Automne - Ocre
Confusion

de Régis Creignou



Souvenirs de courses folles sur la plage. Le sol qui s'affaisse sous nos poids conjugués. Caresses sur mon corps mouillé par les embruns. Depuis la chute Ilona ne vient plus. J'ai mal. Les mots ne s'emboîtent plus pour former des phrases. Mon esprit embrumé ne se souvient que de sensations. J'attends. Je guette. Ses confidences, ses conseils me manquent. Le son de sa voix dans le creux de l'oreille. Son timbre. Douceur de la brise sur mon corps fourbu.
L'homme qui l'accompagne se dirige vers moi. Seul. Sa voix rauque imprégnée de tristesse, il parle. Ses phrases ne font pas écho en moi ; j'ai du mal à comprendre. Ilona… il parle d'elle, il parle aussi de moi. Pourquoi ? Dans ses propos, je saisis quelques mots mais aucune idée, aucune image ne s'en échappe. Confusion. Pourquoi ? Pourquoi ne s'approche-t-il pas ? Son odeur aussi a changé. Il tremble. Je lui fais peur ?
Je perçois dans son regard un sentiment jusque là inconnu. Il reste à distance, je n'ose l'approcher. D'habitude Ilona me rend visite avec joie, elle me congratule par de bonnes tapes amicales sur mon dos, me félicite de ma ligne élégante et racée, se soucie de ma santé. Et souvent, nous partons en balade le long de la plage, son rire donnant l'écho au ressac des vagues.. Elle aime à s'enivrer du vent salé de nos courses effrénées. Et quand, épuisés, nous abandonnons nos corps sur le sable mouillé, je prends soin de m'allonger avec précaution pour ne pas la blesser. Mais voila, aujourd'hui tout a changé. J'ai mal. Elle me manque terriblement. Même mes anciens compagnons n'arrivent pas à combler ce vide.
Je reste là, figé, les pieds plantés dans cette terre humide. Un frisson parcoure mon échine et me hérisse les poils. Face à mon immobilité l'homme s'éloigne et se dirige vers Ilona. Elle l'attend un peu plus loin, assise sur un fauteuil. Elle est fatiguée ? Je tends l'oreille pour percevoir leur conversation. Mais le vent est contraire et je ne perçois que des bribes de phrases : 's'en séparer …. demain…. pourquoi si vite … une nouvelle chance…. danger'. Ilona me regarde maintenant. Quelques larmes inondent ses yeux,. Aujourd'hui ce n'est plus le vent de nos courses, mais le chagrin. Je ressens profondément, de tout mon être, sa grande tristesse. Les effluves de son désarroi emplissent mes narines. Je n'aime pas cette odeur .Je fais un pas vers elle. Elle recule, l'homme s'interpose.
Ilona finit par approcher. Elle a le regard éteint. Les étincelles dans ses yeux ont disparu, remplacées par une tristesse insondable que le ton de sa voix ne dément pas. J'avance doucement, elle recule en même temps. Je voudrais sentir son haleine sur moi, sa main caressante mais elle refuse tout contact. La complicité passée semble oubliée.
J'ai pourtant essayé de lui faire comprendre mes réticences. Ce chemin où son désir me conduisait, je ne voulais pas m'y engager. Le souffle de la mort attisait mes angoisses. Elle m'a forcé. Nous avons trébuché. Douleur. Une souffrance innommable.
Ilona pleure. Je m'avance un peu plus. Elle s'enfuit. Un homme qui vient d'arriver l'arrête. Je ne le connais pas. Je ne l'ai même jamais vu. Son visage, son allure, tout chez lui me déplaît. Il lui parle, ses pleurs redoublent. Et, même au loin je distingue parfaitement la phrase horrible qu'il prononce.
— Il a la jambe cassée, on ne peut plus rien pour lui…


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