Dernier jour de classe
de Régine Fernandez



Dernier jour de classe...
C'est la fin du mois de juin... j'ai cinq ans... enfin bientôt six ! J'aurai six ans dans trois mois !
La fin du mois de juin... le dernier jour de classe… une cour décorée, des chaises ordonnées en demi-cercle.
Un théâtre à ciel ouvert, le décor est planté, la scène dressée.
Des petits rats… et l’un d’eux c’est… MOI ! Brunéline…
Brunéline ? Oui, oui, c’est bien moi…
Comment ? Oh ! Pourquoi ce prénom ? Je n’en sais rien… Trouvaille d’un cerveau en délire je suppose… Papa ou Maman ? Les deux unis, sans doute, pour avoir si loin poussé dans l’absurde. Mais… enfin !
Où en étais-je ?
Ah oui… Moi, Brunéline, petit-rat en vaporeux tutu et collants roses, en justaucorps et chaussons blancs. Mes longs cheveux tressés en une couronne acajou piquetée de boutons d’aubépine… Je vais y aller d’un pas de deux.
C’est mon heure… que dis-je « mon heure » ? C’est mon jour !
Ma sœur est là, bien entendu… Tenue identique, réplique exacte mais blonde et de quinze mois plus jeune même si presque aussi grande que moi.
J’ai détesté un temps Papa Maman à cause de cela ! Non pas parce que ma sœur promettait d’être plus grande que moi… mais que je le fus déjà autant ! Bien trop, bien plus que les autres enfants de mon âge, filles et garçons mêlés… J’aurais bien volontiers patienté encore quelques années pour grandir vraiment.
Comme il est facile de se sentir isolé ! Il suffit d’un rien… Ici, quelques centimètres. Mais ces centimètres-là me consignaient toujours au bout de quelque chose… à la fin de la file que nous formions au son de la cloche… au fond de la classe pour céder les premiers bancs aux plus petits… à l’arrière plan même sur les photos annuelles.
En revanche toujours la première désignée pour certaines corvées, telle celle d’essuyer le tableau noir ou celle de tirer les rideaux. Ben oui…
Mais ce jour-là ! Ce dernier jour de classe ! Je crois n’avoir pensé à rien de tout cela. Uniquement habitée par un esprit de fête, prête, enfin prête à enflammer les planches, et décidée à savourer une gloire bien méritée.
Des répétitions, des essayages, des préparatifs, de cette tension fiévreuse qui, je suppose, devait accompagner les ultimes instants… rien ne demeure. J’ai oublié… Tout comme notre entrée sur scène. Je n’en sais plus rien… Sinon ce pas de deux dans lequel je vais me lancer avec un garçonnet sans visage.
Nous y sommes, chacun et chacune à sa place, mes bras bien en cercle au-dessus de ma tête. Menton fièrement dressé, les yeux mi-clos, pied arc-bouté, pointe délicatement posée, je guette, je guette et…
Et me crisque tout entière sous un grand éclat de rire général dont je redoute d’en deviner la cause… Seulement une maladresse ou une grimace d’un membre de notre juvénile troupe… ou alors en suis-je l’unspiratrice ?
Ô parents d’élèves ! Je suis face à vous, et combien je vous déteste ! Pire ! Je vous hais ! Votre soudaine hilarité aussi inattendue que déplacée me blesse ! Votre enthousiasme délirant me déroute ! Pauvres adultes, amnésiques de votre propre enfance, oubliant combien elle est pétrie de fragile sensibilité. Comment pouvez-vous ignorer le mal que vos rires risquent d’infliger à votre progéniture ?
Et pauvre moi ! Oui, moi ! Qui ne voulais que vous offrir un instant de grâce ! Qui rêvais de vous réduire à une béatitude silencieuse, qui espérais vous séduire jusqu’à l’extase ! Et qui me tiens gauche et indécise, ratant les premières mesures, incapable de les rattraper… Le reste, je le sais déjà, ne sera plus que suite de gestes mécaniques, rôdés par les répétitions, des enchaînements réflexes.
Il est fini, parti, envolé, perdu, cet instant magique. Plus de merveilleux, de cadeau… Adieu à mes rêves de lumière ! Le vilain petit canard ne deviendra pas sous vos yeux cygne majestueux.
Oh, oui, parents d’élèves… je vous ai haïs ce jour-là !
Et combien j’ai eu du mal à me plier à la séance photos qui a suivi. Parce que Papa Maman nous ont mitraillées, ma sœur et moi, sous toutes les coutures. Non, non… de cela aussi je ne me souviens plus. Mais les photos sont là, témoins silencieux d’une lamentable déconfiture, images sépia d’une fête sans joie.
Mais aucune bien entendu de la cérémonie de remise des prix qui clôturait cette réunion.
Rien ne reste pour illustrer, ou prouver, ma place sur la plus haute marche ! 1er prix d’excellence ! Rien que ça ! – Ce qui n’a pas suffi à me consoler.
Et pas davantage les félicitations encourageantes et l’accolade affectueuse d’un obscur adjoint au maire de l’époque en me remettant un diplôme joliment décoré et ma récompense.
Un livre… Mon premier livre ! Tout à moi ! Et pas n’importe quel livre : un conte ! Le conte du Chat Botté ! Dois-je absolument dire ici que ma préférence est toujours allée vers le chat plutôt que vers le marquis ? Et que si, entre les deux, il me fallait, maintenant, ici, choisir un Prince, ce dernier porterait moustaches !
Oui… C’était le dernier jour de classe à l’école maternelle. Elève douée et appliquée, je quittais la section des « grands » en sachant parfaitement lire, écrire et compter.
Le dernier jour…
Celui où j’ai compris que je ne deviendrai jamais première étoile de ballet !
Celui où j’ai fait mes premiers pas dans un autre monde, plus accessible et surtout infiniment plus accueillant pour le découvrir familier …
Ce jour-là, je suis entrée de plain-pied dans le royaume de l’imaginaire.
Je ne crois pas avoir perdu au change !


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