Vague à l'âme
de Rebecca Gabriel
Nouvelles



LA MAISON DE LA LAMPE


MARDI 24 JANVIER

Le soir, de la fenêtre de ma chambre, j'aperçois une lumière vacillante, perdue sur la colline, qui semble planer dans le ciel. Alors vient le temps pour moi d'imaginer quelle vie peut ainsi s'accrocher à cette lueur. Chaque nuit me la rend différente de celle rêvée la veille. Je pourrai écrire tant de romans sur ces gens que mon esprit a créé au fil de mes insomnies. Du paysan assis à table après une journée de labeur, entouré de la chaleur de sa famille à l'être solitaire perdu dans ses pensées et ses regrets…Et voici qu'une simple lueur dans les ténébres devient Inspiration pour l'écrivain, illuminant la feuille blanche qui ne demande plus alors que la caresse de la plume pour révéler tout un monde insoupçonné.
Le jour, je ne distingue rien de cet horizon que me cache « Le petit bois d'Amour ». Il faudra qu'un jour, je m'y aventure, mais j'ai si peur de casser le rêve !


JEUDI 26 JANVIER

Aujourd'hui, je suis allée à la maison de la lampe. Je l'ai reconnue tout de suite. Elle est presque telle que je me l'étais imaginée. Grande bâtisse de pierres blanches du siècle passé, qui sans aucun doute, fut une belle et grande ferme. Je la crûe, tout d'abord, inhabitée mais l'aboiement soudain d'un chien attaché à la grange me fit comprendre que, quelqu'un devait y vivre. Je me suis approchée sans faire de bruit de la seule fenêtre dont les volets n'étaient pas clos. Et là, je l'ai vue !
Posée au milieu d'une longue table de bois, la lampe dont je connaissais la lumière depuis mon arrivée dans le pays, quatre mois auparavant, me regardait de sa flamme vacillante. Son abat-jour de cuivre rouge s'embrasait sous sa danse ondulée reflétant mille étincelles pourpres sur son pied de verre empli de pétrole. J'étais plongée dans mes réflexions, me demandant qui pouvait bien laisser une lampe à pétrole allumée en plein jour et surtout pourquoi, lorsque la lourde porte de chêne située à la droite de la cheminée, s'entr'ouvrit doucement. Celle qui pénétra, d'un pas mal assuré, dans la pièce semblait compter autant d'années que la maison. Une longue robe de dentelles noires à l'encolure de broderies anglaises blanches enfermait un corps fluet et fragile. Son visage triste et ridé, couronné d'un savant chignon de cheveux gris, avait malgré tout, conservé une très grande beauté qui avait dû être éclatante dans sa jeunesse. La vieille dame s'approcha lentement de la fenêtre, un pot de géraniums à la main et, craignant qu'elle ne m'aperçut, je décidais de partir discrétement, me promettant de revenir un autre jour, lorsque je serai prête à lui parler.


DIMANCHE 29 JANVIER

J'y suis retournée cet après-midi, alors que le soleil commençait à s'éteindre à l'horizon. La vieille dame était assise près de la table. Près de la lampe. Elle regardait une carte postale posée contre elle. Elle ne vit pas. En dehors de cette image jaunie par le temps, rien ne semblait exister pour la vieille femme. Je suis restée jusqu'à la tombée complète de la nuit, ainsi, le visage presque collé à la vitre, à la regarder ne pas bouger. Soudain, elle tourna la tête vers moi, paraissant guetter un bruit. Je savais qu'elle ne pouvait me voir, car j'étais, à présent, totalement dans l'obscurité ; elle écouta un instant, hôcha la tête comme pour se dire non et retomba lentement dans sa rêverie. Je suis repartie sur la pointe des pieds avec la certitude que ce qu'elle avait crût entendre n'avait aucun rapport avec moi.


LUNDI 30 JANVIER

Ce soir, je n'ai pas vu la lumière. Mon Dieu, j'espère qu'il ne lui est rien arrivé.


MARDI 31 JANVIER

En ce dernier jour de mon mois préféré de l'année, je me sentais seule et si angoissée que j'ai presque courru à la maison de la lampe. Tout était comme l'autre jour. Le chien m'accueillit de son jappement inutile. La cuisine était vide. La lampe était éteinte et seule. La carte postale avait disparue. Ne pouvant me contenter de mon voyeurisme habituel, je décidais de frapper à la porte. Au bout de quelques instants, des petits pas trainants rèpondirent à mon attente. Le rideau fleuri de la porte vitré s'écarta, puis sans que j'ai eu le temps de parler, le vieux panneau de bois s'ouvrit :

- Bonjour mademoiselle. Je peux vous aider ? »

Je compris par cette question que la vieille dame ne devait pas recevoir beaucoup de visites et ne voulant pas l'effrayer, je pris mon ton le plus doux pour lui rèpondre ce que j'avais préparé tout le long du chemin.

- Oui, merçi. Je me suis égarée en me promenant et j'avoue que je suis un peu fatiguée. Me permettez-vous de me reposer quelques instants avant de reprendre ma route ? Si cela ne vous dérange pas trop, bien-sûr ».

Et je l'avoue, sa réaction fut bien celle que j'escomptais. Sans aucune hésitation ni méfiance, elle m'ouvrit la porte toute grande et m'invita à venir boire un peu de thé. Le hall dans lequel je pénétrais était presque envahi par un immense caoutchouc qui en couvrait les murs et même une grande partie de la rampe d'escalier. Mais la pièce dans laquelle la vieille dame m'introduit n'était pas, à ma grande déception, la cuisine et au lieu de la lampe à pétrole, ce fut un canapé aux coquelicots roses passés éclairé par un plafonnier aux ampoules blafardes, qui m'accueillit.

- Je vais ouvrir les volets, cela sera plus gai que ce vieux lustre. Je ne viens pas souvent dans cette pièce car je ne reçois plus beaucoup de visites. Vous savez, à mon âge, la plupart des gens que l'on a connu sont morts et je n'ai plus de famille alors, si ce n'est pour faire de temps en temps la poussière, je n'ai plus de raisons d'y venir.

A la lumière opaque du soleil d'hiver, le petit salon dans lequel nous étions, m'apparut habillé de dentelles gris perle, enchâssé dans un écrin rose pâle.
Un parfum diffus que je reconnus au bout de quelques minutes comme étant celui de la violette, planait tout autour de nous. Je ne savais si je le devais à la vieille dame ou à ces bouquets de fleurs séchées disséminés aux quatre coins de la pièces, dans de petits vases disposés sur chaque meuble . Je rèpondait à son invitation de m'asseoir et aussitôt j'entendis ses petits pas traînants aller dans la cuisine pour me préparer un thé. A son retour, après m'avoir tendu une grande tasse préparée d'avance, elle alla s'installer dans un vieux rocking-chair face à moi. Se balançant doucement, elle entreprit de m'observer. Alors que je buvais le thé qui n'aurait été meilleur et sucré à mon goût si je l'avais préparé moi-même, je sentais son regard intense posé sur moi sans oser l'affronter. Malgré cela, je me sentais bien et comme en compagnie d'une très ancienne amie.
- Vous habitez le village ? me demanda t-elle subitement.
- Non, j'ai acheté la grande maison sur la colline en face, derrière le petit bois d'amour.
- Ah ! vous habitez la maison d'Édouard le bossu ?Je l'ai bien connnu. Nous allions tous les deux à l'école du village et puis après, plus tard, on a même souvent parlé ensemble parce que les autres, ils voulaient pas lui parler. Ils disaient qu'il était fada. Moi, je savais bien que c'était pas vrai.Il était juste timide et il savait qu'il plaisait pas aux filles. Quand il a fait construire cette maison avec l'argent de son héritage, tout le monde s'est moqué de lui.

J'osais une question.

- Mais pourquoi, elle est très belle cette maison ?
- Ben, justement, elle était trop belle pour un gars du village, un paysan. Mais il disait que comme ça, il se marierait une fille de la ville, parce que les filles de la ville, elle regarde d'abord la maison avant de regarder le bonhomme !Et puis, il voulait qu'elle vive bien, pas comme une paysanne.
- Et il l'a trouvé cette fille de la ville ?
- Pour sûr qu'il l'a trouvé ! Un jour, il est revenu de Moulins avec elle. Elle ressemblait à une de ces affiches de mode. Avec des chapeaux et des plumes dessus ! Mais elle était pas très interressante, non, vraiment pas très interressante. Elle a mangé le reste de l'héritage et comme Édouard il gagnait pas assez de sous avec la ferme des parents, elle est parti et on l'a jamais revue. Et l'Édouard, il en est devenu encore plus fada. Il parlait plus à personne et travaillait plus du tout. Il a laissé les bêtes mourir et le jardin de sa pauvre mère disparaître sous les ronces. Un jour, on l'a trouvé devant chez lui, « dans le coma » comme a dit le docteur et on l'a emmené au grand hospital de Lyon où il est mort. Sa nièce a hérité de la maison et elle a préféré la vendre. Voilà ! Maintenant c'est vous qui l'avez, c'est bien qu'une personne comme vous en profite. Et qu'est-ce que vous faîtes dans la vie, ma petite enfant ?
- Je suis écrivain. J'écris des romans d'amour.
- C'est un bien beau métier que vous avez là ! Vous fâîtes rêver les jeunes filles, quoi !
- Oui, peut-être, j'espère.

Sur ces mots, je décidais de ne pas la déranger plus longtemps et me levais pour prendre congé. Devant la porte, elle garda un instant ma main dans la sienne et me fit promettre de revenir la voir.
Sur le chemin du retour, je me sentais très intriguée par ma nouvelle amie. Son allure et la décoration de sa maison plutôt distinguées ne correspondaient pas à son langage beaucoup plus simple. Qui était-elle vraiment ? Et quelle était l'histoire de la lampe, car j'étais persuadée qu'elle avait une histoire, cette lampe mystèrieusement éclairée chaque nuit.


