Le Noël de Brunéline
de Régine Fernandez



Noël... Bientôt Noël... et c’est encore l’année de mes six ans !
Noël approche à grands pas. Et combien il me tarde d'y être !
Enfin... oui, bien sûr, Noël approche, mais... mais, hélas, il s'en faut encore de quelques semaines ! Et que c'est long "quelques semaines !"
Je ne dors plus la nuit tant je brûle d'impatience ! Incapable de fermer les yeux, je tourne et me retourne dans le lit ! Et l'inquiétude me ronge ! Ma lettre est-elle bien arrivée au moins ? Aucune certitude là-dessus du fait que je ne l'ai pas postée personnellement !
Papaaaaaaa… ! Mamaaaaaan… ! Ma lettre… ! Vous l’avez bien envoyée ?
Et s’ils l’avaient perdue ? Et s’ils n’osaient pas me l’avouer ? Peut-être devrais-je en rédiger une autre ? Par précaution !
Gentil Père-Noël qui jamais ne m'a déçue ! Qui a toujours cédé à mes caprices, qui m'a apporté à chaque fois ce que je te t'ai demandé ! Satisfaisant scrupuleusement à mes désirs d'enfant pourrie-gâtée ! Papa Noël, toi qui es très haut dans le ciel, tu ne vas pas m'oublier, dis ! Pas cette fois-ci !
Je t’ai écrit très tôt ! Bien assez tôt pour que tu puisses t’occuper de moi calmement, bien avant que tu sois submergé par les demandes de tous les enfants du monde .
Tu sais que je suis sage ! Toujours ! Et s'il m'arrive de faire des bêtises, c'est par distraction. Oui, cela tu le sais bien, toi qui vois tout !
Oui, je le reconnais, j'ai causé une très grosse frayeur à Papa Maman ! Ils m'avaient formellement interdit de m'approcher de la portée de chatons... J'avais promis... Mais qu'aurais-tu fait, toi, en ne les trouvant plus derrière le gros massif des belles de nuit ? Ils étaient si petits, si fragiles ! Et leur mère les abandonnait trop longtemps ! Je suis certaine que, les sachant seuls et vulnérables, tu te serais, comme moi, inquiété de leur sort ! Surtout en entendant leurs miaulements déchirants !
Bon, d'accord ! Je n'avais pas à grimper sur le toit ! Mais c'était facile ! Vraiment facile ! Oui, c'est vrai je suis tombée et tout le monde a crié, tout le monde s'est affolé, tout le monde a pleuré ! Mais je n'ai rien eu ! Rien ! Pas même un bleu ! La preuve que ce n'était rien du tout !
D'ailleurs, j'ai bien plus été effrayée par l'inquiétude générale que par la chute ! Je reconnais aussi que le camélia rouge de Maman (son préféré) a été la seule et véritable victime de cette mésaventure. Et que, depuis, il semble avoir du mal à s'en remettre. Mais je l'arrose tous les jours ! C'est bien le moins que je puisse faire pour lui, ne serait-ce que pour le remercier d'avoir amorti mon atterrissage, pas vrai ?
Si tu as bien reçu ma lettre, tu as vu que j'ai bien pensé à t'écrire que je regrettais toutes les vilaines taquineries que je fais subir à Joachine ! Je sais, je t'avais promis déjà l'année dernière de ne plus m'emporter après ma petite sœur ! Mais... tu sais bien comment elle est ! Toujours à me suivre partout ! A m'embêter ! Je ne peux plus rien faire à cause d’elle !
Je m'occupe d'elle pourtant ! Et en plus elle dort dans ma chambre ! Tu reconnaîtras que c'est beaucoup accepter alors que la maison est grande... Huit pièces ! Il y en a huit ! Papa Maman pourraient lui en donner une, non ? Une chambre rien que pour elle ! Je n'ai pas raison, là ?
Et tu as dû voir aussi que, cette année, ma liste est très courte ! Presque rien, une seule chose ! Ce n'est pas beaucoup une seule chose ! Un vélo ! Un vélo à quatre roues…
Oui ! C'est un vélo à quatre roues que j'attends !
Quoi ? Comment ça, « seulement un vélo ! » ? Ben oui !
Hé ! … Pour l’époque, ce n’est pas rien ! Surtout à six ans ! Je crois bien que je suis la seule parmi tous les gamins de cet âge (qui habitent le quartier) à attendre une bicyclette !
Pourquoi quatre roues alors que deux suffisent ? Parce que je suis petite, pardi ! Je n’ai que six ans, je vous dis !
