La prison sans mur
de Régis Bellœil


Pas nécessaire d'être un criminel pour être emprisonné. Je sais de quoi je parle. On m'a enfermé, pourtant je n'ai rien fait de répréhensible. Ca fait bien rire mes geôliers, ils disent qu'on se croit tous innocents. Cependant, je dois être un homme mauvais, puisque l’on m’a interné. J’ignore pourquoi. On me laisse pourrir dans cette cellule. Cela fait longtemps ? Je ne sais plus. L’impression de. N’avoir jamais vécu. En dehors de cette petite pièce… Une chance, malgré tout : je suis seul. Personne pour m’emmerder. Personne à qui parler. Alors, j’écris. Pour signifier mon isolement au monde entier. Bien entendu, cela n’intéresse personne, mais peu importe, je dois le faire pour me convaincre que j’existe encore, que je ne suis pas vraiment mort. Comme avant.

Je cherche à voir clair. En moi-même. Je réfléchis. Que faire d’autre, dans ce trou ? Je m’ennuie, alors je réfléchis. Ou je me branle. Bien sûr. En fonction de mon humeur, de mon envie. J’ai souvent envie. Parfois, également, j’observe mon visage. Dans le miroir accroché au-dessus du lavabo. Souvent, je ne me reconnais pas.

Tout est prison, en moi comme autour de moi : mes rêves, mes souvenirs… Tout est cendres, incendies mal éteints ; vie larvaire, empoisonnée…

J’aimerais qu’on me dise de quel crime. Je me suis rendu coupable. J’aimerais me rappeler, je pense que cela me soulagerait. Je sais que ce n’est pas de ma faute. Je suis innocent parce qu’avant cette cellule, j’étais déjà enfermé. Dans une prison dont j’étais le seul. A voir les murs.

Je ne demande pourtant rien, ou si peu. Ni gloire, ni argent, pas même de l’amour ou de la compassion. Uniquement un peu d’espoir. Sans doute est-ce déjà trop. Comment ai-je fait pour en arriver là ? Je redoute la réponse… Je m’abstiens de la chercher… Me contente de faire revivre des bribes de ce passé. Qui refuse de mourir.

Me souviens de beaucoup de choses mais pas de mon crime. Je sais que je me montrais haineux. Envers mes semblables. Sans doute un moment d'égarement. J'ai toujours été agréable avec tout le monde, et pourtant on m'a enfermé. Etrange… Une erreur, indubitablement, qui ne tardera pas à être réparée. Parfois, le rappel d’une désagréable sensation, comme si j’avais été torpillé… abattu en plein vol… broyé de l’intérieur…

Ai peut-être manqué un virage, un tournant capital ? Dans mon existence… mais où, bordel de Dieu ? Quand ? ? ?

Je préfère nier l’évidence… si grossière, si énorme, qu’elle constitue une insulte susceptible de me détruire… l’orgueil et la malchance ne peuvent pas tout expliquer… je refuse d’admettre que ce soit aussi simple.

Le hasard a certes souvent guidé dangereusement ma vie vers des impasses… des puits sans fonds… où la lumière ne pénètre pas. Qu’on le nomme chance ou malchance, Dieu ou destin, il est préférable de laisser le hasard en dehors de son existence… parce qu’il est la cause principale de la vie, du rêve éveillé. Et de la mort.

Lorsqu’on me libérera, je devrai changer de vie pour ne pas retourner dans cette putain de cellule. J’ignore si j’en serai capable.

Une nuit, j’ai fait un rêve. Le rêve d’une société égalitaire. Songe ridicule mais… tellement jouissif d’y croire ! Je crois que j'ai précédemment écrit cette phrase. Pardonnez-moi si ma mémoire me trahit. Ce n'est pas dû à l'âge mais plutôt à… ces séances d’électrochocs, chaque matin, qui me laissent sans force pour la journée… comme si mon corps se vidait de ses organes…

Certaines personnes, parfois très intelligentes, pensent que les utopies sont réalisables mais moi… je connais la vérité. Je connais la vérité parce que je suis enfermé. La vie entre quatre murs est peuplée de sombres abîmes qu’aucune lumière ne peut pénétrer. C’est dans ce monde de ténèbres que l’homme évolue… à son insu… depuis la nuit des temps. Voilà la vérité. Comment peut-on espérer modifier l’ordre naturel des choses lorsque l’on échoue à opérer la moindre transformation en nous-mêmes ? Pas de monde nouveau sans hommes nouveaux… C’est à cette évidence que se sont heurtées la plupart des idéologies. Je ne pense pas que l’homme. Puisse. Etre différent de ce qu’il est.

Néanmoins, je vais tenter de devenir autre… meilleur… cela va sans dire… quoique…

Il y a, à la bibliothèque de la prison, de nombreux livres susceptibles de m’aider à nourrir mon esprit de pensées charitables. Egalement, me forger un nouveau corps… trop de laisser-aller, ces dernières années. L’enveloppe corporelle doit être. A l’image du mental… aussi solide et impénétrable… que de l’acier !

