent par cette cour militaire, je pense qu'il se suiciderait... J'aimerai savoir ce qu'il a raconté à la princesse Anastasia, juste avant qu'elle ne l'embrasse sur le front.
- Je n'en sais rien...
- C'est, je crois, essentiel de le savoir. Par contre...
- Attends ! Il m'a dit, juste après les avoir amenées ici, que Lygias était amoureux d'Anastasia. Enfin d'après lui.
- Donc, c'est une compétition amoureuse entre eux.
- Oui.
- Il y a une autre compétition entre Anastasia et toi !
- Non c'est faux ! Car je ne suis pas amoureuse de lui. Par contre, je sais qu'il y a à notre bord quelqu'un qui donnerait cher et peut-être d'avantage pour se rapprocher de lui...
- Quoi ? Tu veux dire que parmi le personnel féminin du Cronos, il y a quelqu'une qui serait amoureuse de Ramnès ?
- Oui ! Mais je ne peux te dire qui c'est, sans trahir un secret. Mais saches qu'il ne laisse pas indifférente une des femmes du Cronos.
- Le pauvre !
- Pourquoi dis-tu cela ?
- Oh... Tout simplement parce que ce romantique invétéré est l'homme des amours impossibles. Toutes celles qu'il a aimé n'ont jamais fait cas de ses sentiments pour elles; et il en a toujours ressenti de la tristesse. Oui, c'est un homme malheureux que tu viens de mettre en prison dans sa chambre. A ce propos, j'aimerai te dire que tu es encore plus cruelle avec les Grandes Duchesses et leur frère que les bolcheviks ont pu l'être.
- Pourquoi ?
- Parce qu'ils ont aussi besoin d'intimité. Ils devraient avoir chacun leur chambre.
- Oui, peut-être. Mais moi, je préfère qu'ils soient tous dans la même pièce. Ainsi, il sera plus facile de garder un œil sur eux.
- J'avais compris. Mais deux jeunes femmes, belles de surcroît, au milieu de trois hommes et d'un adolescent... sépare au moins les hommes des femmes. Je pense malgré tout que c'est nécessaire.
- Désolée, c'est non. Notre discussion touche à sa fin. Je te remercie pour toute l'aide que tu m'as apportée. Tu peux rejoindre ton poste.
- Très bien. Au revoir." dit-il en sortant.
Myrina quitta la pièce aussi, et se rendit sur la passerelle. Elle y croisa Héliodora qui venait de pleurer, à n'en pas douter. Ses yeux étaient humides et rougis par les larmes.
"- Qu'y a-t-il ? lui demanda Myrina.
- Rien. Pourquoi ?
- A d'autres ! On ne me la fait pas à moi. Viens. J'ai des choses à te dire. Ah, au fait, capitaine Silène, mettez le cap sur Pétrograd aujourd'hui.
- Bien commandant."

Myrina et Héliodora sortirent de la passerelle.
"- Allons dans ta chambre, on y sera plus tranquille, avait dit Myrina.
- Très bien, commandant."
Elles se rendirent dans la petite chambre d'Héliodora, là où elle dormait, et prenait parfois ses repas. Elle n'aimait pas trop le brouhaha du réfectoire du bord. Mais, là était aussi son plus grand secret : son journal intime, celui à qui elle confiait ses plus grands secrets et ses plus intimes sentiments.
Elle redoutait par dessus tout que l'on découvre tous ses secrets, et c'est pourquoi, elle ne faisait pas confiance au personnel de sécurité du vaisseau : son journal était directement intégré dans le "Cronos", le plus perfectionné des ordinateurs, avec qui elle était en contact direct et permanent, grâce au terminal qui était sur sa table.
Elle s'assit, et invita Myrina à faire de même.
"- Veux-tu sauver notre commandeur de la Cour Martiale ?
- Bien... euh... je ne sais pas trop. Que dois-je faire ?
- Seulement le rendre aussi amoureux de toi, que toi tu l'es de lui.
- Tu veux que je le séduise ?
- C'est un peu ça ! Je sais que tout à l'heure, tu as pleurée parce que j'ai été obligée de le mettre aux arrêts.
- C'est vrai... inutile de le nier. Et puis d'ailleurs tu sais déjà ce que j'éprouve pour lui.
- Oui. Et bien justement, c'est exactement ce qu'il te faut.
- Mais j'ai bien vu que je ne l'intéressais pas.
- Détrompe-toi. Il s'intéresse toujours aux femmes en détresse.
- De quoi parles-tu ?
- Je veux dire que si tu lui montres un tendre intérêt permanent, il ne pourra rester insensible à autant d'affection de ta part. Et puis tu es très belle. Il adore les jolies femmes...
- Attends une minute... tu voudrais que je me prostitue ? C'est ça ?
- Non. Tu n'y es pas du tout. Qui te parle de ça ? Tu l'aimes n'est-ce pas ?
- Oui.
- Alors il n'est pas question de prostitution, mais d'amour... Et je te garantit que la bataille que tu as a gagner n'est pas de tout repos. Je vais te faire part d'un secret qui risque de te faire mal. Mais tu dois en prendre connaissance. Voilà : Ramnès est amoureux de deux femmes dans le Cronos. Mais de toi, pas encore. Mais si tu arrives à être persévérante et patiente, et que tu lui montres sans détours que tu l'aimes, je gage qu'il ne restera pas longtemps insensible devant autant de grâce et de beauté.
- Mais je ne sais si je pourrai. Je suis d'un naturel très timide, et très réservée.
- Je sais cela. Mais il va falloir jouer le tout pour le tout ! Je suis sûre que tu l'aimes suffisamment pour tout faire pour l'aider. Et il n'y a que toi qui puisses l'aider, car ton amour l'irradiera, j'en suis certaine. Et bientôt, il ne pourra plus se passer de toi. C'est ce que tu veux, non ?
- C'est mon vœu le plus cher...
- Donc, je vais t'affecter à la garde de nos prisonniers. Tu logeras avec eux. Mais il faudra convaincre Ramnès que de faire la guerre aux bolcheviks, aujourd'hui, le 17 juillet 1918, ce n'est pas ce qu'il y a de mieux à faire, et que nous devons débarquer les Romanov, là où il voudra, cela n'a guère d'importance. Mais surtout qu'il ne nous empêche sous aucun prétexte de continuer notre mission. Tu te souviens de celle-ci ? Il faut absolument réussir à le ramener à la raison. D'accord ?
- Je veux bien essayer, répondit Héliodora timidement.
- Malheureusement, la situation est trop grave. Il ne faut pas essayer, mais réussir !
- Que veux-tu exactement ?
- Je veux, puisque tu l'aimes, que tu vives avec lui, et que lui, soit enchanté d'être avec toi. Mais attention, tu dois lui faire comprendre, lui faire connaître tes sentiments. Et qu'il soit heureux de cet état de fait. Je veux qu'il t'aime, et pas seulement pour nos raisons "officielles", mais aussi parce que j'ai de l'affection pour toi, et que tu mérites aussi d'être heureuse.
- Tu m'as dit qu'il aimait deux femmes dans le Cronos. Mais qui? Qui dois-je "combattre" et "vaincre" ?
- En fait, l'une d'elles est la princesse Anastasia. Tandis que l'autre, c'est... euh... moi!
- Toi ?
- Oui, moi... mais s'il est amoureux de moi, je te rassure, je ne le suis pas.
- Mais je n'ai aucune chance contre toi. Tu m'es supérieure à tous les points de vue.
- Ne t'en fais pas... s'il comprend la sincérité de tes sentiments pour lui, il n'y aura pas de problème. Il est, d'après certaines personnes, très ou trop romantique et très sentimental. Tu n'as qu'à le cajoler et le materner, il adorera ça. Et tu verras qu'il ne t'en voudra pas de l'aimer.
- Tu crois qu'il accepterait de se marier avec moi ?
- Oh non ! Ne me dis pas que toi aussi ... tu es une de ces filles du passé, qui pensent comme lui à cette vieille habitude du mariage ?
- Et bien, je sais que lui, ça lui ferait plaisir, et j'aimerais... lui faire plaisir...
- Bon, c'est un excellent début.
- J'aimerais tellement qu'il m'aime...
- Oui, c'est compréhensible. Et il aimerait aussi être aimé, crois moi.
- Tu le penses vraiment ?
- Je t'assure qu'il n'a jamais connu l'amour tel qu'il le recherche... et qui sait, peut-être es tu celle qu'il attend depuis de si longues années.
- J'aimerais tellement te croire.
- Tu peux !
- Tu en parles comme si tu le connaissais.
- Non, c'est vrai que je ne le connais pas, enfin pas avant cette mission. Mais Artimnès le connaît, lui, il n'y a pas de doute là dessus. Il sait très bien ce qu'il dit quand il en parle, car il a les meilleures sources.
- Quelles sont-elles ?
- Je ne peux le divulguer, mais si tu as des questions à poser concernant Ramnès, tu peux le faire auprès d'Artimnès. Je lui demanderai de ne rien t'en cacher. Mais bon, il ne faut pas trop perdre de temps. Tu vas les rejoindre le plus rapidement possible, et ce sera à toi de jouer. Maintenant, je te laisse te préparer. Je veux qu'avant ce soir, tu aie rejoint nos prisonniers extraordinaires.
- Bien... je ferai ce que tu me demandes", répondit Héliodora.

