Demain
de Pierre-Jean Bascuñana

Premier jour

Je me réveille en sursaut, le front en sueur. Le réveil digital affiche 3h12. Je sais que je ne me rendormirai pas, ou quelques minutes seulement avant la sonnerie qui m’arrachera à un profond sommeil. Je ressens cette vibration si caractéristique derrière les yeux clos, cette légère accélération du rythme cardiaque, comme si toutes mes cellules se mettaient en mouvement pour maintenir mon corps en état de veille. Les insomnies ne se manifestent jamais la veille d’un jour de repos mais toujours en semaine, pour que le couperet du réveil ruine mes espoirs d’une journée sereine. Je n’ai pas la force de me lever, pas l’envie de lire. Les somnifères me font dormir, mais me plongent toute la journée dans un état d’engourdissement aux effets plus néfastes encore que les nuits de veille. Alors je me résigne, comme à chaque fois, à des tentatives toujours vaines pour détendre mes nerfs et retrouver le sommeil. Mais si le corps se laisse dominer, l’esprit est rétif et refuse de céder. Les pensées se succèdent, chacune plus obsédante, qui accroissent mon éveil. La nuit, comme l’ombre portée au soleil couchant, démultiplie mes angoisses. Demain est si lointain et si proche. Demain. Je réalise soudain ce qui va se passer demain et un grondement résonne dans ma poitrine. Suis-je prêt ? Dans quel état vais-je affronter cette réunion ? Je tente d’évaluer raisonnablement les risques qu’une prestation catastrophique fera peser sur mon avenir dans l’entreprise. Le résultat de cette analyse se présente sous la forme d’une courbe désordonnée qui oscille frénétiquement de " il ne peut rien m’arriver de grave " à " je vais me faire virer ". Plus j’intègre de paramètres pour affiner mon pronostic, et plus la courbe s’affole. Je renonce à cette torture mentale et préfère me concentrer sur le dossier que j’ai préparé. Je passe en revue tous les pièges auxquels j’ai prévu d’échapper, mais tremble à l’idée de ceux que j’ai pu ignorer. J’ai sûrement oublié quelque chose, et peut-être est-ce grave. Me revient à l’esprit une brève conversation avec le Président, cet après-midi. Ou plutôt hier…Sur le moment, les quelques mots qu’il a prononcés m’ont paru sans importance, purement techniques et dénués de la volonté d’y faire passer un quelconque message. A présent, tout paraît différent ; alors que je passais dans le couloir, devant le bureau de sa secrétaire, celle-ci m’a interpellé et m’a dit qu’il voulait me voir. Au lieu de me recevoir dans son bureau, il en est sorti et nous nous sommes parlés dans le secrétariat. L’échange n’a duré qu’une minute, sur un sujet banal. Sur le moment, je n’y ai prêté aucune attention, mais en y réfléchissant, c’est inhabituel. Il me m’a pas fait venir dans son bureau, sa secrétaire a attendu que je passe dans le couloir pour m’appeler. Elle n’a sûrement pas agi ainsi de sa propre initiative. Le Président ne supporte pas d’attendre quand il demande quelque chose. Ce comportement étrange est révélateur d’une circonstance particulière qui l’a fait agir ainsi à mon égard. Tout a un sens, c’est un homme qui ne laisse rien au hasard. Il se passe quelque chose que j’ignore, mais que d’autres savent peut-être déjà…

6h30. La sonnerie électronique est d’abord lointaine, presque imperceptible à travers l’épaisse couche de sommeil qui m’a enseveli il y a une heure. Je me débats dans un rêve confus, me noyant dans un lac gelé tandis qu’au-dessus de moi, de l’autre côté de la couche de glace, les sabots d’un cheval frappent le sol, chaque coup fissurant davantage mon crâne, qui finit par céder en un éclatement de cristaux bleus que je vois flotter et qui me regardent comme des yeux morts. Tout cela s’interrompt brusquement, la sonnerie me déchire les tympans. Je bondis sur le réveil pour faire cesser ce supplice, puis m’effondre sur le matelas, anéanti, couvert de sueur, une barre en acier vissée entre les tempes.

La journée commence.

La douche brûlante ne parvient pas à dissiper la brume dans mon cerveau. A la radio, on raconte qu’un empire industriel coréen est en train de s’effondrer comme un château de cartes, asphyxié par le surendettement. Pourtant, son dirigeant-fondateur passait pour un ascète du management, au point de n’emporter qu’une paire de chaussettes en voyage, qu’il lavait chaque soir dans le lavabo de sa chambre d’hôtel pour gagner du temps et économiser le pressing.

Le café qui me brûle la langue n’a pas davantage d’effets que la douche. J’ai voulu décongeler un croissant mais il est resté trop longtemps dans le four à micro-ondes. Je tente d’en avaler une bouchée mais mon tube digestif s’y oppose. Dehors il fait nuit et j’aperçois mon reflet dans la fenêtre de la cuisine : le front reluit sous l’ampoule halogène du faux plafond, les cernes projettent des ombres sur mes joues, je suis moche, blafard et triste, et dans deux heures je devrais donner l’impression d’être le Maître du Monde.

Blazer bleu marine avec pantalon gris, chemise blanche et cravate rouge : trop vendeur de voitures. Costume beige, chemise blanche, cravate marron : trop clair. Pantalon marron uni, veste marron chinée, chemise moutarde, cravate rouille : pas assez high tech. Je tranche pour un costume gris à boutonnage croisé et larges pinces, une chemise blanche et une cravate jaune à motifs discrets.

Je suis prêt. Je résiste à une folle envie d’arracher mes vêtements et de me jeter dans le lit, d’enfouir la tête sous l’oreiller, et d’éclater de rire à la pensée que je ne les reverrait plus jamais. J’ai envie de vomir.

