Leadershit !
de Rémy Demain



Bernard Wzychliewski tendit sa carte de fidélité Air France et son passeport à l’employée du guichet d’enregistrement pour Birmingham, et se mit à attendre distraitement sa carte d’embarquement.
La fille tapota un instant sur son clavier, et pendant que la carte sortait de l’imprimante, jeta au passeport un regard aussi distrait que l’attitude du passager, avant d’ouvrir grands ses yeux et de dire, après un instant d’hésitation :
- Je regrette, je ne peux pas vous laisser partir, votre passeport est expiré.
Cette fois elle prit le temps de regarder son interlocuteur, et sembla étonnée de voir ce type distingué, voyageant en business, en situation aussi irrégulière.
- Mais je vais en Angleterre, répondit Bernard, un peu déstabilisé, puis se reprit et
précisa, en articulant : « l’Angleterre fait partie de l’Europe. Et en Europe on peut circuler avec un passeport expiré depuis moins de six mois ».
- Vous avez raison d’aller partout en Europe avec votre vieux passeport, sauf en
Angleterre, répondit l’hôtesse, agacée par le donneur de leçons.
- Mais ça n’est pas ce que m’a dit la fille à la préfecture ! s’écria Bernard, qui sentit
des sueurs froides se former sur ses tempes.
- Désolée, vous ne pouvez pas partir, sauf si vous avez votre carte d’identité.
- Non, mais c’est pour une rencontre professionnelle importante. Je ne vais pas en
vacances ! Il faut absolument que je parte ce soir !
Le ton de Bernard montait, au même rythme que ses battements de cœur et son angoisse.
- Je me doute, les vacanciers sont plutôt rares vers le Royaume Uni en novembre, mais c’est la loi et je n’y peux rien. Voyez avec la police des frontières, dit-elle, pressée de se débarrasser du gêneur, lequel s’écarta en titubant et laissa sa place aux passagers en règle.

Avec la police il n’eut pas plus de succès, mais il obtint une information utiles : il apprit qu’il existe au sein de toute préfecture, même celles pas au courant des législations européennes en vigueur, une procédure de délivrance des passeports en régime d’urgence. Il suffisait d’avoir un bon motif, et ça, Bernard était sur d’en posséder.

Bernard Wzychliewski était le Directeur des Ressources Humaines de la filiale française d’une importante société américaine de bonbons, glaces et autres sucreries.
Sa boîte avait été achetée par des américains en début d’année, un an après l’acquisition d’une entreprise en Angleterre, première filiale sur le vieux continent (pour ceux qui estiment que la Grande Bretagne est située sur le continent).

Dave Collin, son homologue britannique, avait donc plus d’ancienneté et parlait beaucoup mieux l’anglais que Bernard, qualités qui lui donnaient un ascendant sur son collègue français.
C’était lui le pilote, chaque fois qu’une nouvelle initiative dans son domaine était lancée depuis les USA.
Les relations entre les deux DRH étaient cordiales, ce qui veut dire que malgré les fréquentes peaux de banane lancées de part et d’autres, ils se serraient les mains et arrivaient même à se sourire, sans grincer des dents, chaque fois qu’ils se rencontraient.

Cette fois il s’agissait d’un stage de formation à l’attention de l’encadrement moyen (middle management) et le sujet était « Le leadership ».

Ce séminaire se déroulait au centre de la Grande Bretagne, et Bernard y était invité pour participer, et en même temps se familiariser avec la méthodologie, qu’il était chargé par la suite d’acclimater en France.

C’était un homme d’une cinquantaine d’années, assez grand et distingué malgré un début d’embonpoint, grisonnant, avec un visage rond qui devenait souvent rougeâtre, et des yeux bleus. L’ensemble rappelait à ceux qui connaissaient son nom et arrivaient à le prononcer sans se tordre la langue, ses lointaines origines slaves.
Il portait des lunettes à fines montures, et aimait s’habiller avec beaucoup de distinction.

Mais aujourd’hui Bernard était furieux.
Il allait rater le premier jour de stage, et permettre à son rival de marquer un point.
Il lui fallait non seulement un nouveau passeport le lendemain, mais aussi un prétexte en béton pour sauver la face.
Après avoir réservé son billet et prévenu sa femme au téléphone, il sauta dans la voiture et prit la route du retour, en traitant de tous les noms l’incompétente fonctionnaire qui l’avait mis dans cette situation embarrassante.

C’était quelques semaines auparavant.
Conscient que son passeport avait vécu, et n’étant pas possesseur de carte d’identité, il avait pris le chemin de la préfecture avec la ferme intention de renouveler le document périmé.
La jeune fille assise derrière le guichet, soucieuse d’être aimable, lui demanda :
- Vous allez loin ?
- Non, tout près. Je vais en Angleterre pour affaires.
- L’Angleterre fait partie de l’Europe, l’informa son interlocutrice, et en Europe vous
pouvez voyager avec un passeport expiré depuis moins de six mois. Le votre ne l’est que depuis deux mois environ.
Bernard, ennemi fidèle de la bureaucratie et des formalités associées, sauta sur l’occasion et remercia chaleureusement l’aimable employée qui l’avait mis à l’abri de cette corvée.

Et maintenant, voilà le résultat !
Arrivé à la maison, sans histoire crédible à raconter à Dave, il n’osa pas l’appeler au téléphone, et se contenta d’un mail laconique prétextant une obligation légale de dernière minute mais de première importance. « Et merde ! ». Cette dernière formule ne figurait pas dans le message, mais le cœur y était.

