Une affection rêvée
de Richard Patrosso



Frédéric Martin était considéré par les siens comme l’idiot de la famille, le petit dérangé : celui qui n’est pas normal. Ils avaient certes parfois pitié de lui, mais aimaient le plus souvent s’amuser en toute tranquillité avec cet être attachant dont certains moments faisaient oublier sa particularité.      

Ce jour de printemps, le petit enfant âgé d’une dizaine d’années marchait seul dans la rue principale du quartier voisin du sien. Un ami de la maternelle passa à ce moment-là en sens inverse de sa direction au volant d’une fourgonnette bleue et s’arrêta à sa hauteur aussitôt après l’avoir reconnu. L’ancien camarade de classe avait grandi et était un conducteur récent comme l’indiquait son permis de conduire. Il baissa la vitre du passager avant et s’adressa à Frédéric : - Tu vas où comme ça, Fred ?

- Je me balade, Henri. Et toi ? Ça fait longtemps que je ne suis pas venu par ici alors que j’habite juste à côté.

- Je rentre du boulot. Tu veux faire un tour en voiture avec moi ? Ça fait longtemps qu’on ne s’est pas vus !

- Je comprends. Ça fait des années, même ! Va pour une balade avec toi ! J’ai tout mon temps.

Tout en continuant de discuter, Frédéric monta dans la fourgonnette, s’installa à la place du passager avant, boucla sa ceinture de sécurité et Henri démarra, orientant son véhicule dans la direction de son ami avant leur rencontre.

- Ça fait longtemps que tu travailles ? demanda Frédéric à son ami, qui regardait dans son rétroviseur intérieur.

- Un petit moment. Il faut bien commencer un jour ! Comme les études c’est pas fait pour moi et que je voulais passer le permis, j’ai cherché un petit boulot. Et finalement, j’ai trouvé celui-là et je n’ai pas l’intention de changer.

- Et qu’est-ce que tu fais ? demanda naïvement Frédéric.

- Livreur. Et toi ? demanda à son tour Henri, qui amorça une pente bien raide et toute en virages, les uns plus serrés que les autres.

- Oh ! Moi, répondit Frédéric, je ne fais pas dans l’originalité, continua-t-il avant que n’éclatent des coups de feu. Qu’est-ce que c’est ? se demanda-t-il à haute voix.

- La bagnole de derrière ! s’écria Henri, qui venait de découvrir la réponse. Et c’est sur nous qu’elle tire !

Scrutant minutieusement tous ses rétroviseurs, le conducteur de la petite fourgonnette s’écria :

- Et ils sont trois à nous tirer dessus sans compter le chauffeur !

- Mais pourquoi ? Que se passe-t-il ? s’étonna Frédéric, qui, sous l’effet de surprise, ne réalisait pas encore vraiment ce qui se passait.

- On nous tire dessus ! répliqua sèchement Henri parce que concentré sur sa conduite alors que Frédéric, lui, n’arrivait toujours pas à comprendre comment un véhicule surgi de nulle part pouvait en attaquer ainsi un autre.

La pente était toujours plus rude et plus étroite au fur et à mesure que la fourgonnette avançait. Le ciel, lui, était bleu. Et le temps clément était en totale contradiction avec la scène qui se déroulait entre ces deux véhicules sur la petite route qui fendait l’herbe fraîche de la soirée. Henri posait son pied droit sur la pédale de l’accélérateur de plus en plus fortement. Son véhicule s’engouffrait ainsi à toute vitesse dans les zigzags de la pente déjà très raide. Concentré sur sa conduite, le jeune conducteur avait l’air d’une bête féroce prête à bondir sur sa proie. Ses yeux immuablement fixes sur le devant de la route ne changeaient de position que quand il jugeait nécessaire de regarder dans ses différents rétroviseurs.      

Le petit Frédéric redressa son cou, tourna sa tête vers l’arrière du véhicule et écarta grandement ses paupières afin d’apercevoir leurs agresseurs, mais il n’eut pas le temps de distinguer l’arrière de la fourgonnette que le haut de sa tête toucha brutalement le plafond du véhicule à cause du rebond provoqué par le rehaussement du pont qui enjambait la rivière à l’eau finement claire, abordé en un éclair par le véhicule dans lequel il se trouvait. Henri le regarda d’un air un peu inquiet et lui demanda s’il allait bien et s’il n’avait pas trop mal. Le jeune adolescent lui répondit que la douleur due au choc était supportable, et se réinstalla prudemment dans son siège.

Le conducteur, lui, plus que jamais concentré sur sa conduite, apercevait désormais très bien ses agresseurs grâce à la route plate en longue ligne droite que son véhicule abordait maintenant. Le conducteur portait un chapeau noir de ville des gangsters américains des années 1950. Son costume, comme sa cravate, était de la même couleur que son chapeau. Sa chemise, elle, était tellement blanche qu’elle semblait briller et l’éblouir suivant le reflet du soleil couchant dans son rétroviseur. Son nez était droit et fendait extrêmement bien son visage. Ses lèvres charnues se mariaient merveilleusement avec ses pattes d’un brun luisant en forme de rouflaquettes. Comme Henri, ses yeux étaient fixés sur le point de mire qu’était la fourgonnette bleue et son bras gauche balançait de temps en temps de bas en haut quand il tirait avec son révolver noir brillant sur le véhicule qui tentait de lui échapper alors que son autre bras était solidement stable puisque sa main droite non gantée tenait fermement le volant.      