Robert Palmer compense sa petite taille par des talonnettes et un menton relevé qui lui permet de regarder de haut ceux qui sont plus grands que lui. Il est corpulent, ses cheveux roux encadrent son crâne chauve et tombent sur sa nuque, sa peau est blanche et tachetée de son, ses dents jaunes, ses yeux bleus et enfoncés dans les orbites, sa démarche raide et légèrement claudiquante, sa main molle et moite, sa voix aigue et doucereuse. Il porte des chemises blanches à col bleu – ou bleues à col blanc - et une chevalière à la main droite. Il sourit tout le temps et ne crie jamais. Son visage de chérubin barré par cet immuable rictus terrorise ses assistantes et hante le sommeil de ses cadres. Il est aux grands patrons ce qu’ Hannibal Lecter est aux serial killers . Le meilleur, c’est-à-dire le pire.

Il est déjà installé quand j’entre dans la salle de réunion. Il arrive toujours en avance, pour que chacun ait l’impression d’être en retard. En quelques minutes, la salle se remplit : directeur des ventes, directeur du marketing, directeur des relations publiques, chefs des ventes, chefs de produits, directeur technique, au total une quinzaine de personnes. Au milieu de la table, du jus de fruit, du café et des croissants, que personne ne s’aviserait de toucher.
- Si tout le monde est présent, nous pouvons commencer…
César vient de déclarer ouverts les jeux du cirque. Il ouvre un cahier à spirale dans lequel il consigne des notes à l’encre violette de son écriture de mouche.