Le lendemain il se présenta à la préfecture dès l’ouverture, car il n’y avait pas une seconde à perdre : l’avion était à 15 h.
Il relata sa mésaventure à l’employé chargé de la tâche, qui l’informa que la jeune fille en question n’était qu’une stagiaire, partie depuis, et l’histoire s’arrêta là.

Trois heures plus tard, juste avant midi, le document indispensable pour atterrir légalement en Grande Bretagne se trouvait dans sa poche, et encore quelques heures plus tard, il se trouvait lui-même devant la police des frontières de l’aéroport de Birmingham.
Un imperméable bleu marine protégeait son costume Hugo Boss de la pluie intense qu’il devinait derrières les vastes baies vitrées.
Ajustant machinalement sa cravate, il brandit son passeport tout neuf devant le représentant de la loi britannique qui, de loin, abrité dans sa cabine, lui fit un petit signe de la main pour lui indiquer qu’il pouvait circuler librement sur le territoire de sa gracieuse majesté.
« Même pas un coup d’œil à mon passeport ! Tout ça pour ça ! », grogna Bernard, déçu et frustré, mais ces sentiments se refroidirent vite au contact du liquide glacial qui lui fouetta le visage, sitôt sorti à la recherche d’un taxi.

Encore une demi heure, et il franchit le seuil de Roughton Conference Centre, vaste demeure moderne située en pleine campagne anglaise, profonde et mouillée (ou plutôt profondément mouillée).

Il se dirigea vers l’accueil, et c’est avec appréhension qu’il dévisagea la personne de sexe féminin assise derrière le guichet.
Non sans raison, car l’hôtesse secoua la tête en signe de négation quand le visiteur déclina son identité.
C’en était trop pour Bernard, en à peine plus de 24 heures, qui, perdant son sang froid s’écria en français :
- Je sais que j’ai un nom à coucher dehors, mais vu le temps, je préfère dedans !
Et devant la jeune femme stupéfaite par tant d’audace, il prit autoritairement le registre et put lire devant la chambre 116 : « Frenchman. Name : unknown ».
« Français, et inconnu ! Encore un coup de ce salaud de Dave », se dit-il, mais néanmoins soulagé, se pressa de déposer sa valise, et rejoindre l’équipe qui devait se trouver vers la fin des cours, d’après ses calculs.

Mais la grande salle de séminaire était vide, c’est à dire vide de ses occupants, car sur la table se trouvaient, dans le désordre, différents objets ayant des rapports plus ou moins éloignés avec la notion de leadership.
Devant chaque place était censé se trouver un petit écriteau en carton, indiquant le nom de l’occupant.
Le seul resté debout, aligné devant un classeur volumineux, un cahier et une trousse de fournitures diverses, portait son nom, sans faute, ce qui était un exploit.
A côté du nom figurait un cercle vert.
Après avoir fait le tour de la grande table en « U », pris possession de ses affaires, regardé les feuilles de paper board scotchées sur les murs autour, et déroulé un processus de déduction sans faille, il fut en mesure d’arriver à la conclusion suivante :

Les stagiaires censés développer leur leadership étaient au nombre de seize, un seul absent étant à déplorer jusqu’à présent, et il se reconnut dans ce rôle.
Après avoir ingurgité les premières notions théoriques, ils devaient être en train de participer à des exercices. Ils étaient divisés en deux groupes, de huit (les rouges) et respectivement sept membres (les verts).
Bernard regarda sa montre qui indiquait 19 h 30, se dit que le dîner ne devait plus tarder, mais s’empressa de rejoindre ses collègues verts pour participer à la dernière phase de l’application.
Il se dirigea vers l’accueil et demanda à l’hôtesse, en articulant le mieux possible, de lui indiquer la salle où se déroulait l’exercice.
- Outside, fut la réponse.
- Dehors ? s’écria Bernard. Par un temps pareil ?
Visiblement, la fille ne voyait pas bien ce que cet étrange visiteur avait à reprocher à un temps tout à fait normal pour la saison et la région, et lui indiqua brièvement la direction prise par la troupe.
Il suivit les indications à la lettre, traversa le vaste parking éclairé par des lampadaires, et s’approcha d’une sorte de bocage duquel dépassaient, par ci, par là, les sommets de quelques arbres secoués par le vent.
A peine avait-il dépassé le parking, qu’une silhouette surgit devant lui et lui projeta au visage une sorte d’éclair lancé par une lampe torche.
En se protégeant les yeux avec sa main, Bernard demanda à l’ombre, sans se démonter, et en anglais :
- Bonsoir, dites, s’il vous plaît : vous êtes vert ou rouge ?
- Je suis black, Monsieur, répondit d’une voix grave l’apparition, en s’éclairant le
visage qui resta, malgré ce geste, relativement foncé, ce qui confirmait l’affirmation.
- Excusez-moi, je veux dire….vous appartenez à quelle équipe ?
- J’appartiens à l’équipe des gardiens, Monsieur.
- D’accord, mais savez-vous où se trouvent les membres du séminaire ?
- Je crois les avoir aperçus un peu plus loin, par là. Et il indiqua la direction avec
sa lampe torche, éclairant ainsi un sentier à travers les buissons.