JEUDI 2 FEVRIER

Comment ai-je pû résister à l'envie de retourner la voir hier ?
Lorsque je suis arrivée aux « Sapins bleus » aujourd'hui (j'ai appris le nom de la maison par le voisin) , elle était assise de nouveau près de la lampe. Il m'a suffit de légérement frapper à la fenêtre pour que son visage s'illumine. Sans se lever, elle me fit juste un petit signe signifiant que je pouvais venir la rejoindre dans la cuisine. Cette soudaine intimité me fit un réel plaisir et je m'empressais d'entrer. Je suis allée tout de suite m'asseoir en face d'elle, de l'autre côté de la table. La lampe était entre nous et elle l'écarta d'un geste malabile. Quelques échanges de banalités sur le temps, l'hiver pas assez froid…Puis, soudain, ses yeux s'embrumèrent et se tournant vers la fenêtre elle laissa échapper ce qui lui brûlait les lèvres :
- Voici 45 ans que j'allume la lampe pour lui mais il a tout oublié !
- De qui parlez-vous, Jeanne ? Pour qui allumez-vous la lampe ?
- Mais pour lui, pour Antonin, me rèpondit-elle presque agacée par ma question.
Sa mauvaise humeur passagère la fit tout de suite se confondre en excuses.
- Oh, pardonnez une vieille folle. Bien-sûr que vous ne pouvez pas le savoir. Je ne vous ai jamais parlé de lui.
Ce « jamais » me surprit. Avait-elle déjà oublié que notre rencontre n'avait été que brêve et très récente ?
- Ne vous excusez pas, ce n'est pas grave et parlez-moi plutôt de lui si vous le voulez bien, Jeanne.
- Mais je vais vous ennuyer avec mes histoires de vieilles femmes, je ferai mieux de vous préparer une tasse de thè. Vous êtes si gentille de venir me voir.
- Non, non, vous n'allez pas m'ennuyer du tout et je n'ai pas envie de thé. Je préfère connaître votre histoire. Je vous en prie racontez-moi l'histoire de la lampe.
Il ne me fallut pas longtemps pour la convaincre. Je sentais bien qu'elle désirait plus que tout faire revivre le passé.
- Très bien, ma petite fille. D'abord il faut que je vous dise que cela remonte au temps de ma jeunesse. Je venais d'avoir seize ans quand j'ai rencontré Antonin à la fête du village par une belle journée pleine de soleil. Je ne l'avais jamais rencontré avant car il était pensionnaire à la ville dans une grande école. Ses parents tenaient la tannerie. Vous avez dû voir ce grand bâtiment qui est en ruine aujourd'hui et qui est à l'entrée du village sur la route de Moulins.
- Oui, en effet, je le connais mais il a été vendu, Jeanne. Il n'est plus en ruine, c'est un musée aujourd'hui.
- Ah ? bon !
La vieille dame parut quelques instants contrariée par cette interruption puis après un moment de réflexion intérieure, reprit son récit :
- Mon Antonin, lui, venait d'avoir 21 ans et la guerre me l'enleva à peine quelques jours après notre rencontre. Nous avions eu le temps de nous revoir, en cachette de ses parents bien-sûr, parce que ils n'auraient pas aimé que leur fils s'interresse à quelqu'un comme moi. Trop pauvre pour eux. Alors, nous nous retrouvions tous les soirs dans une grange abandonnée dans un des champs de mon père. Et puis, il y a eu une autre fête mais celle-ci c'était plutôt pour dire aurevoir à tous les hommes du villages appellés à aller se battre pour le pays. Nous savions déjà que nous nous aimerions toujours et Antonin m'a juré que lorsqu'il reviendrait, ses parents d'accord ou non, nous nous maririons. Et puis, il est parti. Je l'ai attendu pendant quatre ans. Mais mon temps était bien occupé car mon père et mes deux frères étaient partis, eux aussi et il fallait bien faire marcher la ferme. Alors nous nous partagions le travail avec ma mère. Le temps passait vite mais je n'ai pas vécu une seule de ces maudites journées sans que mes pensées s'envolent vers mon Antonin. Le soir, quand ma mère s'était endormie, je courrais me réfugier dans notre grange et mes nuits se passaient alors à pleurer couchée dans le foin qui avait encore les traces de nos deux corps.
- Il n'est pas revenu en permission pendant ces quatre années ?
- Si, si deux fois mais je n'ai pas pû le voir car ses parents le gardaient pour eux et il n'a jamais réussi à leur échapper mais je savais qu'il était là, qu'il respirait le même air que moi et rien qu'à cette pensée, j'étais heureuse. Et puis je savais qu'il était vivant, c'était le plus important. Enfin, le plus beau jour de ma vie est arrivé et Antonin est rentré. Nos rencontres secrétes recommencèrent. Nous nous aimions tellement, vous ne pouvez pas vous imaginer à quel point nous nous aimions mais, mon Antonin, il aimait aussi ses parents et quand il a vu que jamais ils n'accepteraient notre mariage, il n'a pas eu le cœur de les forcer. Et moi non plus. Il ya des filles qui auraient eu moins de scrupules que moi et qui se seraient arrangées pour tomber enceinte mais, pas moi, ce n'était pas mon genre. On a préféré attendre en espérant qu'un jour ils changent d'avis. Mais ils n'ont jamais changés ces bourriques et ça a été très difficile de refuser pour lui comme pour moi qu'on nous marie avec des partis choisis par nos parents. Quand les miens ont voulu que j'épouse un cousin riche de Moulins, j'ai été obligée de menacer de me tuer pour qu'ils me laissent en paix. Ils ne comprenaient pas et disaient que je finirais religieuse. Ils ne savaient pas bien-sûr que j'étais déjà mariée, du plus beau des mariages, consacré à deux, sous le ciel et le regard de Dieu dans la promesse d'un amour éternel et fidèle.

Ma vieille amie fit une pause, je sentais que tous ces souvenirs délicieux l'épuisaient et je lui proposais de revenir plus tard, un autre jour mais elle réagit vivement et me certifia que, pour elle, c'était si bon de pouvoir les évoquer qu'elle n'accepterait de se reposer que lorsqu'elle m'aurait tout raconter. J'eus, à cet instant, l'impression qu'elle me les remettaient entre les mains afin qu'ils ne disparaissent pas avec elle, sentant sa fin se rapprocher.

- Un jour, ça l'a prit. Comme ça, brutalement, il a eu envie de voyager, de voir le monde comme il disait ! Il s'est donc engagé dans la marine marchande. Il m'a quitté pour la seconde fois, un matin du mois de Juin 1932. Ses parents tentèrent l'impossible pour l'en dissuader sans plus de succés. Mon Antonin était quelqu'un de têtu, rien ni personne, ni aucun événement n'aurait pû le faire revenir sur sa décision. Notre dernière nuit dans la grange fut baignée de larmes mais il avait voulu la passer avec moi malgré les complications que cela lui engendrait avec sa famille, et surtout avec sa mère qui me haïssait. Je fis des efforts incroyables pour essayer de ne pas la gâcher par mon désespoir mais, malheureusement, je n'ai réussi qu'à l'attrister lui-même. Quelques mois après son départ, mes parents essayèrent à nouveau de me marier. Le fils de notre voisin le plus proche m'avait demandé et comme sa ferme rendait bien et que je n'avais reçu aucune nouvelle de mon Antonin, ils tentèrent de me convaincre par tous les moyens sans autre résultat que de me précipiter dans une longue maladie nerveuse. Je n'étais plus bonne à rien. Je pleurais toute la journée et la nuit, il m'arrivait de me réveiller en hurlant, croyant voir dans mes cauchemars mon Antonin avec une autre femme ou pire encore, à l'agonie, quelque part dans un pays sauvage. Une année passa, puis une autre. Je ne savais plus ce que je devais croire mais un matin, le facteur m'apporta une carte d'une île, La Réunion. Il s'excusait de n'avoir pas donner de nouvelles avant mais il avait été très malade lors de son premier voyage au Brésil et on l'avait gardé plus de treize mois à l'hôpital. Il m'annonçait son retour tout proche car son père était mort et sa famille le réclamait de toute urgence. Quant à la mienne, elle s'était amputée de mes deux frères, morts tous les deux des conséquences des blessures de la guerre et je travaillais dans les champs avec mon père pour essayer de les remplacer. Un jour, ma mère s'est sentie fatiguée mais elle est partie tout de même travailler dans le champs de maïs. A midi, mon père l'a ramenée dans ses bras et le soir elle était passée. Sa mort plongea mon père dans une immense tristesse de laquelle il sortit à moitié paralysé du côté gauche. Je me retrouvais brutalement seule pour faire vivre la ferme. Alors j'ai vendu quelques terres pour payer les impôts et j'ai dû également prendre des aides pour les moissons qui me restaient encore à faire. Quand mon Antonin est revenu, je paraissais dix ans de plus que mon âge. J'avais tellement peur qu'il ne veuille plus de moi que je restais à la ferme et ne cherchais pas à le voir. Pourtant, ma petite enfant, si vous saviez à quel point j'en mourrais d'envie. Tout ce que j'aurais pû donner pour l'embrasser encore une fois au moins. La chance était avec moi. Ma cousine Armelle qui habitait à Moulins vint nous voir pour régler des histoires de succéssion avec mon père. Elle avait toutes sortes de crêmes et du maquillage aussi. Moi, je ne connaissais pas tous ces produits, je ne savais même pas que ça existait. Elle s'occupa de moi pendant toute une journée, m'apprenant à m'en servir et à cacher toutes ces vilaines petites rides qui avaient envahi mon visage. Et tout changea. La première fois que je me regardais dans la glace, j'ai eu l'impression que les années s'étaient miraculeusement envolées. Je pouvais enfin revoir mon Aimé. Mais comment lui faire savoir sans attirer l'attention ? Le soir du départ de ma cousine, je suis allée à la grange. Je voulais lui laisser une lettre avec l'espoir qu'il venait de temps en temps pour essayer de me voir. Mais, j'étais à peine arrivée devant, que mon Antonin en sortait en accourrant vers moi. Il me souleva dans ses bras et m'embrassa tant et tant que j'avais de la peine à respirer. Il y avait déjà deux mois qu'il était rentré et qu'il venait m'attendre tous les soirs. Il me dit qu'il commençait à croire que je ne l'aimais plus et que je lui en voulais d'être parti si longtemps. La nuit qui s'en suivit fit disparaître tous nos doutes et le petit matin nous retrouva, comme par le passé, enlaçé dans le foin. Il était si beau, avec sa peau qui avait brunie aux soleils des îles et ses yeux bleus encore plus bleus. Ce soir là, il m'annonça que nous ne serions plus obligés de venir nous cacher dans la grange car sa mère avait décidé d'aller vivre chez sa tante à Lyon. Elle ne supportait plus la campagne et avait toujours détesté l'odeur de la tanerie. Et comme ils avaient plusieurs maisons, elle avait proposé à Antonin qu'il reste vivre dans la ferme de son grand'père que personne n'habitait plus depuis sa mort. Alors, pour la première fois, nous avions une vraie maison pour nous aimer. Antonin s'occupait des affaires de son père et son frère Paul, vivait à la tanerie. Nous étions seuls au monde. Personne ne venait jamais à la ferme de son grand'père, trop éloignée du village. Elle est vite devenue notre île à nous. Mais, il nous était toujours impossible de nous marier, sa mère et son frère ne l'acceptant toujours pas. Pourtant, ils savaient qu'on s'aimait vraiment et qu'on se retrouvais tous les soirs. Ils ne voulaient pas qu'une simple fille de ferme porte leur nom. Pour moi, ça n'avait pas d'importance, du moment que je pouvais voir mon Antonin. Je ne sais pas par quel miracle, notre amour ne donna jamais aucun fruit. Je dis miracle, car si cela s'était produit, j'aurais été une fille perdue et il m'aurait fallut quitter le pays. Non, nous devions être protégés car, à part, nos séparations, nous n'avons connu aucun malheurs. Et puis….

