Une nuit au McDo
de Kolaka Pipicaca



DEPOT SACD N° 210096
TOUT DROIT RESERVES



CHAPITRE UN
L'EMBOUTEILLAGE

Je n'arrêtais pas de regarder à la dérobée la pendulette de ma Mercedes : je serais en retard ! Six heures trente déjà ! Et il y a déjà trente minutes que je " bouchonne " porte de Bercy ! Ça, y a pas à dire : il a l'air fin, ce tableau lumineux du périf à vingt mètres qui annonce imperturbablement : " porte de Bagnolet : 25 minutes "… depuis quarante minutes déjà !
Et je n'ai pas fait cinquante mètres durant ces quarante minutes…
Paris Plage, plus les terrassements du Tramway que l'on installe à grand frais sur les boulevards des Maréchaux, et voilà le résultat ! Toute la circulation automobile de Paris condamnée à passer par ce bout de périphérique sud…
Et, cerise sur le gâteau : Pas un seul flic à l'horizon pour tenter de défaire un temps soit peu ce nœud quasi ferroviaire ! Preuve que tout le monde ou presque s'en fout.
Voitures, camions, camionnettes, deux roues, sont maintenant épaule contre épaule, yeux ronds de colère, dans le crépitement imbécile de leurs clignotants et de leurs appels de phares. De plus, comme une saleté d'eau grasse, chargée des particules que laisse échapper le diesel des camions, s'est mise à tomber en bruine. Ils ont dû tous, comme moi, remonter leurs glaces…
Et de rouler fermé sous le soleil de juillet, je devine, au vu de la gestuelle saccadée de mes voisins, que ça commence à chauffer dans les aquariums…
A ce train, aucune chance d'arriver avant deux heures au Mac Donald de Bondy pour effectuer ma visite mensuelle de contrôle.
Déjà six heures trente ! Ça fera donc du huit heures trente à l'arrivée ! Je vais tomber en plein " coup de feu " et tout le monde sera occupé. Las : je suis bon pour remettre mon rendez-vous au lendemain. Et comme demain c'est samedi et que lundi c'est le 31, je suis bon pour passer encore un dimanche devant l'écran de mon ordinateur : “ Le Boss ” a lourdement insisté pour avoir mon rapport de synthèse lundi avant dix heures !
C'est ma femme qui va être contente! Elle aussi, elle en a plein les bottes de cette vie de dingue ! Trente inspections par mois (car Le Boss a acquis la franchise d'une trentaine en tout, tous situés en SEINE SAINT DENIS) : c'est beaucoup trop lourd !
S'il n'y avait que le coté hygiène, ça irait : une heure à une heure et demie en moyenne par établissement. On contrôle la propreté de la cuisine et de la salle, on relève la température des frigos, on prélève des échantillons pour l'analyse, on démonte les filtres des fourneaux etc. Mais ce radin m'a collé en sus, à cause de ma formation comptable, le contrôle de gestion. D'où quatre heures de plus pour pointer les factures, les mouvements bancaires etc. Soit cinq heures par restaurant et par mois ! Pour peu que ça bouchonne, on prend très vite un retard que l'on arrive plus à rattraper. Et c'est le cas ces trois dernières semaines !
Présentement, et vu l'heure, rien d'autre à faire qu'appeler le "superviseur " de Bondy sur mon mobile pour lui dire de ne pas m'attendre. Après la tirade habituelle sur " Paris Plage, le Tramway, la bêtise des élus etc." on reportera la visite au lendemain… Et tant pis s'il n'est pas content de travailler double un samedi : autant que ça serve au moins à “ ça ” d'être le neveu du “ Boss ” !
Puis, profiter de chacun des hoquets qui parcourt l'embouteillage pour riper sur le premier " garage : sortie jour et nuit " et se garer dessus, vu que ça serait étonnant de voir un type assez fou pour sortir sa bagnole dans un pareil enchevêtrement…
Eteindre son moteur, reculer son siège, incliner le dossier, retirer ses lunettes et piquer un roupillon. Justement, il y a une gentille musique d'ambiance sur France Inter, une valse sans doute… Et une douce torpeur m'envahit justement…
Petit à petit, je glisse dans un profond sommeil…
Un sommeil au cours duquel je me retrouve très brutalement propulsé sur le rythme effréné d'une musique disco, coiffé d'un canotier, une paire de chaussures noires aux pieds : J'avance en faisant des claquettes dans la grande salle du premier étage du Restaurant Macdonald de Bondy que je devais inspecter cet après midi.
Dehors, une nuit noire, sans lune et sans étoiles.
Il doit même être très tard, car tout est parfaitement silencieux autour du restaurant. Mais, curieusement, je suis en pleine forme…
Je me souviens seulement de m'être garé sommairement pour faire un petit somme, de la valse à la radio, et de mes paupières lourdes qui tombaient toutes seules…
Mais quand à dire comment je me suis réveillé et pourquoi je me suis dirigé vers cet établissement malgré l'heure tardive au lieu de rentrer chez moi, impossible…
Impossible, car, en réalité, je dors déjà profondément, la tête sur le volant de ma voiture, et ce n'est qu'en REVE que je suis le second d'une ligne continue d'hommes, habillés tout comme moi, juste derrière le meneur de revue qui n'est autre que le Clown Ronnie Mac Donald !
Et dans ce REVE, il y a ce délicieux emballement de mon imagination qui plante là, face à moi, cette autre ligne composée, elle, de jeunes et jolies filles sexy à souhait, toutes vêtues d'un simple bikini, qui avance vers nous sur le même rythme…
Puis, ce dérapage de ma libido qui plante une aguichante pin-up au soutient gorge gonflé par deux seins en forme de Big Mac devant moi, et qui, tout en me fixant droit dans les yeux, d'un geste vif, se saisit avec une force peu commune de ma main droite et pour la plaquer d'autorité sur son sein gauche :
- Tièdes et moelleux comme tu les aimes, mon chéri… Vas-y franchement : Arraches moi ce soutien gorge avec tes dents et lèche la calotte. Vas-y carrément : cet article ne te fera pas grossir…
Comment résister à une invitation aussi gentille de cette belle “ inconnue-nue ”, même en ce lieu dédié à l'épanouissement tant physique que mental de nos chérubins ! Hélas : à contrario des préceptes rigoureux édicté par Monsieur le Président Directeur Général Fondateur de la Société MAC DONALD, bien loin de sortir instantanément de ce “ cauchemar ”, un brouhaha incantatoire en bouche, je ne vis “ innocemment ” dans l'affirmation "cet article ne te fera pas grossir " que ma participation à une soirée de dégustation-test organisée par l'équipe marketing. Il est vrai que l'on savait les services de recherche diététique de la marque à la recherche éperdue du hamburger dégraissé, voire “ amincissant ”… Mais d'ici à en arriver à proposer à la clientèle de “ lécher des calottes de seins ” même en forme de Big mac, il y avait un sacré pas !
Un souci cependant me traversa l'esprit dans mon rêve : l'organisation d'orgies sexuelles dans un lieu public à deux pas d'une piscine, d'un stade et de deux écoles était-il légal ? Ne risquions nous pas de finir en “ garde à vue ” dans le commissariat le plus proche ?
Je m'ouvris de mon scrupule à Ronnie (le Clown) :
- Cette activité n'est proposée que comme développement additionnel aux gérants pour la nuit. Elle ne sera réservée qu'aux adultes entre deux heures et cinq heures du matin. Le jour, le Mac Do fonctionnera toujours comme restaurant rapide, me précisa-t-il immédiatement…
- La réouverture des maisons closes ? En quelque sorte…
- Très exactement : Tous les avantages sans les inconvénients. On a d'ailleurs toutes les autorisations officielles !
- Ils sont forts chez Mac Do !
- Ce n'est pas une idée “ Mac Do ” : c'est une initiative du plus important franchisé du 93, “ Le Boss ” qui a développé ce concept sur ses fonds propres! Il est d'ailleurs en cours d'agrément chez Mac Do France. Et ici, on le test !


CHAPITRE DEUX
LE VOYAGEUR - REPRESENTANT - PLACIER

Je souris : ce fameux “ BOSS ” était mon Oncle, le seul de la famille, qui, parti de rien, était parvenu à « se payer » la bagatelle de 30 restaurants «Macdonald» cash, d'un coup ! (à six cent mille euros l'unité, ça représente tout de même un investissement de plus de 18 millions d'euros).
Ma femme ne l'aimait guerre, non pas parce qu'il lui était antipathique en tant que personnage, ou encore qu'il ait pu être vexant avec elle, mais parce que sa seule présence lui rappelait ma « nullité grasse », comme elle me disait.
Elle serrait les dents et poussait écourtait systématiquement les entrevues…
Moi, décontenancé au début, j'avais pris le parti de ne plus rien lui dire : car c'est toujours comme ça avec les femmes ! Allez donc chercher une logique à leur comportement !
Car, il faut bien avouer que l'incident à l'origine de cette quasi haine n'était due à aucune faute de goût de mon oncle, méchanceté, faux pas, etc., bref toutes ces choses qui sont capable de vous aliéner la faune féminine à vie…
De fait, c'est moi qui, comme elle me l'a très vivement reproché, a été « super nul » !
Cependant, j'avais une excuse : Je n'éprouvais pas beaucoup d'estime pour mon Oncle. Tout ça à cause d' une bêtise, une broutille aux yeux des « grandes personnes » Mais que le gamin de dix ans que j'étais alors n'a pas admis !
A cette époque (qui remonte à prés de vingt ans), il venait de quitter un emploi d'employé de banque pour se lancer, comme on dit, « dans les affaires ».
Il travaillait dur, et détournait la conversation à chaque fois que mon père ou ma mère, ou encore un cousin le questionnait sur « le type » d'affaires qu'il avait lancé. Aussi, la famille avait cessé de le questionner. Elle se contentait de noter qu'il avait l'argent facile et profitait sans vergogne de sa générosité…
Nous revenions justement d'une séance de cinéma au Grand Rex. Blanche Neige de Walt Disney était à l'affiche. Et comme dès la sortie du cinéma je lui faisais part, avec la surexcitation propre à mon âge, de ma satisfaction de voir les valeurs de bonté et de justice si magistralement illustrées par ce dessin animé, triompher de la méchanceté et du crime, il m'a proposé de nous arrêter dans un bar du boulevard pour en discuter, le temps d'un chocolat.


