On naît pas ce qu'on veut
de Putsch Putsch



Je regarde la guitare posée en face de moi, je me dis qu’elle est tout ce qui compte pour moi et d’ailleurs est ce que j’ai vraiment besoin d’autre chose ? L’avenir ? Etre une rock-star, évidemment. I wanna be a rock star. Je me permets de rêver en silence, parce que cette phrase fait rire les autres. Rock star. L’assurance de pouvoir mourir jeune et drogué en toute légitimité. Ouais, c’est ça, quand je serai grande je voudrai être une rock star, pour mourir jeune et droguée en toute légitimité. Ou … peut-être simplement être « être humain », ça aussi c’est une chose trop oubliée. Mais surtout, quand je serai grande, je voudrai toujours rester petite.

Ce soir je suis rentrée chez moi. Sur mon lit, un cadavre. Son bras pend. D’habitude, c’est dans les histoires pour les gosses, qu’il y a des monstres sous les lits. Moi je suis plus une enfant, j’ai pas mal grandi depuis que je suis petite fille. Parfois je me trouve même trop grande pour croire encore aux fantômes. Mais là, c’est pas un fantôme, il est vraiment de chair ce cadavre, d’abord j’ai même pas peur, y’a que les gosses qui ont peur et je l’ai déjà dit, moi maintenant je suis une grande. Je m’approche, un peu, pour voir, lui il remue, un peu, mais il peut rien voir, parce qu’il a les yeux crevés. Je me dis que c’est parce qu’il a trop pleuré, ou alors il s’est fait ça lui-même parce qu’il en avait marre de trop pleurer, et qu’il voulait y échapper. C’est vrai, ça doit pas être facile d’être un cadavre. Ce qui me gène, c’est son bras, j’hésite : je le prends, je le prends pas ? Finalement, je le lâche ; le contact froid c’est pas agréable. Je m’assois là, par terre, en tailleur, et je l’observe. Il se redresse, il a l’air de vouloir discuter, pourquoi pas, il faut laisser une chance à tout le monde, même aux morts, peut-être que c’est eux les plus sensés, et je vais le vérifier, après tout, on n’en sait rien, nous on est vivants. Il me dit que sa belle dort toujours, elle ne s’est pas réveillée quand il est passé lui rendre visite tout à l’heure, et il est bien content que je sois là, il se sent un peu moins seul comme ça. Quand il parle y’a un truc qui grince, je sais pas trop si c’est lui ou si c’est moi, mais ça me fait plaisir qu’il soit là, moi aussi je me sentais un peu seule.

Quand j’étais vraiment petite, j’étais blonde avec des anglaises, je crois même que je riais pas mal. Je voulais être boulangère en Italie. Mais qu’est ce que ça vaut, une boulangère en Italie contre une rock star ? Je sais pas très bien de quand date mon mal de mer, et le mal que m’a fait ma mère, je ne l’oublierai jamais. Mais à partir du moment où il y a eu la guitare, plus rien d’autre n’a eu d’importance. Je pince les cordes une à une, juste pour entendre leur son, savoir qu’elles sont là, ça me rassure, je compose du bout des doigts, c’est tellement plus facile que de parler. T’as pas à attendre de réponses, tu peux que jouer, jouer, jouer de ta guitare.

Je me suis pas demandé ce qu’il faisait là, mais d’un seul coup je me rends compte qu’il va falloir qu’il parte un jour, et j’en ai pas forcément envie, c’est que je commence à m’y attacher, au cadavre sur le matelas. Bien sur, ça me laisse plus trop de place pour dormir et je veux pas trop le toucher, faudrait qu’il se pousse, je sais plus l’effet de sa peau sur ma peau, et si ça me plaisait un peu trop ? Pas pratique de se retrouver avec un cadavre sur les bras, il me faudrait une bonne planque, mais ça deviendrait sans doute de plus en plus dur de le cacher.

Quand j’étais plus grande, un jour, au lycée, on m’a demandé d’écrire mon autobiographie, et j’ai trouvé ça con. Personne n’a regardé ma vie. Ecrire son autobiographie, c’est tout raconter depuis le début, c’est écrire une parcelle de vérité. C’est se taire. Une auto-biographie ne peut jamais être finie, puisqu’une fois mort, on ne peut plus écrire, alors ça ne peut être qu’incomplet. On peut dire sa vie en la mettant dans la tête de quelqu’un d’autre, pour faire passer le message indirectement, on peut retranscrire toutes les premières et les dernières fois, l’intermédiaire est trop long, trop compliqué. Parfois c’est dur de se souvenir, quand je regarde les gens et que je sais pas si c’est pour la première fois, ou la dernière. J’oublie. Cette faculté qu’a l’homme et sans laquelle il ne pourrait vivre, oublier.