Myrina et Héliodora se quittèrent et, le commandant regagna la passerelle, où elle put vérifier que tout était en ordre. On était toujours le 17 juillet 1918, et on survolait Pétrograd, comme elle l'avait ordonné avant son entretien avec Héliodora.
Cette dernière était paniquée pour deux raisons : on lui demandait de séduire le seul homme qui la fasse frémir, et sa timidité, sa pudeur, lui faisaient un obstacle presqu'insurmontable, surtout qu'on lui demandait, en même temps, d'être sa geôlière. Et cela l'effrayait au plus haut point. Non, parce qu'elle avait peur : elle savait bien que Philippidès et Ramnès ne lui feraient aucun mal. Mais elle avait peur de la jalousie que pourrait éprouver cette princesse Anastasia.
Elle changea de vêtements, contrairement aux ordres de Ramnès, et mit une robe seyante, noire, puis elle mit du rimmel noir aussi, pour insister sur la merveilleuse beauté de ses yeux, qui telles deux émeraudes brillaient de mille feux. Elle mit un rouge à lèvres, et en accrochant à ses oreilles deux boucles en or et diamant, elle se mira devant la glace, qui était près de sa douche. "J'espère que je lui ferai de l'effet" se dit-elle en souriant.
Puis, elle sortit de sa chambre à grands pas, et se dirigea vers celle du commandeur. Son cœur battait la chamade, faisait "boum-boum" si fort, si vite qu'elle manqua d'air, et juste devant la porte, alors qu'elle allait demander aux deux gardes de la laisser passer, elle s'évanouit.
Les deux gardes ne sachant que faire appelèrent Myrina par l'interphone et lui demandèrent ses instructions. "Qu'on la transporte dans la chambre des prisonniers. Elle sera leur geôlière volontaire !" Et effectivement, ils la transportèrent dans la pièce et lui donnèrent les premiers soins.
Alexis, le jeune prince russe, en voyant cette belle jeune femme cria son étonnement : "qu'elle est belle !" Puis se tournant vers l'une de ses sœurs, il dit : "viens voir la jolie femme qui s'est trouvé mal !" Maria, qui avait été infirmière durant cette satanée guerre de 14-18 vint au chevet de la jeune femme. Elle s'aperçut immédiatement que le léger malaise était d'origine cardiaque et respiratoire. Elle mit son doigt sur un point du cou d'Héliodora, et celle-ci se réveilla aussitôt.
"- Princesse Maria, je vous remercie. Mais où suis-je ? demanda Héliodora. Puis s'apercevant qu'elle venait de parler à la jeune russe, elle comprit qu'elle ne pouvait qu'être dans la chambre de Ramnès.
- Vous êtes dans notre nouvelle prison, répondit Anastasia amère.
- Oui, et celle-ci n'a même pas l'espace de notre ancien lieu de détention à Tobolsk, renchérit Maria.
- Je vous en prie, ne soyez pas en colère," demanda Héliodora, soudainement triste de voir ces jeunes gens, à peine moins âgés qu'elle dans la détresse la plus totale, et soudainement, elle comprit les idées de Ramnès.
C'est en pensant à lui, qu'elle s'aperçut de sa présence, toujours allongé sur son lit, immobile. Elle se leva avec difficulté, et ses yeux s'embuant, elle s'approcha de lui en titubant. Elle posa son oreille droite contre sa poitrine à l'écoute de son cœur. Celui-ci battait normalement, et sa respiration régulière prouvait qu'il était profondément endormi. Elle le regarda, et se mit à caresser son visage, où la barbe naissante piquait sa main légère. Puis elle remonta sa main vers les cheveux noir de jais, qu'il avait drus et bien plantés. Elle ne put s'empêcher de déposer un baiser sur ses lèvres entrouvertes, sous le regard étonné de toute l'assistance ! Le regard d'Anastasia s'assombrit, et sa bouche allant formuler une malédiction à l'encontre d'Héliodora, ce fut Alexis, son jeune frère, qui cria en russe sa haine pour la jeune femme, qu'il avait cru pouvoir se réserver.
Anastasia s'approcha et demanda :
"- Pourquoi êtes-vous là ? Quelle faute avez vous commise ?
- Non, je n'ai pas encore fait d'erreur, répondit-elle très en colère qu'on la coupe dans ses rêveries.
- Alors pourquoi ? insista Anastasia.
- Tout simplement parce que je suis votre geôlière, répondit froidement Héliodora, qui sachant pertinemment que Ramnès en était amoureux, elle voulait détruire cet amour, afin de créer son propre bonheur sur d'autres bases. Elle devint aussi cruelle qu'une chatte qui s'amuse avec la souris avant de n'en faire qu'une bouchée. La très grande beauté de la princesse russe ne pouvait l'influencer. Elle serait implacable avec elle, décida-t-elle. "Oh oui, l'idée de Myrina était excellente. Je pourrai ainsi me venger de cette princesse déchue".
Anastasia, voyant tant de haine dans ce regard furieux et menaçant recula, soudainement peureuse... La nostalgie des jours heureux en compagnie de sa famille refit surface, et elle se mit à pleurer doucement en cachant son visage dans le creux de ses mains. Maria et Alexis, accompagnés de Lygias et Philippidès se portèrent aussitôt auprès d'elle pour la réconforter. Et c'est justement à ce moment, tandis qu'Héliodora savourait son triomphe, que Ramnès se réveilla enfin. Il avait dormi toute la journée !
Quand il vit Héliodora auprès de lui, il cru qu'elle avait finie par prendre son partie contre Myrina, et qu'elle aussi était prisonnière. Puis, il vit son jolie visage fardé, sa robe magnifique et il se demanda ce qu'il se passait.
"- Combien de temps ai-je dormi ? demanda-t-il alors.
- Toute cette journée, s'empressa de répondre Héliodora en lui souriant.
- Bon. Très bien", finit-il par dire en se levant.
Il se leva, s'approcha d'Anastasia pour la réconforter et essayer de savoir ce qui se passait.
Anastasia, en le voyant, se releva, aussi belle et aussi fière que durant la cérémonie du matin. Son regard était aussi beau et clair qu'un ciel de juin. Il ne fit qu'un pas, et subjugué et presque en transe, il retomba à genoux :
"Votre Altesse Impériale, je suis votre vassal et votre féal à jamais. Et tant que vous n'aurez pas retrouvé le trône auquel vous avez droit, je jure que je n'aurai aucun repos".
"Voilà que ça le reprend"... pensa exaspérée Héliodora.