Une fois bien installés l'un en face de l'autre, et mon chocolat servi, il attendit patiemment que se tarisse peu à peu le flot de guimauve verbale qui me dégringolait littéralement de la bouche, et qui narrait à l'envie la beauté du triomphe « naturel », de la vertu, de la ténacité, du courage, de la bonté et de la prudence incarnées par Blanche Neige et les sept nains sur le vice, le mensonge, la cruauté, la laideur et la corruption incarnée par la Sorcière !
Puis, une fois mon « réservoir à discours » enfin vide :
« - Moi aussi j'ai aimé ce film coupa mon Oncle : je l'ai bien revu cinq fois quand j'avais ton âge...
- Il était déjà sorti ?
- Oui, car il date de 1936 ! Veux-tu que je t'en raconte l'histoire ?
- Inutile : je la connais par cœur !
- Mais… remise au " goût du jour " ?
- Au goût du jour ? C'est quoi ça ?
Il se cala dans son fauteuil, réfléchit intensément, puis, avec un sourire malicieux sur les lèvres :
- Ça donne ça :
(Je commencerais directement par la scène dite du "MIROIR MAGIQUE")
- Miroir, ô miroir, dit moi: suis-je toujours la plus belle ?
- Tu es encore très belle, Oh ma maîtresse. C'est à peine d'ailleurs si l'on arrive à distinguer sur tes joues irisées et dans l'éclat métallique de tes yeux l'usure de tant et tant de siècles de tranquille patience… Mais...
- Mais ?
- Mais, il semble bien que, par delà les ondes, il soit une nouvelle et jeune princesse aux yeux d'argent et à la chevelure d'or...
- Est-elle plus belle que moi ?
- Oh non, ma maîtresse: Bien au contraire...
- Mais alors, pourquoi, oh mon Miroir, en fais-tu mention?
- Parce que, bien que moins belle et moins douce que toi, elle est courtisée par quantité de Princes en soupir...
- Mais, sans beauté et sans douceur ?
- Oui ma Maîtresse...
- Use-t-elle alors de quelques sortilèges ?
- Elle a troqué sa baguette magique contre une licence de courtier, et s'est spécialisée dans l'assurance vie. Elle joue avec dextérité du stylo et de la calculette, roule en grosse auto et couche dans des palaces.
- Des palaces ?
- Oui. Elle y traque le nigaud fortuné en décolleté provoquant. C'est qu'elle a le truc, elle, pour les reconnaître: se sont, à de très rares exceptions près, ceux là qui prennent l'incorrection pour un trait de caractère et la médisance pour de la clairvoyance. Elle les emberlificote d'abord dans deux ou trois contrats "bidon", où ils perdront toutes leurs économies. Puis, elle concoctera ensuite un petit accident propre à lui permettre de toucher la prime d'assurance qu'elle aura préalablement su asseoir sur leur tête...
- Mais, Miroir ô mon miroir, comment oses-tu me comparer à cette
horreur ?
- Parce que je ne suis qu'un miroir, Oh ma Maîtresse. Et qu'en tant que miroir, je ne puis que refléter la réalité présente. Et il est vrai qu'en ce temps, malgré ta beauté, ta fraîcheur, et la droiture de ton âme et de ton cœur, tu n'intéresses plus personne. Parce que la beauté, la fraîcheur, la droiture et l'honnêteté, ça rapporte bien moins que la fourberie, la dissimulation, le vol et le crime. Et la belle princesse aux yeux d'argent et à la chevelure d'or correspond tout à fait à la mode de ce temps. Qu'importe sa beauté physique: il y a la chirurgie esthétique. Et son charme fatal est d'avoir fait fortune ! »
Son histoire terminée, il esquissa un clin d'œil, but une gorgée de bière et posa son verre devant lui.
Moi, je le regardais bouche bée, yeux écarquillés, tétanisé de rage !
Il me fallu un bon moment pour parvenir à retrouver le contrôle de mon corps, et dès que j'y parvins :
- Zut, Merde, Crotte ! M'écriais-je, en tapant de toutes mes forces sur la table de mes deux petits poings fermés. Le mot « salaud » me vint bien au bout des lèvres, mais il était encore trop gros pour mon larynx d'enfant. Il se mua en un souffle rauque, et je fondis en larmes…
Il afficha une mine désolée, et ne comprit ni mes pleurs, ni ma colère !
En cela, il ne différait pas tellement des autres « grandes personnes », celles que je voyais se regrouper dans le salon paternel après le repas du dimanche…
Et tandis qu'ils sirotaient leur liqueur digestive, leurs conversations abordaient les « choses sérieuses » : c'est-à-dire qu'elles se mettaient à rouler invariablement d'un passé qu'elles ruminaient à un avenir qu'elles rêvaient !
Et c'était l'enfilade de ces « il aurait dû » et « on l'a pourtant averti » ou encore « ce n'est pas faute de l'avoir prévenu », ponctuant des jugements autant vains que définitif que l'on portait, d'un ton doctoral, sur les uns et les autres, et le monde en général.
Je les écoutais avec amusement, souriais gentiment quand, d'une semaine sur l'autre, ils se contredisaient !
Puis, invariablement, arrivait le final : ils évoquaient alors avec un regret feint leurs « erreurs » ou « étourderies » mutuelles, tout en prenant bien soin de s'absoudre l'un l'autre, de se convaincre que, tout compte fait, faute d'être dans le meilleur des mondes (qui, comme chacun sait, n'existe pas), ils étaient, du moins, en hommes et femmes réalistes, dans le meilleur des mondes « possibles » !
Je sus détecter, très tôt, ce ton « particulier », ces attitudes « inspirées » qui signifiaient que mon Père, mon Oncle et leurs invités entraient dans leur « bulle » : Ils s'extrayaient littéralement de la réalité, désertaient le Présent, quand ils refaisaient le Monde….
Et dans ces moments là, ni mes pleurs, ni un tremblement de terre, ni même l'explosion d'une bombe ne semblaient être capable de les interrompre : ils haussaient invariablement la voix jusqu'à couvrir l'incident, tout en signifiant d'un regard à ma mère ou à ma tante de « faire taire le petit » !
C'est ce qui dut arriver à mon Oncle ce jour là : tout à la leçon qu'il voulait me donner, il ne sut analyser les signes avant coureurs de la fureur qui était en train de m'envahir !
Après une ou deux caresses que je refusais sèchement, il se leva, et paya nos consommations.
De retour à la maison, je refusais de le revoir pendant un bon mois…
Quant au métier qu'il faisait, j'eu l'occasion de le découvrir quinze ans plus tard. Je venais d'avoir vingt cinq ans, et végétait comme comptable dans une petite entreprise de peinture
De fait, j'avais accepté ce poste que pour une raison alimentaire : je venais de me marier !
J'avais, en effet, rencontré ma femme en fac de lettre, ou elle était étudiante comme moi. Elle est entrée en première année de sociologie alors que j'étais déjà en troisième année de philosophie. Je rêvais, à l'époque, de devenir Professeur !
Ma femme, elle-même, avait accepté un poste de vendeuse dans un supermarché. Nos deux salaires nous permettaient une relative indépendance, et nous nous étions jurés mutuellement de continuer nos études en cours du soir, (ce que, naturellement, comme beaucoup de couples, nous ne sommes jamais parvenus à faire !)
Les affaires de mon employeur ne marchaient pas très fort. Concurrencé par les grandes surfaces, son chiffre d'affaire allait en s'amenuisant au fil des mois. Bientôt, il se mit à parler ouvertement de dépôt de bilan !
C'est alors que mis au courant par mon père de l'évolution de ma situation, mon Oncle décida de me contacter.
Il me téléphona donc directement à mon travail pour me proposer une entrevue. Il avait retenu une table dans un bon restaurant, et, à l'issue du repas, me proposa de travailler avec lui :

