Histoire de loup
de Renaud Lépine



Au cœur d'une lignée de futaie, les hautes ramures créent une arche qui masque la taciturne lune. Seule la lueur de ma lampe à l'huile écarte le rideau de noirceur qui m'enveloppe. Une faune retentissante glisse dans une torpeur grandissante. Aquilon, souffle du Nord, succombe à la fatigue et s'affale dans un grabat de feuilles mortes. Un relent de moisissure s'élève du sol et empreigne l'atmosphère de son remugle. Un sentier tortueux se dessine à chacun de mes pas. L'épuisement m'accable et une douleur intolérable me parcourt les jambes. Depuis l'aube, je progresse sur ce sentier sans même avoir aperçu une seule habitation. La faim me tenaille depuis des heures, mes provisions sont à sec. Je scrute les alentours, à la recherche d'un coin pour m'abriter. La noirceur rend la progression lente et difficile. Aux premières lueurs du jour, je plierai bagage et je me remettrai en chemin. L'aspect de la forêt est lugubre sous l'éclat de la pleine lune. Les bosquets qui m'encerclent et les hauts rameaux semblent vouloir me broyer les os. Ma lampe à bout de bras, j'espère repousser les ombres de la nuit. Je distingue au loin, une paroi rocheuse, couverte de lichen. À sa droite, une ouverture se dessine. Le lit verdâtre qui couvre le rocher s'estompe à cet endroit pour laisser place à un antre. Un effluve de putréfaction agresse mon sens olfactif aussitôt arrivé. L'entrée est dégagée du reste de la végétation. Le sol est marqué d'empreintes de pas, que le temps a rendues illisibles. Ceux-ci, se dirigent vers l'intérieur de la grotte. Les parois de granite qui forme l'intérieur de l'antre sont maculées de traces rougeâtres. Ma lanterne surplombe les traces de pas qui me guident vers les profondeurs de ce tunnel. L'odeur nauséabonde se fait plus présente, à mesure que j'avance. Le temps s'estompe et l'air pur se fait rare. Une embouchure s'ouvre sur une vaste galerie humide. Le plafond est bas, mais la largeur compense. Le sol est jonché d'objets divers : couvre-chef, cordelière, calebasse et soulier. Leurs propriétaires ont abandonné le lieu sans prendre soin de tout ramasser. Comment expliquer une t'elle oublie ? Ces gens devaient être pressé, j'ai l'impression qu'ils ont fui quelque chose. Une étincelle d'imagination peut facilement créer un sentiment de peur dans un endroit aussi lugubre. Cela expliquerait en partie la fuite de ces hommes, mais ça ne m'explique toujours pas la présence des traces rouge à l'entrer. Plus que je m'enfonce dans la galerie, plus le doute me traque l'esprit. À certains endroits, les parois de pierre laissent apparaître des crevasses. Leurs tracés ne sont pas naturels et ils sont tous en groupe de cinq déchirures parallèles. Comme si quelque chose avait voulu marquer son territoire. Dans un coin reculé, des vêtements en lambeaux jonchent le sol. Par mis les étoffes, une robe est discernable. À part la couleur qui est d'un bleu clair, le reste est méconnaissable. L'humidité finit par transpercer mon pardessus et s'attaque maintenant à mes os. La crainte me fait hésiter à rester ici pour la nuit. Malgré le calme apparent de la grotte à ce moment, les étranges marques et tout le reste me supplient de quitter ce lieu immédiatement. La fatigue accumulée et la faim prennent finalement le dessus. Mon esprit déserte mon corps peu de temps après m'avoir allongé. Je glisse dans un sommeil réparateur et bienfaisant.

