Small is not bautiful for everybody
de Pik Pokett



J'étais un dieu, vous savez ? Un vrai dieu. Je travaillais chez McKornan. McKornan, c'est le meilleur cabinet d'avocats d'affaires au monde. Dix-sept mille personnes, dont dix-mille avocats, triés sur le volet, dans cent-trente pays. Et moi, au sein de cet olympe, j'étais le meilleur de tous. J'étais, à trente et un ans, déjà associé. On parlait même de moi pour succéder au vieux McKornan. Je ne sais pas si vous vous rendez compte, mais ça veut dire que j'étais le meilleur.

J'étais responsable, pour l'Europe, du département social. Rien qu'à Paris, deux cents avocats, les plus brillants du monde, travaillaient pour moi. Je devrais dire " vivaient " pour moi, car ils étaient là de huit à vingt-trois heures, quelquefois plus tard, quasiment tous les jours. En qualité d'associé, j'en faisais plus qu'eux, bien sûr. Je travaillais tout le temps, j'aimais ça. Mon cerveau fonctionnait à deux cents pour cent, jour et nuit. J'avais réponse à tout, je connaissais tout, j'excellais partout. Pourtant je n'ai jamais rien pris. Pas de coke, je veux dire, ni d'amphéts. J'en avais pas besoin ; j'étais un dieu.

Ma vie privée ? Non, Docteur. Disons que ça ne se fait pas, la vie privée, dans ce milieu... et puis, ...ça fait longtemps que j'ai perdu l'habitude des relations personnelles. Du reste, je n'ai jamais été doué pour ce genre de choses. Avec les gens, je suis gauche, lourd, pesant et terne. Enfin, je crois qu'on peut dire que je n'avais pas de vie privée. Mais, s'il vous plaît, ne m'interrompez plus, Docteur. Il y a urgence, maintenant, et il faut que vous sachiez comment ça s'est passé.

Tout a commencé il y a trois mois. Réunion avec Citizen. C'est une grosse boîte, une holding internationale de droit bahaméen. Dans la pétrochimie, je crois. Chiffre d'affaires consolidé : cent cinquante-six milliards de dollars. Bénéfice net : environ cinq milliards : une très grosse boîte, même pour nous. Sur le fond, c'était un dossier classique, un licenciement collectif. Un dossier comme j'en avais traité cent, deux cents peut-être. Le travail était fait, et, franchement, c'était du grand art. J'avais senti la faille juridique, et Gerulaitis, un de mes collaborateurs, l'avait exploitée. A fond. Il lui avait fallu plonger dans le droit du travail de quarante-six pays. Des heures de recherche. Mais au bout du compte ça en valait la peine : la société pouvait licencier cinq mille salariés sans rien verser. Pas un cent. Personne ne pouvait réussir un coup pareil. Moi oui.

La réunion, du coup, c'était surtout du commercial. Il suffisait de se faire mousser un peu et d'encaisser le chèque. Cinq cents euros de l'heure. Cent quatre-vingts heures. Plus les frais, ça faisait plus de cent mille euros. Bien mérités en plus parce que la société économisait, au bas mot, un million de dollars. Rien ne pouvait arriver. L'ambiance est haut de gamme, chez McKornan. La salle de réunion est au septième étage. Elle sent le cuir et donne sur la Seine. Des secrétaires demandent si on désire quelque chose.