Bernard s’engagea sur la petite allée, et quelques minutes après fut freiné par un obstacle souple.
Il découvrit au niveau de ses genoux une bande en plastique bariolée, de celle qu’on utilise pour baliser les scènes de crime.
Il aperçu ensuite une silhouette, à quelques mètres derrière la barrière, coiffée d’un casque de chantier orange, tenant à son tour une lampe torche dans une main, et une corde épaisse dans l’autre.
Sans faire attention à l’intrus, l’individu se pencha brusquement, poussa un cri de victoire, se leva avec une sorte de jerrican dans ses bras et se mit à courir dans la direction opposée, suivi par Bernard.
Précédé par d‘inexplicables cris de joie, il arriva dans une sorte de clairière au milieu de laquelle les mêmes bandes bariolées délimitaient un petit périmètre.
Dans son centre, se trouvait un tube en plastique d’environ un mètre, planté verticalement dans le sol.
Tout autour, des individus casqués s’agitaient en manipulant des cordes et de longs bâtons en bois.
Personne ne fit attention à Bernard, la tension qui régnait au sein de la troupe montrait qu’il s’agissait d’une course contre la montre.
En revanche, l’objet de leur concentration pendait au dessus du tube, accroché comme une marionnette par des cordes, à un arbre qui vacillait sous son poids.
L’objet se mit soudain à crier et à faire des signes avec ses bras, ce qui indiquait avec certitude que la poupée était vivante et de sexe masculin, comme celui qui lui tendait le jerrican, visiblement lourd, car rempli d’eau.
- Non, je ne peux pas le tenir ! Je vais tomber ! Les branches vont céder !
Une agitation frénétique saisit les membres restés au sol, qui cherchaient une solution au problème.
Un d’eux, dont de longues mèches blondes sortaient de son casque de chantier, et qui répondait au doux nom de Nina, trouva la solution : ils attachèrent la poignée du jerrican avec des cordes à l’extrémité de trois longs bâtons, trois hommes solides levèrent l’ensemble au niveau du pendu, qui se contenta de basculer lentement le jerrican en faisant couler de l’eau à l’intérieur du tube.
Au bout d’un long moment, pendant lequel le silence revint sur le paisible bocage, une balle de ping-pong fit son apparition au sommet du tube.
- STOP ! hurla la foule.
Et le suspendu tendit la main pour saisir doucement la balle, et la jeter à ses coéquipiers, lesquels commencèrent à pousser des cris de victoire, en sautillant autour du carré, comme des cannibales autour d’une marmite dans laquelle mijote un missionnaire bien dodu.
La tribu se mit ensuite à courir vers le monde civilisé, tandis que la marionnette appelée Ed, oubliée au bout de ses cordes, s’appuya sur Bernard pour descendre de son arbre, ce qui leur permit de faire plus ample connaissance.
Il apprit par la même occasion qu’il s’agissait des verts, gagnants malgré l’infériorité numérique, et que le jeu consistait à lire un message caché dans le tube au milieu du carré, dans lequel il était interdit de pénétrer, à moins d’être suspendu à plus d’un mètre du sol.
Des objets variés étaient cachés dans les buissons autour, ce qui leur permit de hisser le moins lourd du lot au dessus du piège, pour identifier la nature du message.
A l’aide d’une lampe de poche, Ed communiqua à ses collègues qu’une balle de ping-pong était visible au fond du tube.
Une rapide concertation aboutit à la conclusion qu’il fallait trouver un récipient pour collecter de l’eau de pluie afin de la verser dans le tube et faire monter la baballe.
C’est à ce moment que Bernard apparut et vit Phil trouvant opportunément le jerrican caché pas trop loin, objet qui leur apporta la solution, source des hurlements de victoire qui s’en suivirent.
Les rouges se dirigeaient à leur tour vers le bâtiment, abattus, et tout le monde se rassembla dans la salle pour le débriefing de fin d’exploit.
Dans l’escalier, quelqu’un frappa légèrement l’épaule de Bernard. C’était Dave.
- Alors, tu es enfin parmi nous ? Ton affaire est résolue ?
- Oui, désolé, mais il s’agissait d’intérêts supérieurs, mentit Bernard.
- Supérieurs par rapport à ceux du groupe ? fit Dave avec un air de reproche.
- Non, par rapport à ceux du stage, dit Bernard comme pour s’excuser, ce dont il
ne fut pas fier.
Il regarda discrètement sa montre et constata qu’elle indiquait 20 h 30 passées.
Son ventre donnait des signes d’impatience, matérialisés par de gargouillements sonores qu’il essaya de cacher en toussotant doucement.
- Tu as encore faim ? l’interrogea Dave, à qui rien n’échappait.
- Mais je n’ai pas mangé dans l’avion, c’était trop tôt. Le dîner est prévu à quelle
heure?
- A dix huit heures ! Entre six et sept, avant l’exercice final. Tu n’as pas reçu mon
mail avec le programme ?
- Non !
- Il a du se perdre. Ce sont des choses qui arrivent, avec tous ces virus…
Bernard ne crut pas un mot. « Je t’aurai un de ces jours » se jura-t-il.