La pauvre femme sembla tout-à-coup manquer de force et s'affaissa sur son fauteuil. Je me précipitais vers elle, la croyant évanouie mais elle m'écarta doucement en souriant et en s'excusant de cette faiblesse.

- Pardon, mais les images sont si présentes. J'ai cru…un instant…J'ai cru qu'il était là, derrière vous. Pardon, je suis vraiment une vieille folle. Je vais finir mon histoire.

Ne l'écoutant pas, je me levais et allais lui servir un verre d'eau qu'elle but d'un trait. Les couleurs revinrent peu à peu sur ses joues et ma vieille amie reprit là où elle s'était arrêtée :

- Et puis, il y a eu l'autre guerre ! Mon Antonin est reparti. Son frère aussi, et lui, n'est jamais revenu . J'ai su que leur mère était morte à l'annonce de la disparition de son enfant. Un an après, je me suis retrouvée vraiment toute seule et j'ai vendu la ferme. Je suis d'abord allée vivre au village, dans une petite maison près de la boulangerie et j'ai travaillé un peu pour tout le monde. Mon Antonin m'écrivait souvent, le plus souvent possible. Il revenait en permission de temps en temps et puis, la France a déposé les armes et il est rentré. C'est à ce moment là que nous nous sommes installés ici, dans la ferme de son grand'père que lui avait donné sa mère. Le curé nous a marié entre deux bombardements. Nous ne voulions pas mourir dans le péché. Et la guerre s'est finie. Et le temps a passé. Nous étions toujours heureux et amoureux. Et mon Antonin était toujours aussi têtu. Un matin, il m'a dit qu'il voulait repartir sur la mer parcequ'il n'avait pas fini son voyage et que si son père n'était pas mort, il ne serait pas rentré aussi vite ! Pendant plusieurs mois, j'ai reçu des cartes d'un peu partout, puis de moins en moins souvent, puis le dernière !

Ma vieille amie tendit la main vers l'image jaunie d'Australie qu'elle avait appuyée contre la lampe et me la donna pour que je la lise : « Ma chère aimée, je suis encore plus loin mais je pense toujours à toi. Une vilaine fièvre m'a encore frappée. Je ne sais pas quand je pourrais revenir vers toi. Je ne sais même pas si tu m'attends encore. Si tu m'aimes toujours, poses la vieille lampe à pétrole que nous aimons tant sur la table de la cuisine et allume-la. Quand j'arriverai, je saurai que je peux frapper à la porte, que tu es là et que tu m'aimes toujours. Pour la vie, à toi, Antonin. » Avant de lui rendre la carte, je la retournais pour voir la date sur le timbre : 1949. 45 ans ! Une éternité pour moi !
- Et il n'a plus écrit ? Vous n'avez plus jamais eu de nouvelles ?
- Non, plus jamais ! Mais je pose la lampe car je suis sûre qu'il reviendra un jour, pour mourir avec moi. Il ne peut pas me laisser partir de cette vie sans lui alors qu'elle lui a toujours appartenue ?Il ne peut pas, n'est-ce pas ? Et puis, il ne peut pas mourir loin de chez lui ?

Je ne savais que lui rèpondre. Cela me paraissait impossible qu'il soit toujours en vie mais sait-on jamais ?Avais-je le droit de lui enlever tout espoir ?
- Je suis bien fatiguée maintenant, ma petite fille. Vous reviendrez me voir, n'est-ce pas ? Même si, maintenant, il n'y a plus de mystère pour vous ?

Je le lui promettais en me levant et l'embrassais tendrement sur la joue. Elle sentait la violette et sa peau était douce. Son pâle sourire me suivit alors que je franchissais le pas de sa porte et m'engageais dans l'allée centrale du jardin. Le chien dormait, enroulé sur sa queue . Je me retournais une dernière fois au moment où ma vieille amie allumait la lampe . Sa lueur m'accompagna jusqu'à l'orée du bois. Je me dis que je la retrouverais lorsque je serais à nouveau, à ma fenêtre, dans la maison d'Édouard le bossu.


VENDREDI 3 FEVRIER

Aujourd'hui, le voisin est venu me livrer le bois pour la cheminée de la grande salle. Il m'a dit que la vieille folle des « Sapins bleus » était morte cette nuit, dans sa cuisine. C'était la boulangère qui lui livrait le pain qui l'avait trouvée. Elle était encore assise à table et serrait une vieille carte postale sur sa poitrine.


SAMEDI 4 AVRIL

J'ai acheté « Les Sapins bleus » et j'ai mis en vente la maison d'Édouard le Bossu.
J'ai allumé la lampe ce soir. Antonin pourrait revenir. Il faut qu'il comprenne qu'il peut venir frapper à la porte. Il faudra que je lui parle d'elle. Que je lui dise au revoir pour elle.
J'ai gardé la carte et l'ai posé contre la lampe. Peut-être que quelqu'un se demande cette nuit à qui est cette lumière vacillante qui semble planer sur la colline. Si on venait me poser cette question, je rèpondrai que c'est la flamme de l'espoir et de l'amour, seul témoin d'une fidèlité sans limite et sans défaillance. Je lui dirai que c'est à cette flamme là que devraient se chauffer tous les êtres qui disent aimer afin que leur histoire s'inscrive dans l'éternité.