Il se releva et sans perdre un instant, il s'assit à sa table, en demandant respectueusement aux autres d'en faire autant.
"- Nous allons tenir ici notre Conseil de Guerre. Et nous devons faire le serment de ne jamais sortir d'ici avant d'avoir arrêté un plan efficace pour rendre le trône des Romanov aux Romanov.
- Nous jurons ! s'exclamèrent Lygias et Philippidès.
- Nous jurons aussi", dirent les altesses impériales et le Tsarévitch.
Puis tous les regards se portèrent sur la belle Héliodora. Elle recula, blême, et finit par dire, rougissante :
"- Désolée, je ne jure pas. Je ne peux faire partie de ce complot contre la CIG, qui est l'empire qui m'a vu naître, et à qui j'ai fait serment de fidélité en épousant la carrière militaire. Je ne puis faire deux serments différents.
- Lygias, Philippidès et moi-même ne trahissons pas la CIG. Nous voulons seulement donner une vie décente à ces jeunes gens, en leur rendant le trône qui est le leur, et qui leur a été ravi par une révolution meurtrière, assassine et indigne d'exister.
- Oui, elle existe malgré tout ! reprit Héliodora. Et je n'y peux rien. Nous n'y pouvons rien.
- Au contraire...
- On ne peut changer le cours de l'Histoire à sa convenance...
- Oui, c'est vrai. Mais là, la cause est juste à mes yeux. Et je veux qu'Anastasia monte sur le trône, comme son ancêtre, la grande Catherine.
- Mais on ne peut s'immiscer dans le passé.
- Non, mais là, je veux le faire. D'ailleurs, Héliodora, que faites-vous là? Vous avez changé vos vêtements, pourquoi ?
- Je suis ici sur ordre du commandant Myrina, qui m'a affectée à votre garde. Et si j'ai changé de vêtements, c'est juste pour ... être plus à l'aise.
- Êtes-vous avec nous ?
- Je ne peux, ni être avec vous ni être contre vous.
- Désolé, mais dans cette histoire, si vous n'êtes pas avec nous, vous êtes forcément contre nous.
- Mais vous n'arriverez à rien. Et c'est le peloton d'exécution qui vous attend!
- Veuillez sortir Héliodora, s'il vous plaît.
- Je ne peux le faire. Je dois vous servir en même temps que de vous garder et vous convaincre de la nullité de votre acharnement et votre aberrante volonté de rendre leur trône à des princesses déchues.
- Cela ne vous regarde en rien ! Sortez !
- Désolée, mais je ne reçois d'ordre que du commandant Myrina. Vous n'êtes plus le chef ici.
- Héliodora, sortez vous ai-je dit. Je croyais que vous étiez avec nous, mais puisque ce n'est pas le cas, nous allons... nous allons vous garder comme otage ! Attrapez la ! " ordonna-t-il à Lygias et Philippidès.
Ce qu'ils firent avec diligence, et, tandis qu'ils la tenaient par un bras chacun, elle se mit à crier :
"- Mais vous êtes fous ! Qu'est-ce qui vous prend ?
- Héliodora, je suis désolé de vous mêler à tout ça, mais vous êtes en état d'arrestation.
- Ah oui ? Et quel est mon crime ?
- Haute trahison et lèse majesté !
- Non, mais je rêve... c'est pas vrai. Mais vous ne voyez pas ce que vous faites? Il y a deux cent ans que les dernières monarchies ont été éradiquées de la planète. Il faudrait peut-être descendre de vos nuages, vous ne croyez pas ?
- Nous sommes tous sur des nuages... Héliodora, vous ne pouvez comprendre... mon rêve est en train de se réaliser. J'ai toujours voulu être le chevalier d'une princesse, et la sauver.
- Tout ça, c'est bien beau dans le rêve, mais pas dans le monde dans lequel nous vivons. Et je n'arrive pas croire cela. Quel est votre but ? Commandeur, vous voulez épouser cette princesse après lui avoir rendu son trône ? C'est cela ?
- Non, cela n'est pas mon but. Mon objectif est de rendre leur trône à ces jeunes personnes. C'est tout. Pour ce qui est du mariage, je ne vise pas si haut ! Il n'a jamais été dans mes intentions d'épouser une femme qui ne soit ni de mon temps, ni de mon époque. J'aurais aimé trouver dans notre siècle, le XXIII ème, une femme aimante, et sans arrière pensée. J'aurais aimé, j'aurais adoré cette femme... mais je ne l'ai jamais trouvée, ou plutôt si, je l'ai trouvée, mais elle n'a jamais voulu de moi. Maintenant, si Son Altesse Impériale ne pensait pas déroger aux règles de son rang, je serai honoré et flatté de l'épouser. Mais il n'en a jamais été question.
- Vous permettez ? demanda Anastasia. J'aimerai dire quelque chose.
- Je vous en prie, parlez, répondit Ramnès.
- Je n'ai jamais dit quoi que ce soit à propos de mariage avec qui que ce soit. N'est-ce pas ? Effectivement, commandeur, je n'ai jamais dit que je vous épouserai, mais je n'ai jamais dit le contraire ! Mais j'aimerais simplement qu'on nous explique, à ma sœur, mon frère et moi-même ce que vous êtes, et d'où vous venez?
- Puis-je répondre ? demanda Héliodora.
- Oui.
- Très bien... euh... nous venons du XXIIIème siècle !
- Est-ce possible ?
- Oui. En fait il y a déjà trois cent ans que votre famille a été massacrée. Et nous sommes dans un vaisseau qui navigue aussi bien sous l'eau, que sur l'eau, dans le ciel, que dans l'espace, et dans le temps. Ceci est notre première mission, qui devait nous amener en 1978, mais notre ami que voilà, dit-elle en montrant Philippidès rougissant, a détourné cette mission pour aller vous sauver la vie. Voilà ce que nous sommes venus faire.
- Mais est-il vrai que vous pourriez nous rendre le trône qui nous appartient depuis 308 ans ?
- Techniquement, nous pouvons. Mais c'est malheureusement impossible, du fait que si nous le faisions, on ne sait pas où cela nous amènerait, d'autant plus que vous faites partie d'un passé révolu.
- Alors il ne nous reste qu'à disparaître, c'est cela ?
- Non, vous pouvez vivre, mais pour votre sécurité, le mieux sera le plus loin possible de la Russie.
- Alors pourquoi Philippidès est-il venu nous sauver, si c'est pour nous rejeter aussitôt ?
- Philippidès pense avoir une dette envers la princesse Maria, qui a soigné son ancêtre il y a trois cents ans, pendant la guerre, répondit Ramnès.
- Ah, fit la princesse concernée. J'ai vu tellement de monde quand j'étais infirmière. Et c'était atrocement douloureux. Comment s'appelait-il ?
- Il s'appelait Dimitri Alexandrovich, répondit Philippidès.
- Vous êtes son descendant ?
- C'est cela. En fait il était encore célibataire lorsque vous lui avez donné soins et réconfort, et lorsque la guerre s'est terminée, il se maria et eut une fille, qui fut mon ancêtre, et qu'il nomma Maria, en souvenir de la gentille princesse qui avait pris soin de lui durant ces longues journées.
- Je me souviens très bien de lui... se souvenait Maria. Un jeune homme charmant, blessé à l'épaule gauche par une baïonnette allemande.
- Et c'est pour ça qu'on est là..." commençait à dire Héliodora.