- Tout le monde au bar !
Une nouvelle salve de cris de joie accompagna cette consigne finale, et il suivit la foule qui se précipitait dans l’escalier, pressée de faire couler les flots de bière, tandis qu’il était pressé de dénicher un sandwich quelque part.
Vers 22 heures, Bernard quitta le bar enfumé et bruyant, prit une douche et s’allongea sur le lit après avoir baissé le chauffage et ouvert la fenêtre, car la chaleur était insupportable : au moins 25° C apprécia-t-il de manière tout à fait subjective, car aucun appareil de mesure n’était présent pour témoigner.
Mais cette constatation le soulagea, car elle lui permit de se dire encore une fois que l’Angleterre est le seul pays de sauvages en Europe, et Dave Collin un échantillon tout à fait représentatif.
Il s’endormit bercé par cette pensée réconfortante, et dans ses rêves, il s’est vu partir de l’aéroport de Birmingham, passant devant la cabine du policier, avancer dans le couloir vers la porte d’embarquement, et s’arrêter devant une affiche au milieu de laquelle la gueule sardonique de Dave était accompagnée par un message en grosses lettres rouges : WANTED.
Et c’est avec beaucoup de satisfaction qu’il fit marche arrière vers la cabine du Bobby, pour l’avertir qu’il connaissait le personnage, et savait où il pouvait être cueilli.

Jeudi, à huit heures trente, les consultants donnèrent le signal de départ de la deuxième journée dont le sujet fut étalé au tableau : les procédures et les standards.
Dave ne se contentait pas du rôle d’observateur, il intervenait souvent dans les débats, tout en jetant des coups d’œil fréquents en direction de Bernard, comme pour lui montrer sa maîtrise du sujet.
Ainsi, quand Bernard prit la parole pour émettre une comparaison osée entre une procédure efficace et une exquise mais précise recette de la célèbre cuisine française, Dave, avec un parfait cynisme, lui rappela la « Marmite »*.
Bernard serra les dents, dégoûté à l’évocation de cette ignoble pâte noirâtre, que Dave lui avait fait goûter, amplement étalée sur une tartine, au petit déjeuner, quelques mois auparavant, lors de son précédent voyage au Royaume Uni.
En avalant l’immonde mixture, qui évoquait pour lui un résidu gluant de marée noire, il trouva l’explication des soins prodigués aux volontaires qui s’aventurent à nettoyer les plages souillées, et s’étonna de ne pas voir d’ambulance à proximité.
Et quand le rôle des mêmes standards efficaces dans l’élimination des erreurs fut rappelé, le même Dave trouva un exemple propice du contraire : les fiches de paie dans la filiale française.
Serrer les dents était également devenu un standard pour Bernard, qui constata à ce stade de la matinée, que les muscles servant à accomplir ce geste, comme les autres, étaient soumis aux crampes, à force de répétition.

La partie pratique consistait à confectionner une sorte de salade de fruits à la crème Chantilly, suivant une procédure volontairement confuse.
Le but de l’exercice était d’apprendre aux apprentis managers comment améliorer le standard et le rendre clair, simple et visuel.
Les résultats furent inégaux, la table devint vite barbouillée et collante, surtout devant Bernard, dont la cravate ressemblait elle aussi de plus en plus à un dessert.
Dave, qui ne quittait pas des yeux son rival français, se fit un plaisir d’attirer l’attention générale sur l’effet esthétique de la Chantilly au milieu des rayures rouges et bleues de sa cravate Azzaro.
- C’est le drapeau de la France ! s’exclama, enfin hilare, Keith.
L’homme était d’habitude sérieux et taciturne, et avait l’air de porter sur son dos tout le malheur du monde, alors qu’il ne portait que le sien, en la personne de sa femme Rachel, une rouge, présente également dans la salle.
Bernard serra cette fois les fesses, décidé de ne pas faire travailler les mêmes muscles toute la journée.
L’après midi s’écoula à un rythme soutenu, et le dîner aussi, Dave se chargeant à maintes reprises de booster les serveuses, pas assez rapides à son goût, alors que Bernard trouva les serveuse assez à son goût, mais pas les plats.
A un moment donné, il capta quelques bribes de conversation en provenance de l’emplacement de Dave, et ses oreilles se dressèrent, en toute discrétion, ce qui fait que personne ne remarqua le mouvement.
Ce qu’il entendait le remplissait de joie, et lui donnait des idées. Il essaya de retenir les précieuses informations, et sortit même, à plusieurs reprises, son petit carnet pour noter celles qui risquaient de se perdre. Après cette utile précaution, il rangea le calepin et se dit, plein d’espoir : « Si tu veux jouer, mon salaud, tu ne vas pas être déçu par la partie suivante ! »

Mais en attendant, le jeu destiné à parfaire la formation et faciliter la digestion se déroulait cette fois par groupes de quatre.
Son nom était « Les fermiers » (encore un sujet agroalimentaire) et semblait relativement pacifique, car pratiqué autour d’une table, dans une salle plus petite, à l’aide d’une sorte de cartes de jeu.
Le sous-groupe de Bernard était sous la responsabilité de Dave, comme par hasard.
Les joueurs avaient pour mission de découvrir l’identité et l’aspect de quatre fermiers, de deviner la race des bêtes dont ils avaient la charge et le type d’habitation qu’ils possédaient.
Les indices figurant dans ce but sur les cartes étaient du genre :
« John ne porte pas de lunettes »
« L’éleveur de cochons habite en face du château »
« Bill élève des vaches »
« Georges n’a pas de moustache », et ainsi de suite.
La première difficulté provenait du fait qu’aucun écrit ni dessin n’était permis, seule était autorisée la communication verbale entre les joueurs.
La fatigue et le récent repas se chargeaient d’incarner la deuxième, et respectivement troisième difficulté.
Après un brainstorming dirigé d’une main de maîtresse par Nina, la piste salvatrice fut trouvée : ils allaient simuler et maquetter les situations inscrites sur les cartes afin de matérialiser leurs trouvailles, solution acceptée par l’arbitre.
Et après un quart d’heure de mouvements de troupes et détournement d’objets divers qui meublaient l’environnement, Dave arrêta son chronomètre et put constater que :

Bernard (alias John), portait un chapeau en papier journal, qui ressemblait à une sorte de bateau cabossé, le contenu de la corbeille était déversé sous son nez, pour symboliser une porcherie, et une chaise en bois à l’envers reposait sur son dos : l’éleveur de cochons habitait bien une maison en bois, selon leur déduction unanime.