UN PRINTEMPS SUR LE BITUME


Les nuages gris enveloppaient les tours de Notre Dame en ce matin présageant d'une journée plutôt triste. Les derniers soupirs d'un hiver qui ne voulait pas s'endormir. Je marchais d'un pas précipité en direction de la place Monge afin de pouvoir hâtivement m'engouffrer dans le métro, étant comme à mon habitude en retard. Je voyais déjà le rictuce de la bouche de mon directeur lorsqu'il me le ferait remarquer, tout en me montrant le cadran de sa montre, vèritable guillotine de mon temps.
Les gens me croisaient et je croisais des gens dans la plus parfaite indifférence. Et ces gens étaient tout aussi préssés que moi, peut-être étaient-ils tous en retard ?Ils bousculaient, poussaient, couraient pour attrapper à l'ultime seconde la rame qui, déjà, démarrait…Enfin, la vie, quoi ! Sur les premières marches de l'escalier qui allait, une fois de plus, m'avaler, un vieil homme était assis et caressait un pigeon aux plumes chiffonnées. Pensant qu'il mendiait, je voulus lui donner une pièce mais mes pieds allant plus vite que mes mains, je n'en eus pas le temps. Je dévalais ces maudites marches grises et sales pour la Néme fois, pris mon couloir direction Place de l'Opéra, avant qu'un autre escalier ne m'avale à son tour. Une fois sur le quai, j'eus soudain la sensation d'avoir apperçut quelque chose d'inhabituel sur mon passage mais sans réussir à me souvenir de ce que cela pouvait bien être. Pourquoi, pris-je alors la décision de me mettre un peu plus en retard afin d'aller voir ce que c'était, je ne le saurais sans doute jamais ! En rebroussant mon chemin, il ne me fallut pas beaucoup de temps pour me retrouver devant une petite grappe de lilas, abandonnée, là, sur les marches de béton, à moitié piétinée, ses clochettes penchant tristement la tête. Une nouvelle vague de parisiens arriva et je n'eus que le temps de me baisser pour la ramasser et la sauver de cette horde qui, sans aucun doute, allait l'achever de leurs pieds assassins. Je la respirais et fus surprise de lui trouver encore une once de parfum qui chatouilla mes narines. En une seconde, le printemps pénétra dans le métro et dans mon cœur ? Je revis le lilas du jardin de mon enfance et décidais que cette journée lui serait consacré. Tenant la petite grappe flêtrié entre mes doigts, je remontais le courrant et surgissait à la surface près du vieil homme qui n'avait pas bronché, ignorant de l'agitation environnante. Je m'assis près de lui et son regard bleu passé me sourit. Une odeur âcre se dégageait de lui. Quelques instants auparavant, elle m'eût été insupportable. Je pensais furtivement que c'était l'odeur de la solitude et de l'indifférence et je l'acceptais sans sourciller. Il remarqua la petite grappe de lilas et délicatement, me la prit des mains pour la porter à son visage afin de la respirer. A ce contact, son sourire s'élargit aussitôt. Il inspirait profondément ce parfum de printemps, parfum de jeunesse. Je tendis la main vers le pauvre pigeon recroquevillé sur ses genoux pour le carresser. Le vieil homme m'expliqua qu'il avait une patte cassée, ce qui signifiait la mort à plus ou moins brêve échéance pour ce petit être écrasé sous le poids de la ville. Je proposais alors de le prendre chez moi et de le faire soigner s'il ne pouvait le faire lui-même. Sans hésiter, le brave homme prit l'oiseau et me le déposa entre les mains, le visage éclairé de joie et me demanda si je voulais bien l'échanger contre ma grappe de lilas. Mon sourire sut rèpondre à sa question et le silence s'installa entre nous. Pas un de ces silences pesants que l'on ne sait comment rompre, non, non, plutôt un silence de paix et de bien-être. Une heure entière se passa ainsi. Trouvant les marches trop inconfortables, je lui proposais que nous allâmes nous installer sur un des bancs de la place. Le déménagement de ses affaires se fit en quelques secondes et nous nous retrouvâmes bientôt beaucoup plus confortablement installés. A peine étions nous assis qu'il entreprit, en toute confiance de me parler de lui. Et cet homme qui aurait pû être le grand'père que je n'ai jamais eu, m'ouvrit son cœur, m'offrant en quelques minutes toute sa vie. Une existence propre de compagnon-relieur qui avait travaillé pour nourrir sa famille sans se soucier de lui. Sa femme, compagne de toujours, l'avait laissé continué sa route vers la vieillesse seul et abandonné de ses enfants égoïstes, six ans auparavant, emportée par une trop grande fatigue dans un hôpital de banlieue. N'ayant plus personne à étreindre, tout son amour s'était reporté vers ces petits êtres fragiles qui continuaient à l'émerveiller lorsqu'il les observait de sa fenêtre de la maison de retraite « La rochefoucault ». Il sillonnait Paris des journées entières afin de ramasser les plus bléssés d'entre eux, espérant leur apporter un peu d'amour et de douceur avant qu'ils ne rejoignent de plus jolis jardins au delà de cette vie. Il leur parlait, leur expliquant que les hommes n'étaient pas si mauvais mais qu'ils n'avaient plus le temps de regarder autour d'eux ni de s'émerveiller des cadeaux de la nature. Qu'il fallait les plaindre, prier pour eux. Etrange discours pour un auditoire ailé me direz-vous, mais n'était-ce pas plutôt à lui-même qu'il s'adressait lorsqu'il leur parlait ainsi comme pour excuser l'absence de ses enfants ?
Oubliant alors mon travail et mes fausses obligations, je décidais de passer cette journée avec lui, le secondant dans ses recherches, lui offrant mon bras pour marcher, ma jeunesse pour le soutenir et mes histoires pour le faire rire. Nous traversâmes parcs et jardins, boulevards et avenues, à la recherche des piafs que Paris avait bléssés. J'étais remonté à mon appartement pour aller chercher un grand panier d'osier dans lequel nous pouvions délicatement les déposer avant de leur donner les premiers soins. Il fut décidé que je m'occuperais d'eux lorsque nous devrions nous séparer. J'avais la chance d'habiter un bel appartement, agrémenté d'une jolie terrasse sur les toits. L'endroit idéal pour nos pauvres petits amis.
Le soir colorait d'ocre et de rouille le zinc parisien quand je quittais mon vieux compagnon devant la porte cochère de la maison de retraite. Il était tout juste temps de nous séparer si mon nouvel ami ne voulait pas manquer l'heure de la soupe aux haricots. Son regard était plus brillant et toute tristesse semblait s'en être envolée. Il se retourna plusieurs fois avant de disparaître entre les murs gris. Je restais un long moment assise sur le banc de bois devant l'immeuble, serrant encore dans mes bras le pigeon qu'il m'avait donné le matin sur les marches du métro. Je m'apperçus soudain qu'il avait rendu son dernier soupir. En revenant chez moi, à travers ces vieilles rues dont le pavé ruissellait d'une pluie fine qui commençait à tomber, je me promis de ne plus jamais être préssée, de regarder autour de moi, d'être un visage ouvert et un sourire pour tous ceux qui me croiseraient. Je ne savais pas à quel point cette décision allait changer mon existence. Je ne revis plus jamais mon vieil ami. Qui était-il en réalité ? Pourquoi l'avais-je rencontré à cette pèriode de ma vie alors qu'elle ne me satisfaisait plus ? Il avait été le petit grain de sable qui avait inéluctablement saboté la machine infernale qui me digérait à mon insu. De cela, je peux en être certaine et quand le printemps revient, que les lilas refleurissent, mon cœur se réchauffe à nouveau au sourire de cet homme qui me montra le chemin de ma vie.



LE BUSTE D'ALBÂTRE


- Si je vous ai demandé de venir ce soir, mon cher ami, c'est afin de vous parler d'elle. Vous savez, depuis sa disparition, je vis seul mais quoi que je fasse, demeure en moi, l'espoir insensé qu'elle réaparaisse un jour, comme ça, sans explication.

Adrien marqua une pause, manquant déjà de souffle.

- L'effort même que je fais pour essayer de retracer chaque trait de son visage m'épuise et me tue à petit feu. Un feu intérieur me ronge et chaque seconde, je cherche ses yeux, son sourire. La nuit, elle m'apparaît auréolée de soleil et je la sens presque contre moi, frémissante de vie. Le matin me retrouve ruisselant de sueur. Mais sans doute le pire de mon existence est que je ne peux parler d'elle à personne. Voici pourquoi, mon cher ami, je vous ai fait faire tant de kilomètres car il est urgent que je parle. J'ai tant de choses à dire avant de …partir.

Depuis que leur entretien avait commencé, l'interlocuteur d'adrien n'avait pas bougé du fauteuil dans lequel il s'était laissé tombé à son arrivée. A ces mots, il réagit aussitôt :

- Comment ? Vous partez ?
- Oui, mais nous y reviendrons plus tard. Michael, vous êtes le seul à l'avoir connue presque aussi bien que moi. J'ai besoin de savoir. Quels sont les souvenirs que vous avez gardé d'elle ?
- Oh, vous savez cher ami, ils sont bien vagues maintenant. Cela fait si longtemps.

L'ami d'Adrien fit une moue rêveuse.
- Une grande et belle femme. La ligne élançée, une chevelure de feu qui justifiait si bien qu'elle ne porte jamais que du vert. Et ces…milliers..de petites tâches de rousseur sur les paumettes qui lui donnaient un air si..canaille. Ah, oui, un détail me revient, à présent que nous l'évoquons, son rire ! Elle riait comme on chante une gamme. Et son intelligence, si vive…Oh oui, si vive, répéta t-il semblant plonger dans son monde intérieur.

Le regard d'Adrien trahissait une fièvre grandissante. Il semblait presque qu'il n'écoutat plus son ami, perdu dans les méandres de sa mèmoire, pourtant, à chaque mot que son ami prononçait, tout son être vibrait violemment.
- Mais dîtes-moi Adrien, depuis combien de temps est-elle partie ? 5 ans ? 10 ans ?je serai bien incapable de le dire.

Adrien respira profondément, tentant de sa calmer avant de rèpondre.
- Elle a disparu le 4 Octobre 1923. Par une de ces belles journées ensoleillées ressemblant un peu à celle-ci. Nous avions, cette année-là, un somptueux été Indien.Tout comme cette année. Dans l'après-midi, j'avais courru, comme chaque jour, jusqu'à sa villa. La falaise paraissait vouloir se fondre dans la mer sous l'effet d'un vent d'une violence extrême. Lorsque j'arrivais enfin, essoufflé et si impatient de la serrer dans mes bras, ses domestiques finissaient leurs malles et s'apprêtaient à fermer la maison. Le jardinier m'expliqua que leur maîtresse était déjà partie pendant la nuit en laissant des ordres afin qu'ils s'occupent de rendre la maison à l'agence de location. Elle n'avait laissé aucune lettre. Aucun ordre me concernant. Ils n'avaient aucune adresse à me donner. Ils devaient attendre qu'elle les contacte pour leur dire où la retrouver. Mais ils n'eurent plus jaùais aucune nouvelle de sa part et il me fut impossible de la retrouver. Ce fut pour moi la fin. La mort eût été moins cruelle.

- 4 Octobre 1923 ? répéta Michael, voici don exactement 12 ans, n'est-ce pas ? Drôle d'anniversaire mon pauvre ami. Serait-ce la raison pour laquelle vous m'avez demandé si expressément de venir vous voir ?