Elle ne se reconnaissait plus ! Elle qui avait toujours été une fille timide, une amicale partenaire pour tous ses amis, elle devenait cynique et son humour grinçant faisait d'elle une autre femme !
Elle s'effraya en comprenant que les sentiments qu'elle éprouvait pour Ramnès ne l'avait pas rendu plus persuasive. Ramnès ne l'aimait pas plus que la veille, et elle avait échoué dans sa mission pour le ramener à la raison. Alors, elle eut le déclic ! Et pourquoi pas ? Et si c'était Ramnès qui avait raison ? Et puis, s'il devait mourir, tué par un peloton d'exécution, elle ne voudrait pas lui survivre. La seule solution serait donc de les aider.
"- Commandeur ! J'ai décidé de vous aider. Mais il me faut toute votre confiance.
- Héliodora, tu es certaine de ce que tu dis ? lui demanda son assistant Philippidès.
- Oui !" fut la réponse brève mais ô combien éloquente. Ses yeux pétillaient de joie en même temps qu'un sourire se dessinait sur sa bouche fine.
Ramnès était étonné de ce revirement. Mais il lut de la sincérité dans ses yeux d'émeraude. Il accepta de l'accueillir dans son "complot".
"- Il nous faut accéder à l'arsenal, et nous rendre maître de la passerelle. Ensuite, nous devons gagner à notre cause tout le Cronos. Ce n'est qu'avec ce magnifique bâtiment que nous aurons une chance de réussir la mission que nous nous sommes donné, et la juste cause pour laquelle nous allons travailler. Héliodora, veuillez sortir et vous rendre directement à l'arsenal. Nous n'avons plus une minute à perdre. Nous devons passer à l'action, et provoquer les événements. Il faut faire vite. A l'arsenal, vous prendrez sept fusils et sept pistolets. Leurs Altesses resteront là pour garder notre QG.
- C'est d'accord, avait dit Héliodora.
- Oui, nous sommes d'accord aussi", avaient dit les autres participants au complot.
Héliodora et les conjurés sortirent de leur "chambre-cellule", et se dirigèrent droit sur l'arsenal. Leurs gardes, étonnés, les accompagnèrent sans demander d'instructions à Myrina, pensant qu'Héliodora était habilitée à ce genre de "promenade avec les prisonniers". Et par mesure de sécurité, ils attendirent qu'Héliodora sorte de l'arsenal, qui était toujours ouvert aux officiers, qu'ils soient supérieurs ou subalternes, en cas d'attaque.
Héliodora n'eut aucune difficulté à recevoir les sept fusils et les sept pistolets. Mais elle ne savait pas comment faire pour arriver jusqu'à la passerelle. Elle tira sans hésiter sur le gardien de l'armurerie, puis elle sortit, et tira de même sur les deux gardes qui étaient en faction devant leur prison, et qui les avaient accompagnés jusque là. Tous les trois s'endormirent.
"- Bien ! On en a pour dix heures de sommeil avec ce rayon. Vite, enfermons les dans cette pièce, dit Ramnès en distribuant les armes à tout son monde. Réglez les sur les rayons endormants, rajouta-t-il en faisant une démonstration aux jeunes princesses et au Tsarévitch.
- Que faisons-nous ? demanda Alexis, complètement excité à l'idée de se battre.
- Vos Altesses, vous allez immédiatement regagner la chambre. Quant à nous, nous irons à la passerelle. A cette heure, Myrina doit dormir. Vous irez donc, Lygias et Philippidès, dans sa chambre, et vous la maîtriserez. Qu'elle dorme aussi. Quant à Héliodora et moi-même, nous allons nous emparer de la passerelle. Allons, ne perdons pas de temps.
- Comment ? demanda Héliodora.
- Lygias, allez chercher quelques paires de menottes dans l'arsenal.
- Bien commandeur", dit-il avec le sourire. Sa joie était réelle, car il était toujours content avant un combat. Et celui qui allait commencer le comblait d'aise! Aussitôt dit, aussitôt fait !
"- Voici les menottes.
- Bien. Vous mettrez Myrina dans les fers. Mais faites attention, ne lui faites aucun mal. Et ensuite, une fois Myrina endormie et enchaînée, vous prendrez position dans la salle des ordinateurs, afin d'en interdire l'entrée.
- Bon d'accord, allons-y !
- Je pense que tout le monde dort.
- Effectivement. Le vaisseau est vide ! Cela nous arrange !
- Il faut bloquer toutes les portes des chambres dès que nous serons sur la passerelle.
- Oui. Ainsi, nous serons libres de nos mouvements."
Ils se séparèrent. Les jeunes russes regagnèrent la chambre de Ramnès, tandis que Lygias et Philippidès, son coéquipier, se rendaient dans la chambre de Myrina.
Celle-ci dormait profondément, et Philippidès visa le cœur avec son rayon, et il la toucha de plein fouet ! Ils lui passèrent les menottes, et se rendirent dans la salle des ordinateurs, vide à cette heure.
Pendant ce temps Héliodora et Ramnès, munis des armes nécessaires firent soudainement irruption sur la passerelle, et endormirent de leurs rayons les trois personnes qui étaient de quart ce soir là.
Ils entravèrent leurs bras avec des menottes, et ils verrouillèrent et bloquèrent toutes les portes des chambres des officiers, ainsi que les dortoirs des personnels.
"- Nous avons réussi, avait dit Héliodora.
- Oui, en effet, répondit Ramnès.
- Que fait-on maintenant ?
- On se repose, et on attend l'aube.
- D'accord."
Héliodora s'assit, imitée aussitôt par Ramnès, qui entama la conversation :
"- Pourquoi avoir changé d'avis ? demanda-t-il.
- J'ai été émue par votre détermination à sauver ces jeunes gens.
- Et c'est cette raison qui vous a poussé à trahir votre serment envers la CIG ? Enfin, si on trahit vraiment !
- Oui ... euh ... enfin non, ... enfin, je veux dire pas vraiment ..."
Elle devenait aussi cramoisie que son rouge à lèvres. Et Ramnès, voyant le trouble dans lequel elle se trouvait :
"- Qu'avez-vous ?
- Oh, ce n'est rien. Ce doit être la fatigue ...
- Dites-moi Héliodora, lui demanda-t-il, avez-vous un fiancé ou un ami de cœur ?
- Euh ... Non, répondit-elle encore plus troublée et plus rouge encore que précédemment, comme si c'était possible. Elle faillit se trouver mal. Voyant qu'elle était au bord de l'évanouissement, il se leva précipitamment, et lui servit un grand verre d'eau, qu'elle avala goulûment, comme si la fièvre qui était en train de monter en elle pouvait diminuer en l'arrosant ! Ramnès se rassit.
"- Merci, dit-elle doucement.
- Il n'y a vraiment pas de quoi. Ca va mieux ?
- Je ne sais vraiment pas ce qui m'arrive ...
- Ce n'est rien. Ce doit être effectivement la fatigue. Où en étions nous? Ah oui ... ainsi ... vous n'avez pas de fiancé donc, ... Mais, êtes-vous amoureuse ?
- Pourquoi cette question ?
- Simplement de la curiosité...
- Vous voulez savoir quoi exactement ? Si j'aime quelqu'un ? Eh bien, oui !
- Qui est-ce ? Philippidès ?
- Non. Mais je vous trouve bien curieux tout à coup !
- Alors, celui que vous aimez n'est pas là ?
- Si, il est là, mais ce n'est pas Philippidès."

