Climat
de Quentin Vernay



Sitôt après que Frédéric et Joana soient montés, la sonnerie retentit. Le train s'ébranla doucement et commença à avancer dans un assourdissant grincement métallique. Sa couleur de rouille le distinguait à peine de l'enchevêtrement d'immeubles, de poteaux et de poutrelles.

Ils se serrèrent l'un contre l'autre, pas par romantisme ou par désir, non. Mais par manque de place. Ils sont de plus en plus à prendre ce train autrefois désert.

Autrefois.

Avant les dérèglements climatiques, comme les appelaient les scientifiques. Très vite une autre appellation est apparue; Les Grandes Eaux. De grandes inondations ont recouvert de nombreux territoires et ainsi fait migrer des millions de personnes. Trouver un logement est devenue un combat de tout les instants, contre le temps, les autres et surtout contre soi même.
Oublier ce que l'on avait avant et accepter de vivre dans la misère, la pourriture et les rats malgré des comptes en banque remplis.

Le père de Frédéric était dans la construction maritime. On pourrait croire que Les Grandes Eaux avaient été pour lui une bénédiction. Mais les inondations avaient été si rapides et si puissantes que la quasi totalité des ses installations avaient été détruites. Il s'était suicidé quelque temps plus tard, préférant la mort à la misère. Le nombre de personnes forcées à fuir était trop important, l'argent ne changeait plus grand chose.

Les vibrations du train ramenèrent Frédéric à la réalité. Il avançait doucement, laissant derrière lui les restes d'une ville en ruine.

« Comment ça va ? » demanda Frédéric.
« Mieux, » répondit Joana, mais sa mine pale et ses tremblements la trahissait. Elle était malade depuis quelques temps déjà ; Fièvre, tremblements, douleurs musculaires et fatigue était des symptômes courants. Le Réchauffement climatique avait provoqué la montée des eaux mais ne c'était pas arrêté.

La température avait continué de grimper et les thermomètres affichaient rarement moins de 20°c, alors que les pics à 45,46°c étaient de plus en plus fréquents. La température élevée dans des villes marécageuses avait engendrée ce que les gens appelaient maintenant « La Pourrisseuse » ; Une maladie qui semblait faire pourrir les gens, un mélange de Peste et de Malaria ; la fièvre grimpait, des taches brunes apparaissaient sur les membres et le malade se retrouvait dans l'incapacité de se déplacer. Ses muscles devenaient mous, ses yeux vitreux et des diarrhés foudroyante l'achevaient.

En général les gens atteint de La Pourrisseuse mourrait 2 à 3 semaines après contamination et perte de plus de la moitié de leur poids.

Frédéric espérait de toute ses forces que Joana ne souffrait que de fatigue, mais cette possibilité était mince. C'est pour cela qu'aujourd'hui ils prenaient ce train qui allait les emmener plus loin dans les terres, à la recherche d'une meilleur vie.

C'était Joana qui , occupée à chercher du travail, avait entende parler de cet Eldorado, de ce havre de paix à l'Ouest, où les terres étaient sèches. Il ne leur fus pas difficile d'abandonner ce qu'ils avaient ; un hangar désaffecté, héritage du père de Frédéric et sans cesse squatté par des gens dans le besoin, un frigo qui ne marchait plus, 3 couvertures et un caddie. La perspective d'une vie nouvelle était trop alléchante.
Mais la mauvaise santé de Joana ainsi que le nombre de personnes prenant ce train chaque jour avait quelque peu miné leur moral.

« Tu penses qu'on va trouver quelque chose ? » murmura Joana.
« On a pas vraiment le choix », répondit Frédéric. « Mais ne t'inquiète pas, il parait qu'il y'a de la place pour tout le monde ».
« J'espère ».

Ils arrivèrent à la tombée de la nuit. Les premiers pas sur le quai furent difficile après 4 heures passé debout sans vraiment bouger. Tout était plongé dans l'obscurité, le paysage demeurait invisible. Epuisés et affamés, Frédéric et Joana firent comme la plupart des voyageurs, ils prirent leurs couvertures et dormirent à même le sol.

« Je t'aime », murmura Frédérique
« Je t'aime », répondit Joana qui sombrait déjà dans un sommeil fiévreux.

Le vent brûlant emporta les dernières bribes de conversation et s'installa en maître sur les quais de la gare.



Un bruit strident fit sursauter Frédéric. L'aube venait à peine d'apparaître et la température était déjà caniculaire. Le bruit provenait d'un sifflet dans lequel soufflait un homme au crane rasé, affublé d'un pantalon kaki et d'un marcel blanc. Il était de forte carrure avec des muscles imposant qui dégoulinaient de sueur, chose qui ne semblait guère le déranger.

