Clair de lune
de Pierrot Sini



C’est marrant comme on peut se sentir léger sur la Lune. Bon c’est vrai que je n'ai jamais été énorme, Lune ou pas, mais là, ça tient du magique. Il suffit que je fléchisse à peine les jambes, pour en les relâchant, décoller d’un mètre ou deux. En plus c’est très pratique dés qu’il s’agit de vouloir marcher vite.
Et bien là, pour vous donner une idée, j'ai réussi à faire le tour du satellite en quelques heures. Ca m'a beaucoup plu. Il y a même un moment ou j'ai cru apercevoir la planète rouge, au loin. Quel beau souvenir à raconter aux copains. Qu'est-ce que tu as fait aujourd'hui ? Non, rien de spécial. J'aller je ne sais plus trop où quand j'ai décidé de faire un petit détour par notre cher système solaire.
Oui, ça va vraiment être marrant, je crois, ce retour sur Terre. Je risque juste de passer pour un fou et de me faire interner quand je raconterai que je me suis retrouvé, je ne sais comment, sur la Lune, à admirer la planète bleue, allongé dans la poussière.
A ce propos, maintenant que j'y pense, avant de songer à narrer mes exploits de retour à la maison, je devrais réfléchir à la manière de rentrer. On a l'impression comme ça que la Lune c'est vivant. Qu'il y a toujours un russe ou un américain en train de faire le guignol là-haut. Mais en fait, il n'y a pas tant de monde que ça. C'est même un peu trop calme.
Je suis là depuis quelques jours, bien que je n'ai plus vraiment notion du temps, et je n'ai pas entendu la moindre fusée se poser. C'est dommage, encore une fois j'aurais bien aimé voir la tête des cosmonautes qui, en débarquant, m'auraient croisé. Bonjour, dites-moi je suis coincé ici depuis quelques jours, je ne sais pas du tout comment rentrer. Il n'y aurait pas une petite place pour moi dans votre… vaisseau spatial ?
Alors à défaut de russe, d'américain, de navette ou de toutes autres choses qui auraient pu me ramener sur la Terre, je décide de faire un tour. Je marche. Je marche encore. Et enfin, pour changer un peu, je marche toujours. Traversant sans me mouiller la mer de la sérénité. Sautillant de croissant en gibbeuse. Courant de pleine en nouvelle. Je passe le temps.
Et c'est en me promenant entre deux immenses cratères, que j'aperçois au loin… un enfant ? Oui, un enfant. Un jeune garçon d'une dizaine d'années, l'air pensif, ailleurs. Un état qu'on qualifierait sur Terre de "dans la Lune". Il est habillé de blanc des pieds jusqu'à la tête. Il porte un bonnet coiffé d'un pompon bleu nuit. Sa chemise de soie est ornée de quatre gros boutons bleus, assortis à la couleur de ses pantoufles.
A la fois enchanté et un peu étonné (c'est quand même la première fois que j'entend parler de voyage scolaire sur la Lune), je m'approche du bambin dans l'optique de lui demander ce qu'il fait là. Il ne me voit pas jusqu'à ce que j'arrive à deux mètres de lui et là j'ose lui dire : «Bonjour ! ». Le jeune garçon sursaute et commence à s'éloigner de moi. J'essaye en vain de lui expliquer que je suis perdu et que je ne lui veux aucun mal mais le petit bonhomme ne veut rien entendre.
Alors, fatigué d'avoir tant marcher. Fatigué de tant d'ennui aussi, je m'allonge par terre (ou par lune cela dépend du point de vue qu'on a) et je plonge mon esprit dans les étoiles. Si nombreuses ! Si brillantes ! Si belles et surtout… si mystérieuses.
Je commence à m'assoupir, il faut dire que je n'ai pas dormis depuis mon arrivée, quand l'étrange petit réapparaît et commence à me tourner autour, gardant quand même ses distances. Je n'ose pas ouvrir la bouche, histoire de ne pas le faire fuir une seconde fois, et j'attends qu'il engage la conversation.
Après maintes hésitations et de nombreuses minutes plus longues les unes que les autres, le jeune enfant di tout à coup : «Que fais-tu ici ?». Un peu pris de court, je bafouille : «Euh… A vrai… à vrai dire… je ne sais pas». Il se met soudain à rire. D'un rire étrangement agréable. Un rire de bonheur, sorti du fond du cœur. Un rire d'enfant. Le rire étant contagieux, c'est bien connu, et mes nerfs un peu tendus depuis quelques heures, j'éclate de rire aussi, pris d'une soudaine et inattendue affection pour l'innocent inconnu.