« J'ai toujours travaillé avec ta tante, mais depuis qu'elle s'est passionnée pour la brocante, elle est beaucoup moins disponible. Et comme j'ai maintenant plus de cinquante cinq ans, je commence à en avoir plein les bottes des visites à domicile. C'est pourquoi je recherche une personne de confiance et entreprenante pour me seconder. Une personne en laquelle je puisse avoir une confiance absolue. Je me suis alors souvenu de toi.
- Mais, au juste, c'est quoi ton métier ?
- Je suis propriétaire d'une entreprise de vente de vins et spiritueux à domicile !
- Et ça consiste en quoi ?
- A passer des coups de téléphone à intervalle régulier à une liste de personnes pour leur proposer d'acheter nos produits.
- Ils passent commande par téléphone ?
- C'est que ce n'est pas si facile que cela, car chaque années les produits évoluent, changent, etc. Et comme ce sont des vins, des liqueurs et des alcools, il faut les goûter pour les apprécier : d'où notre obligation de passer chez eux avec un échantillon de ce que nous avons à leur vendre !
- On leur fait goûter ?
- Naturellement !
- Tu trouves leur numéro dans l'annuaire ?
- Surtout pas : Car dans ce métier, le secret de la réussite est la qualité du fichier. Et un fichier de « qualité », où se trouve noté le nom, l'adresse et le numéro de téléphone d'un « vrai » amateur de vin, il faut plusieurs années pour se le constituer. Aussi, vois-tu, je l'ai acheté à mon prédécesseur !
- Ça se paye cher ?
- Assez : j'ai dû vendre la maison dont j'avais hérité de mes parents pour le payer !
- Ça consistera en quoi, mon travail ?
- Tu visiteras une partie de mes clients à ma place. Je te propose d'ailleurs de faire un essai avec moi »
Comme le métier de comptable ne me plaisait qu'assez modérément, qu'il était, de surcroît, pas très bien payé, j'acceptais sa proposition…
C'est ainsi que j'ai commencé à l'accompagner de dix sept heures à vingt heures lors des visites qu'il rendait quotidiennement à ses clients.
- Chez les V.R.P., Il y a sans doute beaucoup de gens qui font ce métier honnêtement, et qui, de ce fait, gagnent un honnête salaire. Mais que dire des gens de la " trempe " de mon Oncle ! Empereurs de la brosse à reluire et Vampires du porte à porte, ils se bâtissent une vraie fortune par l'exploitation d'un fond de clientèle très " spécial ", genre " petit vieux " ou " petite vieille " esseulée, handicapée, simple d'esprit. On lui ouvre par curiosité, pour tromper l'ennui d'une journée de grisaille, où il ne se passe rien, où on ne reçoit rien, où personne ne vient. Il vous complimente sur la tenue de votre intérieur, votre robe de chambre, votre bonne mine, l'intelligence de votre regard, le soyeux du poil de votre chat, etc. Il engage gentiment la conversation; Il écoute avec patience et sympathie votre long monologue d'aigreur et compatit à vos misères. Encore dix minutes, et vous le mettez dans la confidence de vos secrets familiaux... Encore cinq minutes, et vous croyez découvrir l'ami le plus sincère que la vie ait pu vous donner. Vous commencez presque à l'aimer... Mais, malheureusement, chacun doit gagner sa vie, et, le cher homme à d'autres clients à visiter... Mais, croyez bien qu'il est sensible à votre détresse. D'ailleurs, il va revenir: il va revenir dans quelques jours pour vous livrer l'importante commande que vous allez lui passer maintenant... D'ailleurs, les vins qu'il veut vous vendre, il a pris bien soin de vous les faire abondamment goûter, " sans engagement ", bien sûr...
- Je vous prendrais bien une douzaine de bouteilles, réparties par trois de... ceci, trois autres de cela... Proposa la petite vieille…
- Madame, nous ne sommes pas des épiciers !... Nous livrons par camions et la commande minimale est de 72 bouteilles par étiquette... On ne peut pas déplacer un camion pour moins...
- Mais c'est beaucoup trop !
- Pour vous, je vais faire une exception: une caisse. On va panacher les 72 bouteilles par lots de 12 pour avoir 6 étiquettes différentes. Mais surtout, ne le dites pas à mon patron, on n'a pas le droit de le faire...
- ça fait dans les combiens ?
- Vraiment pas cher: 6.500 francs...
- Mais ma retraite n'est que de 6.500 francs par mois !
- Je vous mets trois bouteilles gratuites en plus...
- Mais, je n'arriverai jamais à payer...
Le représentant fait alors des " conditions de paiement " en trois ou quatre chèques. Il fait remplir les chèques sans date, et les emporte. Ils seront mis à l'encaissement passé le délai de rétractation de sept jours. Pour parachever le tout, le représentant se trompe: au lieu de donner à son client l'exemplaire de sa liasse qui lui est destiné, celui qui contient la formule légale de " rétractation ", il lui donne l'exemplaire comptable, dépourvu de cette formule. " Tout le monde peut se tromper... "...
Et puis, il y a toujours, comme ils disent, la " perle ":
" Je vais systématiquement voir tous les trois mois Madame Isabelle, une petite vieille de soixante dix sept ans, que sa famille délaisse. Elle m'appelle pour que je la conduise toucher sa pension à la poste. En effet, le quartier n'est pas très sûr, et elle a peur d'être suivie et agressée. Puis, nous bavardons un bon moment, tout en buvant un excellent thé et en mangeant les gâteaux qu'elle a spécialement confectionnés à mon intention. Je lui demande innocemment des nouvelles de ses enfants, dont elle n'entend plus parler, naturellement, depuis le jour où, étant gênée après le décès de son mari, elle a vendu son petit pavillon en viager. Elle me demande des nouvelles de ma famille où j'invente régulièrement un malheur : le trimestre dernier, c'était ma femme qui venait de subir une grave intervention, ce trimestre, se sera ma fille qui se compromet avec une personne plus âgée que moi... Plus c'est gros, plus ça passe... Puis arrivera le moment de la commande. Traditionnellement, elle se doit de correspondre à un mois entier de sa pension... soit dans les 9.500 francs. Quelquefois plus, mais jamais moins !
" - C'est que je ne sais quoi vous prendre, mon bon Monsieur, voyez vous-même, j'ai déjà tous vos vins ! "
Et de me montrer son entrée entièrement tapissée jusqu'au plafond de mes cartons...
" - Et je ne sais plus ou les mettre ! "
Nous avons alors pointé ensemble les étiquettes, et j'ai découvert trois de mes références qu'elle n'avait effectivement pas. Je les ai couchées sur mon bon de livraison...
" - Mais où les mettrai-je ? protesta-t-elle... "
" - Mes cartons sont très solides ", répondis-je, " et vous pourrez, avec une couverture dessus, faire comme un banc dans votre entrée où, d'ailleurs, il n'y a rien pour s'asseoir... "
Il me racontait cela, visiblement ravi de m'exposer son " savoir-faire "...
Puis, devant mon air dubitatif:
" Oui, je sais. Ce qui est embêtant avec les petits vieux, c'est qu'il ne faut surtout pas s'endormir sur ses lauriers... Un jour où l'autre, ils deviennent impotents et partent en maison de repos. Pire, même, décèdent... Dans tous les cas, ce sont des clients perdus. Il faut avoir le réflexe de leur demander les coordonnées de leurs amis et parents, même plus jeunes qu'eux. On fait de bonnes affaires avec les retraités qui s'ennuient, et quant aux actifs en fin de carrière, on les garde sous le coude pour plus tard... quand ils prendront leur retraite..."
Puis, devant mon air, décidément, de plus en plus dubitatif:
" Et puis, que veux-tu, si tu ne fais pas cette vente, c'est ton concurrent qui la fera. Il faut que tu gardes bien présent à l'esprit que nous sommes des marchands ! Ce que nous faisons, c'est du commerce. Et le commerce est défini par le Code du même nom comme " l'achat pour revendre ". C'est notre manière à nous de gagner notre vie. En vendant plus cher que je n'achète, je ne vole pas le client ou la cliente. J'exerce tout simplement mon métier. Et mon métier est de vendre le plus possible le plus cher possible...
- Pour gagner le plus d'argent possible...
- Bien entendu !
- Mais, manifestement, cette dame n'achète pas tes vins pour les boire !
- Peu importe ! De toute manière, qu'est-ce qu'elle en ferait, de son fric: elle n'a plus d'ami, ses enfants la laissent lamentablement tomber, et elle ne sort jamais de chez elle. Son fric est beaucoup mieux dans ma poche que dans celle d'un loubard ou d'un vulgaire escroc...
- Et tu n'as pas le sentiment de te comporter " comme un vulgaire escroc ? "
- Tout de suite les grands mots ! Pas du tout ! A l'instar de n'importe quel courtier en matériel de guerre, j'étudie le marché pour sélectionner les secteurs " porteurs ". Pour eux, ce sont les pays en guerre ou en révolution. Il y a en effet dans ces pays des gens prêts à payer n'importe quel prix pour se procurer des armes. De même, il y a chez nous des gens qui crèvent tellement de solitude qu'ils sont prêts à payer n'importe quel prix pour la compagnie d'un de leurs semblables. Même si c'est un marchand de vins. Moi, j'ai le " nez " pour les découvrir, et c'est pour cela que je puis faire ta fortune. A toi d'en profiter ! Si tu prends ma suite et accepte de travailler selon mes méthodes, tu pourrais te faire dans les cinquante à soixante dix mille francs de salaire mensuel, tout en ne travaillant que six heures par jour...
Et, en matière de conclusion:
- On les sauve, d'une certaine façon, de la déprime et du suicide, et même de l'infarctus." Et un sourire quelque peu cynique aux lèvres: "car avec ce qu'on leur laisse, après notre passage, ils n'ont plus les moyens de se faire beaucoup de cholestérol... " Et le plus beau, c'est que certains me reprochent de n'être pas repassé les voir plus tôt !"
Lorsqu'elle a su que je commençais à travailler avec mon Oncle, ma femme a été folle de joie :
- Tu sais qu'on dit qu'il est milliardaire !
- Tu es sûre ? Il vit pourtant simplement…
- A cause du fisc, à ce que l'on dit… Mais il paraît qu'il a une magnifique propriété à Saint Trop et un super bateau de vingt deux mètre dans le port !
- Penses-tu : il est à un ami suisse qui a la gentillesse de l'héberger en été !
- L'Ami est un prête-nom, parait-il : tout est acheté au nom d'une société installée en Suisse dans laquelle il est le seul actionnaire. Le suisse, c'est son gérant « de paille »…
Comme je lui demandais comment elle pouvait savoir tout ça, elle avoua avoir sympathisé avec sa femme…
- Quel mal y a-t-il à piquer le fric de poivrots, s'exclama ma femme quand je lui fis part de mes scrupules, qui, de toute manière, passeront l'arme à gauche avant deux ans, ou encore de vieilles séniles qui finiront par léguer tout ce qu'elles ont à une œuvre de charité ! Il a raison, ton Oncle : il ne fait qu'adoucir la fin des uns et récupérer l'argent des autres avant qu'il ne finisse par engraisser une quelconque administration ! Tu aurais dû t'accrocher et prendre des notes ! Et ce d'autant plus qu'il n'a pas d'enfants : Tu es son seul héritier !
- Mais, il y a sa femme, objectais-je !
- Sa femme, qui, paraît-il le laisse tomber pour la brocante ? Allons, allons ! La « brocante » de sa femme est un méchant cancer du poumon : elle « chine » à temps plein dans une clinique de luxe ! Pour la première fois de sa vie, ton Oncle, désespéré par l'agonie prochaine de son épouse est vulnérable ! Rentre donc dans son jeu, cajoles-le, et tu pourras décrocher le contrat du siècle !
- Le contrat du siècle, c'est quoi ça ?
- Il est prêt à tout le laisser pour pas grand-chose pour pouvoir accompagner sa femme dans ses derniers instants !
- Et comment tu sais ça ?
- C'est elle qui me l'a dit : comme elle n'a jamais pu avoir d'enfants, elle a reporté son amour maternel sur toi. Elle te considère comme son fils, et c'est elle qui lui a mis cette idée en tête !