Nous sommes tous suspendus au frémissement de ses lèvres, au froncement de ses sourcils. Deux ou trois longues minutes s’écoulent dans un silence de cathédrale, son immobilité est totale à l’exception des yeux qui parcourent les lignes.
- Messieurs, vous avez pris connaissance de nos résultats pour le dernier semestre, aussi aimerais-je connaître votre opinion sur ces chiffres…
Il lance une question ouverte, comme une balle au milieu des joueurs. Celui qui tentera de s’en saisir marquera un point s’il y parvient, sinon il en perdra deux. A ce stade de l’épreuve, s’avancer à découvert au milieu du terrain exige un talent sûr, ou une forte dose d’inconscience.
Le premier qui démarre prend un risque : il emporte l’avantage, ou se disqualifie pour la suite du combat. Robert Palmer se délecte visiblement de ce moment, il jouit du malaise qui nous fait gigoter sur nos fauteuils.
- Messieurs, je vous ai posé une question…
Le timbre reste aigu mais le ton se fait tranchant. A la dérobée, j’observe mes collègues qui plongent le nez dans leur dossier. Quinze cadres bardés de diplômes, qui gagnent cent-cinquante mille dollars par an, traversent la vie avec arrogance, exigent la meilleure table quand ils vont dîner chez Pierre et qui à cet instant essaient de disparaître de la surface de la terre, pour échapper aux foudres d’un tyranneau ventripotent.
- Eh bien, Monsieur Palmer…
Gregor Lewis, le chef des ventes pour la Nouvelle-Angleterre, s’est jeté dans le vide. L’élastique sera-t-il assez court ?
- …j’ai en effet étudié nos résultats sur la dernière période, et il m’a semblé intéressant de les examiner par groupes de produits, ce qui met en évid…
- Je veux connaître votre opinion, pas votre analyse.
- Mon opinion…disons, si on les compare aux objectifs…
Le sort de ce pauvre Lewis est déjà scellé. Chacun, en son for intérieur, se félicite qu’une proie jetée en pâture l’épargne pour un temps.
- …eh bien, compte tenu de nos problèmes de livraisons, j’estime que nos ventes se sont plutôt bien maintenues…surtout face la concurrence qui est rude actuellement…c’est ce que nous disent nos clients…
Le sourcil de Robert Palmer s’est brusquement relevé, ce qui provoque aussitôt chez Lewis une suractivité des glandes sudoripares, révélée par l’auréole grandissante qui tâche le col de sa chemise, et la multiplication des gouttelettes irisées par le reflet des néons sous les rares cheveux ramenés en arrière.
- Si j’entends bien ce que vous me dîtes, Monsieur Lewis, vous vous satisfaites que nos ventes se soient stabilisées, malgré des difficultés dont vos clients vous ont fait part, à imposer nos produits face à la concurrence ?
- Eh bien…oui Monsieur Palmer, c’est mon sentiment…enfin…je ne sais pas ce qu’en pensent mes collègues…
En dépit des regards de supplication que Lewis nous adresse pour que nous venions à sa rescousse, seul lui revient en écho notre mutisme glacé.
- Monsieur Lewis, dans le monde barbare dans lequel nous évoluons, combien de temps croyez-vous qu’une entreprise comme la nôtre survivrait si elle se contentait de maintenir ses acquits ?
Les traits du visage de Lewis se figent à vue d’œil, tandis que son teint vire au grisâtre. J’imagine que dans sa tête doit défiler la liste de ses dépenses dont le renoncement l’exclurait du monde civilisé : cotisation au squash-club de Madison Avenue, BMW série 3 avec GPS, week-ends à Hyannisport, séances de lippo-succion des cuisses de Madame Lewis…
- Combien de temps selon vous, Monsieur Lewis ? Par ailleurs, que penser d’un chef des ventes rémunéré comme vous l’êtes qui se laisserais convaincre par ses clients que ses produits sont difficiles à vendre ?
- Je …vous prie de m’excuser, Monsieur Palmer…
- Nous en reparlerons.
La sentence est tombée, et le délai d’attente dans le couloir de la mort sera plus court que dans une prison du Texas.
- Monsieur Costa, vos fonctions ne vous contraignent pas à me rendre des comptes sur notre chiffre d’affaires, mais cela ne vous dispense pas pour autant de justifier votre salaire, n’est-ce-pas ?
La brutalité de cette entrée en matière contraint mon cerveau à expédier une dose déraisonnable d’adrénaline dans ma poitrine. Je m’efforce de résister à la panique qui raréfie l’oxygène de la pièce et resserre mon nœud de cravate. Je dispose d’environ deux secondes pour émettre une phrase intelligible.
- Si vous le permettez, Monsieur Palmer, j’aimerais vous exposer mon projet…
Je n’ai pas entendu ce que j’ai dit, mais à en juger par l’indifférence des visages qui m’entourent, cela ne doit pas être une énorme bêtise.
- Vous êtes là pour ça, mais faites vite s’il vous plaît.
Je donnerais un mois de salaire pour que les dix minutes qui vont suivre soient déjà passées.
Je me lève, prends le carton à dessins que j’avais posé à mes pieds, fais quelques pas vers l’extrémité de la table de réunion, et trébuche sur le câble d’alimentation de la machine à café. Je parviens à éviter la chute en faisant de grands moulinets avec les bras, mais le bol est déjà renversé et le café se répand sur la table, provoquant un mouvement de recul de ceux qui sont assis à proximité. Tenant mon carton à dessins d’une main, je saisis de l’autre un paquet de serviettes en papier que j’étale sur la table en marmonnant quelques excuses pitoyables. Pendant que je me retourne, l’angle du carton a dessins heurte la tête du directeur du marketing, dont les lunettes sont projetées sur le sol. L’idée que je puisse marcher dessus et les écraser me déclenche une envie de rire – ou de pleurer, je ne sais pas vraiment - que je réprime, ce qui doit donner à mon visage une expression particulièrement stupide. Je regarde furtivement Robert Palmer, qui affiche une totale immobilité, et parviens finalement à atteindre mon objectif, au bout de la table. Le Président me fait face à l’autre extrémité.
- Monsieur le Président, vous m’avez demandé de travailler sur le positionnement marketing de notre auto-radio Class 4, dont les ventes sont en baisse depuis quelques mois…