Tout se passait bien. Monsieur Grossmann, le patron de Citizen, était content. Il n'arrêtait pas de répéter : " McKornan est trop cher, il en veut à mes dollars, mais je préfère vous payer que de les donner à l'Etat ! " Et il rigolait. Moi, je souriais, je donnais une image professionnelle, j'expliquais notre stratégie, je faisais ce pour quoi j'étais payé. Mais il y a eu un problème. Une délégation de salariés de Citizen était venue rencontrer Grossmann pour protester contre le projet en cours. Normalement, ils auraient dû rester en bas. Je ne sais pas qui les avait laissé entrer, ni comment ils avaient fait pour passer les barrages, mais ils sont parvenus jusqu'au septième étage. Sept ou huit d'entre eux ont même poussé la porte matelassée de la salle de réunion. Puis ils sont restés là quelques secondes, sans rien faire. En fait, je crois qu'ils étaient impressionnés par la taille de la salle et par leur propre audace. Dans le fond, c'était comique. Ils n'avaient pas du tout l'air vindicatif : ils semblaient plutôt résignés. D'ailleurs, ils n'ont presque pas parlé. En tous cas, je n'ai rien compris. Sauf les mots d'une femme, aux cheveux gris, qui me donnait l'impression d'être maternelle. Juste avant d'être repoussée par un agent de la sécurité, en me pointant du doigt elle a dit : " Je ne voudrais pas être à votre place. Comment pouvez-vous faire ça ? ".

Nous n'avions même pas eu le temps, ni l'idée, de nous lever de nos fauteuils. L'incident s'était clôt très vite. Il n'avait, du reste, quasiment pas perturbé la réunion, qui s'est terminée à l'heure dite, par des remerciements chaleureux et la promesse d'un déjeuner.

Pourtant, en y réfléchissant, je suis sûr que c'est là que ça a commencé. Sur le coup, je n'y ai pas pris garde, mais aujourd'hui je suis certain que c'était juste à ce moment-là.

C'est le lendemain matin, en m'habillant, que j'ai commencé à remarquer quelque chose. Le costume, c'était bon, je n'avais rien constaté d'anormal. Mais mon manteau, lui, ne m'allait plus comme avant. Un manteau Armani, en cachemire et soie. D'un gris ! Enfin, magnifique... Un chef d'œuvre que des artistes avaient retouché, place Vendôme, pour qu'il m'aille comme si je l'avais inspiré. Il est sans doute à moitié dévoré, maintenant.

Je sais que c'est difficile à croire, Docteur, mais c'est la vérité. Mon manteau ne m'allait plus parce que, moi, j'avais rétréci. Pas de beaucoup. Disons qu'à l'époque j'avais un centimètre en moins, mais j'avais rétréci. De partout, comme un pull.

Ce jour-là et la semaine suivante, j'ai continué à travailler, comme d'habitude. J'avais des rendez-vous, des réunions, je devais faire mon travail de dieu. De temps en temps, j'y pensais quand même, à mon rétrécissement. C'est que c'est assez gênant. Je trébuchais souvent, parce que les marches me paraissaient plus hautes. J'avais perdu mes repères pour des gestes simples, comme attraper une tasse de café. Je devais calculer mes mouvements sans faire confiance à mes réflexes. Tout ça me rendait maladroit mais, aussi curieux que cela puisse paraître, je n'étais pas très inquiet. Je me disais : c'est bizarre, quand même, je devrais voir un médecin, puis je n'y pensais plus et je passais à autre chose. J'avais du boulot, de toutes façons.

C'est Anderson, le responsable du département " droit des sociétés ", qui en a parlé le premier devant moi. C'est un sale hypocrite, soit dit en passant. D'ailleurs, il ne m'a rien dit franchement. Il l'a fait à sa manière. En comité des associés, pour parler de moi, il a dit " Bilbo ", comme s'il s'était trompé sur mon nom. Bilbo ! Bilbo le hobbit, le gnome du Seigneur des anneaux, bien sûr. Tout les associés ont ri, sauf moi. Je comprenais d'un coup que toute la firme s'était rendu compte et parlait de mon rétrécissement. J'étais un objet de risée. Il faut dire qu'en huit jours j'avais perdu cinq centimètres.