- Oui et non. J'ai en effet décidé de partir le même jour qu'elle et je voulais vous revoir une dernière fois. Je dois parler à quelqu'un, et qui d'autre que vous, ami fidèle, pouvait être aussi digne de confiance pour que je lui révéle ce que j'avais découvert sur elle au cours de ces douze dernières années ?
Vous êtes l'un des meilleurs musiciens de notre temps…si, si, ne hochez pas la tête, et je suis…je fus un grand sculpteur. Inutile de jouer les modestes entre nous, nous sommes vous et moi, tout-à-fait conscients de notre talent. Donc, voilà, cher ami, nous avons l'art en commun. N'est-ce pas là le lien le plus noble ? Nous sommes dans la recherche constante du Beau, du Splendide ! Qu'importe si nous disparaissons aujourd'hui. Notre œuvre, elle, est sans fin. Nous avons apporté notre contribution à l'évolution cosmique de notre époque. Comme les grandes idées de nos philosophes ont changé le monde en éclairant l'univers, notre œuvre est éternellement lumineuse. Etoile dans un ciel sans fond. Eh, bien, mon cher, Elle était, Elle est semblable à notre création. Elle est notre Œuvre ! Vous ne comprenez pas de quoi je vous parle mais un peu de patience, dans quelques instants, tout sera clair.Et, je vous assure, seul un artiste pouvait recevoir et comprendre ce que je vais vous dire à présent. Dans toute histoire, il faut commencer par le début donc, revenons ensemble, si vous le voulez bien, en ce printemps de l'année 1920.
Un vent de folie soufflait alors sur tout Paris. J'étais encore un jeune homme plein de hardiesse devant la vie. Je louais, comme c'était le cas pour la plupart des artistes de ce temps, une chambre de bonne mansardée à Montmartre, au sixième étage d'un vieil immeuble crasseux. Mes études d'histoire de l'art touchaient à leur fin et la situation difficile de mes pauvres parents m'obligeaient à travailler tous les soirs dans un cabaret de la Butte. Les fins de mois étaient souvent bien difficiles mais rien ne nous semblait grave, à mes compagnons d'infortune et à moi-même. Ni la faim, ni le froid d'un hiver sous les toits ne pouvaient atteindre notre soif de vivre. Le dimanche, avec mes amis de l'université, nous allions à bicyclette, nous promener sur les bords de la Seine. N'ayant jamais assez d'argent pour nous payer un repas dans ces guibguettes à la mode, nous emmenions avec nous de quoi nous restaurer au bord de l'eau.
Par une de ces belles journées, toute notre joyeuse bande arriva dans un très bel endroit, dissimulé par de hauts bosquets de noisetiers. Derrière les buissons, nous découvrîmes une berge protégée du soleil par des saules pleureurs. Ce jour-là, nous fêtions l'anniversaire de Franz, un jeune allemand venu à Paris pour tenter de s'y faire éditer sa musique. Le déjeuner s'annonçait bien. Les nappes à carreaux s'épanouissaient sur l'herbe grasse en accueillant nos victuailles. J'étais accompagné d'une jeune personne répondant au nom désué de Victorine. Cette charmante se pendait à mon bras avec acharnement, laissant présager pour moi d'un après-midi qui ne serait pas de tout repos. Mes pensées rejoignant les siennes, Victorine et moi, une fois le déjeuner avalé, nous mîmes en quête d'un endroit plus tranquille. Nous longeâmes le flauve, nous amusant des branchages qui entravaient notre marche. Il ne nous fallut bien longtemps pour découvrir une sorte de petite crique de verdure abritée des regards indiscrets par quelques beaux Charmes. A peine étions nous couchés dans l'herbe que nous entendîmes un léger bruit de conversation. Je me relevais et me mis à la recherche de ces importuns qui troublaient ainsi notre tranquillité. Ecartant les buissons qui nous cachaient les berges du fleuven je restais un instant interdit par le délicieux tableau qui s'offrit alors à mes yeux. Un peintre avait installé son chevalet et entreprenait le plus charmant de tous les portraits. La rivière en toile de fond, se doigts agiles traçaient à présent les contours d'une délicieuse jeune femme assise sur un vieux banc de pierre. Quelle ne fut pas ma surprise de m'apercevoir que le modèle était là. A moins de cinquante mètres de moi, posant majestueusement entourée de sa robe de satin blanc que noyait une abondante chevelure d'un noir bleuté. Soudain, cette vision de rêve leva les yeux sur moi et mon cher ami, le monde chavira. A mon tour, j'eus le désir violent de reproduire ce visage si parfait, ce regard profond, ces mains aussi fine que l'opale. Ce fut à cet instant précis que l'envie de sculpter me happa tout entier, faisant vibrer jusqu'au tremblement mon être tout entier.
La pauvre Victorine essaya bien par tous ses pauvres moyens de me faire revenir à elle, sans succés. Mon existence semblait s'être, inéluctablement, scellée à ce visage, à ces yeux, à ce portrait. Je restais là des heures à regarder, tantôt le modèle, tantôt l'artiste au travail. Ni l'un, ni l'autre ne protestèrent contre mon indiscrétion. Ils paraissaient venir d'un autre monde dans lequel ils ne demandaient qu'à m'y emmener. A la tombée de la nuit, le peintre, sans un mot, commença à ranger ses affaires. Le tableau était achevé et le résultat en était incomparable. Un chef d'œuvre ! Quand tous ses pinceaux et tubes furent rangés, le chevalet plié sous son bras, l'artiste vint vers moi et, me tendant la main, me dit dans un demi-sourire :
- C'est à vous, maintenant. Bonne chance, mon ami .

Tout d'abord, je crus à la réaction d'un amant dépité auquel nos œillades, au modèle et à moi, n'avaient pû échapper. Mais je lui souris à mon tour, un peu mal à l'aise malgré tout, rèpondant d'une main vigoureuse à son salut. C'est ainsi que je me retrouva seul avec elle. Elle n'avait pas bronché er déjà, ressemblait à une statue ! Nous rentrâmes ensemeble à Paris et la nuit même, elle était à moi. Quelle nuit merveilleuse, mon ami et quel matin enchanteur à ses côtés.
Nous vécûmes dans ma petite chambre durant toute une année. Elle s'accomodait de tout, avait un caractère qui ne se chagrinait de rien. Le sourire paraissait figé sur ses lèvres, quoiqu'il se passe. Elle accompagnait mes tatonnements à la sculpture de ses éclats de rire et de ses baisers. Ma première exposition, vous le savez, m'apporta gloire et fortune. Elle avait été mon unique modèle mais pouvais-je en rêver un plus parfait ?
La deuxième année, j'achetais une villa mais elle exprima alors, le désir d'en louer une pour elle seule à quelues centaines de mètres de la mienne. Je n'y vis là qu'un désir d'indépendance pour elle comme pour ma création et n'y fis aucune objection. Nos nuits ne pouvaient se passer de nos élans passionnés. Je l'invitais dans ma chambre ou elle m'invitait dans la sienne. Je trouvais cela amusant et très originale. Le jour, je travaillais sans relâche et mes réalissations furent de plus en plus audacieuses. Les mois continuèrent à s'écouler ainsi, entre notre amour, mon travail et les expositions ! Rarement, non, jamais artiste ne fut plus comblé que je ne l'ai été. L'amour et l'inspiration ne faisant qu'un !
Un jour, funeste celui-ci, que nous prenions notre petit déjeuner sur la terrasse de ma villa, face aux rochers de cette côte de granit rose dont la mer ne cesse de rouler le sable, j'eus la stupidité de lui poser une question fatale :
- Nous pourrions avoir un enfant, qu'en dis-tu, mon amour ?

Son attitude changea brutalement. S'écartant de moi, elle me regarda d'un air grave :

- Adrien, comment oses-tu ? Tu n'en as donc jamais assez ? Tu ne seras jamais satisfait de ta vie ? Tu veux lui demander plus encore ? Je croyais pourtant que tu avais compris. Mais tu n'es pas seul au monde, mon amour et je ne t'appartiens pas. Je suis là au service de l'art, non au tien ! Et l'Art est plus important que tout !

Je ne la reconnaissais plus. Son visage s'était durci, ses yeux assombris, son sourire évanoui. Je la suppliais de ne pas se fâcher, de me pardonner. Malgré la confusion qui régnait en moi, je m'efforçais tout au long de la journée d'effacer de son front, l'étrange petite ride qui s'était creusée entre les yeux. Sa réaction m'était incompréhensible mais je ne supportais pas de ne plus la reconnaître et j'aurais fait n'importe quoi pour tout oublier, pour retourner en arrière. L'idée de la perdre me terrifiait. Cette nuit-là, elle me quitta vers les quatre heures du matin. Je croyais le malaise passé. Mais le lendemain entier se passa sans que j'ai aucune nouvelle d'elle. Je ne fermais pas les yeux de la nuit suivante et dès le matin, accourrais chez elle. Le reste, vous le connaissez. Cela se passait le 4 octobre.
- Et vous n'avez plus entendu parler d'elle ? Jamais aucune lettre ?Ou des nouvelles par des amis communs ?
- Si, j'ai su qu'elle était retournée à paris. Elle a d'abord vécu avec un écrivain, puis un peintre qu'elle a emmené à rome, à la Villa médicis dont il obtint le premier prix. Ensuite, ce fut un créateur de mode. Les journeaux de l'époque faisaient des gorges chaudes de leur idylle. Ils partirent ensemble pour l'Amérique. Puis, plus rien. Jamais.

Adrien s'arrêta, épuisé. A 35 ans, il paraissait déjà si vieux. Les traits de la mort creusaient son visage et ses yeux pourtant si vifs quelques années auparavant, se pâlissaient de jour en jour. Un sursaut les fit brusquement briller :
- Le mois dernier, elle est venue me visiter.

Michael, intrigué par la formule employée par son ami, détacha son dos du fauteuil et s'avança jusqu'au bord du siège.
- Dans un rêve, elle s'est penchée sur moi et m'a embrassé. Sans doute, le baiser d'adieu qu'elle n'avait pas prit le temps de me donner avant de disparaître de ma vie.
- Et, c'est tout, vous l'avez vue en rêve vous embrasser, rien de plus ? Elle ne vous a rien dit ?

Cette question lui parut soudain totalement saugrenue et c'est à ce moment-là que michael réalisa que, depuis son arrivée, ses points de repères habituels l'avaient complètement abandonnés.

- Non, elle ne m'a rien dit. Ni même où elle était. Bah, qu'importe ! Pour qui vit-elle aujourd'hui ? Pour qui vivra t-elle demain ? je ne veux pas le savoir. Elle ne vit plus pour moi et c'est tout ce qui m'interresse. Le temps et la réflexion m'ont données les rèponses aux questions qui torturaient mon esprit depuis cette horrible journée qui a vu l'anéantissement de ma vie. Aujourd'hui, ma volonté est de mourir.