Les premières secondes sont les plus difficiles. Le regard de mes collègues est braqué sur moi, et je sais exactement ce qu’ils pensent. L’odeur persistante du café et la pile de serviettes mouillées sur la table rappellent mon préambule.
- …Ce produit, qui constitue notre modèle haut de gamme, a longtemps été seul sur ce créneau qui, même réduit, nous assurait une excellente part de marché, tout en valorisant le reste de la gamme…La baisse de nos ventes est due au fait que nos concurrents ont développé des produits similaires ou qu’ils présentent comme tels, à des prix inférieurs.
- Que valent réellement ces produits concurrents ?
La neutralité du ton de Robert Palmer ne me permets pas de savoir s’il va me foudroyer dans une seconde ou me laisser terminer mon intervention.
- Le Class 4 est toujours le meilleur d’un point de vue purement technique grâce notamment à la qualité de ses composants, mais les autres affichent des caractéristiques semblables qui permettent difficilement aux consommateurs de faire la différence.
- Que préconisez-vous ?
Cette question très directive dénote un début d’impatience. Je dois renoncer au long développement que j’avais préparé, mais la conclusion à laquelle je vais arriver plus vite que prévu risque d’être mal comprise.
- Je préconise d’augmenter le prix du Class 4 et de diminuer le nombre de revendeurs.
Un vent d’incrédulité souffle dans l’assistance, dont le bruissement est entrecoupé d’exclamations étouffées. Robert Palmer n’a pas réagi. Le directeur du marketing, dont la tempe est encore rouge, et qui a senti comme les autres l’odeur de la curée, est le premier à réagir.
- Pardonnes-moi, Matthew, mais il paraîtrait idiot à n’importe quel étudiant en première année d’économie d’augmenter le prix d’un produit qui se vend mal parce que ses concurrents sont moins chers…
Une série d’approbations traverse la salle de réunion, interrompues brusquement par la voix du Président.
- Monsieur Costa, vous avez dix secondes pour me prouver que vous n’êtes pas aussi stupide que vos collègues le pensent.
Dix secondes. Dans dix secondes, je serais peut-être viré. Contre toute attente, au lieu de sombrer dans une angoisse paroxystique, je me sens tout à coup plus détendu, conscient que j’ai atteint le point de non-retour qui ne me laisse d’autre alternative que d’aller jusqu’au bout. Les jeux sont déjà faits quelle qu’en soit l’issue, et la suite des événements ne dépend désormais plus de moi.
- Je préconise de repositionner le produit en très haut de gamme, là ou la concurrence est quasiment inexistante.
- Il n’y a pas de concurrence car il n’y a pas de marché…
L’homme à la tempe rouge, puisqu’il a choisi de m’affronter, doit maintenir son offensive jusqu’à ma chute, c’est devenu le prix de sa crédibilité.
- Pourquoi n’y aurait-il pas de marché ? Il y a bien des mélomanes qui investissent cinq mille dollars dans leur chaîne hi-fi, pourquoi ces gens-là ne dépenseraient pas cinq fois moins pour leur auto-radio, alors que certains d’entre eux passent plus de temps dans leur voiture que dans leur appartement ? Je vais vous dire pourquoi ils ne le font pas. Premièrement, le réseau : ils ne prendront jamais au sérieux un produit vendu dans une grande surface au rayon auto, entre l’huile de vidange et le rénovant pour les plastiques. Les acheteurs auxquels je pense ont une très haute opinion d’eux-mêmes, et entendent qu’elle soit partagée. Il faut que des vendeurs en cravate leur offre un café dans une ambiance luxueuse. Ceci implique de revoir complètement notre politique de distribution pour ce produit, de le réserver à des revendeurs triés sur le volet, et d’aller là ou personne n’est jamais allé, c’est-à-dire chez les professionnels de la musique. Deuxièmement, le prix : ces passionnés exigeants, qui constitueront notre cible, veulent payer cher pour avoir un produit exclusif. Cette marge devra être utilisée pour convaincre les revendeurs de présenter un auto-radio au milieu des amplificateurs à lampe et enceintes à membrane plate. Ils seront formés et obtiendront un label qui attestera de leur qualification et de l’excellence de notre produit. Troisièmement, l’image. Aujourd’hui, nos amis mélomanes sont convaincus qu’un auto-radio est conçu pour écouter Jennifer Lopez mais pas les variations Goldberg. Il nous faut combattre ce préjugé…
- Et comment comptez-vous vous y prendre, Monsieur Costa ?
Au-delà de son ironie, je crois déceler un soupçon d’intérêt dans la voix de Robert Palmer.
- Voilà comment, Monsieur le Président…
J’ouvre mon carton à dessin et en sort une affiche de cent-vingt centimètres sur quatre-vingt, que je déplie et exhibe, les deux bras tendus.
Le jeune Mozart toise l’assistance avec un regard mélancolique. Son visage dessiné au fusain sur un fond écru occupe presque tout l’espace. Il a neuf ans et vient de jouer à Francfort devant Goethe. En bas et à droite, sa signature à la plume d’oie, avec les initiales de son prénom. A gauche une photo du Class 4 et juste au-dessus, son nouveau nom : Concerto. L’affiche que je tiens a hauteur du visage m’empêche de voir ceux qui la regardent et n’ont pas encore prononcé un mot. Je quitterais volontiers la salle de réunion ainsi, derrière mon affiche, pour disparaître à jamais dans un autre espace-temps.
- Je réserve mon jugement, Monsieur Costa. Proposez-moi un business plan et un média planning pour après-demain, je vous dirais ensuite ce que j’en pense.
Dans le langage codé du Président, l’absence de critiques équivaut à un compliment. Les deux jours qui vont suivre ne seront pas de tout repos, mais j’ai encore mon job. Je retourne m’asseoir sous le regard déçu de ceux qui espéraient que ma disgrâce les ferait apparaître plus performants. La réunion se poursuit, mais les paroles qui sont prononcées ne parviennent plus jusqu’à mes oreilles.