Je ne suis plus retourné au bureau. Je suis resté ici, dans mon appartement. J'ai dit que j'étais malade, que je restais chez moi, mais je continuais à travailler par l'intranet et le téléphone. Pour les rendez-vous, c'était dommage mais, après tout, le département ne manquait pas de jeunes loups avides de me remplacer. Ca pouvait aller le temps que je me remette. Mais, après deux semaines d'absence, les associés de McKornan ont trouvé ça long. Ils ont fait appeler Anderson, pour savoir si j'allais participer au séminaire de fin d'année. Je n'étais pas au mieux mais j'ai dit oui, certainement, je serai de retour d'ici deux-trois jours. Ce salaud d'Anderson ne m'a pas cru. Sûr qu'il allait dire à McKornan qu'il m'avait trouvé fébrile, et qu'il ne fallait pas compter sur moi. Il m'a demandé si je voulais que quelqu'un passe me voir. J'ai dit non. Il n'a pas insisté. Ce jour-là, je mesurais un mètre cinquante-sept.

Après, j'ai eu quelques jours bien déboussolé ( ;-) Bolik). Je ne répondais plus au téléphone. Je sortais de moins en moins, presque toujours la nuit, pour retirer de l'argent et acheter à manger. Puis je ne suis plus sorti du tout. J'ai renvoyé la femme de ménage à travers la porte. Je me faisais livrer par internet des monceaux de nourriture : du lait, du fromage, des trucs à manger sur le pouce.

Je continuais à rétrécir. Ca s'accélérait, même. Les jours passaient et c'était comme si je me dégonflais. Quatre semaines après la réunion avec Citizen, un mètre cinquante-deux. Cinq semaines : un quarante-cinq. Six : un trente-cinq. Ca m'affolait, c'était vertigineux, mais j'étais comme bloqué. Je me répétais que ce n'était pas vrai, que ça ne pouvait pas m'arriver, que j'allais m'éveiller de ce cauchemar. Comme dans ce rêve où, au volant d'un bolide, je fonce à toute allure vers un mur de béton. Je vois le mur qui se rapproche, je sais ce qu'il faudrait que je fasse, où est la pédale de frein, mais rien à faire, je suis paralysé. Et je me réveille d'un coup, tremblant de peur, au moment de l'impact.

Mais là, je ne me réveillais pas. J'aurais dû faire quelque chose. Alerter quelqu'un ? Vous, peut-être, ou bien mes parents. Mais je ne voyais pas quoi leur dire. On n'appelle pas ses parents qu'on n'a pas vu depuis deux ans pour leur dire ça va ? ah vous savez, je ne vais plus au boulot depuis un mois et, ah oui, tant que j'y pense, j'ai perdu quarante centimètres. Et bien, en fait, je n'ai rien fait. J'étais fatigué, vous savez ? Je me levais, je ne m'habillais pas car mes vêtements ne m'allaient plus, je me nourrissais et je me couchais. Assez souvent, je me mesurais.

Chaque jour, les choses autour de moi me paraissaient plus grandes. Progressivement, je n'ai plus été en mesure d'accéder aux étagères du haut, puis au four à micro-ondes, à la radio, puis aux lavabos et à l'évier. Il y à un mois, j'en étais à un mètre, à peu près, j'ai eu un instant de lucidité. Mû par l'instinct de survie, j'ai pensé à mettre à ma portée, c'est-à-dire au sol, tout ce qui pouvait m'être utile si la situation devait encore s'aggraver. En montant sur un meuble, j'ai jeté sur le carrelage de la cuisine ce qui restait de nourriture, de boissons et de récipients, ainsi que la cafetière et le mètre de couturière avec lequel je suivais mon évolution.

Ces mesures prises, je suis revenu à mon affolement, qui prenait la forme d'une langueur atone, comparable, j'imagine, à l'agonie ouatée d'un suicide par pilules. Je rétrécissais toujours, je ne faisais rien d'autre, sauf me nourrir, de moins en moins, d'ailleurs, car mon appétit diminuait avec le reste. Ca a duré quelques semaines. Et, à vrai dire, je crois que j'aurais pu réduire comme ça jusqu'à la taille d'un microbe, s'il n'y avait pas eu ce problème.