C’est dingue une guitare. C’est con, juste une guitare. Ça me fait comme une deuxième voix, une autre voie, une voix qui sonne pas faux, une voie où je m’engage parce que j’en ai envie, une voix qui peut dire tout ce que je veux puisque les autres, ils l’entendent pas, et du coup, ils peuvent plus rire de moi. J’ai dit, c’est con une guitare, mais c’est moi qui suis un peu dingue, enfin, ma guitare elle aussi, elle est dingue. Je voulais lui trouver un nom un jour, et puis finalement je lui ai donné le mien, c’est celui qui lui va le mieux, c’est normal, c’est le mien. C’est moi. « Mallaury, Mallaury » J’entends déjà les gamins hurler. Ca y est, c’est l’heure du Mallaury’s show, c’est mon show, j’vais être enfin seule sur scène, ça faisait trop longtemps que j’attendais ça. Putain.


Cadavre a fini son discours, je l’écoutais plus, j’étais trop occupée à réfléchir, , je lui souris quand même, lui aussi est plutôt joli. Il me plait, qu’il reste dans mon lit, si ça lui chante. Dans le sapin de Noël y’avait des cheveux d’anges accrochés aux branches tout en haut, y’en a qui se sont pris dans mes cheveux, je lui en donne un peu, et il me raconte qu’il en a rencontré un, un ange, un ange blond. Je suis pas d’accord, je préfère les anges gris, ils sont plus lucides. Il se moque de moi, doucement, de toute façon, dit-il, les anges sont tous les mêmes dans leur monde, les couleurs n’existent pas, et ça, c’est même pas leurs vrais cheveux. Je suis triste, d’un coup il fait tout noir, je pense « je déteste les «au-revoir » , j’ai l’impression qu’il n’y a rien autour de moi, alors qu’il est là, mes journées sont tristes, mes nuits parfois aussi, mais comme je deviens de plus en plus insensible, y’a que quand je m’en vais d’ici que je montre qui je suis, que quand je suis pas là que j’ai envie de tenir la main de quelqu’un et de quelqu’un d’autre en même temps, quand je sors un peu de ma tête et de mon corps, surtout de mon cœur, enfin seulement c’est possible et puis je m’aperçois que c’est les deux mains du cadavre que je tiens et ça me dérange pas. Je lui trouve du charme, en plus il me voit pas, ça tombe bien, j’avais pas besoin d’un miroir. Je ferme les yeux pour juste sentir son odeur, il sent le vivant et je me sens mourir.

Vous avez pas tout compris. Normal. Moi non plus. Je sais pas trop où j’en suis. Tout a changé et j’ai l’impression que ça s’est passé trop vite, hier encore j’étais une gosse parmi les autres qui riaient, moi je riais pas très souvent, et aujourd’hui … non, demain. Demain je serais une rock star, ouais, en vrai, sur une putain de scène, avec les projecteurs dans ma gueule et des branleurs partout qui crient mon prénom, et aussi celui de ma guitare, sans le savoir, puisque c’est le même, et que ma guitare, c’est la seule qui a pas changé avec tout. Alors oui demain, je suis une rock star, ça vous étonne ?

Quand je rouvre le regard, il est toujours là, il dort tranquillement. Y’a pas un bruit dans la pièce, y’a juste un léger souffle d’affection qui me fait un peu froid dans le dos, j’ai oublié mon écharpe dans la pièce à coté, c’est surtout ma gorge qui va morfler, c’est pas grave si je peux plus discuter, ça me laissera encore plus de temps pour l’écouter parler lui, et du temps c’est quand on en voudrait plein qu’il vous file entre les doigts, comme le sable de la plage où j’avais voulu voir le soleil se lever mais je m’étais couchée avant la lune, je me rappelle plus comment elle était taillée cette fois là. Bof, de toute façon je suis pas là pour oublier, aucune volonté. Et puis merde ! moi aussi j’ai des choses à épancher, besoin d’un rien à qui parler, va-t-il accepter mes maux ? C’est bizarre une fille, si toi aussi t’es une fille, c’est cette fois que ça fait un peu le miroir, attention à pas se heurter au reflet glacé doré. Le cadavre m’écoute pas, il s’est transformé en tourbillon dans mes pupilles dilatées, des flammes émanent de son corps, je crois bien que j’ai tort, jettes moi dessus tant qu’il est encore temps, et le temps qu’il fera demain, dis moi, demain rechantera?