A ces mots, Michael se dressa devant son ami dans un mouvement de protestation mais Adrien lui fit signe de se rasseoir.
- Oui, mon ami, vous m'avez bien entendu, je veux partir aussi, mourir ! Voyez-vous, depuis 12 ans, je n'avais plus fait aucune sculpture et voici que le lendemain de mon rêve, j'ai fait un buste. Le sien, bien-sûr ! Après 12 ans de désespoir, j'ai recréé, façonné de ces pauvres mains rongées par l'arthrite, une œuvre exceptionnelle, je le sais. C'est l'œuvre de ma vie. Elle renferme en elle tout l'amour et tout le bonheur que cette femme m'a fait connaître mais également tout le désespoir dans lequel elle m'a plongé irrémédiablement.

Puis, se redressant un peu de son fauteuil il se rapprocha lentement de son ami :
- Ecoutez. Il ne me reste que très peu de temps, maintenant. Le jour baisse. Cette statue, ce buste, je veux qu'il vous revienne. Je sais que vous en prendrez grand soin et je ne veux pas qu'il soit exposé à des yeux profanes qui n'en comprendraient ni la beauté, ni le sens. Nous nous sommes peu connus, mais je sais qui vous êtes. Il y a un message sur le socle, sachez l'interpréter et vous trouverez le bonheur !

Adrien se rejetta dans le fond de son fauteuil. Il haletait à présent.
- Cher ami, vous êtes souffrant ? Voulez-vous que nous allions prendre l'air dans le jardin ?
- Non, non,merçi mais j'aimerai bien un verre d'eau, s'il vous plait.

Michale se leva et se dirigea vers la cuisine où il se servit deux verres de la bouteille d'eau posée sur la table.Quand il revint, il comprit tout de suite que c'était trop tard et pensa que son ami n'avait pas voulu de spectateur à sa mort. Ses mains pendaient et ses yeux s'étaient refermés sur ses rêves. Ne pouvant y croire, Michael s'avança en l'appellant deux ou trois fois, sans succés.
Lorsqu'il rassembla les mains du sculpteur sur sa poitrine, un de ses poings laissa échapper un petit tube qui roula sur le tapis. Michael comprit qu'Adrien avait choisi la date et l'heure de son départ. A présent, il lui fallait recevoir, l'ultime cadeau de l'artiste.
C'est alors qu'il remarqua une forme recouverte d'un drap sur la petite table à côté de laquelle il avait été assis depuis son arrivée. Le musicien fit tomber la toile et apparut alors un visage d'albâtre dont chaque trait évoquait ce qu'il y avait de plus admirable. La beauté et la finesse à leur apogée ! Immédiatement, Michael la reconnut. Cette sculpture d'une telle splendeur, c'était Elle, plus éblouissante que jamais !
Sur le socle, on avait gravé ces phrases, d'une main tremblante :
« Muse est ton nom. Tu tisses du fil de la vie, le canevas de l'inspiration pour Qui sait te voir et laisse éclore l'harmonie pour Qui sait t'entendre. Que ce roc au cœur noble te garde éternellement Illumination et Révélation pour l'Artiste ! »

Une larme coula lentement le long de la joue du musicien. Sa tristesse naissait-elle de la mort de son ami ou de l'amertume et du regret de n'avoir connu que le frôlement de la véritable inspiration ? Celle-ci même qui élève la note de musique vers les Cieux, celle-ci même qui transforme la simple partition en livre-lumière pour l'univers !



LA RETENUE


L'automne balayait la cour, chassant dans tous ses recoins, les feuilles des grands tilleuls. Le vent s'engouffrant sous leurs robes d'ambre et grenat métamorphosait le préau en une mer ondulante et tournoyante. De temps à autre, son souffle soulevait quelques une de ces images d'Octobre qui venaient frapper aux vitres de la fenêtre de la classe. M'échappant de la leçon de calcul, je laissais mon esprit vagabonder au gré de leurs danses folles. Sur leur tapis magique, je survolais alors la campagne ; appercevais ma mère se battant avec les draps qui ne voulaient pas s'étendre, insufflais à mon chien attaché à la porte de la grange l'ordre de se taire afin que mon passage au dessus de la maison ne se fasse pas remarqué. Puis la réalité fastidieuse de la leçon en cours me ramenait sur mon banc, le porte-plume sérré entre mes doigts violaçés par l'encre. Le regard de mon maître se posait tranquillement sur moi et son sourire me pardonnait mon évasion rêveuse. Il ne pouvait deviner que, bien souvent, il m'accompagnait dans mes songes de petites filles. Combien de voyages extraordinaires fîmes-nous ensemble ! Des palais d'orient aux brûmes écossaises, monsieur Patouillard et ses yeux bleus limpides, parcourait avec moi, sans le savoir, les routes mystèrieuses du Monde. Berçée par le ronronnement de sa voix et la douce chaleur du poël à bois, je pouvais partir pendant des heures entières sans jamais m'en lasser. Souvent, brusquement, son ton se faisait sévère :
- Elizabeth, tu rêves encore ! Tu ne peux donc pas rèpondre à cette question ? Très bien ,tu viendras en retenue samedi après-midi. Une heure de divisions ne te feront pas de mal !
Bien-sûr, dans ces moments, il ne ressemblait plus à aucun chevalier ni prince de l'Inde mais la joie de passer une heure seule avec lui en effaçait tout le côté rébarbatif . Je savais qu'il serait attentif, qu'il m'expliquerait patiemment jusqu'à ma compréhension complète. J'avoue qu'il m'ait arrivé ce moment-là, par plaisir de l'entendre me parler. Mon maître était un grand jeune homme de trente ans, les cheveux très bruns des habitants du sud qu'il laissait un peu longs dans le cou. Son regard d'un bleu perçant semblait toujours un peu rieur comme si la vie n'était pour lui, en fin de compte, qu'une énorme plaisanterie. Un accent stephanois très prononçé qui nous amusait tant ne pouvait que le faire croire et chaque leçon se passait dans le sourire. Il avait toujours une histoire drôle à nous raconter et nous apprenait à jouer avec les mots. A t-il, un instant deviné qu'il faisait battre mon cœur de petite fille ? Peut-être lorsqu'il lisait sur mon visage le désespoir si, par mégarde, je pensais l'avoir déçu. La vraie punition se nichait là, quand ses yeux se navraient de mon ignorance. Alors, je me reprenais, travaillant des heures entières sans relâche pourtant, quelques jours après ces bonnes résolutions, un simple coup d'œil à la fenêtre suffisait pour qu'elles s'évanouissent et que s'envole, de nouveau, mon âme rêveuse.
- Ma chère Elizabeth, je crois qu'il serait bon que vous passiez dans mon bureau à la fin de cette réunion. Si, bien-entendu, celà ne vous dérange pas trop, à moins que vous ne préfériiez rentrer chez vous pour dormir ?

Monsieur Bouchard, dont les petits yeux inquisiteurs ne ressemblaient d'aucune façon au regard de mon ancien maître, avait prononçé cela d'un ton cinglant et ironique qui ne permettait aucune rèponse. Mes collègues me regardèrent, mi-moqueurs, mi-compatissants, avec exactement la même expression que mes anciens petits camarades de cette classe de huitième dans laquelle, je venais de m'évader pendant quelques instants grâce à quelques feuilles d'automne volant dans la cour des bureaux de la Compagnie des transports Urbains.