« Allez debout tout le monde, magnez vous » , beugla-t-il entre deux coups de sifflets. D'autres personnes habillées de la même façon se rapprochèrent du groupe jusqu'à former un cercle autour des voyageurs. Frédéric aida Joana, qui avait toute les peines du monde à émerger. Une fois tout les voyageurs debout, il furent mis en rang.

« Ecoutez moi bien », commença l'homme au sifflet en postillonnant allègrement sur les personnes les plus proches. « Je suis le chef des gardiens de la ville, à partir d'aujourd'hui si vous voulez rester ici, il va falloir se plier à nos règles. Vous êtes dans l'obligation de travailler. Vous séjournerez dans le logement que vous auront attribué les Echangeurs.

« Tu vois, »souffla Frédéric d'une voix enjouée, « on va avoir un logement et un travail. Mais un rapide coup d'œil au visage de Joana lui glaça le sang. Elle dégoulinait de sueur et des marques brunes commençaient à apparaître sur son cou. Sa respiration était sifflante et elle semblait avoir énormément de difficultés à rester debout.

« Allez en avant »,lança le chef des gardiens. « Vous allez choisir votre boulot et ensuite on verra pour votre logement ». La colonne des voyageurs se mit en marche et arriva rapidement au centre ville. Celui ci semblait avoir été préservé des inondations , les bâtiments semblaient en bon état et, chose extrêmement rare après le passage des grandes eaux, les rues étaient propre, malgré la poussière ambiante. La plupart des voyageurs, ayant grandi dans la misère, restèrent ébahis devant cette débauche de propreté. Les exclamations de joie commencèrent à fuser parmi les voyageurs.

Ils étaient enfin arrivés.

En dehors de la propreté, quelque chose d'autre attirait le regard ; la population de la ville sortait aussi de l'ordinaire. Il n'y avait pas d'enfants ni de personnes âgées. En fait personne ne semblait avoir au dessus de 40 ans. Tout le monde était vêtu de bleu. Mais la chose la plus étrange résidait dans le fait que personne ne semblait avoir remarqué l'arrivée des voyageurs et de leurs « accompagnateurs ». Certains balayaient, d'autre frottaient. D'autre encore portaient des matériaux vers un bâtiment qui semblait en construction. En tout cas personne ne donnait l'impression de flâner. Tous avait l'air d'accomplir quelque chose de vital, comme si leur vie dépendait de la tâche qu'ils accomplissaient.

Malgré les effusions de joie des autres voyageurs, Frédéric n'était pas à l'aise. Cette absence de toute émotions sur le visage des habitants l'inquiétait. Et l'état de Joana ne cessait d'empirer. Déjà certains voyageurs ayant remarqué les traces brunes s'écartaient d'elle comme si elle était pestiférée, ce qui était malheureusement le cas. Et même si La Pourrisseuse n'était pas transmissible d'homme à homme, la peur l'emportait sur les certitudes. Soutenant Joana, Frédéric essayait tant bien que mal de suivre le groupe. Arrivé devant une bâtisse de couleur grise, le chef des gardiens s'arrêta.

« Vous allez entrer un par un », ordonna-t-il, « et on va déterminer le métier que vous allez choisir. » Lentement le groupe se mit en rang et les premiers voyageurs entrèrent dans le bâtiment.

Le soleil dardait ses premiers rayons brûlants.

Frédéric commençait a avoir du mal à soutenir Joana qui lui semblait de plus en plus lourde et de plus en plus brûlante. La file avançait doucement, pendant que la température continuait de grimper.

« Qu'est ce qui lui arrive ? » murmura une voix à l'oreille de Frédéric qui sursauta. Il n'avait pas vu arriver l'un des gardiens qui regardait maintenant Joana d'un air furieux.

« Rien, rien, elle est juste fatiguée; le voyage, la chaleur. Elle ira mieux demain, ne vous inquiétez pas » répondit Frédéric en essayant de dissimuler l'inquiétude qui perçait dans sa voix. Pour toute réponse, le gardien dégaina un bâton de sa ceinture et assena un coup violent sur l'épaule de Joana qui s'écroula sans un cri.

« Arrêtez » hurla Frédéric en se jetant sur le gardien. Celui pivota et évita aisément la charge du jeune voyageur qui emporté par son élan ne put éviter le violent coup de bâton que le gardien lui asséna derrière le crâne. Il s'écroula de tout son long dans la poussière. Un voile noir tomba devant ses yeux. Il eu tout juste le temps de voir Joana, étendu sur le sol, le corps couvert de poussière, les cheveux collés sur le visage par la chaleur. Ses yeux vitreux fixaient Frédéric et plus aucun mouvement n'agitaient son corps.