Ce soir, j’ai proposé à Tod Webber d’aller au restaurant. J’appelle Tod quand j’ai besoin de compagnie mais pas envie de parler. Il assume seul les contraintes de la discussion, formulant les questions et les réponses, ce qui limite ma participation à quelques mouvements de tête approbateurs. Il a choisi le Bayamo, sur Brodway Sud, un établissement très en vogue, ancien je ne sais quoi rénové, déco surchargée, serveurs survitaminés, nourriture surestimée, clientèle surexcitée.
Je distingue de moins en moins nettement les propos de Tod du brouhaha ambiant. Les cinq verres de l’excellent vignoble de F.F.Coppola commencent à amortir ma perception du cosmos.
Tod, qui est vétérinaire, m’explique qu’il veut ouvrir un cabinet de psychologie pour animaux, qu’il est sûr que les bourgeoises de Park Avenue raffoleront d’avoir un nouveau point commun avec leur caniche, outre le parfum, la nourriture et les chapeaux.
- Je suis certain qu’il y a un gros tas de fric à gagner, d’ailleurs si ca t’intéresse, je te fais entrer dans l’affaire.
- Je serais obligé de parler à des chiens ? Ou bien, comme avec les humains, le psy doit-il seulement écouter ?
- Je sais ce que tu penses, que c’est de l’arnaque et tout ca, mais tu as l’esprit trop cartésien. On est dans le pays de la liberté et l’argent doit circuler. Tu investis un dollar, tu en gagnes deux, et en plus tu rends les gens heureux…Matthew…Matthew ?
ELLE est là, assise à quelques tables de la nôtre, en train de dîner avec trois types qui parlent entre eux sans s’inquiéter de sa présence, tandis qu’elle ingurgite une tortilla débordant de guacamole. Je ne l’ai pas revue depuis notre séparation il y a quatre ans, après six mois de mariage. Elle a minci, probablement victime du harcèlement marketé des prosélytes du zéro gramme de celullite. Ses cheveux sont plus courts, elle porte un jean et une chemise blanche sur un t-shirt noir.
- Tu m’écoutes, oui ou non ? On dirait que tu as vu le fantôme de Patrick Bateman…
- Excuses-moi, Tod, je dois…il faut que…je fasse quelque chose…cinq minutes…
Je constate en me levant que mon centre de gravité dérive dangereusement vers les limites de mon polygone de sustentation, au delà desquelles je me retrouverais par terre au milieu du restaurant, ce qui siérait mal à mon statut de Maître du Monde. Je procède donc aux corrections d’assiette et de poussée nécessaires au maintien de mon équilibre, et me dirige d’un pas raide vers les toilettes pour hommes.
En regardant le miroir, je suis d’abord surpris par l ‘énorme tâche rouge qui macule ma chemise, mais elle disparaît dès que j’enlève la serviette en papier qui était accrochée au col. Je coince l’extrémité de ma cravate dans la poche intérieure de ma veste – j’ai remarqué dans les rares cas d’ébriété auxquels j’ai été confronté qu’en dépit d’une indifférence amusée à l’égard du monde et de son contenu, on peut garder une conscience précise de certains détails – et me penche vers le filet d’eau froide dont je m’asperge le visage. J’hésite entre aller lui parler, et ne pas savoir quoi lui dire, ou bien l’ignorer, et passer le reste de ma vie perclus de remords sulfureux. J’opte pour un compromis astucieux, dont je ne suis pas peu fier, qui consiste à traverser la salle pour qu’elle m’aperçoive et fasse le premier pas. Je sors des toilettes d’une démarche mieux assurée. Sa table est à une quinzaine de mètres, au milieu de la salle. Comme elle est assise de profil, je devrais suivre un trajet à angle droit pour me retrouver face à elle et avoir une chance d’être vu. Je m’élance au milieu des dîneurs et des serveurs, qui voltigent avec des plats dans les mains pour m’éviter. Tod, qui me voit d’abord avancer vers lui, puis tourner brusquement à 90 degrés, arbore une expression d’une infinie perplexité. Elle est maintenant dans mon axe, mais regarde un téléphone cellulaire dont elle pianote sur les touches. Bien que ralentissant mon pas, je m’approche inexorablement de sa table sans qu’elle m’ait encore aperçu. Si elle ne lève pas la tête, je devrais faire une seconde fois le tour de la salle de restaurant, ce qui devrait inciter Tod à appeler le service des urgences psychiatriques. Il est trop tard, je passe devant elle et amorce un demi-tour qui me ramènera à ma table. Je vais finir la bouteille de vin et achèverait la soirée à vomir sur le trottoir en essayant d’épargner mes chaussures neuves…
- Matthew ?
Je tourne la tête et tente de mettre en mouvement les muscles de mon visage habituellement chargés d’exprimer l’étonnement ...
- Kay ? ca alors, quelle surprise…que fais-tu ici ?
- La même chose que toi, je suppose…dit-elle en montrant son assiette.
Elle a gardé son sens de la répartie.
- Je veux dire à New-York, je croyais que étais partie…
Les trois types qui l’accompagnent continuent à discuter sans nous prêter attention.
- Oui, je vis à Tupelo, Mississipi.
- C’est aux Etats-Unis ?
Je me donne mentalement une énorme gifle pour ce trait d’humour lamentable. Elle désigne le grand costaud assis à côté d’elle, qui porte une chemise en velours côtelé comme on en voyait dans Kojack. Il a un très gros cou et des mains d’ours, recouvertes de poils marron foncé.
- William est concessionnaire Chevrolet à Tupelo, nous sommes venus à New-York pour acheter des voitures. William ? Je te présente Matt Costa, dont je t’ai parlé, tu t’en souviens ?
L’ours tourne la tête, me regarde comme s’il examinait un joint de culasse graisseux, et me tend sa patte en grognant.
- Ravi de faire votre connaissance…dis-je.
La légendaire courtoise New-Yorkaise ne parviens pas à adoucir la rusticité de l’homme du sud, qui reprend sa conversation avec ses voisins de table. Kay m’adresse un sourire gêné.
- Et toi, que deviens-tu, es-tu marié ?
- Non, pas le temps, et puis dans cette ville, il n’y a pas beaucoup d’êtres humains…sinon, tout va bien, enfin…oui, tout va bien…
J’ai envie de lui prendre la main et de lui dire " viens, on rentre à la maison, je suis fatigué… ". J’ai également envie de saisir un couteau de chasse avec une lame striée et un manche en corne et d’éviscérer le grizzly qui est assis à côté d’elle.
- Je suis contente de t’avoir revu.
Je crois déceler dans sa voix une nuance de tristesse, mais mon esprit pragmatique attribue aussitôt cette impression à mon désir de la voir regretter de m’avoir quitté. Je voudrais lui dire quelque chose de très beau, très drôle et très émouvant qui tienne en quelques mots seulement, une phrase qui marquerait son esprit à jamais et qu’elle raconterait à ses petits-enfants, mais les contorsions que je suis régulièrement obligé d’imposer à mon bassin pour laisser passer les serveurs, outre qu’elles m’empêchent d’adopter une posture romantique qui me mettrait en valeur, nuisent à ma concentration.
- Tu sais, si je peux faire quoi que ce soit pour…
- Je sais, Matt, je sais…
- Je suis dans l’annuaire…
- Et toi, si un jour tu décides de faire un voyage inter-galactique et que tu viens à Tupelo…ou si tu veux avoir une remise sur une Chevrolet…
- Il est totalement exclu que cela n’arrive jamais…

