Petite histoire
de Mademoiselle Prune



Il arriva un soir que le sommeil ne vint pas. Je venais de quitter la chaleur de deux bras qui m'avaient enserré de leur étreinte de plomb. Aurais-je été une poupée de chiffon, l'étreinte n'aurait pas été moins forte. Je pensais à un autre. Un autre qui n'avait jamais été étendu là, dans ce lit.
Les faits remontent à dix ans environ.
C'était par un été brûlant, nous vivions alors une relation clandestine. Couchant chez des amis, à l'hôtel. Chez lui, même, un soir de solitude. Notre vie était faite d'un ballet de voyages, des trains qui avalaient les distances pour tour à tour nous projeter l'un vers l'autre ou bien nous arracher à ces équilibres fragilement créés, nouant ou défaisant malicieusement les fils de nos existences.
Il arriva que nous partageâmes un compartiment et cette intimité soudaine nous pétrifia. Il y avait dans cette histoire un goût de l'aventure, de l'attente mais surtout la conscience claire que ce temps passé ensemble n'était que prêté. Il nous faudrait ensuite payer à Chronos son tribut et toucher du doigt le fantôme de l'absent.
Un jour enfin il partit. Ce voyage différait des autres, il partait pour affaires dans des contrées lointaines et pour un temps tout aussi long.
Il était prévu que je vienne l'y rejoindre, quelque temps seulement. J'avais sillonné pour lui le pays, traverser les mers relevait de la même logique. Je n'avais alors pas le dessein de me l'attacher toujours, juste celui de le découvrir en un autre endroit du globe. Il ne le comprit pas.
Sans doute était-il le plus sensé de nous. Ses sentiments, comme il me l'écrivit avaient été altérés par un coup du sort. La distance et une lumière crue jetée sur cette vie de bohême avaient tari son enthousiasme. Il me priait de lui rendre sa liberté et de me faire une raison.
Il fallait que je comprenne, disait-il, que notre relation m'apporterait bien moins de joies que de tourments. Le geste noble du sacrifice ! Notre aventure se clôturerait sans bagages et sans adieux. Seulement un échange de correspondances bien tournées qui imprimèrent un tour naturel à la chose. Les actes de gens civilisés, sans passion et sans drame. Une fin de non recevoir en somme.
Depuis je pense souvent à cet homme, par des nuits comme celle-ci ou au détour d'une ruelle quand je devine une nuque puissante sous le col d'un homme affairé ou quand résonne une voix mâle de violoncelle qui me saisit au ventre.
Lui-même songe t-il à moi ? Nul ne pourra me le dire car c'est un homme fier et secret. J'ai par ailleurs appris qu'il a noyé ses nuits dans les effluves d'autres créatures. Grand bien lui fasse, cet homme ne pouvait abandonner sa vie entre les mains d'une seule. Qu'il les possède toutes donc, j'en ai fini d'attendre mon tour.


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