En rentrant chez moi, plusieurs heures plus tard, je me demandais pourquoi, soudain, mon esprit m'avait faite revivre ces doux moments passés dans cette petite école du village de mon enfance. Je ne pouvais croire que cela soit dû uniquement au spectacle de ces quelques feuilles mortes car depuis mon départ de Sail-les-Bains, j'avais vécu plus de quinze automnes sans que ces images ne viennent me visiter. Tout en regardant défiler les murs gris de la ville, une envie irresistible me prit au ventre de revoir ma vallée, ma maison, mon école, mon maître !
Le samedi suivant, le taxi qui m'avait prit à la gare de St Martin d'Estreaux me déposa devant mon ancienne maison, située à un kilomètre du village. Ma déception fut grande lorsque je vis combien ces murs qui avaient vus mon enfance avaient pu changer. Repeinte de neuf, d'un jaune presque vif, cette demeure avait perdu tout de son mystère et de son charme. Je vis également le trou laissé béant par l'absence de mon chêne ! Des mains meurtrières avaient tranché plus de deux ans d'écorce et de branches majestueuses ! Devant une telle horreur, mon cœur se serra à la pensée de ce que quinze années avaient pû transformer dans le village. Je craîns même de ne plus retrouver mon chemin et de ne plus reconnaître mon école. Mes pas réempruntèrent la petite route goudronnée qui allait me mener droit à l'église. Une immense tristesse que je mettais au compte de le découverte monstrueuse de mon ancienne maison, m'avait envahie. A nouveau, je franchis le petit pont de pierre et déboucahis sur ce que nous appellions « la place du village ». Non, rien ne semblait avoir changé. Je reconnus la vieille épicerie, toujours aussi bleue passée, l'église romane, la fontaine poussive et la grand'rue au bout de laquelle les pierres blanches et rouges des murs de mon école allaient m'accueillirent. Poussant un soupir de soulagement, je m'asseillais quelques instants pour reprendre mon souffle car l'angoisse de ce que j'allais trouver m'avait fait presque courir tout au long du chemin. Enfin, après quelques minutes de repos, alors que j'étais prête à retrouver mon enfance, la vision d'un curieux cortège marchant dans ma direction me saisit de surprise puis d'effroi. Six hommes tout de noir vêtus portaient un cercueil que l'on avait recouvert du drapeau français. Une centaine de personnes les suivaient à quelques mètres.
Leur marche était lente. Chacun de leurs pas était empreint d'une profonde tristesse. A mesure qu'ils s'approchaient de moi, une angoisse m'envahissait. Qui se trouvait dans cette affreuse boîte ? Qui pleurait-on ?Pourquoi le prêtre attendait-il sur le parvis ?Soudain, sans que je n'en comprenne les raisons, ma vue se brouilla et c'est à peine si je distinguais la jeune femme qui accourait vers moi en me tendant les bras :
- Oh, tu es venu ! Comme c'est gentil ! Il aurait été si heureux de te revoir. Mais qui t'a prévenu ? Lorsque le drame est arrivé, j'ai dit tout-de-suite qu'il fallait t'appeler mais personne ne connaissait ton adresse. Je suis si contente.Il a si souvent demandé de tes nouvelles. Tu vois, on est tous là, même Gaspard qui a quitté le village depuis très longtemps. Il n'a même plus de famille ici ; Ses parents se sont tués dans un accident de voiture, il y a dix ans ! Mais pour lui, il est revenu !
Mais de qui et de quoi me parlait-elle ? je n'eus pas le temps de lui demander des expliquations car Marie-Paule venait de se retourner vers le cortège qui s'était immobilisé devant l'église. Les porteurs déposaient alors leur sinistre fardeau sur les deux tréteaux disposés pour le recevoir. J'avais, bien-sûr, déjà compris mais ne voulait l'admettre. Et pourquoi ne le faisait t-on pas rentré dans l'église comme tout le monde ? Les quatres hommes dans lesquels je reconnus mon ancien camarade d'école Gaspard, son père le maréchal-ferrant, le mari de l'épicière et un autre dont le nom m'échappait, s'alignèrent derrière le prêtre, laissant la place aux enfants de chœurs. Lorsqu'il commença la cérémonie, mon cœur se serra à en étouffer et Marie-Paule m'attrapa le bras. Elle avait à peine changée, juste quelques petites rides supplémentaires autour de ses yeux, habituellement si rieurs. Je remarquais, toutefois, ses mains gonfflées et rougies par le travail des champs mais ses cheveux roux flambaient toujours autant dans les rayons du soleil. Mes oreilles bourdonnaient, me protégeant de ce que je ne voulais pas entendre. Soudain, je tendis la main vers le cercueil. Marie-Paule comprit l'interrogation de mon geste :
- Il ne voulait plus vivre sans sa femme et son fils. Mais peut-être n'as tu jamais su qu'ils étaient morts tous les deux ? Le petit a eu une leucémie il y a deux ans et sa femme en a développé un cancer qui l'a emporté l'hiver dernier. Alors, le maître s'est enfermé dans sa douleur. Jeudi dernier, il s'est pendu dans sa salle de classe. »

Je sentis mes jambes se dérober sous moi. Jeudi dernier ! Le jour où, par le pensée, j'avais remonté le temps pour me retrouver dans ma petite école alors que j'étais en réunion de travail. Le jour où j'avais décidé de revenir saluer mon ancien maître. J'avais un tel nœud dans la gorge qu'il m'était impossible d'articuler une seule syllabe. Marie-Paule ne sembalit pas en être gênée et alors que le curé bénissait le cercueil, elle reprit tristement :
- Ils n'ont pas voulu le faire rentrer dans l'église à cause du suicide. Moi, je trouve cela injuste et horrible mais il faut dire qu'il n'aimait pas trop les curés, notre maître. Alors, je ne crois pas que cela le gêne vraiment !

Un parfum amer avait envahi l'air ambiant, remplaçant celui si
délicieux des magnolias qui ornaient la place du village autrefois. Je ne pouvais détacher mon regard de cette affreuse boîte noire qui contenait les souvenirs les plus doux de mon enfance. C'était elle aussi que l'on allait ensevelir tout-à-l'heure dans le petit cimetière. Lorsque les quatres
porteurs la soulevèrent à nouveau, mon cœur éclata et les larmes jaillirent de mes yeux. Je les fermais afin de ne pas voir le cortège funèbre s'ébranler. Et le miracle se produisit. Dans le secret de mes yeux clôts, le sourire de mon maître se dessina ainsi qu'il le faisait autrefois quand mon cœur de petite fille était triste. Vingt cinq ans après, la magie opérait toujours et tout-à-coup, je compris !
Il nous avait demandé de venir ce samedi, tout comme par le passé, pour les retenues de notre enfance. Mais celle-ci serait malheureusement, la dernière.
J'ouvris les yeux et m'apperçus alors que nous marchions, Marie-Paule et moi. Nous nous étions mises en route, suivant de loin, tous les anciens élèves de notre maître qui l'accompagnaient dans sa dernière promenade. Je ne sais pas qui entonna le premier la chanson, mais au bout de quelques secondes, nous chantions tous, en chœur :
« Adieu, Monsieur le professeur, on ne vous oubliera jamais…. »Quelle ne fut pas ma surprise alors de m 'apercevoir que je la connaissais encore. Je serrais le bras de mon amie et je me sentis sourire, d'un sourire calme et serein. Nous étions tous là !



LE LIVRE


Elle vivait tranquille.
Elle vivait tranquille entre sa fille, adorable enfant de huit ans, son mari dont la réussite ne pouvait qu'engendrer les jalousies, sa maison, à la hauteur de ses rêves et ses dix neufs chats de gouttière. Elle vivait si tranquille qu'il y avait déjà longtemps qu'elle ne se posait plus aucune question. Elle était, si on peut le dire, heureuse ! Bêtement et béâtement heureuse !
Lorsqu'elle avait épuisé tous les films de sa vidéothèque et donner toutes les instructions nécessaires à la bonne marche de la maison, Elle lisait. Elle n'avait jamais été une dévoreuse de « bouquins » mais il faut tout de même avoir lu tous les derniers romans en vogue pour ne pas avoir l'air trop stupide au cours de ces soirées que le métier de son mari l'obligeait à donner de temps à autre. Elle considérait donc comme un travail, au même titre que la gestion de la propriété, ce que d'autres appellent « passion » . Ce qu'elle aimait par dessus tout était de se promener de longues heures dans la campagne, accompagnée de Youki, son Setter Gordon. Elle s'imaginait alors être une Lady, perdue dans les Highlands, et se sacrifiant pour conserver le château de sa famille. En bref, elle était d'un romanesque incroyable pour quelqu'un qui n'aimait justement pas les romans !

Par une de ces matinées venteuses d'un mois de Novembre encore doux, ses pas la dirigèrent vers le village. Sur la place, devant l'école, un camion-bibliothèque proposait aux « femmes au foyer », divers histoires toutes roses pour leurs journées grises. Elle ne s'était jamais donné la peine de consulter la liste des livres de cette succursale ambulante de la bibliothèque municipale d'Agen ; L'opinion de son mari et de ses amis l'en ayant plus d'une fois, dissuadée. Cependant, ce jour-là, étant à cours d'idée d'occupation, elle grimpa les quelques marches de fer et demanda l'autorisation de regarder les ouvrages exposés. L'air un peu blasé, elle passa rapidement en revue les rayons : romans soit-disant historiques, policiers (ceux-ci, elle les avait en horreur, les trouvant de par trop vulgaires), amour, récits d'explorateurs, biographies d'acteurs, etc…Soudain, ses yeux s'arrêtèrent sur un ouvrage dont la couverture aux couleurs bleus-verts tendres égayait l'étagère « littérature étrangère ». Le saisissant, elle reconnut aussitôt le nom de Daphnée Du Mourrier, auteur de « Rebecca », son film fétiche d'Alfred Hitchcock. Le titre lui en était totalement inconnu : « La maison près du lac ». Sans hésitation, elle l'apporta au guichet de l'entrée et en profita pour s'inscrire à l'association « lire à la campagne ».
A peine rentrée chez elle, elle s'y plongea avec un réel plaisir. Pour la première fois depuis son mariage, elle lisait un livre sans y être obligée, seulement pour nourrir ses rêves.
Elle ne se doutait pas que l'histoire de ces deux amis, âgés tous deux de la quarantaine , l'entraînerait au-delà de ses propres frontières.

Magnus, un scientifique renommé, proposait à son ami Dick, écrivain en perte d'inspiration, de participer à une petite expérience, en contre-partie du prêt de sa maison de campagne située dans le Devon. Il suffisait de tester une drogue qui propulsait le preneur dans un fabuleux voyage dans le temps ! Quelle source d'inspiration inépuisable, cela pouvait être ! le comprenant bien vite, Dick accepta de participer à l'aventure. Magnus ne serait pas là, ayant trop d'affaires en cours à ce moment-là, mais il téléphonerait à son ami tous les jours pour le guider et prendre des notes sur l'évolution des différents voyages.
Après s'être installé dans les pierres de la demeure de famille de son ami, Dick, un soir, absorba le liquide. Ce premier voyage se passa bien. Dick était seul dans la maison et elle, était seule dans son lit. Le lendemain, elle se hâta de terminer ses tâches quotidiennes et incontournables pour enfin aller le retrouver et le faire voyager de nouveau. Cette deuxième prise fut plus cocace. Dick se retrouva en plein cœur d'un drame et ce drame se passait sous ses yeux, au XIV éme siècle ! Bien évidemment, il lui était impossible d'intervenir car pour les acteurs de cette sombre histoire, Dick n'existait pas. Ils ne pouvaient ni le voir, ni le toucher. Magnus avait découvert un vice pernicieux : le voyeurisme dans le temps !
Le roman devint pour la lectrice, de plus en plus captivant, et ce fut justement cette nuit-là que sa fille choisit pour faire une belle indigestion de châtaignes. Elle fut obligée d'abandonner Dick avant qu'il ne soit revenu de son voyage ! Il lui fallut attendre le petit matin, une fois sa fille endormie, pour retourner au XIV éme siècle. Elle ne pouvait, en aucun cas, s'endormir en laissant son héros en plein moyen-âge. Par la magie des pages que l'on tourne, elle le fit rentrer dans la jolie maison de Killmarth dans laquelle il s'endormit épuisé mais tranquille dans la chambre de magnus située au premier étage.
Au cours d'une conversation téléphonique les deux amis décidèrent de faire des recherches sur la vie des personnages que Dick croiserait pendant ses voyages. Dès que magnus apparaissait au détour d'un chapitre, le cœur de la lectrice se mettait à battre. Peu à peu, l'amour naissait entre elle et ce héros dont le livre n'avait encore fait aucune description. Elle était donc libre de lui donner le visage qu'elle désirait. Elle le sentait étrange, d'un caractère complexe. Les deux amis avaient une attitude complétement différente devant cette aventure : Dick, lui n'était poussé que par la curiosité et l'intérêt, sans cesse grandissant, de ce qui adviendrait à une certaine jeune femme qu'il voyait se débattre dans un terrible drame. Magnus, quant à lui, totalement indifférent aux devenirs des personnages, ne voyait là qu'une expérience scientifique qu'il était bien décidé à mener jusqu'à son terme, qu'elles qu'en soient les risques encourrus. Une chose était certaine, la maison de magnus était le centre de ces différents drames ! Un constat qui ne pouvait qu'exiter un peu plus nos deux aventuriers du temps, car, enfin, il se pouvait qu'ils assistent là à l'histoire de la famille de Magnus !