Hier, alors que je me rapprochais des cinquante centimètres, j'ai vu l'animal. A vrai dire, je l'avais déjà entendu gratter, trotter mais je n'y avais pas prêté attention, absorbé que j'étais dans le souci de mon rétrécissement. Je ne sais toujours pas par où il est entré, mais, à la nuit tombée, il m'a fait face. Un rat énorme, gras et puissant, au milieu de mon salon Kenzo.

Il avait dû être attiré par le tapis de nourriture qui recouvrait le sol de la cuisine. Pas véritablement hostile, dans ses premiers gestes. Mais simplement j'étais sur son chemin vers la nourriture. Un obstacle, donc, et qui ne pesait pas plus lourd que lui. Puis j'ai vu qu'il avait compris. C'est très intelligent, un rat. Celui-là, en tous cas, avait jaugé le rapport de forces. Il tenait une occasion unique de se venger de la race des Empoisonneurs, des Assassins, qui maintenait la sienne dans les égouts et les caves. Il allait en profiter.

Je n'avais, de ma vie, jamais vraiment vécu d'épreuve physique. La violence m'a toujours fait peur et je n'y étais pas entraîné. Pourtant, d'un coup, j'étais prêt au combat. En une demi-seconde, je suis passé de la léthargie laiteuse à la vigilance la plus totale. Complètement dégrisé. Comme si le danger aiguisait toutes mes facultés. Je n'avais jamais connu ça, même étant dieu.

J'ai empoigné l'objet le plus contondant qui se trouvât à ma portée, un chausson de cuir, qui m'arrivait à la taille. J'avais, dans le même temps, une parfaite conscience de tout ce qui m'entourait. Je calculais la vitesse du rat, j'anticipais ses mouvements, tout en visualisant les échappatoires possibles.

Prenant l'initiative, je bondis sur le canapé. De surplomb, j'étais moins vulnérable. Comme prévu, mon mouvement brusque le poussa à l'attaque. Pendant son saut, j'entamai un mouvement de swing puissant, qui se termina sur le museau, juste au moment où sa mâchoire prétendait se refermer sur moi. Le rat était sonné. Il recula, tandis que je le menaçais toujours de la pantoufle. J'eus un mouvement de triomphe quand il battit en retraite, se dirigeant cependant vers ce qu'il était venu trouver, la cuisine et sa manne.

J'avais vaincu le rat. Mais j'étais bien conscient que ma victoire n'était que temporaire. J'allais sans doute continuer de rétrécir, et je n'étais pas sûr de faire le poids lors d'un nouveau combat. Aussi, pendant qu'il dévorait dans la pièce d'à côté, j'ai claqué, avec le peu de forces qui restaient dans mes membres flageolants, les trois portes du salon. En m'isolant ainsi, je laissais la cuisine et le reste de l'appartement au rat, mais j'évitais toute nouvelle confrontation.

J'ai attendu qu'il parte. Toute la nuit. Je l'entendais bouger, sans pouvoir deviner ce qu'il faisait. Ce matin, il est parti. En tous cas je ne l'entends plus. Après avoir guetté quelques instants, l'oreille à la porte, j'ai voulu aller à la cuisine, j'avais faim et je voulais voir. Mais ce n'est plus possible, je ne peux plus sortir d'ici. Cette nuit j'ai encore rétréci et je n'atteins plus les poignées de porte. Je suis coincé dans mon salon. Je n'ai rien à manger ni à boire. Ma seule chance, c'est que le téléphone n'ait pas été coupé et qu'il soit par terre. Sinon, je n'aurais même pas pu appeler. J'ai terminé, Docteur, vous savez tout de mon incroyable histoire. Maintenant, vous devez m'aider. Il faut que vous fassiez quelque chose.


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