Mais la perspective, à terme, d'être arrêté par la Police pour complicité d'escroquerie, ou encore trucidé par le parent d'une vieille que j'aurais contribué à dépouiller ne m'enchantait guère… J'optais donc pour le chômage !
Ce n'est que dix ans plus tard que mon Oncle me recontacta. Il me proposait de retravailler avec lui, mais, cette fois, comme contrôleur de gestion. Il m'expliqua, en effet, qu'il avait vendu son affaire de vin à un très grand groupe de vente par correspondance à un prix inespéré, et avait immédiatement réinvesti la totalité dans une affaire de restauration rapide : les fameuses franchises de Mac Donald !

De mon coté, j'avais retrouvé un emploi de comptable dans un petit supermarché, avec un petit salaire, et de petites perspectives d'avenir. De plus, ma femme avait actualisée une procédure de divorce à laquelle elle m'avait préparée de longue date, et qu'elle n'avait différée qu'à cause de la naissance de notre fils… Autant dire que ça n'allait pas très fort, et que je broyais du noir…
- Pourquoi moi ? lui demandais-je, alors que tu n'as pas été très content de mes performances la dernière fois, loin s'en faut !
- La dernière fois, j'avais besoin d'un voleur, alors que cette fois ci, il me faut un type honnête pour me protéger des voleurs !
- Et tu as donc pensé à moi ?
- Honnête : je ne connais que toi comme ça. Et, avantage suprême, je sais pouvoir compter sur ta conscience professionnelle et ton dévouement car, depuis le décès de ma femme, tu es mon seul héritier !
- Petit salaire et grosse carotte, en quelque sorte ?
- On ne refait pas, tu sais ! Salaire tout de même pas si petit que ça : cinquante pour cent de plus que ce que tu gagnes actuellement, une belle voiture de fonction (une Mercedes), mais surtout une très trés grosse carotte : si tu te défonce comme il faut, je te passerais un à un la gestion libre de mes 30 Mac Do !
- Un par an ?
- Peut-être, mais pas avant une période probatoire de cinq ans pendant laquelle tu apprendras le métier ! Si tu te défonces convenablement et file droit, tu deviendras, à ton tour, « LE BOSS » !
Evidemment, présenté sous cet angle… mais l'augmentation du salaire qu'il m'a donné était largement « gâté » par le travail de forçat qu'il exigeait de moi. Cependant, la nouvelle de mon embauche et « la carotte » fit revenir ma femme à de meilleurs sentiments : elle annula la procédure de divorce !


CHAPITRE TROIS
LA CARTE ROSE

- Ton badge, fit Ronnie en me tendant un rectangle de plastique rose, de la taille d'une carte de crédit.
- Et ça sert à quoi ce badge ?
- A personnaliser ton clone sexuel !
- Mais, je suis déjà avec cette demoiselle, fis-je en indiquant Julie…
- C'est le modèle standard de base que l'on a édité pour les tests. Avec ce badge, tu peux monter avec elle pour la "personnaliser" dans l'une des six cabines techniques en libre service !
- C'est bien fait, dis donc : j'ai bien cru que c'était une vraie femme !
- Il faut reconnaitre que la réalisation est particulièrement soignée. Sauf que, pour les poitrines, ils auraient été bien inspirés de faire moins " maison " : on y retrouve les mensurations et le grammage de tous nos hamburgers, du Big Mac, en passant par le Mac Bacon et jusqu'au Mac 280 !
- Je sais : je viens de sucer deux Big Mac très régimes !
A l'étage, une rangée de 6 cabines avait trouvé place contre le parc de jeux miniature des enfants, moyennant la suppression de quelques tables. Elles étaient pourvues d'une porte frontale qui pivotait vers l'avant pour que le mannequin puisse entrer. Elle fermait et se verrouillait électriquement. Un écran tactile clignotait et nous invitait à participer à un jeu de questions réponses pour obtenir l'accouchement d'une poupée conforme à nos fantasmes. Car à peu prés tout pouvait être modifié : couleur de peau et de cheveux, traits du visage, musculature, sexe, pilosité, etc. Une fois le choix arrêté et confirmé, on attend quinze minutes pour que tout ce que le mannequin comporte de moteurs, pompes, vérins, interfaces électroniques puisse effectuer la modification programmée. Seule limitation : pas de vêtements possibles, sauf le bikini pour les femmes, et le simple maillot pour les hommes (car, bien, entendu, on pouvait opter pour un partenaire masculin ou encore choisir la copie conforme d'une vedette du sport, du cinéma ou de la télé) !
Un éclairage tamisé et une succession de cloisons mobiles déployées électriquement transformaient la grande salle à manger de l'étage en véritable boite de nuit, tandis que la salle du rez-de-chaussée restait ouverte à la restauration…
Par jeu, je tapais 11 ans pour indiquer l'âge demandé. Le système a accédé à ma demande et j'ai eu entre les mains une Julie de… onze ans…
Intrigué, je la retournais immédiatement dans la cabine et choisi 7. Quinze minutes après, ma Julie avait perdu ses seins et ses soutient gorges et arborait une poitrine plate et deux jolies couettes…
- C'est normal que l'on puisse descendre l'âge si bas ? Demandais-je à Ronnie…
- Pourquoi pas : il vaut mieux qu'ils assouvissent leurs fantasmes avec un mannequin plutôt qu'avec ta fillette…
- Je n'ai pas de fille : j'ai un fils…
- Ou ton fils : en haut lieu, on a aussi pensé aux pervers !
- Oh ! Moi, tu sais, si je transforme Julie en Jules, fait plutôt gaffe à ce que je ne reparte pas avec le mannequin…
- Oh ! Du calme ! Tu peux faire "ça" autant que tu veux ici, mais il est interdit d'emporter le matériel chez soi ! Il n'est pas à vendre comme dans le film !
- Quel film ?
- " Intelligence Artificielle ", le film de Spielberg, celui qui a inspiré ce délire au boss !
- Ah bon ! Figures toi que je l'ai vu et que je l'ai beaucoup aimé : Très bonne cette idée de fabriquer un androïde de la taille d'un gamin et de le proposer comme lot de consolation à un couple dont le jeune garçon est plongé dans un coma profond (suite à un accident)…
- Bien résumé…
- Sauf que la suite est bien moins idyllique : le fils naturel sort du coma, et le couple se déchire pour savoir lequel des, deux il va conserver !
- Tu l'arranges un peu à ta sauce, ce film : ils finissent tout de même par choisir, sans aucune hésitation, leur fils en chair et en os ! Et le film se termine sur l'errance désespérée de la machine d'avoir été abandonnée par les hommes…

Puis, soupçonneux :
- Note cependant qu'ici, nous ne sommes qu'en présence d'objets sexuels. Nous sommes très loin du monde de l'enfance : on se sert du matériel sur place et il est formellement interdit de l'emporter chez soi ! Tout autre usage est formellement prohibé !
- Sais-tu à quoi nous avons pensé, ma femme et moi, lorsque nous avons quitté la salle de projection ?
- A câliner votre enfant ?
- Penses-tu ! Si seulement, on avait pu avoir la chance qu'ont eue les parents qui ont acheté l'androïde câlin : un fils biologique en coma profond suite à un accident. J'aurais été dix fois volontaire pour trafiquer les tuyaux : après un chouette enterrement, on aurait adopté David (c'est le nom de l'androïde « câlin » dans le film) !
- Vous ne l'aimez donc pas ?
- Si, nous, nous l'aimons beaucoup ! Mais, lui, il ne nous aime pas
- Bof, c'est une idée que tu te fais ! Tu sais, moi aussi j'ai un fils…
- Il a essayé de m'égorger suite à une remontrance justifiée que je lui ai faite !
- Quel âge a-t-il ?
- Onze ans…
- Ce n'était qu'une crise, un coup de colère. Ça lui passera !
- Tu aurais vu ses yeux ! Et il a porté son coup de coutelas avec une force et une précision qui excluent absolument le coup de tête… Et quand je me suis blessé en parant le coup et qu'il a vu mon avant bras en sang et mon cou entaillé (superficiellement, heureusement), il a ramassé la lame et essayé de me planter à nouveau !
- Tu en as réchappé ?
- Oui, car ma femme, qui repassait dans la pièce à coté est intervenu et a réussi à le déséquilibrer en le poussant violemment par derrière. J'ai pu lui asséner un coup de pied pour le désarmer et le bloquer à terre…
- On dirait, décidément qu'il n'a pas digéré ta remontrance !
- Il est vrai que je l'ai appuyé d'une claque magistrale, mais vu ce qu'il avait fait, c'était le moins que je pouvais faire !
- Et qu'avait-il fait ?


