Queue
de Pik Pokett



Le couloir voûté de la station Pyrénées grouille de monde. Le premier jour du mois, les files d'attente sont longues pour acheter le coupon mensuel. Les gens s'impatientent, hin, ils vont être en retard au boulot. Chacun presse le précédent dans la queue, par des petits gestes calculés : un léger coup de cartable, un grognement, un soupir appuyé. Juste derrière moi, un type réclame un peu d'espace : " Ce n'est pas la peine de pousser, Madame, vous n'irez pas plus vite ". On voit bien qu'il sort de sa province, celui là, hin. On ne pas parle pas dans les files d'attente, tout le monde sait ça ! D'ailleurs, la dame en question, la quarantaine distinguée, prend un air outragé et réplique au bouseux d'un simple soupir hautain bien envoyé, hin, hin.

Mentalement, je prends parti pour la dame. Vraiment belle. A mon avis, elle met des bas sous son tailleur sérieux. J'aurais envie de la venger du bouseux qui s'est permis de l'agresser. Je la protégerais : Monsieur, n'insultez pas cette dame qui ne vous a rien fait ! Et je sourirais à la dame, qui me clignerait de l'œil, l'air de dire " on se comprend, entre vrais Parisiens ". Peut-être que je devrais lui casser la gueule, même, à ce type qui se prend pas pour de la merde, ça lui ferait pas de mal, à ce salaud ! Puis je dirais à la dame : ne restons pas ici, ce n'est pas un endroit pour vous ! ", et je l'emmènerais en taxi sur les Champs, pour boire du chocolat avec des gâteaux dans un salon de thé chic.

Ah ! C'est enfin mon tour. J'abandonne la dame. D'ailleurs, si ça se trouve elle met des collants. Remarquez, j'aime bien les collants, aussi. Ouaouf ! Là, d'un coup, c'est le choc ! Oh putain ! Des fois ça fait vraiment comme une gifle. Ca vous laisse sans voix... La jeune femme. La guicheuse... Non ! La jeune femme au miché, enfin, au guichet, est vraiment superbe... Une arabe, d'une trentaine d'année, tout au plus, fine, élégante, belle ! Oh ! Comment dire ? La ligne de son cou, le délicieux, magnifique, ébouriffant trait immaculé que dessine la bretelle du soutien-gorge à demi caché sous le coton d'un tee-shirt moulant, qui met en valeur sa peau bronzée, si fraîche, ce bout de bretelle qui, dont je ne peux détacher les yeux, ce bout de bretelle, légèrement dentelé ... Et un aplomb ! Une assurance ! Un côté professionnel. Le tout sans se départir d'une féminité langoureuse à damner dix conférences épiscopales... J'ai presque envie de changer mes plans. Oui, d'arrêter là. Juste de sourire à la jeune femme puis de partir au bistrot, me rassasier de l'image de ce bout de bretelle, m'y perdre. Mais je sens le provincial qui pousse, derrière. Les gens qui s'impatientent. Je ne vais quand même pas leur laisser la place, hin. Je joue mon premier acte :

- Monsieur ? C'est à vous...
- C'est à mour ?... Oui. Je... je n'ai pas mon nicket. Je l'ai perdu. Et je dois aller à Opéra, alors, et bien, j'en voudrais un autre.
- Un ticket, bien. Ca vous fera un euro quarante.

D'un geste professionnel, elle me tend le ticket, mais sans lui faire franchir la cloison vitrée, dans l'attente des pièces que je dois déposer dans la sébile métallique prévue à cet effet. Il ne me reste que quelques secondes pour décider si je continue mon numéro ou si je pars avec l'image de la bretelle. En attendant, je fais tout mon possible pour n'avoir pas l'air comme les autres. Je pose mes mains sur le guichet, dans une attitude un peu protectrice, comme le ferait certainement un type bien dans sa peau. Je veux dire un type qui a de la personnalité, de la présence, qui a sa vie mais qui peut prendre quelques secondes pour discuter. Un type intéressant, qui se sent bien partout. Je la regarde sans trop la fixer, légèrement rieur, tout en en diffusant mentalement vers ses tempes, où se trouvent quelques mèches rebelles irrésistiblement attirantes, un maximum d'ondes de séduction, avec une intensité cérébrale terrible. J'aimerais tant qu'elle sorte de cette attitude distante. Je me projette aussi dans ses mains fines, aux ongles longs, qui retiennent mon ticket. Elle insiste :

- Un euro quarante, Monsieur, s'il vous plaît.

Elle dit ça avec douceur mais sans me regarder. Et même, elle se retourne pour parler à un collègue antillais, et elle rigole. Elle rigole. Derrière, j'entends des grognements, prémices de protestations. Et bien, tant pis pour eux, ils l'auront bien cherché ! C'est décidé, il est temps de passer à l'acte deux. Je remonte mon pantalon d'un geste viril tout en regrettant ce réajustement réflexe, indispensable à qui n'a pas de bretelles, mais qui manque indéniablement de distinction et n'avantage pas celui qui le pratique en public.