À son côté droit, l’autre bandit était debout sur son siège, tirant sur le véhicule des enfants à l’aide d’un fusil de chasse dont le bruit produit par le « dégainement » ressemblait à celui d’une mitraillette de militaire. Le pare-brise de la voiture et le toit ouvert de celle-ci permettaient à Henri de voir, à l’aide de son rétroviseur, que le passager avant du véhicule des agresseurs portait un costume cravate entièrement blanc. Les cheveux châtain clair de ce bandit-là volaient en arrière, comme sa cravate. Sa position adoptée ressemblait à celle d’un soldat tirant sur le toit d’un char.      

Le passager arrière gauche, situé donc derrière le chauffeur, avait le même physique que le passager avant, mais semblait beaucoup plus petit que ce dernier. En effet, seuls sa tête et son fusil dépassaient à peine de la vitre et l’homme chapeauté et habillé comme le chauffeur semblait avoir du mal à manier son arme tandis que son voisin bien plus grand que lui, certainement le plus grand des trois avec son air d’ours baraqué et violent, maniait son révolver automatique rien qu’avec le bout de ses doigts. Tout son corps habillé d’une salopette bleue de mécanicien dépassait de la vitre de sa portière.

Henri tenta un coup de poker en freinant pile et en déviant sur sa gauche sa fourgonnette quand il réalisa que le véhicule des gangsters se faufilait définitivement sur le bord droit en ravin de la route plate. Sans attendre, il embraya et accéléra si fort que son véhicule fit un demi-tour sur lui-même. Remis sur la bonne voie, il repartit immédiatement dans la direction qu’il tentait de fuir depuis tout à l’heure, mais ne savait pas s’il atteindrait entier avec son passager le quartier et se demandait aussi s’il pourrait s’arrêter là alors que les gangsters avaient certainement repéré sa fourgonnette, qui est aussi et avant tout son véhicule de travail.

Frédéric ne disait plus un mot et fixait son regard droit devant lui alors que celui d’Henri oscillait entre le devant de la route et les rétroviseurs, guettant le possible surgissement de leurs agresseurs. La nuit tombait et le véhicule fonçait à toute vitesse dans cette forêt de plus en plus sombre qui n’avait pas le même aspect à l’aller. Des bruits de plus en plus bizarres et inquiétants sur l’état du moteur de la fourgonnette s’échappaient du capot avant alors que la pente commençait doucement à s’élever.

Les lampadaires s’illuminèrent le long de la route et Henri mit ses feux de route pour mieux voir dans la nuit noire qui s’abattait sur le passage que les deux garçons traversaient maintenant. La rafale de coups de feu se fit entendre comme un tourbillon revenu en un éclair de l’enfer. La voiture des gangsters alluma ses feux et éblouit par la même occasion le conducteur de la fourgonnette lorsqu’elle atteignit l’arrière de celle-ci, puis la doubla à toute vitesse l’obligeant à se déporter à l’extrémité de la gauche de la route alors que les arbres de la forêt n’étaient pas loin de la voie déjà bien étroite pour un seul véhicule. Alors que Frédéric cacha son corps comme il put pour éviter de se prendre la rafale de balles déversée à ce moment-là par les bandits, Henri évita comme un héros de la conduite de laisser son véhicule s’encastrer dans les troncs.

La voiture ennemie ne s’arrêta pas pour autant afin d’en finir avec leurs victimes, mais continua son chemin en accélérant toujours plus sa vitesse. La fourgonnette longea alors un troupeau de vaches bretonnes qui rentrait à la ferme après avoir passé une belle journée ensoleillée à brouter l’herbe dans les collines avoisinantes. La pente amorcée plus tard par la fourgonnette se fit de plus en plus raide et les virages de moins en moins serrés. Arrivé presque au sommet de ce véritable col, Henri gara son véhicule sur la droite de la chaussée entre les voitures de ses voisins et Frédéric aperçut les véritables buildings en verre où habitait son ami qui lui avait offert cette balade.

Par ce matin de décembre, les flocons de neige tombaient calmement comme portés par le vent léger qui soufflait à peine au-dehors de cette petite maison de campagne dont la cheminée laissait échapper une fumée telle qu’elle laissait deviner que le bois brûlait à grand feu dans la pièce où la petite famille, qui y résidait, prenait le petit-déjeuner.

Il était à peine huit heures du matin quand le dernier de la famille, Frédéric, se leva. Aussitôt sorti de son lit, il se précipita brusquement vers ses proches et les serra fort dans ses bras du haut de sa dizaine d’années. Il fit le tour de la famille, répéta le même geste à chacun et s’installa à sa place habituelle pour boire son chocolat chaud quotidien. Chacun pensa encore qu’il s’agissait là d’une nouvelle saute d’humeur non rationnelle du petit dernier qui ne serait définitivement jamais normal, ignorant tous que le rêve qui avait accompagné sa nuit lui avait fait prendre conscience qu’il était impossible de dire à quoi tenait la sûreté de l’existence.

Quand il se leva de table après avoir fini son petit-déjeuner, un adulte, qui lisait le journal, lui dit :     

- Tiens, Henri… Tu sais, celui qui était dans ta classe à la maternelle… Il a remporté le rallye des dix/douze ans, ce week-end.      

Et Frédéric d’ajouter :

- J’ai toujours pensé que c’était un bon conducteur. Il faudrait que je le revoie d’ailleurs celui-là !

Surprenant son monde par le sérieux de son intervention alors que quelques minutes auparavant sa marque d’affection appuyée envers ses proches n’avait ému personne.

  Texte publié sur le blog Des Nouvelles de Richie et déposé sur CopyrightFrance.com


Richard Patrosso


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