La société des hommes s’est fourvoyée en s’éloignant délibérément de la nature. L’ignorance des lois qui la gouvernent constitue une hérésie. Dont l’humanité ne tardera pas à payer le prix exorbitant.

Les systèmes humains ne parviennent pas à créer une organisation rationnelle. Soit. Même s’ils en étaient capables, cela ne m’empêcherait pas de souffrir. Auparavant… je souffrais parce que je ne comprenais pas… désormais je souffre parce que je comprends. Je trouve cela assez amusant. Dans cette cellule, mon seul privilège réside dans ma lucidité mais ce privilège est également mon tourment, la cause première du dérèglement qui affecte ma pensée. Je n’ose encore prononcer le mot folie même si je suis persuadé que d’autres emploient depuis longtemps ce terme pour qualifier mon état. Cela ne me dérange pas. J’en éprouve même une certaine fierté.

Je dois aujourd’hui m’avouer que j’ai échoué. Jamais je ne deviendrai. Un autre homme. Le monde actuel, lui-même, n’est pas différent du monde d’hier, ni de celui de demain. Rien ne change jamais. Le progrès demeure une idée abstraite, un leurre que les détenteurs du pouvoir utilisent. Pour asservir toujours plus la population. Seule règne la puanteur du mensonge. Quand bien même la vérité serait synonyme de liberté, personne ne souhaiterait la connaître, la peur étant le dieu des lâches et des esclaves. La Terre est peuplée d’esclaves. Même en prison, je suis plus libre que n’importe lequel de ces trouillards qui parasitent la planète. Je hais les assistés.

Putain… Je parle… je déblatère… mais je ne suis qu’un rat qui, grotesque et dérisoire, gémit depuis le fond de son trou ; un rat qui s’exprime parce qu’il ne peut rien faire d’autre. Un rat qui crève d’impuissance et de faiblesse, inapte à l’action…

La solution réside sans doute dans l’indifférence ou le mutisme. Pas d’autre moyen de trouver le calme. Attendre. Peu importe quoi, puisque tout est égal et que rien n’a d’importance. Les êtres humains et le monde qui les entoure n’ont aucune signification réelle. Pourquoi je ne me tue pas ? C’est pourtant simple à comprendre. La mort ne vaut pas mieux que la vie et … je porte en moi le mal ! Chaque homme le porte. Nous sommes le cancer qui ronge cette planète. La victoire de la connaissance sur l’intuition a été le coup fatal porté à l’espoir de bonheur universel. J’en suis intimement persuadé.



Du moins aurais-je essayé. Je ne pouvais qu’échouer. Plus les choses semblent changer et plus elles restent les mêmes. C’est terrible, mais c’est comme ça. L’homme a perpétuellement été un esclave : esclave de lui-même, en premier lieu puis, esclave de la société, quelle qu’elle soit.

Je sais que je ne sortirai jamais de cette cellule. Je me souviens, désormais. J’ai tué. Non pas un flic, mais une femme que je ne connaissais pas. Comme ça… sans raison particulière… sans haine… comme dans un rêve. Il me semble que je voulais lui épargner la trop grande souffrance de vivre. Il s’agissait d’un acte généreux de ma part, d’un élan de bonté envers une de mes semblables et… on m’a condamné ! Ingratitude… Pourquoi regretterais-je mon geste ? J’ai tué par amour…

Ce n'est pas vrai. Je ne me souviens pas. Je me rappelle juste d'avoir voulu tuer. Pourquoi l'aurais-je fait ? Pas de plus gentil garçon que moi.



J’ai fait de mon mieux. Peut-être aurais-je pu faire plus, mais cela n’a plus aucune importance puisqu’il est désormais trop tard. Non. Excusez mon erreur : il est trop tard depuis toujours. La réussite est une chimère. Je ne suis pas dans une cellule mais dans ma maison. Cette prison est… en moi… et… je ne peux… m’en évader. Le monde continuera à se faire et se défaire à mon insu. Je ne sais qu’une chose : il ne changera pas. D’ailleurs, il n’existe pas ! Il pourrait disparaître que je n’en saurai rien.

Parce… que… je… suis… le… centre… de… mon… univers…

Seul subsiste le présent, l’indestructible et incorruptible présent. L’unique détenteur de la vérité.

Je suis distrait. J’ai omis de vous faire part d’un détail me concernant : je suis un homme malade. Les médecins pensent que je n’en ai plus pour très longtemps à vivre. Je vais crever dans ma cage. Comme un rat ! C’est amusant, il y a peu, encore, je faisais des projets au sujet de mon avenir.

Des projets… Les projets d’un fou. Au service de sa folie…

C'est étrange… j'aime tout le monde mais personne ne m'apprécie…
Je devine que je suis malade de l'âme et non de l'esprit.
Dieu me parle… il a des projets pour moi… il sait que je l'aime…
Je m'aime…
Je…
Suis…
Dieu.





Au revoir, Jacques