Très rapidement, le fait même d'ouvrir ce livre devint presque une drogue. Dès le réveil, elle se débarassait au plus vite de son travail, regardait avec soulagement partir son mari pour le bureau, sa fille pour l'école, et se précipitait alors sur son lit, pas encore fait, pour enfin rejoindre ses héros. Le troisième voyage fut plus violents que les précédents, et donc, encore plus passionnants. Au retour, une mauvaise surprise attendait Dick. Des effets secondaires commençaient à se faire sentir. Son esprit créait une sorte de confusion entre les deux mondes ; le réél et le voyage. Cela allait devenir très gênant pour lui.

- As-tu téléphoné à ma mère pour la prévenir que nous n'irions pas la voir samedi ?

- Non, je n'ai pas eu le temps. Tu comprends, il faut que j'appelle Magnus pour régler un petit problème. Dick commence à confondre les deux mondes !

Sa voix résonna pour elle dans la chambre comme dans une cathédrale. A l'instant où elle réalisa ce qu'elle venait de rèpondre à son mari, son ventre se tordit, broyé par l'angoisse. Yves sortit de la salle de bain, une serviette autour de la taille, une autre sur la tête qu'il frictionnait vigoureusement :

- Hein ? Qu'est-ce que tu as dit ? je ne t'ai pas entendu.

Elle eut bien du mal à se reprendre. Essoufflée, elle bafouilla :

- Oui …oui, bien-sûr. Pardon, mon chéri, j'étais….ailleurs. Ta mère nous attend samedi en quinze.

La distraction naturelle de son mari la sauva heureusement de cette situation embarrassante. Elle se promit de ne plus lire en sa présence, à l'avenir. Mais sa résolution ne la protégea pas d'une peur grandissante : Allait-elle, à son tour, confondre la réalité avec celle de son livre ? Pour Dick, c'était compréhensible, mais pour elle, non. Elle ne prenait aucune drogue, c'était absurde. Pourtant elle ressentait autant de manque que lui lorsqu'elle était obligée de se détacher provisoirement de ces quelques pages noircies par l'encre. Elle comprenait que Dick était en grand danger, que cette drogue le détruisait, pourtant, elle ne souhaitait qu'une chose, qu'il continue. Elle se sentait absorbée par son histoire, et comme lentement digérée par une immense et monstrueuse araignée, dont la toile se tissait inexorablement au cours de ses heures de lecture. Les jours passèrent ainsi. Elle en oubliait tout ce qui avait pû l'ineterresser avant. Comme si, à présent, sa vie reposait sur quelques lignes qu'elle dévorait de plus en plus vive, presque fébrilement. Sans compter qu'elle en devenait agressive, si par mégarde, on la sortait de sa lecture. Elle pénétrait chaque page comme on traverse un miroir avec le sentiment de l'interdit transgressé. Et les heures continuaient à passer.

Au retour du voyage suivant, la confusion entre les trois mondes était total : Sa réalité à elle, celle de dick et celle du temps visité.
Il lui fallait plus de deux heures pour reprendre ses esprits et faire semblant de vivre normalement entre sa fille et son mari. Un matin, elle se refusa d'ouvrir le livre maudit. Elle avait quitté Dick qui, apprenant
La prochaine visite de sa femme, s'était promis de ne plus partir et surtout de ne plus jamais absorber ce liquide démoniaque.

Le manque se fit ressentir après le petit déjeuner. Une fois seule de nouveau dans la maison, elle se précipita à l'étage, ouvrit le tirroir de sa table de nuit et retrouva aisément la page sur laquelle elle avait fermé l'ouvrage la veille au soir. Elle avait réfléchi que si Dick ne reprenait plus de cette drogue, elle pouvait continuer sa lecture en toute tranquillité, car enfin, les mauvais effets ne se faisaient ressentir que lorsqu'il en absorbait ! C'était seulement dans ces moments-là que le monde chavirait pour lui comme pour elle !

Dick était calme. Sa femme et ses enfants l'avaient rejoint, ce qui allait le forcer à être plus raisonnable. Ils attendaient la visite de Magnus. Enfin, elle allait pouvoir le rencontrer ! Il avait téléphoné qu'il viendrait passer le week-end avec eux et voulait essayer de regler ce problème de confusion.
Ah, comme elle était impatiente de le connaître ! A Présent, elle tournait les pages de plus en plus vite. Tout au long du livre, Magnus n'avait existé que par le biais des conversations téléphoniques avec son ami. Enfin, elle allait mettre un visage sur cette voix qui l'obsédait nuit et jour.
Alors que Dick partageait son dîner avec sa famille, l'arrivée de la sœur d'Yves, l'obligea à refermer le livre, de nouveau, pendant deux jours entiers. Il lui fallut parler de tout et de rien, s'inquièter des lacunes scolaires des neveux de son époux, s'émerveiller devant les photos de la nouvelle résidence de ses beaux parents,…Un vrai supplice ! Et que pouvaient bien faire Dick et Magnus pendant ce temps-là ?Enfin, la maison se vida de toutes ces présences inoportunes. Yves s'endormit. La chouette huhula plusieurs fois. Le livre ressurgit du tiroir.
Les pages lui brûlaient déjà les doigts.Magnus était mort !!!
Elle dût relire plusieurs fois pour bien comprendre : Magnus était mort !
Il était arrivé à Killmarth pendant la nuit et sans déranger personne, était descendu à la cave pour prendre son terrible elixir. Sans doute pour essayer, en bon scientifique qu'il était, de comprendre les mauvais effets secondaires. Son corps avait été retrouvé sur la voie ferrée, en contre-bas de la route, écrasé par un train. Il avait oublié ses propres recommandations sur le fait que, ce qui existait aujourd'hui, telle une route ou une maison, n'existait pas au XIV ème siècle !
On ne pouvait pas savoir ce qu'il était venu faire en cet endroit et ce qui avait pû s'y passer 600 ans auparavant. Magnus était mort ! Elle ne pouvait en croire ses yeux. Dick la rejoignit dans sa peine ; Ils décidèrent d'un commun accord qu'il fallait en finir et qu'ils lui devaient bien cet ultime hommage. Dick descendit dans la cave et avala jusqu'à la dernière goutte tout ce qui restait de liquide. Quant à elle, rien ni personne ne réussit à la distraire de son livre avant qu'elle n'ait lut le mot FIN.



Magnus vient de rentrer dans ma chambre. Ce qu'il peut être cabotin, tout de même ! Il n'était pas mort du tout ! Il est très farçeur. Dick et moi lui avons dit que ce n'était pas gentil de faire enrager ses amis mais cela l'a fait rire, oui, rire ! Vous vous rendez compte !
Ce qui est étrange c'est qu'il préfère que je l'appelle Yves. Bon, si cela peut lui faire plaisir, pourquoi pas ? Il est si gentil que je ne peux rien lui refuser. Dick est là, lui aussi. En fin de compte, il s'est bien remis de ce dernier voyage, un peu fatigué, c'est tout. C'est normal, c'est le contre-coup. Sorte de décalage temporel !
Bientôt, grâce à Magnus, enfin, Yves, tout le monde pourra voyager dans le temps. Ce sera merveilleux ! Plus besoin d'apprendre l'Histoire, nous irons la voir sur place se dérouler devant nous. Quel gain de temps pour les élèves, à l'école et comme cela sera plus passionnant que des textes à apprendre par cœur dans les manuels scolaires.
Je suis très heureuse. Nous avons déménagé. C'est Yves qui l'a voulu. Tout est parfait ici. Le parc est magnifique, nous y faisons de longues promenades tous ensemble. Dick ne me quitte plus. Et même, des fois, je le surprend, la nuit, à me regarder dormir. Il devrait être plus prudent. J'ai peur qu'un jour, Yves ne le surprenne. Il pourrait être jaloux. Il n'y a rien entre nous, mais le comprendrait-il ?
La seule chose que je déplore dans cette nouvelle maison est la couleur que yves a choisie pour les murs. Ils sont tous blancs ! Quelle drôle d'idée ! Il m'a promis qu'un jour, il ne sait pas quand encore, il ferait tout repeindre, de la couleur de mon choix ou alors qu'on redéménageraient. Là, je ne sais pas si je suis d'accord car j'ai l'intime conviction que Dick ne pourrait pas nous suivre. Non, décidément, je préfère rester ici, entourée de mes vrais amis. Tant pis si la maison est toute blanche ! Tant pis également si tout le monde semble avoir choisit cette couleur pour s'habiller. Ce doit être la nouvelle mode, cela leur passera. Moi, personnellement, je trouve que cela fait un peu hôpital !



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