CHAPITRE QUATRE
L'INCIDENT

Ça remonte à deux mois... J'ai reçu un coup de téléphone "personnel" au bureau. Au bout de la ligne, une voix inconnue:
- Bonjour Vous êtes bien Monsieur Paul André Figari ?
- Oui, pourquoi ?
- Vous êtes bien le père d'Adrien Figari, huit ans ?
- Oui, répondis-je d'une voix inquiète.
- Je me présente : Monsieur Bertrand, Commissaire de Police. Nous vous serions reconnaissants de bien vouloir passer au commissariat central de Bondy pour le récupérer.
- Quelque chose de grave ?
- Non, rassurez-vous. Rien de grave. On vous expliquera sur place.
Je quittais immédiatement mon travail pour le Commissariat. Après un contact rapide avec mon enfant, gardé à vue, le Commissaire de police me reçut dans son bureau.
- Votre fils, Monsieur, a été appréhendé alors qu'il apportait une dose d'héroïne à un toxicomane...
Comme je le regardais interloqué sans rien répondre, incrédule...
- Rassurez-vous, Monsieur, nous savons très bien que votre fils ne s'adonne pas au trafic de stupéfiants. Il rend des menus services à un trafiquant qui utilise de jeunes enfants pour livrer ses clients...
- Je tombe des nues, Monsieur le Commissaire !
- Rassurez-vous, vous n'êtes pas le seul. Nous avons donné un coup de pied dans la fourmilière.
Il m'expliqua alors qu'ils avaient démantelé un réseau de vente de drogue dans notre cité. Le ou les dealers donnaient rendez-vous à leurs clients sur le parking derrière notre bâtiment, devant une porte de cave donnant vers l'extérieur. Une fois la somme d'argent récupérée, il remontait dans son appartement, inscrivait au verso d'une enveloppe style "carte de visite" le signalement sommaire de son client (couleur de la veste, cheveux, signe particulier) et glissait dans l'enveloppe une dose. Puis, il introduisait le tout dans une bouteille de plastique d'eau minérale vide qu'il lestait avec trente ou quarante francs en rouleaux de pièces de petite monnaie avant de la jeter dans le vide-ordures. Le tout était récupéré par un marmot dans le local à poubelles. Il gardait pour lui la monnaie et allait livrer la dose au toxicomane qui attendait dehors. Le tout était surveillé par le trafiquant de la fenêtre de son appartement...
- Vous avez réussi à l'arrêter ?
- Nous avons effectivement un suspect... Mais nous n'avons pas trouvé de drogue sur lui ni chez lui...
- Mais, si les bouteilles venaient de chez lui, la drogue, il devait bien l'avoir dans son appartement ?
- Chaque vide-ordures dessert quatorze étages. Comment savoir de quel étage descend la bouteille ? Et puis les dealers ne sont pas stupides au point de conserver leur stock chez eux : ils servent leurs clients un à un, et ne prennent qu'une dose à la fois dans les cinq ou six planques qu'ils ont aménagées dans les parties communes de l'immeuble. Dans le pire des cas, si l'on en trouve une sur eux, ils pourront toujours soutenir que c'est pour leur consommation personnelle...
- Ils ont dû perdre pas mal de doses : nos vide-ordures sont souvent sales... et se bouchent souvent...
- Justement, pas celui là. Une bonne âme avait conclu, au nom de la société gestionnaire de l'immeuble, un contrat d'entretien "spécial" pour ce vide-ordures là.
- Donc c'est une preuve ?
- Non : ça s'est passé par téléphone, et un inconnu est passé le régler en liquide. Et comme nous a dit le responsable de l'entreprise, du moment que le type avait payé un an d'avance...
- Etes-vous certain de ne pas vous tromper au sujet de mon fils ?
En guise de réponse le commissaire se leva et alla chercher dans un casier une boîte contenant une vingtaine de pochettes de photos. Il en tira une sur laquelle était porté le nom de mon fils. Posément; il posa vingt clichés sur lesquels on voyait mon fils donner un petit sachet à différents inconnus...
- Et, dans le lot, des clients de votre fils, nous avions même glissé un policier...
- Que comptez-vous faire de mon fils ?
- Il est encore trop jeune pour être poursuivi. Donc, nous ne pouvons que vous le restituer, en vous priant de le surveiller avec plus d'attention dorénavant. Il n'entre pas dans les attributions de la police de remplacer l'autorité parentale...
- Je suis effondré !
- Comme la dizaine de pères et mères que nous avons convoqués pour récupérer leurs gamins. Bien qu'il soit possible qu'il se trouve dans le lot certains parents qui réprimanderont leur enfant... non pour s'être conduit de cette manière, mais pour ne pas avoir demandé plus au dealer... Et il n'est pas exclu, par-dessus le marché, que la mésaventure de leur fils ne donnent pas quelques idées à certains pères de famille. D'ici à ce qu'ils essaient de remonter pour leur propre compte le réseau, il n'y aurait pas des kilomètres...
- Mais, c'est un peu la faute de la Police : on ne vous voit pratiquement jamais patrouiller dans cette cité. Et quand nous appelons "Police-Secours", nous avons le temps de mourir trois ou quatre fois avant d'entendre votre sirène...
Il m'écoutait, un sourire en coin... Un brave fonctionnaire, que ce commissaire... La cinquantaine bien sonnée, Mais sans qu'il émane de son aspect cette poussière de « désabus », d'écœurement contenu et d'impuissance qui caractérise trop souvent les fonctionnaires en fin de carrière : ceux qui ont tellement écarté les bras en signe d'impuissance qu'ils en ont distendu les boutonnières de leur veste...
- Sachez cher Monsieur qu'en tant que Commissaire de Police, Responsable de la sécurité publique de cette commune, je suis, comme la plupart de mes collègues officiant en banlieue, le Capitaine vaincu d'une guerre perdue. Perdue sans déshonneur, puisque nous n'avons pas pu nous battre.
- Comment cela « perdue » ?
- Je ne puis malheureusement, pour des raisons de « réserve » vous en dire plus...
- Vous faites référence, je suppose, au devoir de « réserve » du fonctionnaire ?
- Absolument. Il nous est, en effet, assez difficile de nous laisser aller à dire tout haut ce que nous avons sur le cœur : si ça s'ébruitait, j'aurais toutes les chances de me voir infliger un blâme par la commission de discipline. Mais, bien évidemment, ce droit de réserve ne nous empêche pas, par exemple, de raconter une histoire.
- Ce serait, en quelque sorte, une manière détournée de me dire tout bas ce que vous pensez tout haut !
- Je vous laisse l'entière responsabilité de ce propos ! conclut-il d'un large sourire...
Il me proposa un petit cigare, en alluma un et décrocha son téléphone... Puis, malicieusement:
- J'oserai, d'ailleurs, la comparaison avec l'armée portugaise, débarquée au Maroc, telle que l'a relaté dans une de ses émissions la Chaîne de Télévision " Arte " :
“ En juin 1576, alors qu'il avait seulement 22 ans, Sébastien prit la mer avec une flotte de près de huit cents voiles. Le débarquement eut bien lieu près de Larache, mais, au lieu d'attaquer les défenses de cette ville et de la prendre pour s'assurer une solide base arrière, le corps expéditionnaire se lança en rase campagne à la poursuite des troupes de Moulay al-Malik jusqu'au 4 août 1578. Ce jour là, à Alcacer-Quibir, soit à plus de 300 km de son lieu de débarquement, son armée rencontra les 40 000 cavaliers d'al-Malik.
Le jeune Roi, dont c'était le baptême du feu, avait fait ranger son armée en ordre de bataille face aux troupes maures du Sultan du Maroc. Au centre, sur son cheval blanc, et entouré de sa garde, était le Roi. De chaque coté, les bataillons de lanciers et de mousquetaires alignés derrière leurs officiers. Tout à gauche, la Cavalerie...
Ils avaient fière allure, ces officiers dans leurs uniformes noirs. Derrière eux, les huit carrés de chacun mille cinq cent piquiers et arquebusiers d'une formidable infanterie, avec, chacun au centre, leur artillerie tenue cachée par quatre lignes d'hommes. Quatre lignes d'hommes jeunes et vigoureux, aptes à s'écarter très vite sur un signal, les uns sur leur droite, les autres sur leur gauche, pour laisser cracher aux canons leurs boulets ou leur mitraille à bout portant. Puis, sur un autre signal, ils reformaient instantanément les rangs. Les canonniers se dépêchaient alors de recharger les deux canons de vingt livres spécialement harnachés pour être facilement manœuvrés à bras d'hommes...
Peu de troupes arrivaient à tenir face à ces mercenaires aguerris, et, sur le papier, le Sultan du Maroc, malgré son armée de quarante mille cavaliers, n'avait aucune chance contre les seize mille Portugais. Pour ces derniers, l'issue de la bataille ne faisait aucun doute. Il y aurait, bien entendu, quelques blessés et peut-être quelques morts dans leurs rangs, mais cela ne serait rien en comparaison du carnage qui attendait les gens d'en face...
Le Roi avait d'ailleurs reçu, la veille, un émissaire du Sultan du Maroc qui lui avait transmis la volonté de son maître d'éviter cette bataille. Le Sultan s'était décidé, selon l'émissaire, d'accepter l'essentiel de ce que demandait le Roi. Pourvu qu'on lui permette de " sauver la face ", la partie était gagnée sur le papier...
Mais le Roi refusa en déclarant:
" Il ne sera pas dit que je me sois déplacé avec toute mon armée pour ne signer qu'un papier... "
De même, un Capitaine vint le trouver, accompagné d'un berger dont la famille avait été quelque peu massacrée par les Maures, porteur d'un plan écrit de la disposition des troupes du Sultan. Le Capitaine, qui se portait garant de la véracité des informations, proposa au Roi de donner quelques pièces d'or en récompense au Berger et de changer la disposition de ses troupes pour tenir compte de l'information...
Mais le Roi refusa net, tout en déclarant, fort courroucé :
" Il ne sera pas dit que je gagnerai cette bataille par traîtrise !... "
Puis, se tournant vers le Berger:
" N'as-tu point honte de trahir ainsi le souverain auquel tu as juré fidélité ?... "
Les gens d'en face se tenaient d'ailleurs à une bonne distance. Manifestement, aucune unité ne se bousculait pour être la première à aborder les carrés de lanciers et leur formidable artillerie. Mais, curieusement, justement, cette infanterie resta impassible, immobile sous un soleil qui montait. Au bout de deux heures, les casques et les cuirasses commencèrent à chauffer, provoquant l'évanouissement de quelques soldats...