Puis le silence s'installe quelques temps. Pas un de ces silences qui vous met mal à l'aise et refroidi une conversation. Plutôt le genre de silence qui vient quand les gens sont en harmonie. Qu'ils n'ont pas vraiment besoin de parler pour se comprendre.
Je ne vois pas le temps passer et suis totalement incapable de vous dire combien de temps nous restons là. La bouche fermée et le cœur ouvert. Malgré cette totale obsolescence des mots, je reprends la parole. Ce petit bout d'homme m'intrigue et je ne peux pas m'empêcher de lui demander qui il est et pourquoi il est là.
Le garçon prend un air étonné et me dit que cela serait plutôt à lui de me poser la question. Il me la retourne donc et je lui tient ces quelques phrases : «Comme tu dois t'en douter, je viens de la Terre, tout comme toi je suppose. Mais pour ce qui est de la raison pour laquelle je suis ici, je crins être dans l'impossibilité de pouvoir te répondre. Les souvenirs proches que j'ai remontent à quelques jours (je crois, vu que je n'ai plus aucune notion des minutes et des heures). J'ai ouvert les yeux, et je me suis retrouvé ici. Ou plutôt là-bas. Je ne sais pas exactement où en fait, mais pas sur la Terre.»
Le jeune garçon me regarde et son visage porte une expression de paix. Il a l'air calme et heureux. Il m'explique qu'il admire ma naïveté et qu'il voudrait pouvoir la préserver, mais qu'il est de son devoir de me dire la vérité.
Je commence à prendre peur, mais le regard de cet enfant, posé sur moi, ralenti les battements de mon cœur. Je lui repose alors ma question et lui demande qui il est.
Il me résume son histoire. Voici à peu de choses prés le palabre qu'il me tient.
« Au commencement de cette Terre était un petit garçon. Moi. Après avoir créé les fleurs, avoir donné leurs mélodieuses voix aux oiseaux, avoir fait couler les rivières, après avoir glacé les pôles et chauffé l'équateur, et enfin, après avoir engendré l'humanité, je suis retourné sur la Lune, pour y accueillir les âmes esseulées. Si ce que tu entends par "qui je suis", c'est mon nom, je te laisse l'inventer. Je ne fréquente personne et personne ne m'a donc baptisé. Je suis à la fois tout et rien. Né des étoiles et condamné à errer à jamais dans la voie lactée, créer la Terre fut pour moi un jeu. Aujourd'hui, je regarde les hommes, assis au bord de la lune, et je… pleure.»
A ses propres mots, l'attendrissant petit homme fond en larmes. Je sens mon cœur transpercé d'innombrables lames males aiguisées. Une souffrance intérieure, due à la vision de la pureté tâchée de noir. Je recueille l'enfant dans mes bras, comme on ramasse un oiseau tombé du nid. Je pleure avec lui et nous restons ainsi longtemps.
Quand les yeux de l'enfant commencent à sécher, il relève la tête. Il me fixe. Nos deux regards se croisent. Le petit homme se remet à sangloter, et d'une voix tremblante me dit : «Par… Pardon…». Je ne comprends pas ses derniers mots et quand je vais pour lui demander la raison de ses excuses, une lumière blanche m'éblouit. M'emporte. M'éloigne du petit trésor en larmes. Je hurle et tend les bras dans le but de m'accrocher à lui, mais il est déjà trop tard. Un ignoble silence cache le son de ma propre voix et…
Je me réveille en sursaut au beau milieu de la nuit. Le corps tout en eaux et les yeux baignés de larmes. Je descends à la cuisine pour prendre un verre d'eau. Mes mains tremblent. Je renverse mon verre et tombe par terre, accablé par la lassitude.
Si quelqu'un avait pu voir cette scène, il aurait raconté à peu prés ceci.
« Il était allongé entre la table et le frigidaire. Il pleurait comme un enfant. Puis je l'ai vu se lever. Prendre un bout de papier et un crayon, et se diriger vers un bureau. Je me suis penché par-dessus son épaule pour pouvoir lire ce qu'il écrivait et il était inscrit : "Au clair de la Lune
Mon ami Pierrot…"

Pierrot Sini



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