- Ce n'est pas ça, hin ! Ris-je. J'ai déjà payé mon ticket, mais je l'ai perdu. Ou on me l'a volé, d'ailleurs, je ne sais pas bien. Mais je ne veux pas le repayer. Je veux un autre ticket, qui remplace celui que je n'ai plus mais que j'ai déjà payé. Un ticket grattouillis, hmm, gratuit, si vous voulez.

Ca y est, c'est parti. Tout le monde, dans la file d'attente, est attentif à mes paroles et se demande si ça va être long ou pas. J'entends le provincial pousser un cri indigné. Les plus vifs comprennent déjà que ce n'est pas la peine d'attendre et se dirigent, résignés, vers la queue du guichet automatique. Certains sortent même prendre un taxi. D'autres, comme la dame distinguée, restent, pour voir l'issue du débat ou pour rentabiliser leur tour dans la queue.

La beauté en a vu d'autres. Elle prend un ton compatissant, fruit du stage " Comment gérer un public difficile " :

- Je suis vraiment désolée, Monsieur, mais je ne peux rien faire pour vous... il faut acheter un autre ticket, sinon vous ne pourrez pas entrer dans le métro. C'est pour tout le monde pareil.

Je prends mes aises, sur le comptoir. Je me sens vraiment bien, cette fois. Acte trois, sur l'air du citoyen-indigné-sûr-de-son-bon-droit :

- Vous ne comprenez pas ! J'ai dit que je l'avais perdu, hin. Donnez-moi une autre fessée. Ah ! Un autre ticket, je veux dire !
- Oui, je comprends, Monsieur, c'est dommage que vous ayez perdu votre ticket, mais ce n'est vraiment pas possible, je regrette.

Elle appelle son collègue antillais. Je n'entends pas ce qu'elle lui dit, mais je devine qu'elle lui demande de rester près d'elle, au cas où cet emmerdeur ferait du grabuge. Alors, ça, c'est vraiment déplaisant. Je prends une large inspiration. Puisqu'elle le prend sur ce ton , je prends, vaguement, l'auditoire à témoin :

- Je suis resté calme et courtois. Je ne cherche pas à voler qui que ce soit. Je ne suis pas un violeur, Dieu m'en est témoin, mais je veux pas acheter un autre ticket. J'en ai déjà payé un pour aller à Opéra. Pourquoi j'en achèterais un autre ? C'est pour le principe, hin.
- Je ne vous ai pas traité de voleur. J'ai juste dit que...
- Oui ! Mais vous avez insinué ! AIN-SI NUE EST ! Vous savez ce que ça veut dire, au moins ? Hin ?
- Je ne peux rien faire, désolée (regard insistant). Les gens attendent ! Puis, un geste sec du menton vers la sortie (soupir excédé dans la queue).
- Alors, dans ce pays, il faudrait se laisser voler par les fonctionnaires, c'est ça ? Il faudrait que moi, qui paye mes impôts, je paye deux fois le métro, hin ? Et bien non, pas cette fois ! Y en a marre de ce système pourri ! Ah ça ! Y'en a qui n'ont pas ce problème, hin ! On leur donne tout ! Métro gratuit ! Logement gratuit ! Allocations familiales ! Et il faut voir la façon qu'ils ont de traiter les femmes, hin. Et moi, que dalle ! Le jour où je baise mon ticket, on me dit que je suis un voleur ! Mais où va-t-on ? Merde ! Je resterai là jusqu'à ce que tu me donnes un ticket ! T'es payée pour ça. JE te paye pour ça, avec mes impôts ! Pour que tu te donnes à moi un ticket quand j'en ai besoin.

Ca, c'est la grande tirade de l'acte trois. Elle se termine par un regard au public, afin de mesurer son degré d'approbation. Généralement, il est faible, et je récolte surtout des froncements de sourcils irrités. Mais quand je me sens suivi un tant soit peu, je précise ma pensée sur les profiteurs du système, les fonctionnaires, les étrangers, le gouvernement. Surtout les étrangers, je dois dire. Hin, les Algériens, surtout, hin. Je bloque encore un peu l'accès au guichet, et puis quoi ! Je finis par partir, lessivé, vers le bistrot le plus proche. Croyant justement deviner un regard d'approbation chez la dame distinguée, je reprends mon souffle pour une seconde diatribe. Cunnilingus jacta est !

Mais la jeune femme du guichet m'arrête d'un coup. Ah ! Quand elle prend sa voix douce ...

- Allez, Rémi, tu es encore bourré. Tu ne peux pas rester là. Rentre chez toi, et laisse moi tranquille. Tu sais bien que je suis mariée. Avec Aziz. Il faut que tu l'acceptes...

Et, comme tous les mois, je l'accepte. Cette fois ci encore je vais faire ce que me dit Aïcha. Enfin ! Je vais laisser le passage. Mais je ne vais pas rentrer chez moi. Je vais retourner au bistrot. Et là, je repenserai à son bout de bretelle. Je me rappellerai les bons moments. Tiens, comme un con, voilà encore que je chiale, hin, hin.


Retour au sommaire