Le Sultan du Maroc attendit encore une heure avant d'expédier quelques éclaireurs s'enquérir de la raison de l'immobilité persistante des Portugais... Ces derniers s'approchèrent prudemment à portée de mousquet, et, posément, déchargèrent leurs armes. Quelques soldats portugais s'abattirent, blessés ou tués. Ils furent immédiatement remplacés par d'autres, sans qu'aucun coup de feu ni décharge de canon ne partent de leurs rangs...
Voyant cela, les Maures s'enhardirent, et c'est maintenant une nuée hilare de jeunes guerriers qui viennent en vagues tiré chacun son Portugais, et qui repartent vivement recharger leurs armes hors de portée, des fois que le monstre ne consente enfin à s'ébranler. Mais le monstre reste coi et ne bouge toujours pas.
Les Capitaines, cependant, commencent à s'inquiéter. Il n'a jamais été, en effet, dans leur tradition militaire de se laisser ainsi tirer comme des lapins ! Ils dépêchèrent alors leur estafette vers le groupe des Officiers Généraux au sein duquel se tenait le Roi pour réclamer l'ordre d'attaquer.
Cependant, les Officiers Généraux n'avaient pas attendu cette initiative pour réagir. Ils se font même pressants auprès de leur souverain :
- Sire, il faut donner l'ordre !
Mais le Roi n'entend ni ne voit rien. Absent, il semble perdu dans une rêverie...
- Sire, insistent encore les Généraux, nous sommes attaqués : il faut donner l'ordre !
Le Roi se tourne alors vers eux, leur sert un grand sourire, et nonchalamment lâche:
- Attendons encore un peu...
Cependant, c'était maintenant un feu nourrit de mousqueterie que subissaient les lignes portugaises. De plus, l'armée ennemie procédait à un mouvement tournant, et il devenait urgent de manœuvrer pour éviter de se laisser encercler. En désespoir de cause, quelques Capitaines "prirent sur eux" de donner, qui des ordres de riposte, qui des ordres de manœuvre, qui, décidés sans plan d'ensemble, se révélèrent catastrophiquement contradictoires. Il s'ensuivit une belle pagaille qui permit aux Maures, en disloquant les lignes, de venir à deux contre un au corps à corps. Ils firent ce jour un grand massacre de Chrétiens. Ils tuèrent le Roi et un grand nombre de soldats et d'officiers, et emmenèrent le reste en esclavage...
Puis, avec un sourire pincé:
- Depuis, il m'arrive souvent de comparer notre situation à celle de cette armée portugaise : comme eux, faute d'ordres clairs et appropriés, nous sommes en train de perdre la bataille.
- Quelle serait la bonne politique ?
- Écouter au plus haut niveau les gens de terrains que nous sommes et arrêter de concert avec eux une politique unique et s'y tenir...
- Une politique plus répressive ?
- Pas forcément. Mais, surtout beaucoup moins « naïve »...
- Comment cela, moins naïve ?
- La mansuétude avec laquelle on traite les tout jeunes délinquants multirécidivistes d'aujourd'hui, peut grandement contribuer à faire le lit des assassins de demain...
- Mais, à votre niveau, vous ne pouvez pas prendre d'initiative ?
- Je pourrais, bien entendu, comme les Capitaines portugais, donner l'ordre à mes policiers et inspecteurs de poursuivre les délinquants où qu'ils se trouvent, et de ne pas hésiter à faire usage de leurs armes en cas d'agression. Mais, ce faisant, je risquerais de provoquer, tout comme eux, la dislocation de nos lignes: Car tout ce qui touche à la « banlieue » est politique...
- C'est désolant !
- Ma position m'interdit d'en dire plus. Et d'ailleurs, tout bien pesé, j'en ai déjà beaucoup trop dit...
- Vous ne ferez rien, alors ?
- Je ne puis rien faire…
- En tant que Policier, bien entendu… Mais, en tant qu'homme ? Car on peut toujours faire quelque chose en tant qu'homme !
Le Commissaire tressaillit légèrement. Puis, posant ses deux mains sur les accoudoirs du siège de son bureau, il cala son dos au fond de son fauteuil et me fixa droit dans les yeux tout en murmurant :
- En tant qu'homme je ne puis que démissionner ! J'y ai souvent songé, d'ailleurs, surtout depuis quelques temps…
- Quelques temps ?
- Oui : un cas de conscience navrant, qui a poussé l'opposition entre l'homme et le fonctionnaire au paroxysme… Comme je n'ai pas le droit de l'évoquer devant vous en tant qu'officier de police je l'évoque en tant que père qui parle à un autre père…
- Vous avez, vous aussi, un problème avec votre fils ?
- Non, pas mon fils : mon fils est un garçon qui va bien et travaille bien. Il va passer son bac l'année prochaine… Et finira sans doute commissaire comme son papa… Non : cette histoire ne concerne pas mon fils. Elle concerne un jeune gamin de huit ans sur lequel j'ai dû enquêter…
- Il avait fait une grosse bêtise ?
- Tué cinq personnes…
- A huit ans ?
- Oui. Pas avec un couteau, bien entendu, ni une arme à feu : il les a empoisonné !
- De sang froid ?
- Pas tout à fait ! C'est, de fait, une histoire assez compliquée et un peu longue…
Le Commissaire regarda sa montre…
- ça peut attendre, vous savez…
- Attendre ? Pour le commissaire Oui… Mais pour le père de famille Non… Car il faut que vous sachiez. C'est très important !
- Sache quoi ?
- Que dans l'armée en campagne dont je vous ai parlé, il n'y a pas que des soldats…
- Il y a quoi aussi ?
- Des femmes et des enfants…
- Ils partaient en guerre avec femmes et enfants ?
- Non, pas ceux de la fable que je vous ai servie. Je parle de nous, dans ce commissariat…
- Ah bon… Et de l'enfant d'un policier ?
- Non, bien heureusement. Car il est impossible à un policier d'habiter dans une cité dite « sensible » : il deviendrait, lui et sa famille, très vite les otages en puissance d'une bande de malfrats…
- C'est le fils de qui alors ?
- Son père est cuisinier et sa mère postière. Et ils habitent une cité sensible de la région.
"Il arrive quelquefois que la chance soit avec nous : dans cette affaire, le trafiquant a été dénoncé par ses clients..."
Il m'expliqua que trois toxicomanes avaient dû être admis aux urgences de l'hôpital Jean Verdier, suite à un grave empoisonnement de leur sang, et étaient tous décédés malgré les soins prodigués. Deux autres avaient été retrouvés sans vie chez eux. Les analyses avaient mis en évidence un produit toxique, un dérivé de l'arsenic employé dans la fabrication des piles électriques rechargeables. Une enquête avait été ouverte pour découvrir l'empoisonneur.
« Mon policier enquêteur, activement aidé par les amis des victimes, découvrit assez vite le point commun à tous ces décès : ils avaient acheté la dose mortelle dans la même cité. Une planque fut organisée : un "sous-marin", c'est à dire un fourgon banalisé, déguisé selon les jours en " fleuriste ", ou en " EDF ", etc. et équipé d'un système vidéo de surveillance fut installé sur le parking où se passaient les transactions.
Parallèlement, toutes les doses achetées par les consommateurs étaient systématiquement remises aux enquêteurs aux fins d'analyse...
Au bout d'une quinzaine de jours, nous eûmes suffisamment d'éléments à charge pour procéder « en douceur » à l'arrestation du trafiquant et de ses complices.
Or, les trafiquants, une fois interrogés et confondus par leurs clients, sont absolument tombés des nues quand ils ont su qu'ils n'étaient pas seulement arrêtés pour trafic de drogue, mais également pour assassinat. Et ils ont protesté de leur « bonne foi » avec une telle énergie qu'ils ont réussi à ébranler sérieusement notre conviction.
De fait, nous avons dû constater que durant les quinze jours de « planque », nous n'avions découvert aucun sachet empoisonné »…
- Ce n'était pas eux ?…
- Absolument pas. Et nous avons d'ailleurs pu compter sur leur totale collaboration pour continuer notre enquête…
- Dealer et Police : Même combat, en quelque sorte !
- Tout à fait ! Ils nous ont tout fournis : le nom de leurs grossistes, la liste de leur planque et même offert la « collaboration » de leurs « relations » pour que nous arrêtions au plus vite l'ordure, le salaud, l'être immonde qui avait eu l'outrecuidance d'empoisonner leur « blanche »…
- Et vous l'avez trouvé ?
- Nous avions, en effet, relevé des traces d'empreintes digitales suspectes sur un faux compteur électrique qui leur servait de planque. Notre expert détermina, à partir de la dimension de celles ci, la taille approximative du doigt: celui d'un adolescent ou d'une femme.
Aussi ai-je dépêché des inspecteurs armés du matériel nécessaire pour relever les empreintes des gosses de sept à treize ans du bâtiment…
- Ils ont accepté de « pianoter » comme on dit ?
- Pensez-vous : nous savons faire cela avec discrétion : on leur a tendu un cadre 21/27 composé de deux feuilles de verre entre lesquelles nous avons inséré une série de photos de petit format (format photos identité). Le jeu consistait à présenter le cadre aux gamins (vu son poids et sa taille, ils devaient le saisir à deux mains) en leur demandant s'ils reconnaissaient quelqu'un. Il nous suffisait, ensuite, de récupérer les empreintes sur les deux feuilles de verre…
- Et alors ?
Nous avons trouvé le propriétaire des empreintes relevées : c'était un gamin de huit ans !
Il a avoué ?
- Oui…
- Et vous l'avez donc arrêté ?
- Avant de répondre à votre question, laissez-moi donc vous raconter l'entrevue que j'ai eue avec ce gamin…
Le Commissaire se cala confortablement dans son fauteuil, et, commença son récit :
« - Alors petit, racontes moi un peu comment t'est venue cette idée saugrenue !
- Antoine, mon grand frère (16 ans) m'a demandé de ne pas rentrer le Mercredi en 15 à la sortie de l'école et d'aller faire mes devoirs chez mon copain. Il m'a expliqué que ce jour là, comme il n'avait pas cours l'après-midi, il comptait se réunir entre grands chez nous, en l'absence de nos parents. J'ai d'abord pensé à une surprise partie, sauf que, dans ce cas là, ça se passe le week-end ou le soir : mon grand frère demande la permission à Papa et Maman. Mais, bizarrement, il m'a fait jurer de conserver le secret…