Alors Ramnès eu la confirmation de ce qu'il pensait et ressentait, sans trop y croire. Il se leva, s'approcha d'elle, et baissant la tête, jusqu'à ce que leurs lèvres se touchent, il l'embrassa. Elle ne se fit pas prier : elle lui rendit son baiser... Ils s'embrassèrent longuement.
Elle se détacha de lui.
"- Je crois rêver ! avait-elle dit en souriant.
- Non, tu ne rêves pas", prenant la liberté de la tutoyer et l'entourant de ses deux bras protecteurs.
Myrina avait bien auguré en persuadant Héliodora d'accepter la dangereuse mission de les surveiller. Elle en était heureuse; et contre toute attente, Ramnès répondait à ses sentiments.

"- J'ai su, Héliodora, les sentiments que tu éprouves à mon égard à la seconde où je me suis réveillé, tout à l'heure dans la chambre. Le goût de tes lèvres était resté sur ma bouche, et j'ai senti ton parfum envoûtant tout proche, dans l'espace et dans le temps.
- C'est vrai, dit-elle baissant le regard timidement. Je ... je t'ai embrassé durant ton sommeil...
- Eh bien tu as bien fait ! Ne te gêne surtout pas pour recommencer, et c'est je crois le meilleur des "réveils matin" ! Mais revenons à des choses autrement plus compliquées et plus dangereuses : libérer le monde de la révolution bolchevik, et rendre leur trône à ...
- Aimes-tu vraiment cette princesse russe, Ramnès ?
- Eh bien, d'une certaine manière, je crois que oui ... Peut-être que le fait de m'avoir nommé son chevalier servant m'a bouleversé.
- Veux-tu être mon chevalier à moi aussi ? "demanda-t-elle, voyant que ce concept de chevalerie rendait Ramnès heureux, et qu'il avait envie d'être chevalier.
- C'est un honneur Héliodora, de te servir.
- Et qu'en est-il de la Grande Duchesse Anastasia ?
- Eh bien, c'est une princesse à qui je veux rendre le trône, c'est tout. Du fait qu'elle ait fait de moi son chevalier m'a rendu si heureux que j'en étais euphorique !
- Et le commandant ?
- Quoi "le commandant" ?
- Aimes-tu aussi notre commandant ?
- Myrina est en effet une femme fort belle, pour qui j'ai de l'estime, mais qui ne me comprend pas, tout comme Doris, que j'ai laissé sur Terre. Non, je ne l'aime pas.
- Alors, qui aimes-tu ?
- Mais toi, bien sûr. C'est toi, Héliodora que j'aime."
Et ils s'embrassèrent de nouveau.

C'est alors que "l'Aurore aux doigts de rose" paru à l'horizon oriental, l'aube d'une nouvelle ère...
"- Nous sommes maître du Cronos. Je vais lancer un message à l'équipage, grâce à l'interphone.
- Que vas-tu leur dire ?
- En fait, je n'en sais trop rien. J'improviserai...
- Et tu crois que cela va suffire ?
- Je n'en sais rien. En tout cas, je l'espère. Bon, j'y vais.
- Bonne chance, lui dit-elle en l'embrassant.
- Merci.
A tout le personnel du Cronos, c'est votre Commandeur qui vous parle. Aujourd'hui, 19 juillet 1918, nous avons la chance et le pouvoir de redresser une injustice pratiquée il y a trois cents ans ...
Tous les hommes et femmes du Cronos écoutaient la voix de Ramnès, étonnés, surpris et soudain mal à l'aise. Que s'était-il passé cette nuit là pour que Myrina le libère ?
... Personne, continuait Ramnès, ne trahit la CIG s'il choisit de me suivre dans cette aventure, un peu folle, il est vrai, mais tellement honorable et audacieuse... Je ne demande qu'une chose : rétablir les Romanov sur leur trône perdu, et que tous, vous vous battiez pour la grandeur de la CIG, qui n'est que recherche et poursuite de la justice. Car c'est vrai, la CIG ne nous reprochera jamais notre bravoure et notre audace, quelle que soit la période historique ou le pays que nous abordions ou que nous visitions à l'avenir, lors de prochaines missions.
Si des personnes refusent de rendre la justice, qu'elles le fassent savoir par le biais des compteurs des ressources humaines qui se trouvent dans chacune de vos chambres et dortoirs d'ici une heure. Nous attendons, car nous ne voulons que des volontaires !"
Ramnès coupa l'interphone.
"- Quelle sera leur réaction ? demanda Héliodora.
- Je ne sais pas. Je n'ai jamais été psychologue, ni devin. Mais je suis très sensible. S'ils ne réagissent pas au nom de la Confédération Inter-Galactique, ils ne le feront pas du tout. Et dans ce cas, je ferai comme ce personnage du roman espagnol de Crevantes, au XVI ème siècle, qui se battait seul, envers et contre tous, contre des moulins à vent, qu'il prenait pour des géants... Je me battrais seul de cette pièce, pour vaincre les bolcheviks. A très haute altitude, je choisirai les sièges des Conseils des Soviets locaux de chaque grande ville, et je détruirai le bâtiment de chaque localité. Ainsi, j'éradiquerai cette racaille, qui tue sans pitié, hommes, femmes et enfants de familles nobles. D'ailleurs, lors de la Révolution Française, c'est au côté des Chouans que je me serais battu. Enfin, c'est ainsi que je vois les choses."