Dave ignora Nina et sa moustache dessinée avec un marqueur, la veste Hugo Boss de Bernard qui reposait en signe de tente sur les épaules de Keith ou la gomme scotchée dans l’oreille d’Ed pour faire croire à un appareil auditif.
En revanche, il prit rapidement une photo, pour le plus grand désespoir de Bernard, convaincu de la voir bientôt hanter les messageries électroniques de l’entreprise.
A ce sujet, il se rappela que depuis lundi il n’avait pas ouvert sa boîte de réception, qui devait contenir un bon paquet de mails en retard.
Il planifia de combler cette lacune sitôt le rituel du bar fini.
Bernard fut désigné démocratiquement porte parole au débriefing, pour la joie des participants, pas mécontents de se régaler l’écoutant débiter son texte truffé de fautes et agrémenté d’un accent à couper au couteau, à l’instar des brumes épaisses qui commençaient à couvrir le Leicestershire environnant.
Sur le point de finir sa pinte, il se dit amèrement que la dernière partie avait encore été gagnée par Dave, et se fit un vague premier brouillon de vengeance.

Toujours vers dix heures, comme la veille, plus lourd d’un demi litre de bière, Bernard quitta le bar, en route pour une partie de surf à la recherche de ses emails.
Arrivé dans sa chambre, il installa son ordinateur portable sur la petite table et sortit de sa valise l’adaptateur pour la prise électrique, qu’il avait eu la précaution de prendre avec lui.
Il profita de l’occasion pour se dire encore une fois que les anglais sont décidément incapables de faire les choses comme tout le monde, et brancha l’appareil.
Il suffisait maintenant de trouver la prise du téléphone, et configurer sa connexion pour composer l’indicatif lui permettant d’accéder au réseau extérieur.
Il prit l’appareil et tira sur le fil, qui commença à se dérouler, en sortant comme un serpent du dessous du lit.
Quand il arriva au bout, encore une dizaine de mètres plus tard, il senti une résistance et comprit que le but était proche.
Il suffisait de regarder sous le lit débarrassé de la fillerie encombrante, et identifier la source du câble, plantée quelque part dans le mur.
La difficulté venait du fait que le lit n’était rehaussé que de cinq ou six centimètres, pas de quoi y glisser le bras d’un homme adulte et corpulent.
La seule solution était de soulever le lit, le caler avec un objet quelconque et procéder au branchement.
La tache fut plus lourde que prévu, à l’instar du lit qui devait peser pas loin d’une tonne, et qui donnait l’impression d’être en bois, alors que le matériau de construction était sûrement du plomb.
La planche à repasser les pantalons avait l’air d’une solidité à toute épreuve, et pouvait jouer opportunément le rôle du levier.
La sueur perlant de son front, le regard embué et les tendons à la limite de la rupture, soudain, Bernard senti le tout céder brusquement, avec un puissant bruit de craquement.
Le lit s’était mis sur la tranche et Bernard comprit ce qui était arrivé : la tête de lit en bois massif était vissée dans le mur, et ses efforts démultipliés n’avaient eu comme conséquence qu’à l’arracher au reste du meuble.
La prise était maintenant bien visible dans une découpe pratiquée dans la tête du lit.
Bernard tira la table à proximité et débrancha l’embout de la prise, dans l’intention de le remplacer par le sien.
En le regardant, il comprit la mauvaise nouvelle : la prise anglaise de téléphone, à l’instar de sa sœur électrique, n’était ni de la forme, ni de la taille de sa cousine continentale.
Impossible de se connecter.
« C’est pas vrai ! Je rêve ! », se dit Bernard en s’asseyant sur la moquette, à côté de la chaise, la tête entre les mains.

En réalité, il passa une nuit sans rêves, paisible, démarrée à peine une heure plus tard, peut être à cause de l’afflux de sang qui devait inonder sa tête placée en pente, car le lit reposait directement sur le sol, du côté du mur.
Son occupant avait pensé un instant à couper les deux pieds du côté opposé, pour rétablir l’équilibre, mais abandonna faute de matériel adéquat, avec un peu de regret, car il avait pris goût au bricolage.

Vendredi matin, comme jeudi, Bernard se leva avec une bonne humeur inexplicable, si ce n’est la satisfaction inconsciente d’avoir cassé un peu de matériel chez son ennemi anglais.
Dans la perspective du débriefing final, il noua autour du col de sa chemise blanche immaculée estampillée Christian Dior, une cravate discrète mais élégante et parfaitement assortie, du nom d’Hermès.
Les chaussures étaient également de marque, italienne de surcroît, achetées en septembre pour le mariage de sa fille.
Il ne se souvenait plus de la marque, et s’était dommage, car à la fin de la journée elle allait être illisible sur la semelle.