J’ai pas entendu d’oiseaux aujourd’hui, j’attrape le dernier au vol, qui me murmure que c’est pas lui mais son bras, c’est plus une menace maintenant. Y’a un mec qui me dit que je suis un petit oiseau tombé du nid, j’ai répondu que oui, mais que je n’avais pas de nid, il pense que les enfant pas désirés se créent eux-mêmes, à force ça me fait un peu mal, d’habitude j’embrasse pas. Celui qui chante m’appelle « princesse », je cris tout bas, ce mot ne lui appartient pas, je préfère les papillons, alors il le change, y’a un sentiment au-dessus de nos têtes et les cheveux d’anges du sapin illuminé flottent dedans et se reposent discrètement. Mon portable a bougé, ça me fait sursauter, c’est le cadavre qui refait une apparition, léger retour à la réalité, je peux sourire tout ce que je veux dans le combiné, il pourra pas le voir mais le deviner.

J’ai l’impression d’être dans un rêve ça veut dire que bientôt il va falloir que je me lève, je tente d’apercevoir un avion dans le ciel mais il a déjà du passer, je lui aie pas vraiment dit adieu la deuxième fois mais ça viendra, lui aussi je lui ferai sa chanson. Une fille doit pleurer comme elle quelque part très loin, ça y est je m’y mets je chiale comme une madeleine : non, pas encore, je suis pas totalement descendue, je reste accrochée sur un nuage taillé par l’ange à plumes pour un instant, le bonhomme n’en finit pas de souffler les étoiles d’un gâteau d’anniversaire, petites bougies dans le vent peuvent rien n’y faire.


Gagnée, la guerre. Mais vous comprenez toujours rien, vous savez pas qui je suis, faudrait que je raconte tout depuis le début, quand j’étais juste une gosse. La gosse avec une guitare. Je l’ai eu pour mes onze ans, c’est mon grand-père qui me l’a donné, il était chouette mon grand-père, c’était son métier, de fabriquer des guitares, on appelle ça un « luthier », c’est un mot un peu mort aujourd’hui, et mon grand-père, lui, il est complètement mort. Quand il m’a mis la guitare dans les mains, papi avait les yeux qui brillaient, je suis sûre que quand il était jeune, il avait voulu être rock star lui aussi, mais il avait fini dans un bureau à classer des papiers, alors c’est un peu sa revanche que je veux prendre. Onze ans. Un drôle d’âge. Pas encore de cheveux blancs, non, mais des tas de trucs bizarres qui poussent dans ton ventre, ça fait un peu mal parfois, mais c’est pas grave, je commence à découvrir les notes, je m’enveloppe de mélodies rauques. Onze ans, c’est aussi l’âge du vrai bisou, celui qui fait peur parce que pour la première fois on met la langue. Un peu raté.

Quand je reviens chez moi rien n’a changé, tout est en place, mes draps propres qui sentent bons sur le lit plus rien ne grince, sa belle dormait, seule, la bête m’a quittée. J’ouvre les fenêtres je respire une cigarette, j’ouvre la porte et je m’enfuis en courant, je rattrape le cadavre sur sa route et le secoue un peu, non me laisses pas, pas tout de suite, attends un moment, envois moi tes mots, mais ils sont plus violents qu’avant, je les aspire mais j’arrive pas à les avaler, je dois cracher pour les accepter, mon ventre gueule un peu, il en a pris des coups en quelques jours, pas autant que mon cerveau mais il me dit de faire attention, de prendre soin de moi, et cette phrase putain je l’aime pas, ça veut dire quoi prendre soin de moi ? récupérer l’écharpe perdue ?

Quitte à être une star, je préfère être une étoile filante, pour briller le plus fort possible. Je veux faire le mallaury’s show, je veux être seule sur scène, je veux être elle quand j’ai pas bu, je veux qu’elle soit moi en permanence, je veux plus la cacher, elle veut éclater, montrer qu’elle aussi est là, en moi. Mallaury c’est moi, je veux faire un film et mourir dans ses bras à la fin, qu’elle prenne ma place, qu’on m’oublie pas. Je veux que l’araignée dans ma tête tisse sa toile, je veux continuer à jouer de la guitare et faire pleurer les gens, veux les faire rire aussi.