Au bout de quelques minutes, ce furent des dizaines de voyants lumineux qui se mirent à clignoter en même temps.
"- Voici la réponse à nos questions !" avait dit Héliodora en souriant à Ramnès.
- Oui ! Déjà deux colonnes de dix qui nous disent "oui". Voilà qui est bon signe. Regarde. Ce sont les officiers, en dehors de Myrina, qui doit être dans son lit en train de dormir, et tous les pilotes des chasseurs MR. Voilà ! Nous avons gagné. Regarde, les autres nous suivent aussi. Je n'arrive pas à croire que nous ayons convaincu tout le monde !
- C'est vrai. A part Myrina, tout le monde est d'accord.
- Oui, et agissons rapidement, avant qu'elle ne se réveille et ne retourne la situation en sa faveur.
- Tu as raison. Libérons les portes, et mettons le vaisseau en état d'alerte.
- Je libère nos hommes ! dit Ramnès. Mets le bâtiment en alerte jaune. Rassemblement de tous les pilotes pour briefing. On passera en alerte orange dans deux heures : je veux que tout soit prêt demain à l'aube, et dès le lever du soleil, on lancera notre attaque, en alerte rouge.
- Bien Ramnès !"

Aussitôt dit, aussitôt fait !

"Tous les pilotes sont attendus dans la grande salle pour réunion immédiate."
Lygias, qui faisait partie de ces pilotes se rendit lui aussi dans cette salle dans laquelle avait eu lieu "l'investiture" au titre de "chevalier servant" par la princesse Anastasia Nicolaievna de Russie. Et ce titre, rendait Ramnès fou de joie. Il l'avait toujours désiré.
"J'y vais Héliodora. Je te laisse le commandement. Ou plutôt non, vas rejoindre Philippidès dans la salle du "Cronos". Silène nous ayant rejoint, il nous sera plus facile de manœuvrer. A plus tard, ma chérie." Il l'embrassa et il la quitta, souriante à la vie et à l'amour.

"Mesdames, messieurs, vous savez tous pourquoi nous sommes là! Nous allons libérer l'empire des Tsars au profit de leurs derniers descendants, les trois derniers Romanov ..."
C'est à ce moment justement qu'Anastasia, armée d'un fusil et d'un pistolet fit son entrée. Elle était seule.
"J'apporte mon soutien à mon armée valeureuse en la bénissant. Que D-ieu vous protège !"
L'instant était solennel, et Ramnès sentait qu'il devait garder le silence.
Devant l'étonnement des astro-pilotes, il tapa deux fois dans ses mains, et il reprit la parole :
"- Combien sommes-nous ? demanda-t-il.
- Cent ! Toutes les escadrilles sont complètes.
- Parfait. Passerelle, donnez-moi sur écran, la carte de l'empire des Tsars."
Sur l'écran géant, la carte de la Russie du début du XX ème siècle s'alluma. Et ensuite, Ramnès montra tous les points stratégiques à détruire dans les villes suivantes : Pétrograd, Moscou, Iékaterinburg, Nijni Novgorod, Kiev, Samara, Omsk, Irkoutsk, Vladivostok, Odessa, Minsk, Kostroma, et Rostov-sur-le-Don.
"Que cinq chasseurs MR partent dans chacune de ces villes. Nous vous enverrons par photo de synthèse l'image du bâtiment à détruire. A vous de le repérer à haute altitude, et dès que c'est fait, quand les treize escadrilles seront sur le point de lâcher leur feu, vous agirez simultanément, uniquement à mon signal ! Que l'escadrille pour Vladivostok parte la première, puisque c'est le point le plus éloigné. Allez, mesdames, messieurs, votre mission a pour nom de code "Anastasia". Bonne route et bonne chasse !"
Les astro-pilotes après avoir passé leurs tenues de combats, commencèrent à décoller au bout d'une demi heure. Et ainsi, les douze autres escadrilles sortirent du Cronos les unes après les autres tous les quart d'heure. Trois heures plus tard, la première avait déjà atteint l'objectif (Vladivostok), et était positionnée au dessus du Soviet local. De même pour toutes les autres escadrilles.
Alors, Ramnès donna l'ordre !
"Feu à volonté !" Et cet ordre détruisit non seulement les bâtiments, mais toutes les lignes télégraphiques et téléphoniques dont se servaient les armées révolutionnaires bolcheviks. Les observateurs des Armées Blanches crurent à un miracle ! En effet, c'en était un, car toutes les transmissions furent neutralisées et détruites, et aucun ordre ne pouvait plus parvenir de Moscou ou de Pétrograd. Les Blancs opérèrent une avancée sans précédent.

