Le jardin d'Étienne
de Richard Lavoine



Ce matin là, Olga se rendait chez son fiancé Etienne, détenteur depuis peu d’un manoir et d’un magnifique jardin d’une demi-douzaine d’hectares. Il avait hérité d’un vieil oncle sans descendance, avait-il expliqué. Etienne parlait très peu de sa famille, qu’il n’avait pas vue depuis des années, à son amie. Olga venait pour le week-end, et apportait avec elle, une toute jeune vie, qui était en son sein. Le séjour s’annonçait agréable et paisible, et elle avait même prévu le moment où elle allait mettre au courant Etienne de cet heureux événement. Pendant tout le trajet elle y avait pensé et se remémorait le jour ou il lui avait dit à quel point avoir un enfant serait un accomplissement pour lui. Cela faisait trois semaines qu’elle ne l’avait pas vu et elle contenait avec peine son enthousiasme.
Maintenant que le manoir était en vue, son cœur faisait des bons dans sa poitrine. Elle bifurqua sur le sentier qui se trouvait à sa droite et s’engagea dans la forêt qui menait au manoir. Elle était haute et le soleil perçait par endroits l’épais feuillage, lui donnant ainsi un côté féerique. Au bout du chemin elle vit enfin le manoir dans sa totalité qui se dressait fièrement au milieu d’un immense jardin verdoyant. C’était une magnifique demeure d’un blanc éclatant zébré de colombages de bois marron foncé. Le manoir formait un «L» et avait trois étages. Sur le côté de la maison il y avait une grande fenêtre en arc de cercle. Le toit d’ardoises restauré brillait sous le soleil et possédait sur une façade seulement, un chien-assis. Dans le coin que formait le «L» de la maison, se trouvait le porche sous lequel était abritée une massive porte en chêne. Un long chemin de graviers blancs s’étendait de cette porte à une immense place où était garée une voiture blanche.
Olga s’y dirigea et s’y gara. Elle sortit de son véhicule, l’air était doux et sentait bon le lilas. Elle se sentait euphorique, mais malgré cela, elle ne put s’empêcher de ressentir un petit pincement au cœur de ne pas voir son prince charmant l’accueillir. Elle sortit donc elle-même ses valises du coffre et alla toquer à la porte. Elle souleva le loquet en forme de tête de lion et le laissa lourdement retomber sur la pièce d’étain; un bruit rauque résonna en écho derrière la porte. Elle attendit un long moment et, agacée par le comportement d’Etienne, elle toqua de nouveau. Elle entendit soudain une voix qui semblait venir de loin lui dire: «J’arrive». La porte s’ouvrit quelques instants plus tard dans un long grincement et dévoila à Olga le visage de son bien-aimé. En dépit de l’étrange sentiment qui l’envahissait, elle lâcha immédiatement ses bagages et lui sauta dans les bras ; ils s’embrassèrent. Lui était grand, les cheveux bruns mal peignés, le teint pâle, insignifiant. Elle, petite, était plutôt jolie, elle avait le visage fin, des cheveux blonds, la peau blanche et les yeux verts. Il l’accompagna dans le salon où il la fit asseoir et alla préparer le repas, la laissant seule devant son apéritif. Enfin, seule…
Elle regarda autour d’elle, la pièce était vaste et richement décorée. Sur le mur de droite était disposé un large miroir. Un autre, plus petit, ovale, lui faisait face, au-dessus d’une superbe commode Louis XIV. Il y avait d’un côté l’entrée par laquelle elle était arrivée, et de l’autre une porte entrebâillée. Elle se leva, fascinée par la beauté de cette maison, et décida d’en faire la visite. Elle s’avança donc vers cette porte, la franchit, et découvrit un couloir qui menait à un bureau puis une bibliothèque. Sur sa gauche, un escalier grimpait à l’étage; elle le prit. Arrivée en haut, elle se dirigea vers la pièce qui se trouvait en face d’elle, ouvrit la porte et regarda à l’intérieur. C’était une chambre, sûrement celle d’Etienne. Un énorme lit deux places, sur lequel étaient peintes deux superbes roses rouges, couvrait un tiers de la superficie de la chambre. Au fond de celle-ci une porte entrouverte