Je fais mes actes en connaissance de cause, en cours on m’a appris ce que signifie liberté, liberté chérie, il en existe trois sens, et le pire, le meilleur, celui de l’existentialisme qui est un humanisme, choisir le mal en sachant parfaitement ce qu’on fait, et le faire quand même, il faut surtout pas dire à l’autre prends soin de toi, mais si on pense vouloir qu’il le fasse, se taire et prendre soin de lui. On peut pas prendre soin de soi-même c’est trop con. Avant je supportais pas qu’on me parle de mes yeux, maintenant avec tout ce qu’ils ont vus je m’en fous. Ça me passe par-dessus. Avant tout je veux régler mes comptes avec celui qui s’est transformé en cadavre mais qui ne l’est plus, il a même un regard à présent, c’est pas facile de lire dedans, je veux régler mes comptes avec lui pour apprendre à quel point il compte pour moi. La prochaine fois que je rentrerai chez moi, ce sera peut-être des fantômes sous mon lit. J’en aurai jamais fini avec les miens, en attendant je dors très bien comme ça, et c’est pas ma chanson, c’est pas mon histoire à moi.

Veux les faire rêver. C’est très beau de rêver, c’est formidable quand quelqu’un … nous fait rêver. Sauf s’il fait rêver également d’autres personnes. Le vrai rêve ce serait d’être comme ma guitare, mais trop de gens ne savent pas jouer d’un instrument, ils se fatiguent trop vite et ne prennent pas le temps pour les mélodies, alors qu’il faudrait juste l’entendre, le temps, le temps de prendre seulement le temps.

Le faux cadavre complètement réveillé joue un instant, étincelles d’allumettes dans ses yeux il a l’air d’un gamin, j’entends un rire, tiens c’est moi, je pensais pas, faux cadavre vraiment ivre qui me dit que je suis fière, je m’énerve même pas beaucoup, pas comme la dernière fois où on m’avait dit ça, de toute façon bientôt il aura oublié ses paroles en l’air, tête en l’air, t’imagines ça, ta tête détachée de ton corps, ça doit faire du bien de plus réfléchir, c’est drôle comme idée, je vois juste un buste, cerveau évaporé, tu m’as toujours pas parlé, tu dis des choses sans les pensées, moi je reste là sans bouger parce que je crains d’à peine t’effleurer, tu dis d’arrêter de réfléchir mais je suis pas encore assez bourrée, il me reste encore à boire toutes tes histoires. Trop tard, tu m’as embrassée.

J’écoutais la radio, les sons nouveaux, j’espère être un jour moi aussi sur les ondes, tout près des oreilles de gens qui me ressembleraient un peu. Je crois que c’est ce que j’ai toujours fait, chercher des gens qui me ressemblent, et qui n’avaient pas déjà quelqu’un qui leur ressemblait. Je sais pas si ça existe.

Dis moi cadavre, j’ai toi, ou bien est ce que tu ne m’as pas ?

Crache-moi. Ou dompte-moi. Qu’est ce que tu comptes pour moi ? Tu comptes tes mots - Tu les croyais sans doute beaux. Crache-les quand tu m’embrasses. Tu crois, fière dans l’ivresse, ta fausse princesse ? Trop fière, la princesse cachée sous ma fausse ivresse, qui compte ce qui lui reste à boire – toujours toutes tes histoires. Crache-moi - Qu’est ce que tu comptes pour moi ? Tu comptes en continu mes mots - Ils étaient peut-être beaux. Dompte-les quand tu m’embrasses. Comptes pour moi, qu’est ce que tu comptes pas pour moi …Rends-toi compte que nos maux ne comptent pas, rends-moi des comptes, s’il n’y a que ça, comptes sur moi, je compte pour toi combien il m’en coûte d’être là, craches-toi. Me recrache pas.
Parfois on se trompe. J’ai ma guitare, on se ressemble, même plus : on s’assemble.