À la sortie du Bayamo, Tod insiste pour une séance de dix heures au Movie Box sur la 18ème rue. C’est un vieux cinéma qui diffuse des reprises en s’honorant de ne projeter que des copies rayées et sales. Ce soir, Les Enchainés. Nous sommes couchés plus qu’assis sur de larges fauteuils en moleskine fixés à même le sol. Le travelling vertigineux qui part du haut de l’escalier pour finir en gros plan sur la main d’Ingrid Bergman me plonge dans un coma délectable dont je sort brusquement tandis que Claude Rains subit le feu des questions pressantes de ses amis nazis.





Deuxième jour

Cela arrive au moment ou je me lève, en sortant du lit. Un vertige, qui me donne la sensation d’être sur un sol instable et qui tourne, me fait perdre l’équilibre. Je manque de trébucher, m’appuie des deux mains au mur de la chambre et respire à fond pour tenter d’évacuer ce malaise. Probablement l’excès de vin hier soir, au restaurant, et la nuit trop courte, comme d’habitude. Sans lâcher le mur, je réussis avec difficulté à atteindre la salle de bains et mets la tête sous le jet d’eau froide. En vain. Je retourne vers le lit sur lequel je m’effondre, le souffle court. Allongé, le vertige est moins aigu mais je ressens une légère nausée. Il est 7 heures, mon premier rendez-vous au bureau est à 9 heures, si je me prépare rapidement et que la circulation est fluide, je peux encore me reposer une demi-heure, le temps de récupérer. Je n’ai jamais été malade, jamais au point de ne pas aller travailler, et il n’est pas question que cela commence aujourd’hui, avec la quantité de choses que j’ai à faire. J’ai trente ans, je suis en parfaite santé, je n’ai pas attrapé froid, je n’ai pas contracté de maladie, c’est un étourdissement qui va vite disparaître. Une demi-heure. Et si dans une demi-heure cela ne va pas mieux ? Cette hypothèse n’est pas sérieusement envisageable. Un étourdissement, c’est un étourdissement. Tant pis, je ne déjeunerai pas avant de partir. Au pire, si je suis un peu en retard, j’appellerai le bureau pour faire patienter mon premier visiteur. C’est l’imprimeur qui doit me soumettre les dernières épreuves du catalogue pour Bloomingdale ‘s. S’il ne peut attendre, je demanderais qu’il me laisse les épreuves que je lui ferai rapporter par coursier en fin de matinée. Ce n’est pas grave, non, ce qui compte c’est que je sois là-bas pour dix heures, pour la réunion du comité de direction qui doit arrêter les budgets pour le prochain exercice. Là, personne ne pourrait me remplacer. Mais j’y serais. Ensuite, je déjeune avec l’équipe de Young et Rubicam pour choisir les maquettes de la campagne de presse. Ils tiennent à m’amener au Pecking Duck House. Je ne rechigne pas sur la nourriture, qui est la meilleure de Chinatown, mais pour aller de Houston street à Mott street à midi, le taxi n’est pas recommandé et le métro n’est pas direct. Je ferais aussi bien d’y aller à pied. Ou alors d’essayer un nouveau service de moto-taxi dont m’a parlé Gregor Lewis. Au moins pour le retour du restaurant, car à deux heures trente j’ai une téléconférence avec l’usine de Rochester à propos des problèmes de fiabilité sur une série de composants livrés par Nec. Ensuite, je travaillerais sur le dossier Concerto pour le remettre demain au Président. A six heures, j’ai convoqué trois candidats pour le poste d’assistant au chef de projet, et si je suis fatigué, j’annulerai le dîner avec les anciens élèves de Columbia à Green Tavern. Sept heures vingt-cinq. J’ai l’impression d’aller mieux. Je vais reprendre le contrôle de ma vie après ce bref incident qui restera inexpliqué. Je soulève la tête avec précaution. Je me sens encore faible, mais je devrais parvenir à me mettre debout sans difficulté. A peine assis sur le matelas, le tourbillon m’entraîne à nouveau comme une toupie, et s’accompagne cette fois d’une violente nausée qui m’oblige à descendre du lit. Incapable de tenir debout, je sors de la chambre et me dirige vers la salle-de-bains en rampant sur les coudes et les genoux, mais pas assez rapidement au gré de mon estomac, qui répand son contenu sur le carrelage à damiers du couloir dans d’affreuses contractions.

Le médecin des urgences est un grand type très corpulent avec un visage rouge et des mains moites. Il m’a ausculté – après avoir pris l’empreinte de ma carte Amex Gold – m’a posé des tas de questions et remplit maintenant une ordonnance avec un Dupond en or et laque bordeaux. Je suis allongé, immobile et épuisé. Comme tous les médecins, il attend que je lui pose la question pour me faire part de son diagnostic.
- Avez-vous une idée sur ce qui m’arrive ?
- Les vertiges accompagnés de nausées peuvent être la conséquence de multiples pathologies. En général, cela provient d’un dysfonctionnement de l’oreille interne, qui est l’organe de l’équilibre.
- Qu’est-ce qui provoque ce dysfonctionnement ?
- Soit un incident mécanique, par exemple une plongée sous-marine ou un accident de voiture, soit une atrophie du système vestibulaire, que l’on peut assimiler à une maladie peu dangereuse, à l’évolution lente mais irréversible.
- Sinon ?
- Il arrive que cela soit causé par un problème ophtalmologique, tout bêtement par des lunettes mal adaptées à la vue…
- Je ne porte pas de lunettes et ma vue est excellente.
- Ou bien un problème cervical. Si les faisceaux qui irriguent le cerveau sont comprimés du fait d’une tension des vertèbres, cela peut avoir certaines conséquences. Dans ce cas-là, quelques séances de massage peuvent suffire…
- Est-ce que cela peut-être plus grave ?
- L’hypothèse neurologique est peu vraisemblable compte-tenu de votre âge. Je vais quand même vous prescrire un scanner, par simple précaution. Une fois cette possibilité écartée, il faudra affiner les investigations…
- Et pour aujourd’hui ?
- Pour aujourd’hui ? Ce lit me semble parfaitement convenir à votre programme de la journée…
- C’est impossible, il faut me remettre sur pied, j’ai des choses importantes à faire aujourd’hui…
- Vous les feriez très mal. Imaginez-vous traiter vos affaires sur un grand huit à Coney Island ?
- Combien de temps vais-je rester dans cet état ?
- Je vais vous faire une piqûre qui va atténuer les symptômes, et vous donner un traitement par comprimés, plus du Xanax pour vous détendre. Demain matin, on fait le scanner, et ensuite nous aviserons…Après la crise que vous avez subie, les vertiges vont s’atténuer, jusqu’à une autre crise…Entre-temps, nous essaierons d’en savoir plus pour vous soigner de façon adéquate.
- Mais je risque de perdre mon job si je m’arrêtes.
- Et moi je veux garder le mien…ce n’est pas négociable, je suis désolé.