- Pourquoi le secret ? Papa et Maman te laissent organiser sans problèmes tes petites fêtes ?
- C'est que ce n'est pas une fête ordinaire que je vais organiser ce soir…
- Ha bon ? Et c'est quoi alors ?
- Une Rave Partie !
- C'est quoi une Rave Partie ?
- C'est un truc de grand. Tu comprendras plus tard…
Mais mon frère, tout à la préparation de son projet, ne prit pas suffisamment garde au « petit » qui, comme tout gamin de son âge, laissait volontiers traîner une oreille par-ci, un œil par là. Tant et si bien qu'au bout de trois jours je m'étais fait une idée assez précise de la « partie » qu'il préparait. Il ne s'agissait, de fait, ni plus ni moins que de goûter à une nouvelle expérience…
- En somme, vous allez vous réunir pour « sniffer » de la coke ! Lâchais-je au bout de seulement trois jours d'investigations…
- C'est qu'il est futé le petit, fit mon frère, en guise d'aveu, tout en me frictionnant affectueusement la tignasse…
- L'herbe ne te suffit plus ?
- Tu sais, c'est simplement pour essayer !
- Tu ne crains pas la dépendance ?
- Non. Elle vient avec l'héroïne, jamais avec la coke…
- Mais c'est, paraît-il hors de prix… Comment as-tu pu te la procurer ?
- Une occase… Je l'aurais pour rien…
- Gaffe : je vais le dire à Papa et Maman !
- Mais tu peux : ils seront là tous les deux !
- Ce n'est pas vrai : tu mens ! »
- Les parents étaient de la fête ?
- Absolument : ils l'ont même reconnu devant moi…
- Ils ne devaient pas être fiers ! Mais c'est dingue ! Des parents avec leurs enfants !
- Oh vous savez, la culture télévisuelle à haute dose tend à niveler les générations : pas un « triller » ne passe sans que l'on voit un personnage « sniffer » un rail de « coke » à l'image. C'est devenu d'une telle banalité : ça sera, bientôt, devenu aussi anodin que de fumer de l'herbe !
Puis, reprenant le cours de son histoire :
« Je ne pouvais pas rester sans rien faire, et il me fallait, pour le bien de tous, tenter quelque chose...
J'ai donc cogité un petit plan, un truc complètement dingue : j'ai pris une poignée de doses dans la cache du dealer. Là, installé dans ma chambre avec une pile dont j'avais découpé le fond…
- Mais comment as-tu fait pour trouver la cache du dealer ?
- La drogue était planquée dans un faux compteur dans l'armoire électrique de l'étage…
- Comment l'as tu repérée ?
- L'armoire est dans la ligne de mire du judas de la porte de mon appartement, et j'étais intrigué de voir un type l'ouvrir deux ou trois fois par après-midi...
- Tu voyais ce qu'il faisait par le judas ?
- Non, car bizarrement, il prenait soin de provoquer une extinction de la minuterie du couloir en manipulant le bouton d'allumage. Je trouvais bizarre de prendre le soin d'éteindre la lumière avant de consulter son compteur. Puis, poussé par la curiosité, je l'ai ouverte à mon tour pour constater qu'elle comportait neuf compteurs pour huit appartements. Intrigué par une pareille anomalie, j'ai effectué une revue de détail de chacun d'eux pour découvrir que le neuvième « compteur » n'était, en fait, qu'une carcasse lestée. En l'observant bien, j'ai découvert qu'elle était percée sur le coté droit d'un trou rectangulaire, et que ce trou était soigneusement bouché par un opercule de plastique noir enfoncé « en force » En le retirant, j'ai trouvé à l'intérieur une vingtaine de petits carrés de papiers sulfurisés contenant une poudre blanche cassée. C'était de la cocaïne. J'ai immédiatement pensé que mon frère avait découvert avant moi cette cache, et qu'il y faisait sans doute allusion lorsqu'il parlait de cette coke qu'il allait se procurer « à bon compte »…
La veille du jour « J », j'ai pris dans la cache du dealer huit doses, les ai ouvertes et ai rajouté à leur contenu un peu de la poudre blanche que j'ai retiré de ma pile. Puis, après les avoir soigneusement refermées, je les ai remises en place dans le faux compteur en veillant bien à les disposer au dessus des autres carrés de papier. Comme je savais, de l'aveu même de mon frère, que pour des raisons évidentes de sécurité il ne disposerait des « doses » que quelques heures avant le « sniff », je m'arrangeais ainsi pour que ses doigts tirent, de préférence, une des doses trafiquée…
- Mais pourquoi cette poudre justement ?
- J'avais constaté qu'elle provoquait un sacré « mal au pif » lorsqu'on la respirait…
- Et tu voulais dissuader tes parents de « sniffer » la cocaïne ?
- Oui : Ils auraient immédiatement eu mal au pif et auraient jeté la drogue !
- Pourquoi n'avoir pas prévenu la police ?
- Parce que ce sont mes parents, et que je n'avais pas envie de les envoyer en prison !
- Tu ne pensais pas que le poison serait aussi virulent ?
- Et non : j'ai compris, à la lecture du journal, que ce que j'ai pris pour de la cocaïne était, de fait, de l'héroïne ! Et la dose de poison qui aurait seulement incommodée le "sniffeur" a tué celui qui se l'est injecté...
- Malheureusement, il y a eu mort d'hommes : tu as tué cinq personnes, dont l'une avait à peine treize ans... »
Le Commissaire s'interrompit…
- Vous l'avez arrêté ? Repris-je…
- Non : parce qu'il n'a que huit ans…
- Bien qu'il se soit rendu coupable d'assassinat ?
- Il n'a, en aucun cas, voulu donner la mort…
- Ce serait donc une gaminerie qui a mal tourné ?
- Une gaminerie… Oui, vous pouvez penser ça… si vous voulez…
- Comment ça ?
- On parle dans la bible de vérités que « même les pierres crieront » si les hommes qui ont pour charge les dires choisissent de se taire ! Et, je me demande un peu si la réaction « enfantine » de ce gamin ne devrait pas résonner à nos oreilles comme une de ces pierres dont parle la Bible et qui se serait mise à crier…
- Ça donne quoi, en clair ?
- En clair ? Ce gamin, comme vous dites, a eu assez de présence d'esprit pour relever, sans le savoir, l'épée d'Alexandre Le Grand de la boue dans laquelle les héritiers de ce dernier l'ont jeté !
- Que vient faire cet empereur macédonien dans votre raisonnement ?
- Par référence au nœud… Au fameux nœud gordien !
- Oui, celui qu'Alexandre trancha d'un coup d'épée alors qu'on lui demandait seulement de le défaire ?
- Oui… Gordien fait référence à Gordios, ce laboureur qui devint Roi de Phrygie pour avoir accompli un oracle promettant royauté à celui qui entrerait le Premier dans le temple de Jupiter à Gordium. Il consacra au dieu, par la suite, le char qui l'avait aidé à remporter cette victoire. Or le nœud qui rattachait le joug au timon de ce char était si artistiquement formé qu'on ne pouvait en découvrir les deux extrémités. Et comme un ancien oracle promettait l'empire de l'Asie à celui qui parviendrait à le dénouer, Alexandre, de passage dans la contrée, fit un petit détour pour soumettre la question à la sagacité de son esprit. Mais, après plusieurs tentatives Infructueuses, il dégaina son épée et, sans plus de cérémonie trancha d'un coup sec et puissant le nœud mystérieux…
- D'où l'expression « trancher le nœud gordien » qui a cours encore de nos jours…
- Parfaitement… Et c'est exactement ce qu'a fait d'instinct ce gamin pour dénouer une situation qui lui était devenue inextricable. N'acceptant pas de voir sa famille sombrer dans la drogue, et devant la démission de ses parents, il a choisi de contaminer les doses avec une substance corrosive pour les dénaturer.
- Il pensait, de fait, que son frère se servirait lui-même dans la réserve du dealer !
- Hé oui… mais que voulez-vous : on ne peut demander à un gosse de raisonner comme un adulte ! Il ne pouvait se douter, le pauvre, que les doses de cocaïne seraient offerte par le dealer lui-même au garçon de quinze ans pour qu'il fasse, lui et ses parents, l'expérience du sniff de coke !
- Et qu'est devenu ce gamin ?
- Il a déménagé très vite lui et sa famille pour une destination lointaine et inconnue…
- Ils se sont mis à l'abri de l'éventuelle vengeance des dealers ?
- Et des amis et parents des toxicomanes décédés…
- Ça commençait à faire beaucoup de monde… Mais pourquoi m'avez-vous cité cet exemple ? Où voulez-vous en venir ?
- Au fait que la tolérance et la mansuétude dont on fait preuve nos politiques vis à vis des voyous grands et petits tendent à générer, en réaction, la montée d'une intolérance haineuse chez des garçons et des filles respectueux des valeurs morales de notre société…
- Intolérance ? Mais contre qui ?
- Contre les voyous et tous ceux qui, directement ou indirectement les servent !
- Contre la police ?
- Absolument. De plus, comme ce sont des garçons et des filles respectueux de nos lois et de nos règles morales, ils ne font, bien entendu, pas encore trop parler d'eux…
- Trop ?
- Pour l'instant cependant… Mais ça fait tout de même si longtemps que la chaudière surchauffe qu'il ne faut pas trop s'étonner que de temps en temps un tuyau pète ici ou là…
- Comme le gamin de votre histoire…
- Oui… Dieu merci, ça reste encore désordonné… Mais déjà l'on voit poindre à l'horizon des esprits habiles, de beaux parleurs qui trouveront dans le ras-le-bol généralisé se toute une génération la matière explosive dont ils ont besoin pour assouvir leur ambition de pouvoir… Pourvu qu'ils arrivent à fédérer tous ces honnêtes jeunes gens, qu'ils arrivent à les faire voter pour eux, et je ne donnerais pas cher de la tête de votre fils et de tous ses semblables !
- La tête ? Ne serais ce pas quelque peu excessif ?
- Là, vous vous leurrez : vous pourrez compter sur eux pour voter comme un seul homme le rétablissement de la peine de mort ! Et c'est au nom du risque mortel que pourrait faire courir à notre démocratie de pareils aventuriers que j'enrage de tous ces rapports que l'on m'expédie journellement pour m'interdire de manier l'épée du Macédonien. Et pourtant, on sait déjà que trop, en haut lieu, depuis les trente ans que l'on s'échine sur le problème, que nous n'avons pas la moindre chance de parvenir à le défaire, ce foutu nœud, sinon, comme le Roi du Portugal dont je vous ai conté la fin, « en rêve » !
- Alors, quelle solution ?
Il haussa les épaules et, en guise de réponse :
- Vivement la retraite !