Dans la soirée, toutes les escadrilles intactes regagnèrent leur base, le Cronos.
Ils furent acclamés à leur retour, et ce n'est qu'à ce moment que Ramnès comprit la folie de son entreprise !
"Nous devons recommencer et détruire complètement ce qu'il reste de durs et irréductibles. Nous devons trouver et tuer Lénine, Trotsky et Staline pour le bien de l'humanité. Qui est volontaire pour atterrir, et tuer ces gens ? A part moi, je veux dire.
- Moi ! cria Héliodora... décidée à aider Ramnès jusqu'au bout.
- C'est gentil Héliodora, mais c'est impossible !
- Pourquoi ?
- C'est beaucoup trop dangereux.
- Et tu crois que je vais te laisser affronter les dangers seul ? Il n'en est pas question."
Et devant les pilotes stupéfaits, Héliodora se jeta littéralement sur le Commandeur et l'embrassa fougueusement. Anastasia qui assistait à la scène, très peu protocolaire, fit une moue de dégoût avec sa bouche, et, se rendit dans sa chambre, où elle rejoignit le Tsarévitch et sa sœur la Grande duchesse Maria.
Héliodora n'en démordait pas. Elle voulait suivre Ramnès où qu'il aille. Le danger, près de lui, ne lui faisait pas peur. Elle récupéra ses armes sur la passerelle, et, se rendit auprès de lui, devant la porte du Cronos qui avait atterri près de la Place Rouge, invisible de l'extérieur.
"Je viens !" avait-elle simplement dit en souriant.
Il ne put que se résoudre à l'embrasser et à se laisser attendrir. Ils prirent cinq hommes et se dirigèrent droit vers le Kremlin, cette "forteresse-cathédrale" où avaient vécu les gouverneurs de Moscou, loin de la capitale aristocratique de Pétrograd.
La place était déserte, et il était probable que tous les habitants de Moscou avaient déserté la ville!
Ramnès, Héliodora et leurs hommes firent le tour de la place. Rien ! Rien ni personne! On était au beau milieu d'une belle journée, et pas âme qui vive.
Les uniformes de Ramnès et de ses compagnons étaient étranges pour cet été 1918; et tout à coup, d'une meurtrière de la forteresse, un coup de fusil se fit entendre, puis un second. C'est ce deuxième coup qui toucha Héliodora. Elle s'affala en poussant un léger cri. Ramnès triste et paniqué fit les quelques pas qui le séparait d'elle. Elle essaya de se relever en essayant de parler, elle lui fit signe d'approcher.
"- Ramnès ! Ramnès ! Mon amour adoré ... c'est la fin !
- NON ! cria Ramnès. Ne parle pas, on va te ramener et te soigner.
- Non, répondit-elle, il est trop tard...
- Moi qui ai été exécrable avec toi, chère Héliodora. qu'ai-je donc fait de rare pour mériter ton affection ?"
Ses yeux merveilleux étaient mélancoliques, et dans un dernier soupir, elle lui répondit: "Tu m'as prodigué ton amour ... voilà tout !" Dans un dernier râle de douleur, elle détourna la tête, et son cœur s'arrêta. Elle n'était plus.
Ramnès, les yeux brouillés par les larmes, lui ferma les deux émeraudes qui lui tenaient lieu d'yeux. Et se relevant, il dit à ses hommes : "Transportez-la doucement jusqu'au Cronos. Déposez la dans l'infirmerie. Je vous couvre."
Obéissant, ils n'eurent aucun mal à la déplacer, tandis que Ramnès tirait sans arrêt un rayon de mort vers le lieu d'où avait été tiré le coup de feu qui avait donné la mort à Héliodora.
Ils regagnèrent leur vaisseau, et une fois à l'intérieur, il ordonna le décollage immédiat. En même temps, il ordonna de détruire le bâtiment duquel avait été tiré cette balle meurtrière qui avait fauché la vie si jeune encore d'Héliodora.
Un long rayon rougeâtre sorti des trois tourelles du Cronos, et le bâtiment fut réduit à l'état de poussière.
"- Maintenant, il serait plus sage de quitter cet endroit, et même cette époque.
- Que faisons nous des rescapés du massacre de Iékaterinburg ? demanda Silène, qui avait repris sa place sur la passerelle.
- Je ne sais. Il vaut peut-être mieux leur dire qu'on ne peut rien pour eux, et qu'on va les débarquer en Amérique par exemple, où ils seront libres. Il suffira de leur laisser de quoi se vêtir, et de quoi acheter une maison. Nous pouvons même leur laisser de quoi acheter une propriété où ils pourront mener la vie tranquille à laquelle ils aspirent, et à laquelle nous aspirons tous, dit-il d'un ton très las. Et dans un coin, discrètement, nous y enterrerons Héliodora, elle qui a donné sa vie pour eux ..."
Ramnès était fatigué, las, effondré. Perdre le seul véritable amour de sa vie l'avait abattu.
Myrina, qu'on venait de libérer ne lui fit aucuns reproches. Elle savait qu'ils seraient inutiles en ce moment, parce que sa peine était trop vive. La leçon qu'il venait d'avoir en perdant Héliodora devait lui suffire. Chaque chose en son temps.
"Je suis heureux de te revoir Myrina. Je te demande pardon pour tout ce qui s'est passé. Héliodora est morte par ma faute. Jamais je ne pourrai me le pardonner. Silène, dit lui s'il te plaît ce que j'ai décidé pour les princesses russes et leur frère. Mettons le cap sur les USA. Philippidès, programme le Cronos pour le 7 juillet 1920. Moi, je me retire ... j'ai une morte à pleurer!"

Il alla rejoindre la dépouille d'Héliodora dans l'infirmerie où il l'avait fait transporter. La vue de ce corps chéri raviva la flamme de sa peine, et il pleura, seul, durant un bon quart d'heure.
A sa grande surprise, il fut rejoint par Myrina, puis, quelques instants après par Anastasia, Maria et Alexis.
Des larmes coulaient encore le long de ses joues.
Anastasia et Myrina étaient émues de le voir ainsi, donner libre court à ses sentiments. Il avait été brisé par les événements. Combien de temps lui faudrait-il pour s'en remettre ? Cette perte irréparable, tant pour Ramnès que pour le Cronos tout entier, ne pourrait jamais être remplacé. C'était la seule femme qui avait été prête à tout pour lui, et voilà comment il l'avait remerciée ... en provoquant sa mort ! Pourquoi n'avait-il pas été plus ferme ? Il n'aurait jamais dû accepter qu'elle vienne avec eux. Et pourquoi fallait-il que la balle de ce tireur isolé l'ait atteint elle? Pourquoi ? "C'est moi qui aurait dû mourir" se prit-il à penser tout haut. Myrina et Anastasia s'approchèrent de lui compatissante :
"- Votre douleur est trop récente pour pouvoir l'éteindre dès à présent. Ramnès vous avez voulu nous sauver d'une mort certaine, et vous y avez réussi. malheureusement, Héliodora voulait vous aider à nous rendre notre trône, mais un trône à ce prix là est inacceptable ! Non ! Nous refusons l'aide de votre part dans ce pays. Il n'est pas question pour vous, ni pour nous d'aller plus loin. Notre Sainte Russie nous a chassé du trône, et bien c'est maintenant à nous de quitter dignement, et vivants, ce pays. Si vous le voulez, nous vous prierons de nous accompagner dans ce pays que l'on dit vaste et neuf, les États-Unis d'Amérique.
- C'est exactement ce que je pensais, répondit Ramnès.
- Très bien, fit Anastasia soulagée.
- Et nous sommes déjà en route pour ce pays, reprit Myrina. Là bas, vous pourrez avoir une vie différente, certes, mais elle sera sûrement très longue. Au moins vos vies ne seront plus en danger.
- Oui, nous acceptons de quitter ce pays. L'empire de nos ancêtres ne nous appartient plus : pourquoi y rester plus longtemps ?
- Alors, c'est décidé ? demanda Myrina.
- Oui", répondit simplement Anastasia.
Ramnès fut heureux de constater que ni l'une ni l'autre n'étaient rancunière.

Silène les interpella depuis la passerelle par l'interphone.
"- Passerelle à Commandeur ! Nous sommes au dessus des USA. Quelle est la région que nous devons rejoindre ?
- Direction Washington. C'est dans cette ville que nous allons acheter une propriété pour les Romanov. Préparez l'or nécessaire à cette transaction. C'est aussi là que nous allons procéder aux funérailles d'Héliodora.
- Bien Commandeur."