Sourires gênés, à peine frôlés, tirons un trait sur le passé ; ce sont mes rêves de petite fille trépassés. Le cadavre avait reculé, il est revenu, je ne lui en veux plus, je ne l’ai jamais voulu, qu’y peux tu ? J’ai bien trop couru, bientôt cousus ma bouche mes yeux, l’image d’un bourreau qui m’a hanté très longtemps il y a très longtemps et qui revient poussée par le vent, se confond avec l’image de ma vision réalité, putain tu vas me manquer, j’écris jamais les prénoms quand j’écris, je fais que des allusions, plutôt des illusions. Désillusions. Un jour j’ai cru que j’avais perdu ma folie, mais je me suis trompée, je pourrais pas t’envoyer tout ça, pas à toi, toi d’habitude j’ai pas peur de tout te dire, mais toi d’habitude je ne fais que t’écrire, là c’est pas pareil, au lieu d’écrire à toi, j’écris toi, parce que le bonheur gratuit sur le moment, c’est ça le plus beau, mais c’est éphémère, comme les papillons qui vivent pas longtemps, c’est beau et tout ce qui est beau est éphémère, la vie est futile. J’ai retrouvé ma folie, je crois que j’ai jamais trouvé ma philo, jeu de mot dans le texto m’avait plus, je vois plus la différence : je sais plus, le rire est resté coincé dans ma gorge éraflée, j’ai envie de me dire quand j’arrive chez moi qu’il n’y a pas qu’un cadavre qui m’attend, que j’ai pas à m’effrayer de ce que je vais trouver, que j’arrête de penser à une conséquence, c’est trop demandé le bonheur gratuit, tu finiras un jour par payer l’addition, et comme ça vient plus tard, à cause des intérêts c’est devenu trop cher pour ton esprit malade, est-ce si bien que le folie soit revenue ? Douce folie, berce moi, esprit dans les vapes, ou pas, fatiguée, pas pareil, mais sûrement aussi fatiguant, personne pour aller au bout de ma folie, c’est pour ça qu’elle était partie, qu’elle repartira, je peux pas la porter toute seule, elle va pas tarder à se heurter à un mur, y’a trop d’échos dans le chaos total, tout qui s’est fait la malle, l’écho d’un échec.

C’est une nouvelle année qui commence, encore une, elle est déjà vieille, j’ai pas pris de résolutions, je veux pas de révolutions. L’araignée tisse sa toile, j’essaie d’arracher le voile, dessous, à nouveau le cadavre, il ne bouge plus, me répondras-tu ?


Ma tête est vide. Plus de cadavre sur le matelas. Ma chambre est vide. Mes pensées sont vides. Il n’y a que la chanson en boucle dans mes oreilles qui sifflent. Mon cœur est vide. Mes journées sont vides. Mes yeux sont vides, plus de larmes, le sang ne coule plus, les fringues ne cachent rien, le froid envahit tout. Ma copie est vide. Nul. Blanc. Zéro. Néant. Dead or mad. Plutôt dead, je suis mad. Made in vide.

Le cadavre m’a pas oublié. Ça faisait longtemps, y’avait même plus sa marque sur mon lit, la trace de son passage, la joue chaude encore avec la ligne des doigts plus rouge que le reste, le souvenir d’une claque.
Tu reviens, tu reviens avec ton pardon et tes mots doux, tu te demande ce que je pense, je te déteste, putain de cadavre mort-vivant à demi-oublié dans les plis de couvertures sales qui gardent encore un peu ton odeur de tombe. T’es tombé où ? Mais t’étais où ? T’étais où quand c’était moi au fond du trou, je t’ai appelé à l’aide, t’es pas venu, et tu reviens trop tard. Quand tout s’est brouillé devant moi avec les autres à coté qui parlent, qui font chier, quand j’ai échoué, quand je me suis trompé, où t’étais quand j’ai bousillé un instant de vie même pas à moi ? Je me demande où t’étais quand j’ai décidé de partir et que finalement je suis restée, où t‘étais quand mon cœur m’a lâché pour un autre sourire, quand j’ai levé la tête et qu’il était là. T’était pas dans ma tête, pas dans mes pensées, pas ici, pas là-bas, pas chez toi, t ‘étais nul part et tu m’as manqué.
T’es pas là, tu sais pas, tu m’entends pas parler quand je suis raide je dis enfin ce que je pense, j’emmène un inconnu dans mon univers tout là-haut, et qu’il en tombe, tout en bas, un peu après. Univers noir, vert de gris, vert bouteille, j’ai pas encore posé la mienne. Demain je prends le train, l’avion, je te rejoins, je sais bien que c’est pas possible. Alors demain, j’écrirai quelque chose que je t’enverrai, et ça je le cacherai avec toutes mes lettres pas envoyées, sans doute à des gens faussement aimés. Putain de cadavre me poursuit, d’où vient cette phrase ? Y’a pas de cadavres ambulants dans mon monde, les morts sont morts-morts et pas qu’à moitié, et les vivants sont bien trop vivants. Ce cadavre grinçant et étincelant, je l’ai peut-être récupéré dans mon sommeil, envoyé par Cauchemar, mais objectif raté : s’il m’a réveillé, ça n’a été que très doucement.