Le noir fût total.
Frédéric ouvrit doucement les yeux. Une violente migraine lui vrillait le cerveau. Il était dans une cellule dans ce qui semblait être un ancien commissariat. Les murs étaient gris et sans lumière, un vieux tableau d'informations portait encore les affiches d'une tombola. L'ouverture dans le haut du mur au bout du couloir était la seul source de lumière. L'intérieur de la cellule était comme le reste, gris. Le mobilier se composait de deux lits superposés, d' lavabo surplombé d'un miroir crasseux et brisé, et d'une cuvette de toilettes. Frédéric se leva lentement tout en massant son crane meurtrie. Aussitôt la puanteur de l'endroit lui saisi le nez. Une odeur affreuse d'excréments, de sang. L'odeur de La Pourrisseuse, l'odeur de la mort.

Un gémissement se fit entendre dans la cellule d'en face. Une forme sombre bougeait sur le sol.

« Il y' a quelqu'un ? » murmura Frédéric.

La forme rampa jusqu'aux barreaux de sa cellule. Un visage émergea de l'ombre. Le peu de cheveux qu'il restait était gris et sale, les mâchoires étaient vides. Les joues étaient creuses et la peau d'une pâleur extrême. Des poches pendaient sous des yeux hagards.

« Ho mon gars, » gémit l'homme, « chui content de t'voir, ça m'fait bien plaisir. Toi aussi tu l'a ? ».

« Quoi, » répondit Frédéric.

« La Pourrisseuse » souffla l'homme avant de faire une grimace de douleur et de basculer dans l'ombre. Il se mit à crier et un bruit immonde se fit entendre. Le bruit d'une diarrhé effroyable. L'homme continuait de crier dans le noir. Une puanteur affreuse se répandit dans le sous sol. Frédéric fût pris de crampes au ventre et eu tout juste le temps d'aller vers les toilettes avant de vomir. Son crane menaçait d'exploser et il s'effondra sur le sol.

Les cris de l'homme s'étaient transformés en gémissements.

Pour la deuxième fois dans la même journée, était-ce la même journée ?, un voile noire descendit devant les yeux de Frédéric. Il entendit au loin une porte qui s'ouvrait et des bruits de pas qui se rapprochaient.

Plus aucun bruit ne venait de la cellule d'en face.

Il sombrait quand il reçu le contenu d'un seau sur la tête. L'eau glacée le ramena à la réalité. Il se hissa tant bien que mal sur le lit.

« Allez réveille toi, » lança un des gardiens, « c'est l'heure de manger. » Il glissa un plateau sous la cellule dans l'espace qui était prévu à cet effet. Frédéric se jeta sur le maigre repas ; une pomme, une tasse remplie d'un ragoût à l'odeur très forte et un peu de pain sec. Pendant qu'il mangeait, les deux gardiens ouvrirent la porte de la cellule du pauvre homme qui ne donnait plus signe de vie. L'un des deux gardiens était équipé d'une pelle.

Ils entrèrent précautionnesement et disparurent dans l'ombre. Un raclement se fit entendre. L'un des deux gardiens réapparu en traînant le cadavre du détenu. Il le tira en dehors de la cellule et l'emmena jusqu'au bout du couloir. Une trace brunâtre tachait le chemin emprunté par le gardien et son fardeau.
La raclement persistait, nul doute que l'autre gardien nettoyait la cellule à l'aide de la pelle. Après avoir mangé, Frédéric commençait à retrouver quelques forces. Il s'allongea sur son lit et essaya de réfléchir au son du raclement de la pelle. Ou était Joana, est ce qu'elle allait bien ? Qui était ces gens et pour quoi était il dans une cellule ? Toute ces questions tournaient dans sa tête.

« Hé tu m'entends ? » Le gardien qui avait emmené le cadavre était revenu. « Ecoute mon gars, on va juste faire quelque tests, rien de méchant. Si tu restes tranquille tout ira bien ».
Il dégaina sa matraque et entreprit de déverrouiller la porte de la cellule. Une fois que ce fut fait, il resta devant la porte ouverte.

« Lève toi, déshabille toi et met toi face au mur » ordonna le gardien. Frédéric s'exécuta, il n'avait pas d'autres options.

« Ou est Joana ? »

« Qui ça ? »

« Joana, la fille qui était avec moi et que vous avez emmené ».