Je sens mon corps être traîné sur le sol. La pierre irrégulière taillade mes mollets. Le réveil est brutal, mes yeux s'ajustent à l'obscurité et je finis par distinguer une forme irrégulière devant moi. Couverte d'une épaisse fourrure brunâtre, la silhouette ne me semble pas totalement humaine. Ça démarche est sec et instable. Mes mains essayent d'agripper une crevasse, mais rien à faire. Mes doigts glissent sur le sol rocheux. Je me débats à coups de jambes, espérant que la créature va lâcher prise. Parce que, plus que le temps passe, plus je suis certain que cette chose n'est pas un homme. Ça, force est beaucoup trop grande. Je hurle ma haine à en perdre la voix, mon assaillant continu, sans me porter la moindre attention. Soudain, je me rappelle qu'à ma cheville est attaché un couteau de chasse. Malgré la douleur et la crainte, je réussis avec peine et misère à saisir le manche. Ma seule issue vers la vie réside dans cette pointe d'acier. Aussitôt qu'il m'aura déposé, je lui sauterais dessus et je lui enfoncerais l'arme blanche dans le corps. Espérant ainsi l'affaiblir et qui sais, peut-être le tuer. Si sait le cas, j'utilise son corps comme une curiosité dans les cirques. Son dos est massif et laisse apercevoir une colonne vertébrale déformée. Deux oreilles pointues se dressent derrière sa tête. Arrivé à l'embouchure de la grotte, il me laisse choir sur le sol. Le temps qu'il se retourne pour me fixer, je m'étais déjà redressé et je m'élançais bras devant vers lui. La stupéfaction éclaira ses yeux pendant un instant, signe d'une conscience à l'intérieur de ce corps monstrueux. De face, l'horreur était présente. Une bouche écumante avec des crocs immenses. Un regard aussi noir que l'obscurité et des griffes affilées. Un grognement guttural s'échappa de sa gorge quand ma lame lui transperça le ventre. Une vague de courage me prit à ce moment et je lui assénai un autre coup. Ma pointe d'acier percuta sa patte droite avec toute la force que j'avais. L'animal s'enfuit dans les bois laissant comme seule preuve de ce combat une traînée de sang. Mon couteau m'échappe des mains et il percute le sol rocheux, déchirant le silence qui m'entoure. Sous le poids de la frayeur, mon corps perd toute sa rigidité. Je m'effondre et mes genoux frappent la dureté du sol. Mon cœur bat au rythme de l'adrénaline qui coule dans mes veines. Cette mâchoire de carnassier venu tout droit de l'enfer et ses yeux aussi noirs que les profondeurs terrestres. Rien de tout cela n'est l'œuvre de Dieu, seul le mal peut engendrer une telle créature. Je dois, le plus rapidement possible, avertir la population. Ça serait inacceptable que cette masse obscure s'attaque aux nôtres. À mes pieds, l'avant-bras inerte de la monstruosité ressemble légèrement à celui d'un être humain. Ainsi, détachée du corps, la ressemblance est frappante. Seules les griffes allongées et la pilosité divergent. Je rassemble tout mon courage, j'empoigne le bras velu et je le glisse dans mon sac. Sans cette preuve, le village ne me croira pas. Je me redresse du mieux que je peux, progressant lentement vers la sortie. Le jet de lumière que laisse entrer l'ouverture béante me guide et me rassure. La chaleur des premiers rayons se fait sentir sur ma peau. Le jour se lève sans m'avoir laissé voir la nuit passé. Combien de temps suis-je resté dans la caverne ? J'ai l'impression d'y être resté qu'un quart d'heure. Sous ce soleil ardant, le trajet sera beaucoup plus difficile que prévu. Mais je conte bien arrivé aujourd'hui à Fort New Land. La population doit être prévenue et plus vite je serai rentré, mieux je me sentirai.

Les dépouilles plantureuses des ramures s'étalent à mes pieds. J'arpente ce sinueux sentier depuis d'incalculables heures. Ma perception habituelle des lieux sait transformée en une gymnastique intellectuelle. Les troncs fallacieux perturbent mon sens de l'orientation. Une nuée de funeste fumée s'échappe furtivement d'une bouche de béton. Je distingue vaguement l'exhalaison de l'endroit où je suis. Je me situe à environ une heure de marche de ce lieu préconisé par ma raison. L'âme qui habite cette demeure sera me dire la direction à prendre et la bonne foi m'apportera peut-être de quoi à mettre sous la dent. J'ai l'estomac qui accroche dans mes talons et de l'ignorance pleine la tête. La seule solution pour quitter ce labyrinthe de rameaux est de rencontrer cet individu qui je l'espère, sera me recevoir en tant que convive de marque. Ce n'est guère que je veux profiter de l'hospitalier, le temps s'effrite trop rapidement de toute façon, mais j'espère pouvoir prendre une lampée d'eau de vie. Après ce que j'ai subi, j'en ai rudement besoin.

