Le Paradis, c'est l'Enfer
de Pierrot Sini


« - Quel ennui ! »
Une légère brise soufflait, faisant se mouvoir lentement les nuages.
« - Qu’est ce qu’on pourrait bien faire ? »
Un doux son de lyre vint s’interposer dans le chuchotement du vent.
« - Je ne sais vraiment pas ! On a déjà épuisé tout notre stock d’idées ! »
Au loin, on pouvait apercevoir des formes noires se déplaçant en groupes et de temps à autres seules.
« - Regarde-les, eux, ils ont l’air de tellement s’amuser ! »
Le numéro 754.569.236.719 s’appuya contre un nuage. Il était accablé par la lassitude. On a beau dire, ne rien faire, cela peut parfois être épuisant.
« - Oooops ! »
Une petite bourrasque bouscula le nuage contre lequel l’ange, nommé Leny, était adossé. Celui-ci, prit de court, s’étala de tout son long.
« - Toi le nouveau, on voit que tu as gardé tes bonnes vieilles habitudes terrestres ! » lança un ange sur un ton narquois. »
Vexé, Leny se releva. Il était maintenant pris d’un sentiment de honte. Ce n’était vraiment pas la bonne journée.
« - Qu’est ce que tu veux Danny, tout le monde ne peut pas être aussi doué que toi ! »
Danny se rapprocha de la pauvre âme, maintenant à quatre pattes, prit un air menaçant et dit :
« - Si tu veux avoir une mort paradisiaque, je te donne un conseil : ne me cherche pas ! »
Le petit nouveau essaya de ne pas paraître impressionné et partit à vive allure.

Depuis qu’il était arrivé, il y a à peu près un mois, le pauvre Leny n’avait guère eu de moments de joie et d’amusement. Pourtant il était tellement content de venir rejoindre le soit disant Bon Dieu. Finis tout les petits maux de la vie terrestre. Les petits et les gros d’ailleurs, car il se souvenait encore très bien de cette bande de malfrats qui l’avaient assassiné dans une petite ruelle new-yorkaise, un mardi soir alors qu’il revenait de son travail. Tout ça était normalement terminé. Maintenant il était au Paradis.
Bien sûr les quelques premiers jours, cela lui avait paru extraordinaire. Il se sentait léger, il était transparent et il défiait même les lois de la gravité. Mais bon, on s’habitue à tout. Et l’habitude : c’est ennuyeux.
De plus, quand il était encore mortel, Leny avait plus que de raison entendu parler d’une puissance supérieure vêtue d’un drap blanc qu’on appelait généralement « Bon Dieu ». En arrivant dans l’éternel royaume, niché là haut dans les nuages, par temps couvert ; la jeune âme l’avait cherché, mais pas moyen de mettre la main dessus. La seule autorité qu’il avait rencontrée était une sorte de puissant dictateur céleste. Vieux et sage en apparence, bel et bien drapé d’un grand voile blanc, mais dont les paroles n’étaient qu’interdictions et restrictions. Ce vieillard, là avant chacun des anges avait réussi à faire du ciel « un p’tit coin d’paradis » fort ennuyeux.
Et l’ennui n’étant jamais source de bonnes choses, le comportement des paradisiens avait commencé à se dégrader depuis déjà quelques temps. Rien de bien méchant, des petits emmerdeurs qui jouent les gros bras à la manière de Danny. Mais les humains ne disent-ils pas des anges qu’ils sont les créatures du Bien ? Des êtres parfaits desquels ne jaillissent ni moqueries ni toutes autres sortes de méchanceté ?
Et bien oui. Les temps étaient en train de changer. Que ce soit sur la Terre ou bien ailleurs. Le Paradis n’était plus ce qu’il avait été.

Leny, très vexé, alla faire un tour sur un petit cumulus isolé pour tenter de se calmer un peu les nerfs. Ils ne supportaient pas, comme la plupart de ses camarades d’ailleurs, qu’on se moque de lui, et encore moins quand il était entouré de nombreuses âmes à l’humour tous plus cynique les uns que les autres.
Il était hors de lui. Déjà qu’il ne trouvait rien à faire de ses longues journées angéliques, si en plus on lui causait des ennuis, le Paradis allait vraiment finir par devenir un Enfer.
C’est alors qu’il lui vint une idée. Il la sentit germer en lui, venue d’en bas, du centre de la Terre : la VENGEANCE. D’accord, Leny voulait bien admettre que le concept de vengeance n’avait rien de très bon en soi. Mais après tout, c’était la société céleste qui le poussait à agir de la sorte. Si le système était un peu mieux fait, Leny et les autres paradisiens ne s’ennuieraient pas, n’auraient donc pas à se disputer, ni à faire le Mal.
Oui, vraiment Leny ne se sentait pas coupable. De plus, il fallait relativiser, le Mal était un bien grand mot pour désigner une simple petite farce enfantine. Car Leny avait seulement dans l’intention de ridiculiser Danny de la même manière que celui-ci l’avait fait pour lui. Un petit croche-patte quand il serait entouré de sa bande de voyous ferait l’affaire.
Leny se dirigea donc vers l’endroit qu’il avait quitté quelques instants auparavant pour essayer de retrouver son agresseur.