Et il suffit de quelques secondes au Cronos pour rejoindre le lieu désiré. On donna des vêtements de l'époque à Ramnès, Myrina, Anastasia, Maria et Alexis. Ils les accompagnaient avec des pièces de monnaies américaines en or de l'époque. A leur sorties, un peu en dehors de la ville, ils aperçurent une palissade qui entourait une immense propriété, où les jeunes princesses et leur frère furent heureux d'apercevoir une pancarte "à vendre" en anglais.
"- Combien peut coûter une telle merveille ? demanda Maria.
- Nous allons bientôt le savoir", répondit Myrina, qui sonna au portail d'entrée. Une vieille femme vint leur ouvrir au bout de cinq bonnes minutes.
"- Vous désirez ?
- Nous venons suite à la pancarte près de l'entrée. Est-ce que cette maison est bien à vendre ? demanda Ramnès.
- Oh oui ! Elle est à vendre, en effet. Veuillez vous donner la peine d'entrer s'il vous plaît."
Tous les cinq entrèrent dans cette immense propriété. Ils s'émerveillèrent en voyant à cent mètres environ du portail, une grande bâtisse, presque un château. Le jardin dans lequel ils évoluaient était merveilleusement entretenu, et les roses, les pins et les lys mêlaient leurs effluves à celui de l'air encore pur de l'époque.
Ramnès et Myrina étaient grisés par ces senteurs merveilleuses. Ils avançaient lentement, suivant le pas de la vieille dame.
A l'intérieur de la maison, ils furent étonnés de la propreté qui y régnait.
Elle les fit asseoir dans un petit salon.
"- Monsieur Greenwood va arriver.
- C'est à lui qu'appartient cette magnifique demeure ?
- En effet. Elle est à moi", dit en arrivant monsieur Greenwood.
Ce vieux monsieur se tenait droit, sur une canne, et avançait péniblement. Il s'assit et demanda à ce qu'on apporte du thé et des biscuits.
"- Alors vous venez pour la maison ?
- Oui, en effet, répondit Myrina.
- Bien, bien ... et vous en offrez combien ?
- Eh bien, nous nous demandions ce que vous en demandiez. Et aussi pourquoi vendre une telle merveille ? demanda Ramnès.
- Pour vous dire la vérité, continua Greenwood, je la vends au rabais, à peine 10 000 dollars, car je n'ai pas d'héritier, et je vais bientôt mourir, voyez-vous. Mon rêve est de quitter ce monde dans ma ville natale, à Gatesville, dans le Texas. C'est là bas que je veux finir mes jours et être enterré. Mais cette maison appartiendra à une personne qui acceptera de garder près de lui mes quatre domestiques et mon jardinier. Ils sont presque aussi vieux que moi ... à condition que vingt ans ne soit pas une grande différence d'âge, dit-il en souriant. J'ai quatre-vingt deux ans, et j'ai déjà le contrat de vente prêt, ainsi que l'acte de propriété. Il suffit d'y ajouter les noms des nouveaux propriétaires...
- Bien, dit Ramnès. 10 000 dollars, c'est raisonnable pour une telle merveille. Si vous le voulez bien, nous aimerions procéder à l'achat immédiatement.
- Très bien", répondit Greenwood.
Il prit une clochette qu'il trouva sur la petite table basse sur laquelle on avait posé le thé et les biscuits, et la fit tinter. Ensuite, apparut un homme d'une cinquantaine d'années, et celui-ci s'avança jusqu'à Greenwood.
"- Je vous présente James. Il est mon plus fidèle domestique, et fait office de secrétaire. James, vous allez chercher dans mon bureau l'acte de propriété et le contrat de vente de cette maison. Nous allons signer immédiatement ces papiers, et je partirai dans quelques jours pour Gatesville. En fait, qui d'entre vous veut acheter cette maison ?
- Ce sont ces demoiselles et leur jeune frère. Nous sommes ... "leurs tuteurs", avait répondu Myrina.
- Très bien."
James alla chercher les papiers, tandis que Greenwood continuait de parler :
"Cette vieille demeure possède vingt-sept pièces. Le jardin fut dessiné par Mr Louvet, un français, en 1873. Il fait trois hectares. Vous pourrez vous y promener à loisir."
James revint sur ces paroles. Il tendit les papiers à Greenwood qui demanda en les prenant :
"- Quel nom dois-je faire figurer sur les actes officiels de vente et de propriété ?
- Anastasia Nicolaievna Romanov, déclara Ramnès en ne laissant aucune chance aux autres de dire quoi que ce soit.
- Ah ! Je vois que vous n'êtes pas d'ici. Romanov ? Romanov ? N'est-ce pas le nom de l'ancien Tsar de Russie ?
- Oui, c'est exact, fit Maria.
- Êtes-vous de ses parents ? demanda Greenwood.
- En effet. Ce sont bien de ses parents, mais éloignés, répondit Ramnès, un peu trop rapidement peut-être.
- Dans ce cas, toutes mes condoléances. Nous avons appris ce qui lui est arrivé en 1918, à lui et toute sa famille... Bien, il n'y a aucune loi américaine qui m'interdise de vendre à des étrangers, qu'ils soient russes, français, allemands, anglais ou je ne sais quoi...
- Tant mieux, car cette maison me plaît", dit timidement Alexis.
Greenwood mit le nom d'Anastasia sur les actes, en double exemplaires, et signa. Anastasia signa à son tour, et Ramnès, Myrina et James signèrent en tant que témoins de la transaction.
Puis Ramnès paya les 10 000 dollars, et une fois qu'ils furent installés, Myrina et Ramnès quittèrent la maison pour le Cronos.

Une fois de retour, Myrina demanda à Philippidès de programmer l'ordinateur au 14 juillet 1921, soit une semaine plus tard. Greenwood avait quitté sa demeure pour Gatesville la veille.
Après ce petit bond dans le temps, Ramnès ordonna d'atterrir dans le jardin des Romanov, derrière la maison.
Puis, il sortit et rendit visite à Anastasia, à laquelle il demanda l'autorisation d'inhumer Héliodora dans un coin du jardin, là où elle le voudrait.
"- Oui, bien sûr. Nous ne pouvons refuser cet honneur à Héliodora, qui s'est battue et est morte pour notre cause et notre honneur. Cet après-midi revenez dans le coin nord-est de la palissade. Nous l'y enterrerons. Envoyez-y déjà des hommes pour y creuser la tombe.
- Bien. A cet après-midi donc. A quelle heure ?
- Disons vers deux heures.
- Très bien."
Ils se quittèrent, tristes, sentant que ce serait la dernière fois qu'ils auraient l'occasion de se voir. Mais Anastasia sentait bien qu'il était hors de propos de parler de sentiments, de ceux qu'elle pouvait éprouver à son égard.
Il se retourna, lui fit un signe de la main, et ajouta "à tout à l'heure !"

Quelques heures plus tard, Ramnès et ses officiers sortirent du Cronos, en bon ordre, accompagnés de cinquante hommes et femmes en uniforme d'apparat.
Le corps de la défunte était sous un linceul, porté par quatre hommes sur une civière. Ramnès avait tenu à porter le corps de la défunte. Il se fit donc aider de Silène, de Lygias et de Philippidès, l'adjoint de la morte.
Tout ce fit dans le silence et la dignité, et après avoir déposé le corps dans le trou, Anastasia qui était présente avec son frère et sa sœur dit une oraison funèbre. Ramnès dit à peine quelques mots, car les larmes qui noyaient ses yeux et sa voix étranglée par l'émotion, l'empêchèrent d'aller bien loin. Puis, toutes les personnes présentes jetèrent une poignée de sable sur le linceul. Et, ils rebouchèrent le trou après un dernier adieu.
Ramnès tint à ce que figure cet épitaphe :

Passant, va dire au monde
Que ci gît Héliodora,
La compagne idéale,
Et la femme la plus adorable qui fut !

Il grava ces quelques mots sur une pierre, lui-même, avec son rayon laser; et retourna dans la maison des Romanov, où il passa la soirée.
Il mit la dernière main à l'installation des princesses et de leur frère, et après un dernier adieu, il les quitta, et partit vers le Cronos, sans se retourner.

Myrina, intriguée de l'aide providentielle qu'il avait reçu questionna Ramnès sur Greenwood :
"- En effet, je savais qu'il vendait sa maison le 7 juillet 1921. Il avait été un mécène et un philanthrope à son époque. Sa tombe se trouve encore effectivement à Gatesville.
- Ce n'était donc pas par hasard qu'on a atterri là ?
- Non, pas du tout ! N'oublie jamais Myrina, le hasard n'existe pas !"


Richard 'Haï Tuil de Cergy

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