Le programme de la journée, qui s’annonçait courte (la fin était annoncée pour 15 heures), était on ne peut plus laconique et rassurant : « Antivirus ».
« Il était temps qu’on aborde un peu le domaine informatique, se dit-il. On n’en a pas parlé un mot depuis le début, et le sujet est devenu indispensable pour un manager, de nos jours. ».
Après le petit déjeuner, tout le monde se retrouva dans la grande salle.
Les consultants prirent la parole, flanqués par Dave, sur le visage duquel un inexplicable sourire de satisfaction brillait de toutes ses forces.
C’est lui même qui expliqua la mission de la journée, dont il s’empressa d’écrire le nom au tableau : « Antivirus ».
Les deux équipes étaient chargées de désamorcer une arme bactériologique sous la forme d’une bombe bourrée de virus mortels, cachée dans le clocher d'une église se trouvant dans le patelin nommé Repton.
Pour trouver le code destiné à désamorcer l'engin, il leur fallait une série d'indices cachés sur un trajet s'étalant sur environ 50 km.
Le départ était prévu à 10 heures précises. Faute d'avoir trouvé le code, et regagné l'église à 13 h 30 au plus tard, l'inévitable allait se produire.
Un peu déstabilisé, Bernard gagna comme les autres verts une salle de réunion, sous la conduite de Dave (encore lui), qui leur donna deux cartes, et le mode d’emploi de l’exercice.
Le groupe allait devoir se séparer encore en deux sous-groupes de quatre, comme dans le jeu des fermiers : un à pied (the walkers) et l’autre au bord d’un 4x4.
Les indices cueillis par chaque moitié allaient s’additionner et composer le code.
Il fallait donc décider qui allait s’engager à pied dans l’aventure, et qui allait monter à bord de l’engin motorisé.
Dave procéda au tirage aux sorts et désigna les « walkers ». Il regarda Bernard dans les yeux à peine une demi seconde avant d’avoir lu son nom sur le papier sorti du chapeau, avec une joie à peine dissimulée.
La victime eut donc l’étrange impression que les dès étaient pipés, d’autant plus qu’après l’énoncé des noms, Dave plaçait les papiers froissés dans sa poche, pour effacer toute trace du forfait.
Malgré son désir très vif de consulter les preuves, la crainte du scandale empêcha Bernard de demander satisfaction sur le champ.
Il se demanda quel paquet de muscles solliciter pour manifester de nouveau, et discrètement, son mécontentement - les mâchoires lui faisait encore mal, les fesses étaient relativement coincées entre son poids et la chaise en plastique, quant aux poings, il hésitait : qui pouvait lui garantir qu’après les avoir serré, il ne serait pas tenté d’envoyer un ou deux dans le gueule de Dave ? Et alors, le scandale tant redouté ….
Ce n’est que le souvenir des petites notes prises la veille, au dîner, qui le calma : la vengeance était en marche.
Ses trois partenaires, Ed, Hellen et Phil, demandèrent une trêve de dix minutes pour aller se changer.
Bernard apprit par la même occasion qu’ils avaient tous été dûment informés d’apporter des tenues de combat, sauf lui : tout était écrit dans le fameux mail soi-disant égaré.
En attendant le retour des futurs combattants, il sortit à son tour, soucieux d’éviter la tentation d’écraser la figure vicieuse de Dave et risquer un procès pour coups et blessures.

A l’heure dite, les 16 aventuriers furent déposés au lieu-dit Hartshorpe avec deux voitures sans chauffeur...
Bernard enfila, comme les trois autres « walkers » de son équipe, un gilet fluo par dessus son imperméable bleu marine, en respectant ainsi les consignes de sécurité, et en rajoutant une touche de couleur à son personnage trop sombre : imaginez un individu corpulent et essoufflé, les cheveux ébouriffés mais habillé comme pour un cocktail, un imperméable par dessus, plus un gilet d'éboueur qui lui allait comme la selle à une vache.

La première mission s'annonça des plus faciles : il suffisait d'aller dans le pub " Bull's horns " du dit lieu-dit, et demander au patron son numéro de téléphone, dont le troisième chiffre était le premier du code.
Ed, qui courrait très vite, s'est chargé de la tache, suivi de près par Hellen. Elle l'accompagnait dans le seul but de l'empêcher de dévaler une pinte de bière par le même occasion, tache dont il s'acquittait avec beaucoup d'assiduité, sans rechigner à recommencer autant de fois qu'il le fallait, tous les soirs, au bar, après les cours.
Mais Hellen, en bonne écossaise de Glasgow n'aimait pas ce genre de choses : c’est à dire la bière, car elle éclusait à son tour des quantités impressionnantes de whisky, tous les soirs, au même endroit.

La deuxième tache était banale, elle aussi : aller dans le village voisin, Broomy Furlong, identifier l'église, et compter le nombre de marches, moyennant quoi le deuxième chiffre du code n'était plus un secret pour eux, s’agissant de l’addition des deux chiffres composant ce nombre.
Bernard, qui avait gardé la carte et connaissait un peu la suite, se proposa d’accomplir cette tache urbaine et de petite ampleur, car les suivantes avaient l’air de se dérouler sur de plus vastes espaces, au milieu de la nature qu’il devinait plutôt hostile, malgré l’arrêt de la pluie, intervenu pendant la nuit.
L’église de Broomy Furlong était petite, mais haut placée, à savoir sur un sommet surplombant l’agglomération.
Une énorme quantité de marches conduisait en haut. Les compter d’en bas se révéla impossible : à peine arrivé au tiers du parcours, le repère devenait fuyant et il fallait tout recommencer.
Or le détail était d’une importance capitale : à une marche près, le code de désamorçage se transformait en code de mise à feu !
Bernard, titulaire de la tache, décida d’aller jusqu’au bout de son exploit, c’est à dire jusqu’en haut, en comptant les marches au fur et à mesure qu’il les montait.
C’est avec une vois entrecoupée de râles, transpiré et la cravate de travers qu’il annonça à son retour : « soixante douze ! ».