« - Alors Monsieur-Je-Ne-Tiens-Pas-Debout-Sur-Mes-Deux-Jambes. On s’est remis de sa petite chute ? lança Danny sur un ton tout aussi moqueur que lors de leur dernière rencontre.
- Oui ça va mieux merci. Je suis vraiment stupide de m’être énerver tout à l’heure alors que tu me charriais gentiment, répondit Leny d’une manière qui laissait entendre la non franchise de ses mots.
- Et bien je vois que tu n’es pas rancunier et cela me réjouis sache le, répondit l’autre sur un ton de plus en plus narquois. Allez, venez, vous autres, dit-il en s’adressant à la tripotée d’âme qui le suivait jour et nuit, laissons monsieur Leny et ses bonnes résolutions tranquilles. »
Danny commença à marcher en direction d’un nouvel ange à taquiner, et quand il passa devant Leny, celui-ci lui barra la route grâce à sa jambe, faisant tomber le gros dur par terre.
Furieux, Danny se releva d’un bond et fondit en trombe sur le jeune ange qui avait osé le ridiculiser devant tout un groupe d’âmes maintenant hilares. Il fit à son tour tomber Leny par terre et fut entraîné dans sa chute. Les deux anges roulèrent sur plusieurs mètres durant quelques secondes jusqu’à arriver au bord du grand nuage où ils se trouvaient. Là, Danny prit le dessus en s’accroupissant sur son adversaire.
« - Tu vas regretté d’être mort mon jeune ami. Car je ne sais pas si tu le sais, mais malgré que tu ne vives déjà plus, si par malheur je te faisais tomber dans le vide, tu seras condamné à errer éternellement sur Terre, car on ne franchit les portes des cieux qu’une seule fois », s’entendit exposé Leny par l’ange qui le maintenait à présent par le coup.
A ces mots, le petit nouveau en difficulté prit peur et bouscula son agresseur pour se libérer de son étreinte. Danny perdit l’équilibre et tomba tout simplement en direction du globe terrestre malgré l’effort désespéré que fit l’autre âme terrorisée pour le rattraper.
Il hurla. Mais malgré cette détresse intérieure, Leny sentit au fond de lui, son cœur, ou plutôt ce qui lui servait de cœur au Paradis, exploser d’un sentiment de bien-être incontrôlable. Danny l’avait cherché. C’est lui qui avait entamé les hostilités. Et bien il n’avait que ce qu’il méritait.
Mais ça, bien évidement, et Leny s’en doutait, personne ne voudrait le comprendre. Il osa quand même jeter un regard en arrière. Et là, il vit une assemblée d’anges stupéfaits, le regardant comme s’il était la grande faucheuse, venue pour leur enlever à tous la vie une seconde fois. Quand ils reprirent leurs esprits. Ils fuirent le jeune assassin et il n’y eu bientôt plus personne à des centaines de mètres à la ronde de Leny.
Réagissant qu’il allait être rapidement dénoncé aux autorités célestes, il prit à son tour ses jambes à son coup pour trouver un endroit isoler où il pourrait se cacher. Il s’assit finalement derrière un nuage épais ou il réfléchit. Qu’allait-il advenir de lui maintenant ? Irait-il en Enfer ? Ou aurait-il droit au même sort que ce satané Danny ? Celui qui avait réussi à foutre sa mort en l’air.
Leny connu alors une colère comme il n’en avait jamais connu auparavant. La matière étrange qui constituait sa peau avait même prit une teinte rouge tellement il était excédé. De plus il avait mal à la tête, comme si l’on en voulait faire sortir quelque chose. La partie de son corps qui avait été nommée coccyx quand il était encore vivant le faisait elle aussi atrocement souffrir, sûrement à cause de sa chute quelques minutes auparavant.
Énervé et fatigué, Leny sombra dans un profond sommeil.

Il se réveilla quelques heures plus tard parcouru d’une sensation étrange. Une impression de changement. Il ne lui fallut pas bien longtemps pour se remémorer les évènement qui l’avaient conduit à se cacher.
Sur Terre il pleuvait, et les cieux étaient humides. A quelques pas de lui Leny aperçu une flaque. Il décida de s’y baigner le visage pour se laver un peu de ces évènements malencontreux. Il se leva se dirigea vers la petite étendue d’eau. Et là…
Leny se frotta les yeux pour voir s’il ne rêvait pas encore. Mais non. Il fallait se rendre à l’évidence. Son reflet était d’un rouge vif des pieds à la tête. Il avait deux petites cornes noires sur le dessus du crâne et une longue queue terminée en pointe courait derrière ses jambes.

Non, décidément, le Paradis n’est plus ce qu’il était.

SINI Pierrot



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