Voilà c’est la nuit, j’ai tout dit. Demain le grand concert, j’imagine qu’il y aura aussi des orgues, quelques chants. La salle, c’est une église, il y fait froid, tans pis, mon public n’a qu’à se couvrir La scène en planche de bois, c’est mon cercueil. Je n’ai demandé qu’une seule chose : qu’on m’enterre avec ma guitare.

Cadavre attend, il me regarde. Tu parles pas, t’es déjà loin, reparti là-bas, m’a laissé avec mes pourquoi. Je sais, t’en as emmenés pas mal dans tes bagages et maintenant nos chemins divergent, c’est plus les mêmes questions que l’on se pose, enfin si, c’est les mêmes, mais chacun pour soi et plus chacun pour l’autre, on a sans doute raison, c’est mieux comme ça. Je demandais « pourquoi tu es libre ? » Et je répondrai « parce que je suis ! . » C’est un peu facile » m’écrira-t-on. On est comme des cons, hein, tous les deux, je pensais que l’histoire était finie, mais encore une fois je me suis trompée : regarde, je suis un cadavre moi aussi ! Allongée pareille sur le lit, le regard fixe, je regarde le plafond, je regarde ce que tu vois. On est comme des cons, hein, tous les deux, à attendre que ça passe, le temps, le plafond, les gens, c’est un peu la même chose au fond. Le plafond. Il ne s’y passe rien. Qu’as-tu cadavre à rigoler autant ? Tu ris de ma métamorphose ? Tu ris, je croyais que j’allais être une rock-star, et puis non, je suis toi, effacée la différence .Plus question de savoir si je t’ais ou si tu ne m’as pas, qui dompte qui et si tu me recraches ou pas, qu’est ce qu’on compte et surtout que je compte sur personne, pour personne. Etre un cadavre ça m’apprend à grandir, les yeux crevés, non seulement tu ne pleures plus mais en plus tu vois beaucoup mieux. Il croit, il pense : il croit qu’il pense et il pense à ce qu’il croit. Mais il ne sait rien, en connaît pas, ne naît pas. Nouvel avantage de ma nouvelle position : les cadavres n’aiment pas : effrayant attirant. Aimer c’est être faible et je n’ai jamais aimé la faiblesse. Comment vulnérable ?Pour qui ? Pour quoi ? Pour un autre moi ? Mais t’es sûre que c’est lui ? En tous cas, c’est pas moi. Alors, cadavre je n’aime pas et j’ai trouvé la réponse à ma question : je suis libre quand je n’aime pas. Pas mal. Ça me convient au moins pour l’instant mais je changerai sans doute, comme je change tout le temps. Et cette histoire qu’a-t-elle vraiment changé ? Ma vision des choses sans les yeux, bien plus belle sans le bleu. Tu n’étais pas parti bien loin puisque je t’ai rattrapé, retournes toi, souris-moi, mais me regardes pas, ne vois pas ce qu’il y a derrière moi, dans le paysage du néant j’entends encore un peu les orgues qui crient au loin, chantent ma transformation. J’ai abandonné mon monde, je pense même plus à ma guitare, tu m’apprends ton univers ? Comment on fait pour voir tout en brun et pas tout bleu ?C’est pas trop triste de là-bas ? Je ferai pas de concerts, je regrette pas, j’ai trouvé mieux, j’ai trouvé moi. J’ai perdu tout le reste mais il fallait bien s’en détacher : on peut pas s’envoler si on pèse trop lourd. Là je suis toute légère, j’aurais du faire boulangère en Italie, j’aurais peut-être rigolé toute mon ancienne vie. On sait pas, j’aurais pu faire n’importe quoi. Finalement j’aurais pu me casser mais je pense pas que j’y serai retournée. A quoi ça sert de rester ? Qu’est ce que ça m’apporte ? Pour le moment pas grand chose, mais même les cadavres espèrent ; la mort ne tue pas tout. : si dieu n’est pas mort, je le tuerai : à présent je peux. C’est fini, j’ai tout dit – je l’ai déjà dis – sans doute je continuerai plus tard. Non, ça ne sera jamais fini, jamais fini de sourire et de cracher, on recommencera toujours tout et on tournera dans des cercles comme des cons, avec une traînée de choses derrière nous qui parfois se collent à notre plafond sans savoir quand elles s’en détacheront. Tans pis, c’est pas forcément important de savoir.

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