La troisième tache était un peu plus compliquée : il s'agissait de traverser un vaste champ de patates, pour aller dans un petit bois du nom de Goseley Dale, et y trouver une plaque indiquant l'année dans laquelle cette splendide promenade pédestre avait été ouverte au public.
Ed fonça le premier, et Bernard tout de suite derrière.
Léger comme une plume, Ed se retourna vers lui en criant " soft ! " et en désignant le sol.
Bernard regarda par terre, mais n’y vit aucun logiciel traîner. En revanche, dès qu’il eut rejoint son compagnon parmi les plants de patate, il s’enfonça dans le sol sur une dizaine de centimètres, et c’est rappelé que le mot " soft " veut dire aussi " mou ", en anglais !
Il avait du mal à retirer ses pieds sans perdre les chaussures, engluées dans la vase, et avec ses complices, la seule solution efficace mais politiquement incorrecte, fut de marcher directement sur les plants, à côté des allées.
Derrière eux, le terrain ressemblait de moins en moins à une culture potagère, et de plus en plus à une étendue dévastée par les sangliers.
Ils pénétrèrent ensuite dans la petite forêt, après avoir enjambé plusieurs chicanes en planches de bois et palissades au dessus d'une sorte de marécage, traversèrent des buissons pleins de pics agressifs, et après avoir relevé l'indice, les voilà foncer vers l'exploit suivant, le dernier : trouver un château d'eau, monter l'escalier menant au sommet, et relever le nombre de gallons d'eau qu'il pouvait contenir.
Pour arriver au château d'eau, il fallait monter une colline et descendre de l'autre côté (selon la carte, qui ne racontait pas tous les détails).
Phil pris spontanément la tête du commando, suivi par Hellen.
Bernard était à la traîne, soutenu par Ed, qui l’encourageait chaleureusement.
Cette montée fit du bien à ses chaussures, car l'herbe était haute et mouillée, et des plaques de boue entières se sont décollées, le rendant ainsi plus léger lors de l'assaut contre la haute colline.
Par contre, les pantalons n'ont pas vraiment apprécié, car le débit d'eau n'était pas suffisant pour les laver, mais assez pour étaler la boue comme le beurre sur une tartine.
Bernard avait parcouru les derniers mètres à quatre pattes pour finir traîné par Ed, qui faisait ainsi preuve d’une force physique insoupçonnée.
Les lunettes de travers sur son nez rouge, la langue pendante, à bout de souffle et mouillé de la tête aux pieds, Bernard se laissa tomber, en admirant le château d’eau qui se dressait devant eux.
Enfin, pas tout à fait, car il se trouvait à quelques centaines de mètres de là, et le hic était que pour y parvenir, il fallait traverser une cour de ferme, et un tas de fumier qui barrait le passage.
Bernard regarda l'état de sa partie inférieure (ce qui dépassait en bas de l’imperméable), et vu son triste état, et aussi la nature de sa mission, se dit : « à la guerre comme à la guerre » et fonça dans le tas !
« Quand je pense que je prépare tout seul mon fumier pour le potager, et je n'ai jamais pensé à marcher dedans ! Maintenant c'est fait, mais il a fallu que j'aille du côté de Short Hazels (c'est la ferme en question) pour y arriver ! », se dit-il, en évoquant la seule activité physique qu’il pratiquait, dans son pavillon cossu de la région lilloise.
Phil récolta le dernier indice, après quoi le commando se dirigea vers le point de rencontre avec le reste motorisé de l'équipe, et ensemble, ils purent éviter de justesse l'explosion de la bombe.

Sur le parking improvisé, quinze personnes offrirent à la vue des rares passants leurs sous vêtements, pendant qu’ils échangeaient leur tenue guerrière contre des habits civils rangés dans les coffres.
La seizième attendait patiemment, avec un air rêveur, la constitution des lots pour le chemin de retour.
Devant l'état infecte de son personnage, qui dégageait, en plus, une drôle d'odeur (grâce au fumier), le regard de Dave devint inquiet.
Il fut carrément effondré, quand Bernard leva la main pour indiquer qu’il voulait aller dans sa voiture.
Il serra à son tour les mâchoires, les fesses et peut être les poings aussi, mais n’eut pas le choix : il se boucha le nez et le pris dans sa Volvo, elle aussi dans un sale état à l'arrivée.
Il faut dire que son passager prit soin de bien se vautrer sur la banquette arrière, sans négliger de frotter vigoureusement ses genoux au dos du siège du conducteur.

Le débriefing fut très court à l’arrivée, car les opérations avaient pris un temps plus long que prévu.
Le traditionnel buffet froid debout se passa presque dans le silence, car ils étaient tous fatigués, affamés et pressés de rentrer chez eux et débuter un week-end bien mérité.
Si quelqu’un avait pu regarder la scène d’un avion, il aurait vu un point noir entouré d’un cercle de couleur bleu pâle (la couleur de la moquette du restaurant), et ensuite une masse compacte et faiblement remuante.
Tout le monde a reconnu Bernard dans le rôle du point noir, la dimension du rayon du cercle s’étant établie naturellement, en fonction de l’odeur dégagée.