laissait voir à Olga un joli carrelage au motif de coquelicots et la moitié d’une baignoire en forme d’iris, ce qui ne faisait aucun doute sur l’emplacement d’une salle de bains à côté de la chambre. Les murs étaient couverts de cadres composés d’une multitude de fleurs qui avaient l’air d’être fraîchement écloses. Etienne les avait rendues immortelles… Sur les tables de chevet, deux énormes vases remplis de fleurs de toutes sortes, occupaient tout l’espace. Olga ne put s’empêcher de trouver curieux qu’il ne lui ait jamais parlé de cette passion manifeste et dévorante pour les fleurs… Elle quitta la pièce est se dirigea vers l’autre aile du manoir. Elle poussa une porte et tomba face à la même chambre, mais avec un décor décliné dans des tons différents. Ce devait sûrement être la chambre d’amis, quoiqu’elle dégageât vaguement les effluves d’une présence féminine récente. Elle continua son chemin vers l’étage suivant. Mais, à sa grande surprise, l’accès au troisième étage était condamné par une porte fermée à clé. Intriguée, elle glissa un œil dans la serrure. Elle sentit un air lourd et nauséabond lui effleurer la narine. Elle ne put rien distinguer. Elle se releva, perplexe, et était en train de s’interroger quand elle entendit soudain Etienne l’appeler pour passer à table.
Elle attendait justement ce moment pour pouvoir annoncer sa paternité à son ami. Elle descendit donc à la salle à manger, troublée par le tour mystérieux que prenait ce week-end, mais plus encore émue et un peu angoissée de la nouvelle qu’elle apportait. Quand elle arriva dans la pièce, Etienne l’attendait, elle le rejoignit, s’assit et ils commencèrent à manger. Le plat principal était déjà servi depuis longtemps qu’Etienne n’avait presque pas dit un mot. Comme ils entamaient le dessert, elle engagea la conversation en parlant de choses et d’autres, puis elle amena peu à peu la discussion sur le sujet du bébé dans le couple, qui étonnamment ne semblait pas passionner Etienne. Pendant qu’il évoquait le problème de l’éducation des enfants, Olga se disait que le moment était venu de lui annoncer la nouvelle. Il termina sa phrase. Olga murmura un : «Ecoute, j’ai quelque chose à…» mais, sans y prendre garde, il l’interrompit brusquement et reprit: «Tu comprends pourquoi je dis alors qu’un gosse ça a besoin d’espace, mais que dans un jardin ça fait du dégât, ça peut tout gâcher… Te rends-tu compte de tout le soin que j’apporte à ces plantes ? Jamais je ne permettrais qu’on y touche, tu entends ?... » A mesure qu’il parlait, il avait pris un timbre de voix qu’Olga ne lui connaissait pas. Mais elle n’eut pas le temps de se poser d’avantage de questions car il se radoucit et reprit : « D’ailleurs tu ne l’as pas encore visité mon jardin, tu dois le voir ! Tu verrais comme il est beau, par des journées ensoleillées comme aujourd’hui ! Il s’épanouit et sourit de toutes ses fleurs. Il est magnifique… Tiens ! Si on y allait maintenant, allez dépêche toi de terminer, je me prépare et je t’attends dehors.»
Elle ne put rien ajouter. Mais ce n’était pas grave se disait elle, car pendant la visite du jardin elle aurait le temps de le lui dire ; et rien de plus beau que d’apprendre que l’on est père au beau milieu d’un superbe lieu. Elle se hâta donc d’aller se préparer pour se diriger vers le jardin. Elle retrouva Etienne qui l’attendait à l’ombre derrière le manoir. Ils commencèrent alors à flâner tous deux main dans la main. Etienne lui parlait de son jardin, des plantes, des fontaines, en citant des noms latins et d’autres détails sur la quantité d’eau journalière dont a besoin le Rubus Idaeus, ou comment tailler une haie, ou encore quelle plante mettre à côté de celle-ci et à ne pas mettre a côté de telle autre…En bref, il ne lui laissa jamais la parole. La visite se finit et, l’heure du dîner étant arrivée, tous deux, se préparèrent à passer à table après un bref rafraîchissement. Cette fois-ci, elle était bien décidée à lui annoncer l’heureuse nouvelle.