Troisième jour

- L’examen va durer une dizaine de minutes, pendant lesquelles vous devrez rester totalement immobile. C’est très important car le moindre mouvement fausserait la prise d’image et nous obligerait à recommencer. Vous entendrez de grands bruits, comme des claquements ; c’est tout à fait normal, c’est le déplacement de l’appareil qui va tourner autour de votre tête. Etes-vous sujet à la claustrophobie ?
- Non, tant que l’on ne m’enferme pas…
Elle est très jolie, brune avec un visage un peu fort qui lui donne un air de poupée. La dernière fois que j’ai vu un décor comme celui-ci, c’était au cinéma, dans 2001 l’odyssée de l’espace. Salle ronde, murs immaculés, plafond couvert de néons , pas de meubles, et au milieu de la pièce un machine qui ressemble à celles qui permettent aux astronautes de dormir pendant des mois de traversée intergalactique. Il fait frais, je suis allongé sur un plateau coulissant sous une couverture en laine polaire.
- Il est nécessaire que vous soyez parfaitement détendu. Je vous conseille de fermer les yeux durant l’examen et de penser à quelque chose d’agréable.
J’ai envie de faire une allusion scabreuse, mais je préfère la laisser imaginer à quoi je pense, ce qui ne manque pas de se produire car ses pommettes se colorent légèrement sans que j’aie eu besoin de prononcer un mot.
- Quand aurais-je les résultats ?
- Le médecin va vous recevoir tout de suite après, le développement des planches est immédiat. Je vais sortir de la pièce, mais je ne vous quitte pas des yeux, je serais dans la salle de commande, derrière la vitre. Si quelque chose ne va pas, vous pouvez appeler, nous serons reliés par interphone. A tout à l’heure…
- Vous me manquez déjà…
Dès qu’elle a refermé la porte, le plateau sur lequel je suis allongé se déplace, et ma tête se retrouve sous une plaque métallique protégée par une cloche de verre qui touche presque mon nez. Mon horizon est réduit à deux ou trois centimètres de profondeur, ce qui est légèrement angoissant et provoque une accélération de mes battements de coeur. Je ferme les yeux et m’efforce de détendre tous mes muscles. Chacun a sa méthode pour vaincre le stress. La mienne consiste à faire le vide dans mon esprit jusqu’à me sentir détaché du corps, et à me transporter dans un autre lieu. J’ai expérimenté avec succès cette technique en avion, durant certains vols agités qui mettaient mon estomac à rude épreuve. La position allongée et l’immobilité sont propices à cet exercice, à peine perturbé par les claquements de la machine qui me fouille le cerveau… Je suis assis au fond d’une salle de restaurant plongée dans la pénombre, des petites lampes aux abat-jour violets projettent un cercle de lumière sur les tables. Les murs sont lambrissés jusqu’à mi-hauteur, et tendus de velours rouge jusqu’au plafond. Nappes blanches, fauteuils matelassés, quelques dîneurs parlent à voix basse. Je suis à Tribeca, dans le restaurant de Robert de Niro. Assis en face de moi, Martin Scorsese qui ne cesse de parler, comme à son habitude, le sourire aux lèvres, la voix syncopée, balayant l’air de ses mains fines et blanches. Tandis que j’avale des spaghettis à l’ail et au basilic, il me demande des conseils sur la façon de tourner une scène importante du film qu’il est en train de réaliser avec Léonardo Di caprio, qui raconte l’histoire des gangs irlandais à New-York à la fin du 19ème siècle. Il dit qu’il a toujours pu compter sur moi pour le sortir de situations embarrassantes, et espère qu’une fois de plus je trouverais une solution magnifique. Je lui promets de passer sur le plateau à Rome dans quelques jours et il me remercie chaleureusement, quand Robert De Niro s’approche de moi – discrètement comme toujours – pour s’enquérir de la cuisson de la bistecca a la fiorentina que j’ai commandée. Saignante, dis-je, puis je m’adresse à Martin pour lui demander pourquoi il boutonne toujours ses chemises jusqu’au col, ce qui le fait beaucoup rire.
- C’est terminé, Monsieur Costa, vous pouvez bouger à présent.
Le plateau coulisse à l’extérieur du cercle, et la poupée brune m’aide à me relever – les vertiges se sont atténués depuis hier, mais je conserve une certaine instabilité. Je récupère mes chaussures et ma montre, puis elle m’installe dans la salle d’attente.