Oui, un vélo à quatre roues ! Avec de vrais pneus, des pneus avec chambre à air et tout ! Des pneus bien larges pour garantir un parfait équilibre ! Et des pare-boue en alu rouge, des pédales métalliques, un porte-bagages à l'avant, (oui, je le veux à l'avant !), un avertisseur en forme de petit accordéon sur le guidon, une selle en cuir réglable en hauteur (je vais grandir, non ?)... et deux petites roues chromées fixées sur l'arrière, histoire de m'aider dans un premier temps !
Une merveilleuse bicyclette ! Vous comprenez maintenant ?
Et je n'en peux plus de l'attendre !
Et pour être certaine de bien la mériter, j'ai juré qu'il n'y aurait pas sur Terre de petite fille plus obéissante que moi !
Voilà, c'est moi, Brunéline, « petite fille modèle » !
Je ne pleure plus quand Maman coiffe mes longs cheveux, je demeure stoïque sous la douleur des nœuds qui résistent aux assauts des dents d'écaille ! Je ne tempête plus quand elle les discipline en deux grosses nattes terminées par de ridicules nœuds jaunes, bleus ou rouges ! Je suis d’un silence héroïque lorsqu'elle les enroule au-dessus de mes oreilles en d’affreux, horribles, atroces escargots... que je déteste !
Je fais ma toilette sans rechigner, range ma chambre à la perfection (mon côté !) et fais même l'effort de travailler (un peu) en classe !
J'exécute, docile, tous les ordres ! Même celui d'aller chercher quelques boites de conserve remisées dans la pièce du fond ! Celle qui sert de débarras !
Maman distraite ! Que n'es-tu allée les chercher toi-même ces maudites boites de conserve !
Parce que...
Ô ces hurlements qui ont levé un vent de panique !
Hystérique ! Papa maman m'ont découverte hystérique ! Trépignante et bouche ouverte, incapable de proférer d'autres sons que des cris ! Tendant un doigt tremblant vers une grosse masse recouverte d'un épais papier d'emballage marron, vers une déchirure dudit papier... vers un petit éclat luisant bordé de gomme noire...
Un morceau de petite roue arrière de bicyclette !
Mon vélo ! C’est mon vélo que je vois !
Ho, ils ont évidemment tenté de m’expliquer et de me convaincre que le Papa-Noël était passé un peu en avance parce qu’il ne restait, dans sa réserve, qu’un seul modèle de "la bicyclette" demandée dans une certaine lettre. Qu’il n’était pas certain d’en recevoir d’autres avant le 24 décembre et qu'il aimait beaucoup, mais vraiment beaucoup, la petite Brunéline !
Et puis, devant mon air aussi buté que dubitatif, ils ont finalement admis que le Père Noël… ben c’était comme… comme le conte du Chat-Botté ! Mais un conte dans lequel parents et enfants jouaient les rôles principaux… Heu… un conte de fée en vrai, quoi !
Quoi ? La bicyclette ?
Ha ! Oui… Hé bien, Papa Maman ont refusé de me la donner ce jour-là ! De me laisser même l'essayer !
Une torture dans un premier temps que de savoir l'objet de mes rêves aussi proche qu'inaccessible !
Bon... Il est vrai qu'il n'a plus du tout été question de me soumettre à une quelconque discipline. Vrai, également, que je n'ai plus eu besoin de jouer à "Brunéline, petite fille modèle"... C'était déjà ça de gagné !
Mais vrai aussi que, jour après jour, étrangement, l'impatience s'est atténuée… que le désir s'est dilué...
Que des questions, jusque-là froidement refoulées, ont trouvé leurs réponses dans une évidence implacable et irréfutable!
Que j’ai choisi d’ignorer… questions et réponses ! Après tout, il m’était infiniment plus agréable de « croire encore » que de « savoir déjà » !
Et puis… Joachine ! Faut pas oublier Joachine ! J’avais enfin une évidente « supériorité » sur ce bébé crédule et ignorant ! Et j’allais lui en faire gober, des histoires à dormir debout ! ho oui !
Mais, en fait, je regrettais déjà l'impatience, l'attente, l'inquiétude…
Avec du recul, je suis sincèrement persuadée que le cadeau le plus important que m'apporta ce Noël-là, fut de me permettre de mesurer l'importance du « plaisir de l'attente ! ».
De m’avoir appris à apprécier, sans urgence, le plaisir d'une attente !
Mais que c’est compliqué d’avoir six ans !


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