Une fois prête, elle descendit. Quand elle poussa la porte de la salle à manger, ses yeux s’illuminèrent et sa peau fut parcourue par un frisson. Devant elle, la table était recouverte d’une magnifique nappe rouge au centre de laquelle était disposé un chandelier d’argent. Le couvert était soigneusement dressé devant la fenêtre en arc de cercle, avec vue sur un magnifique coucher de soleil couleur de feu. Elle ne bougeait plus, émerveillée par la beauté de la scène. Etienne la rejoignit et posa la main sur son épaule, elle se retourna vers lui, les yeux brillants de l’amour qu’elle avait pour lui. Brûlée par la passion qui l’animait à ce moment-là, elle ne pouvait contenir sa joie et lui dit d’une voix des plus douces: «J’attends un enfant».
Ils étaient toujours en train de contempler le ciel lorsque le soleil se coucha, les bruits se turent, la lumière disparut. Il faisait sombre dans la pièce, on n’y voyait plus. Le craquement d’une allumette perça le silence, soudain, une flamme éclaira toute la pièce. Etienne allumait les bougies et la lumière que dégageaient les flammes faisait danser son ombre sur le mur. Il alluma la dernière bougie puis s’assit, invitant Olga à en faire autant. Elle le rejoignit et s’assit en face de lui. Elle ne savait pas s’il avait entendu ou compris ce qu’elle venait de lui dire. Elle s’en assura donc, il lui répondit qu’il avait bien compris mais que cela le troublait quelque peu et l’empêchait de tout à fait réaliser. Le repas se passa sans mot dire jusqu’à ce qu’ils aillent se coucher. Olga comptait sur les bienfaits de la nuit pour dissiper le trouble de son ami. Ils se glissèrent sous les draps sans le moindre mot. Une fois dans le lit, Etienne manifesta son désir de ne pas communiquer en tournant le dos à Olga, qui restait fort intriguée car elle ne s’expliquait pas son comportement et elle cherchait l’erreur qu’elle avait pu commettre: «Ai-je choisi le mauvais moment? Aurais-je dû lui dire autrement?» Elle espérait que le lendemain il aurait abandonné cette attitude étrange. La fatigue l’emportant, elle finit par s’endormir, lovée dans sa tunique mauve, celle qu’elle affectionnait particulièrement et qui avait perdu ses boutons depuis des années.
Quand Olga se réveilla le lendemain matin, elle eut envie d’aller prendre l’air dans le jardin d’Etienne pour oublier les soucis de la veille. Elle sortit donc, les yeux encore embués par le sommeil, sans prendre garde à ce qui se trouvait autour d’elle. Elle était déjà loin dans le jardin quand ses sens commencèrent à s’éveiller ; chose curieuse, une sorte de sentiment de béatitude l’envahissait. Elle passa, pieds nus sur le gazon encore mouillé par la rosée matinale, sous une grande arche taillée avec soin dans la haie, découvrit des pommiers chargés de fruits rubiconds, ainsi qu’un lac joliment entretenu. Le paysage s’étirait dans le lointain jusqu’aux collines qui se dressaient, formant un relief sculpté en lacets harmonieux.
Elle parvint à un endroit du jardin où s’étendait une allée de saules pleureurs qui longeait la rivière sur sa gauche, et, en contrebas de ce paysage, à côté du dernier saule pleureur, elle distinguait une tache noire qui s’animait. Elle se dirigea calmement vers elle, intriguée. La tâche se révéla être un homme. Elle s’approcha encore. L’homme creusait, imperturbable. Elle franchit la distance qui les séparait et vint se placer derrière lui. L’homme, qui paraissait ne pas l’avoir vue, ponctuait ses coups de pelle de « C’est à moi, à moi son fils préféré qu’elle avait demandé de les soigner…Ses fleurs chéries…sur son lit de mort…Personne ne devait y toucher…je te l’avais bien dit…» Elle découvrit avec horreur à ses côtés le corps d’une femme. Elle portait une chemise mauve sans boutons. L’homme était Etienne. Il creusait toujours, il creusait un cercueil pour son Amour.

Richard Lavoine

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