A trois heures précises une voix cria dans la foule :
- Le taxi de Monsieur Wzicli……., Wshili…….
- J’arrive de suite, répondit Bernard, qui avait compris qu’il s’agissait de lui.
Il chercha une solution rapide et low cost de nettoyage, et ne trouva que ça : plonger ses pieds, à tour de rôle, dans la cuvette des waters, tirer la chasse, et s'aider avec la balayette pour enlever un maximum de boue et fumier.
La position instable et la direction aléatoire des jets, ont fait que le travail fut bâcle, et le résultat pas à la hauteur de l’objectif.
En plus, aux odeurs initiales s'est rajouté un arôme de désodorisant de chiottes qu’il n'avait pas prévu !

Une fois sorti du taxi, où le chauffeur était à l’abri des nuisances olfactives grâce à la traditionnelle vitre, il n’y eut plus de protection pour les yeux et les narines des autres passagers de l'aéroport.
Ces derniers ne se privèrent point de lui faire sentir à leur tour leur…désapprobation.
Il s'approcha de la cabine des policiers avec l'espoir non avoué d'avoir enfin l'occasion d'exhiber son nouveau passeport, mais il fut repoussé vers la frontière comme à l'arrivée.
Cette fois, peut être, pour un motif bien précis.

Une fois dans le parking, il infesta la troisième voiture de la journée (la sienne) et s’engagea sur l’autoroute qui le menait vers son domicile.

Après avoir monté son bolide à 130 km /h, il poussa enfin un grand cri de soulagement dans la solitude de son habitacle : « Putain de bordel de saloperie de merde de leadership ! ».
Il essaya de le faire aussi en anglais, mais dans l’ignorance des termes appropriés, s’entendit crier seulement « Leadershit ! ». Comme il n’était pas spécialement doué pour les calembours, surtout en langue étrangère, il fut surpris (agréablement) par la trouvaille, qu’il répéta à plusieurs reprises pour être sûr de ne pas se tromper.

Malgré la fatigue, sa bonne humeur se réveilla, et il pensa à sa vengeance.
Il sortit son portable et appela son assistante, avec laquelle il engagea le dialogue suivant (les mentions entre parenthèses concernent le dialogue engagé avec lui même) :

- Bonsoir Mathilde, j’espère que je ne vous dérange pas à cette heure.
Dites-moi, avez vous pensé à préparer le menu pour la convention de décembre ?
- Oui, aujourd’hui même, comme convenu.
- Je vais vous demander de le modifier et de l’envoyer à la première heure
lundi. Vous avez de quoi noter ? Voilà : on va commencer par un plateau de fruits de mer – huîtres, vénus, clams, bigorneaux et tout… (Dave déteste les fruits de mer, elles lui restent en travers la gorge).
- Et comme vin ?
- Mettez du Muscadet (Ça lui brûle l’estomac, c’est sec, acide – juste comme il
faut !). Et pas la peine de viser la qualité, de toute manière ils n’y connaissent rien, on va faire des économies.
- Et après ?
- La tête de veau (Rien qu’à voir ça, il a des boutons)
- Et comme vin ?
- Toujours du Muscadet, bien sec, et bien nouveau.
- Et après ?
- Du gibier (ça lui fait mal au foie). Avec une sauce à base d’oignon et de vin –
du Beaujolais Nouveau car c’est la saison (et encore un coup à l’estomac !).
- Et comme vin ?
- Le même Beaujolais Nouveau (il paraît qu’il a le goût du vomi, après une
bonne cuite, le matin, juste avant la gueule de bois).
- Je prévois du fromage ?
- Ah non, pas ça (le fromage est un pansement stomacal, il n’en faut pas).
- Et comme dessert ?
- Je ne sais pas encore, je n’ai pas l’information, mais ça viendra en temps
utile. Et surtout, décalez l’heure du déjeuner. Mettons…vers treize heures trente (comme ça, les initiés auront le temps de manger quelque chose avant).

La conversation s’approchait de sa fin, et le trajet sur autoroute aussi.
Bernard inséra sa carte bancaire dans l’appareil de péage, avança lentement, toute en donnant ses dernières indications à Mathilde, quand, deux ombres s’approchèrent de la voiture, et une d’elles lui lança par la vitre ouverte :
- C’est dangereux ce que vous faites.
- Mais pas du tout, il n’en mourra pas, répondit-il du tac au tac, avant de réaliser
que l’ombre ne pouvait pas avoir entendu la conversation.
Il regarda la silhouette qui lui avait parlé, et vu qu’elle n’était ni verte, ni rouge, ni même noire : elle était bleue ! Les gendarmes ! Et il cacha son portable, mais trop tard.
Pendant qu’il obtempérait et se garait sur la droite, ayant compris la fin de l’histoire, il sortit son passeport tout neuf, juste au moment où un éclair familier de lampe torche éclaira son visage, pendant qu’une voix lui intima par la vitre :
- Veuillez présenter vos papiers, s’il vous plaît !
Bernard, résigné mais les dents serrés, comme le reste, tendit enfin son nouveau passeport au gendarme et prépara son chéquier en soupirant : «Pas vu, pas pris, dit le dicton. Mais l’inverse et vrai aussi. Et plus souvent encore. Je vais donner aux Pandores ce qu’ils méritent….et à Dave aussi. Vivement le match retour ! »

*Marmite : pâte à tartiner typiquement anglaise, de couleur marron foncé, d’un goût fort et approximativement salé, fabriquée à base d’un sous-produit de brasserie. Les britanniques la classent dans la catégorie des aliments « love-it-or-hate-it ». Pour ceux qui détestent, le reste de la description de Barnard convient tout particulièrement.



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