Une masure que les saisons ont délabrée perce le paysage par sa fragilité. Des carreaux couverts de poussière découpent la façade de bois. La charpente penche allègrement vers la gauche, cherchant à s'étendre après toutes ses années. Un couloir d'herbe tapé dessine la brèche à prendre pour se rendre à l'entrée. La porte sort de son cadre et réussit à tenir en place d'une façon qui m'est inconnu. Avec précaution, je cogne sur le rebord à quelques reprises. Le grincement que fait le plancher sous les pas de son propriétaire parvient à mes oreilles. Le porche s'ouvre devant moi avec difficulté. Un homme d'un certain âge, me scrute de la tête au pied, avant de me demander la raison de ma présence. Un sourire en coin dissimule la chiqué de tabac qui mâche. Sur un ton convivial, je lui propose une histoire inimaginable en échange d'une goutte de fort et d'une miche de pain. Je lui fais savoir que je n'ai rien mangé depuis des jours et que je me suis égaré. Il ouvre la porte complètement et me laisse pénétrer à l'intérieur.


Théâtre d'une pièce chaleureuse, le foyer consume les braises avec appétit. Mon hôte m'invite à prendre place à côté de cette scène. Les flammes s'envolent dans une danse chaotique et leurs robes flamboyantes tournoient. Je m'assis sur l'amuse-gueule du brasier et je contemple la salle qui est en réalité l'ensemble de la demeure. Les planches du plancher semblent souffrir de contusions et les poutres de soutien ne tiennent plus ce rôle. L'homme me tend un bol où baigne une substance limpide. L'odeur repousse mes narines, il me fait signe de boire. Mes lèvres plongent dans ce liquide qui à finalement pas si mauvais goût. Son regard ne me quitte pas, est-il méfiant? Je décide d'entamer la discussion, d'une voie qui se veut chaleureuse, je lui dis :

- Merci bien, ça remplie bien tous mes vœux !

Il semble attendre de quoi, je me débarrasse de mon sac et je prends une autre gorgée. Avec le revers de ma manche, je m'essuie le menton.

- Si je vous disais qu'une bête rode dans les parages et qu'avec cette lame, je lui ai laissé un petit souvenir. Mais pas un loup, ni un ours, je dirais plutôt une abstraction de la nature ou encore une attraction à qui l'attrapera.

L'oreille du quidam se déroule et un intérêt se pointe dans le creux de son regard. Il en veut encore, je vais donc lui en donner pour son hospitalité. Je vide le bol d'une lampée et je me penche pour saisir mon sac.

- Des serres étroites et acérées, une peau maculée de fourrure et un regard aussi noir…

Je prends tout mon temps pour défaire le nœud qui borde ma besace, le maître des lieux est suspendu à mes lèvres. Des rafales de vent percutent la chaumière qui oscille au rythme de dame nature. Une brise s'insinue entre les lattes de bois et me prend par surprise. Un frisson me parcourt tout le corps quand je termine en fin d'ouvrir mon sac.

- J'ai réussi à garder un morceau de la bête, comme quoi les gens ne pourront pas dire que j'n'ai pas de preuve de ce que j'avance !

J'extirpe tranquillement le bras du sac, j'imagine déjà la face que le bonhomme va faire quand il va contempler le morceau de choix. Une fois le membre complètement sorti de mon sac, je me tourne vers l'homme. Un bras d'une proportion plutôt restreinte lui fait face. En putréfaction depuis déjà un certain moment, son état est lamentable. On peut facilement distinguer les cinq doigts d'apparence humaine. Jonchée à l'annulaire, une bague sertie d'un diamant brille à l'éclat du feu. La peur me saisit avec conviction à la vue de ce joyau. Je laisse tomber le bras et en m'éloignant une seule pensée me fusille l'esprit : notre mariage !


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