Le Gardien réfléchit puis son visage se fendit d'un large sourire. « Je ne vois pas de qui tu parle » répondit il en avançant. Il décrocha de sa ceinture une paire de menottes et vint se poster derrière Frédéric dont les mains étaient appuyées contre le mur crasseux de la cellule. Une fois les mains de Frédéric menottées, le gardien recula en fixant le corps du jeune homme et émit un sifflement.

« Tu sais que tu a un joli petit cul toi ? dit il en éclatant d'un rire gras. Un bruit de gong retentit dans la cellule d'en face.

« Jacques, t'es pas là pour ça » rappela l'autre gardien, toujours dans l'ombre, qui avait du taper avec sa pelle sur les barreaux.

« C'est bon, c'est bon » répliqua Jacques en sortant des gants en plastiques de la sacoche accrochée à sa ceinture. Il commença à palper Frédéric, il vérifia ses aisselles, ses ganglions.

« Qu'est ce que je fais là et pourquoi vous faites ça ? »
« On vérifie que t'es pas pourrie, comme ta copine ».
« Ou est elle ? »

A nouveau ce rire immonde

« Pas loin » répliqua le gardien en vérifiant les cheveux du jeune homme.

Frédéric commençait à perdre patience et l'inquiétude qu'il éprouvait quand à la situation de Joana grandissait de secondes en secondes.

« Qui êtes vous ? » insista Frédéric
« Arrêtes de poser des questions, c'est pas une bonne idée ici » grogna le gardien.
« Pourquoi ? »

Le gardien ne répondit pas et fit se retourner Frédéric pour inspecter sa bouche.

« Hum t'as l'air en bonne santé, tu vas faire un bon travailleur ».
« Il est hors de question que je travaille pour vous » hurla Frédéric, furieux. « Pas tant que je n'ai pas vu Joana et que je n'ai pas eu quelques explications ».
« Tu commences à me les briser petit » beugla le gardien en collant sa face contre celle de Frédéric. « Ici tu poses pas de questions et tu obéis, c'est cl… »

Il n'eu pas le temps de finir sa phrase, le genou de Frédéric dans son entrejambe eu pour effet de lui couper la parole. Il s'effondra sur le sol crasseux en gémissant. Le jeune homme ramassa la matraque du gardien et s'élança, nu, dans le couloir. La montée d'adrénaline l'empêchait de réfléchir. Une seule pensée occupait son esprit ; retrouver Joana. Il se mit à courir vers la sortie. La partie métallique de la pelle lui écrasa le visage. L'autre gardien n'était pas resté inactif et venait de mettre fin à la fuite de Frédéric.

« Alors petit merdeux, on pensait se faire la malle ? »

Un deuxième coup de pelle à la tête renvoya Frédéric dans les ténèbres.

Une lumière vive et des cris firent émerger Frédéric. Cette fois, il n'essaya pas de se redresser. Tout son crâne ainsi que ses épaules étaient douloureux. Il tenta tout de même de bouger mais ses mains étaient attachées derrière son dos. Il était assis sur une chaise dans une pièce vide et grise. Son œil droit état extrêmement douloureux et du sang avait coagulé dessus. Il était toujours nu et recouvert de crasse. Les cris avaient cessés. Un bruit métallique se fit entendre derrière Frédéric, une porte qui s'ouvrait.

« Alors petit merdeux, on est réveillés, » interrogea une voix qui glaça le sang de Frédéric. Elle était grave et semblait sortir d'une grotte. Des relents de folie flottaient dans l'intonation.

« Qui êtes vous » gémit Frédéric. Rien que le fait de parler lui coûtait énormément.
« Mon nom n'a pas d'importance, je suis celui qui sait » répondit la voix.
« Ou est Joana ? » interrogea Frédéric
« Là ou elle est le plus utile »
« Qu'est ce que vous voulez dire ? »
« Que dans cette société d'Eden, chaque être à son utilité, quelque soit son état ; Vois tu ici, les morts servent de compost ou de nourriture ».
« De nourriture ? » s'étrangla le captif.
« Tout à fait, de nourriture » murmura la Voix avec une pointe d'ironie.

Soudain l'image du ragoût apparu devant les yeux de Frédéric. Il fut pris d'un haut de cœur et se vomit sur les genoux. Le vomi avait une teinte vermillon. « Finalement je l'ai attrapé aussi » pensa le jeune homme avant de fondre en larmes.

« Vous êtes un monstre » gémit-il, la tête rentrée dans les épaules.
« Sûrement » répondit la Voix d'un ton presque amusé. « Mais je n'ai pas le choix ».

Voyant que Frédéric continuait à sangloter, la tête baissée, la Voix continua.