- Nous avons un problème…
Il me parle très doucement. Mon regard s’attarde sur une photo de ses enfants posée dans un cadre sur son bureau. Je ne sais plus très bien ce que je fais ici, et le problème auquel il fait allusion ne m’émeut pas davantage qu’un retard de livraison ou une baisse de chiffre d’affaires. Les clichés du scanner sont éparpillés sur son bureau. De grandes plaques photographiques quadrillées d’images en couleur de toutes les strates de mon cerveau. Il perçoit ma distraction et s’éclaircit la gorge.
- Vous comprenez, Monsieur Costa, nous avons un problème…
Je réalise qu’il me parle de moi, de ma tête, de ma santé…
- Quelle sorte de problème ?
- Eh bien, ce n’est pas bon…je veux dire, les clichés, ce n’est pas bon du tout…
- C’est-à-dire ?
Il fixe l’un des clichés sur la plaque lumineuse accrochée au mur derrière son bureau, et désigne une zone avec son index.
- Vous voyez cette ombre, comme une tâche diffuse ?
Toute l’image est faite d’ombres et de tâches. J’ai l’impression que la température a augmenté dans la pièce. Je sens des gouttes de sueur se former sur mon front.
- C’est une tumeur ?
- Je sais que le terme est effrayant, mais il recouvre beaucoup de cas de figure différents, et nous disposons de techniques performantes pour tenter d’y remédier…
La réalité de ce que suis en train de vivre s’insinue très lentement dans mon cerveau.
- Que se passe–t-il exactement ?
- Ce qui ce passe, c’est que l’apparition puis le développement de cette masse nodulaire dans l'espace confiné du crâne exerce une pression sur les tissus environnants et les endommage, ce qui provoque une élévation de la pression intracrânienne et l'irritation d'une partie adjacente du cerveau.
- Quel est le traitement ?
- Il faut opérer pour extraire la tumeur. Le plus vite possible.
Ca y est, je viens de comprendre. Ma vie peut s’arrêter d’un moment à l’autre. Une trappe vient de s’ouvrir sous mes pieds, et en dessous, aussi loin que je puisse voir, il n’y a rien que du vide. Je me force à inspirer, faute de quoi je n’aurais pas assez d’air dans les poumons pour parler.
- Et si l’on opère pas ?
- Les cellules d'une tumeur au cerveau se propagent en envahissant le tissu cérébral. Elles peuvent pénétrer dans le liquide céphalo-rachidien et croître n'importe où dans le système nerveux central. A terme, il n’y a aucune chance d’y faire face.
- A terme ?
- Quelques semaines, peut-être quelques mois…
- Quelles sont les chances de réussite d’une opération ?
- Il faut être confiant. Nous avons dans cet hôpital l’une des meilleures équipe de chirurgie du cerveau du pays. Si l’intervention se passe bien, il se peut que vous n’en gardiez aucune séquelle neurologique.
- Et dans le cas contraire ?
- Je conçois à quel point cette situation est difficile à affronter. Je vous parle franchement car je pense que avez la capacité de comprendre et d’assumer ce qui arrive. Il est clair que ce type d’opération présente un risque, que l’on ne peut quantifier. En revanche, si nous n’opérions pas, il n’y a aucun doute sur ce qui se passerait ensuite.
- Quand envisagez-vous cette intervention ?
- Le plus vite possible. Vous serez hospitalisé ce soir. Vous avez le temps de passer chez vous prendre vos affaires. L’opération aura lieu dans trois ou quatre jours, le temps de faire quelques examens et de vous préparer avec un traitement.
Je devrais hurler, m’évanouir, me rouler sur le sol, insulter le destin et ses manipulateurs, contester le diagnostic, frapper le médecin qui est en face de moi, exiger d’être immédiatement débarrassé de cette saloperie, de retrouver ma vie telle qu’elle était deux jours auparavant. Au lieu de cela, je dis :
- Merci Docteur.

Je crève de jalousie. Il s’appelle Javier Robenson – son nom est inscrit sur une plaque à côté du compteur – il est haïtien, et conduit le taxi qui me ramène à l’Hôpital Bellevue. Je suis jaloux de ce chauffeur de taxi à qui il y a deux jours encore je n’aurai pas accordé un regard. Je l’envie, lui et la terre entière, tous ces gens dans leur voiture qui rentrent du travail, ceux qui marchent dans la rue, même ce sans-abri en haillons qui fouille dans une poubelle. Ils sont vivants et suis mort. Déjà mort, mais encore obligé de les regarder, eux bien vivants, sans tumeur. A côté de moi, sur la banquette en moleskine noire, une petite samsonite contenant quelques affaires. Il y a un ralentissement sur la voie rapide longeant l’Hudson River, qui m’accorde un léger sursis. Je bénis l’embouteillage qui s’est à présent formé, ce taxi est devenu mon ultime refuge, j’ai envie de ne plus jamais en sortir, que ma vie s’immobilise dans cette Chevrolet Caprice au milieu de la voie rapide . Je crois sentir palpiter la tumeur dans mon crâne, qui bat au rythme de mes pulsations cardiaques qui s’accélèrent. Du cœur ou de la tête, j’ignore lequel cédera le premier devant cette horreur absolue, mon crâne ouvert, le bruit de la scie, la poussière d’os, la douleur, le froid qui s’insinue dans ma tête, un pansement comme l’homme invisible, le sang qui suppure à travers les bandelettes, encore la douleur, des tuyaux partout, et ce qui restera de moi, aveugle, paralysé, muet, sourd, amnésique, incontinent, condamné à vivre…Le taxi redémarre lentement, je glisse sur des parois lisses vers un gouffre sans fond, ma gorge enfle et m’étouffe, et à ce moment là JE VOIS LE PANNEAU, le dessin blanc sur fond vert, un triangle de métal sur un piquet planté dans le sol, et un espoir délirant aux contours incertains prend forme dans un recoin de mon cerveau tuméfié. C’est maintenant, ou bien tout est perdu, j’ai peur de ne pas arriver à prononcer un mot, que ma voix ne parvienne pas à surmonter l’incroyable excitation qui me fait sursauter sur la banquette, alors j’inspire avec difficulté un peu d’air que j’expulse comme un dernier souffle :
- À droite, prenez à droite, vite !

- Vol 957, départ à 18 h 15, arrivée à Miami à 21 h 05. Vous aurez seulement trois-quarts d’heures d’attente avant le vol 215 qui partira à 21 h 55, arrivée à Buenos-Aires à 7 h 10. Le vol 111 d’Air Argentine partira à 10 h 20, et vous serez à Valparaiso à 11 h 40. Tous vos billets en première classe. Merci d’avoir choisi United Airlines, Monsieur Costa …

Valparaiso. J’imagine cette ville dont j’ignore tout. Je vois des cargos rouillés, des façades ocres et rouges à la peinture écaillée, des bars à marins pleins de filles de joie ou j’écluserais des bières brunes jusqu’au petit matin, une chambre d’hôtel avec un lit en fer, un lavabo et une table, et une petite terrasse surplombant la vieille ville, avec un fauteuil en osier pour contempler le coucher du soleil sur la baie. Demain, j’y serais. Demain.


Pierre-Jean Bascuñana

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