« Vois tu, l'humanité est ce qu'elle est. Mais ici j'espère bien créer un nouvel Eden. Car les grandes Eaux ne sont pas un dérèglement climatique, non. C'est le Jugement Dernier. Comme dans la bible, Dieu a lavé la terre des horreurs commises en noyant les pécheurs. » Au fur et a mesure, la Voix parlait de plus en plus fort et semblait s'extasier de ses propres convictions.

« Je suis le nouveau Noé, et cette société que j'ai crée est la nouvelle Arche. Au début comme tout le monde, j'ai fui, et je me suis réfugié dans cette contrée désertique. Quand je suis arrivé, l'horreur m'a saisi. Les habitants reproduisaient le schéma de l'humanité. Ils s'entretuaient pour savoir qui était le plus fort et détruisaient tout autour d'eux. Alors avec mon groupe de réfugiés, nous avons fondé « Les Anges Exterminateurs » afin de purifier cette ville. Il ne fallait pas que l'humanité reparte en arrière pour un autre millénaire de barbarie. Les Grandes Eaux permettent un nouveau départ.

La Voix marqua une pause pour reprendre son souffle, et reprit son monologue.

« Ici on détermine l'utilité de chaque personne et on l'utilise pour construire un monde meilleur ».
« Un monde meilleur ? » gémit Frédéric en sanglotant. « Et Joana, et l'homme que j'ai vu dans la prison ? »
« Centre de décontamination » corrigea la Voix. « Et on ne peut pas prendre le risque de décimer la ville avec des maladies ».
« Mais vous êtes un meurtrier » explosa Frédéric. Cette accusation hurlée face à un mur gris ne sembla pas émouvoir la Voix.
« Je te le répète, je n'ai pas le choix. Il faut bien que quelqu'un fasse le sale travail si on veut que tout fonctionne ».
« Mais les gens vont se rendre compte qu'il y'a des disparus » gémit le captif.
« Et alors ?, cela ne les intéresse pas. Quand tu est arrivé dans la ville, est ce que tu as vu des gardiens avec des fouets ou des armes pour forcer les habitants à travailler ? » demande la Voix.

Comme Frédéric ne répondait pas, elle continua à sa place.

« Il n'y a personne pour les forcer. C'est là toute la beauté de mon système, je ne force personne à rien. Les gens sont libres de s'en aller et de retourner dans leur bourbier infâme, avec des hommes préhistoriques comme compagnie. Ils restent car ils savent qu'ici, demain, le monde sera meilleur.
« Et le bonheur, et la liberté » souffla Frédéric. Son œil s'était remis à saigner et des nouveaux hauts de cœur le prenaient.
« Foutaise » rugit la Voix. « La liberté n'a fait qu'entraîner de nouveaux massacre. Au nom de la liberté, des horreurs ont été commises et finalement pour amener un système pire que l'ancien. Quand au bonheur se savoir utile dans une société doit être la plus grande des satisfactions. Trop de bonheur entraîne la paresse, la remise en cause du système et finalement un soulèvement qui finit en bain de sang. L'utilité est la clé de tout. »

La Voix laissa un silence avant d'ajouter ironiquement « D'ailleurs je suis sure que ta copine aurait été ravie de savoir qu'elle a servi à te garder en vie. »

Frédéric se mit à hurler et à utiliser le peu de force qu'il lui restait pour se débattre et essayer de défaire ses liens.

« Salop, enfoiré, fils de … » Le poing de la Voix l'atteignit à la tempe et mis fin à ses insultes.
« C'est fini maintenant » murmura la Voix. « Tu n'est pas compatible avec mon système et je ne peux pas te laisser partir, si tu raconte tes mensonges sur cette ville, les gens préfèreront rester dans leur jungle plutôt que de venir dans ce monde meilleur. »

Frédéric ne bougeait et seul sa poitrine continuait à frémir au rythme de sa respiration sifflante.

« Ne t'inquiète pas » reprit la Voix, « Tu auras toi aussi ton utilité. »

Les pas de la Voix s'éloignèrent et une porte grinça. La vision de Frédéric était obstruée par des points blancs et des zones rouges. Il vit juste un visage qui se penchait vers lui et il sentit qu'on le déplaçait. Puis ce fut les ténèbres.

Le train s'ébranla doucement et se mit à avancer. Eric serra la main de son père. Il avait peur mais son père avait dit que tout irai bien et qu'ils allaient arriver dans un endroit formidable où ils pourraient enfin vivre heureux, du moment qu'on savait se rendre utile.

La ville s'éloigna doucement.



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