- Que comptez-vous faire de mon fils ?
- Il est encore trop jeune pour être poursuivi. Donc, nous ne pouvons que vous le restituer, en vous priant de le surveiller avec plus d'attention dorénavant. Il n'entre pas dans les attributions de la police de remplacer l'autorité parentale...
Puis, il me montra la photo des autres, tout en me disant:
- Enregistrez bien ces visages: nous avons formellement interdit à votre fils de les revoir !
Je reconnus, en effet, quelques visages connus pour être de ses bons " copains "…

Et sur ce, il se leva pour aller lui même ouvrir le cagibi de " garde à vue " pour me remettre mon fils...

- Prenez en soin, Monsieur, et bon courage...
J'ai poussé sans ménagement ce dernier dans la voiture et l'ai conduit nerveusement jusqu'à la maison. Puis, le saisissant par le collet, je l'ai poussé dans l'appartement jusqu'à la cuisine...

- Qu'est ce qui t'a pris ! Lui fis-je, hors de moi
Mais, pour toute réponse, il leva les yeux au ciel, se donnant un air de " cause toujours, tu m'intéresses ! "
Cette réaction m'a fait entrer dans une fureur noire : je lui ai décroché une claque qui l'a couché par terre. Elle a dû lui faire très mal, car il s'est relevé avec toute la joue rouge...
Effrayé par la violence de mon coup, j'étais déjà en train de me confondre en excuses et m'approchais pour l'embrasser quand je sentis quelque chose de froid sur mon cou. Mon fils avait saisi un coutelas sur le présentoir et me l'avait calé sur la carotide.
Par chance, le couteau qu'il a utilisé était démuni de dents et émoussé par un usage quotidien intense, et il n'a pas réussi à entailler sérieusement mon cou. Aussi ai-je réussi à me dégager in extremis comme je te l'ai raconté.


CHAPITRE CINQ
LE DESSIN

- Le lendemain, une fois calmé, il a tout de même bien dû réaliser la gravité de son geste ? Il aurait pu te tuer !
- C'est justement ce qui nous déconcerte… Aucun regrets, si ce n'est peut-être celui d'avoir manqué son coup. Et il ne nous est même pas reconnaissant de ne pas avoir porté plainte !
- Il est fou ?
- Le psy en doute…
- Un psy ? Et il n'a pas prévenu la police ?
- C'est justement la Justice, en l'espèce le juge pour enfant, qui a institué un suivi psychologique de notre fils, comme d'ailleurs tous les gamins arrêtés par le commissaire lors de son “ coup de filet ”. Il le voit une fois par semaine. Mais dès la seconde visite, il nous a convoqués. Et avant que nous ayons eu le temps de nous résoudre à lui raconter l'agression au couteau dont j'avais été victime, il a tiré quelques dessins du dossier de notre fils et, en nous les commentant, a souligné comme un point très positif : l'extrême maturité de ce dernier…
- C'est tant mieux !
- Et il a conclu à la guérison prochaine de notre enfant. On est alors sortis tous les deux soulagés, et assez content de ne pas avoir cédé à la panique en déposant plainte pour l'agression au couteau. Il faut dire que, comme la crise de notre fils a été déclenchée par un très innocent dessin, elle ne peut être très “ sérieuse ” !
- Si un dessin déclenche une pareille crise chez un gosse, c'est qu'il est tout, sauf innocent ! Et qui l'a fait ?
- Il l'a fait lui-même !
- Je t'avoue ne pas comprendre !
- Ça remonte à 3 ans, alors qu'il était seulement en cours préparatoire. Sa maîtresse avait lu à la classe l'histoire du Petit Prince écrite par Antoine de St Exupéry. Or, pour s'assurer de sa compréhension par ces jeunes enfants, elle leur avait donné comme devoir la consigne de demander à leurs parents de "leur dessiner un mouton " sur une feuille de papier blanche, tout comme l'avait fait Antoine de Saint-Exupéry dans le conte…
- C'est tout ?
- Oui, c'est tout…
- Et tu le lui as dessiné ?
- Non, car comme je dessine très mal, il m'aurait fallu m'appliquer, et comme j'ai des journées chargée et ne rentre que vers 20h, je suis toujours affamé et épuisé.
- Après le repas ?
- Après le repas, il y a le film…
- Alors, c'est ta femme qui le lui a dessiné ?
- Elle ne rentre qu'une heure avant moi de son travail et a juste le temps de mettre la table et réchauffer le repas surgelé...
- Personne donc ne lui a donc dessiné son mouton ce soir là ?
- Non, mais ce n'était pas très grave, vu que la maîtresse lui avait donné un délai d'une semaine...
- Vous le lui avez dessiné le lendemain ou le surlendemain ?
- Non, car chacun s'est mis à compter sur l'autre pour cette corvée et vice versa, et nous nous sommes renvoyé la balle pendant une semaine. Nous sommes arrivés ainsi la veille du jour prévu pour rendre son devoir avec une magnifique page blanche. Alors, il nous a fait une scène ! Comme il était tard, j'ai cru avoir une idée de génie pour me débarrasser de cette corvée : j'ai dis à mon fils de prendre son cahier et lui ai passé une poignée de crayons et une gomme et lui ai suggéré de se le dessiner lui-même son foutu mouton... Après pas mal de pleurs, une ou deux crises, mon fils a fini par s'exécuter : C'est à dire qu'il a tracé, à l'instar de tout enfant de son âge, une espèce de truc cubique et infâme qui ressemble plus à un monstre préhistorique qu'à un mouton... Pas stupide pour deux sous, très conscient de l'imperfection de son épure, il nous l'a mis sous notre nez en plein milieu du film, un sourire malicieux en coin, pour nous démontrer exprès qu'il n'y arrivait pas :

- C'est ça un mouton papa ? fit-il malicieusement...
Il s'attendait certainement qu'après un soupir ou deux, une remontrance, nous corrigerions son dessin, ou, sans doute mieux encore, nous prendrions une feuille de papier blanche pour le lui dessiner effectivement...
- D'ailleurs, la maîtresse a demandé que ce soit " les parents " qui dessinent le mouton, exactement comme l'aviateur l'a dessiné au petit prince... rajouta-t-il, en tapant du pied !
Nous nous passâmes le dessin de l'un à l'autre, tout en lorgnant l'écran de la télé par-dessus, pour ne pas perdre le fil du film... Tout à coup, ma femme s'écria, sur un ton admiratif :
- Mais c'est très bien mon chéri, fit-elle, en mimant une extase...
Puis me posant le dessin sous les yeux, tout en me faisant un clin d'œil...
- Comme c'est mignon, repris-je de concert, comme c'est bien vu...
- Tu vois, tu y arrives très bien, renchérit ma femme,
- Il suffisait de t'y mettre, concluais-je...

- Et la réaction du gamin ? Demanda Ronnie…
- Ravis et fier. D'ailleurs, il a conservé toute la soirée son dessin, n'arrêtant pas de le regarder à la dérobée. Et quand ma femme est allée le coucher, il a absolument tenu à l'emporter avec lui dans son lit !
- Excuses-moi, reprit le Clown songeur, mais je ne vois absolument pas en quoi ce dessin a pu changer la vie de votre fils !
- Justement, cette nuit là, nous avons été réveillés par des cris stridents venant de sa chambre. Nous nous sommes précipités tous les deux, allumé la lumière pour le trouver trempé de sueurs, debout sur son lit en train de pousser des hurlements terribles. Et même réveillé, il est resté un long moment à trembler et à claquer des dents. Il était évident qu'il avait fait un horrible cauchemar…
- A quoi as-tu donc rêvé ? Lui demandions-nous de concert, assez inquiets…

Mais notre enfant, tout à sa terreur, ne pouvait que trembler, transpirer et pleurer... Nous avions beau le serrer dans nos bras, tout en tentant de le persuader de ce que les monstres qui le terrorisaient n'existaient que dans son imagination, et qu'il ne fallait pas y prêter attention, rien n'y faisait... Nous restions avec lui alors le temps qu'il s'endorme, et l'autorisions même, de temps à autre, à venir dormir avec nous dans notre lit. Devant la persistance de ces crises, nous l'avions présenté à un psychiatre qui, après quatre séances, nous a avoué son impuissance à le "faire parler de son cauchemar " :

“ - Dès qu'il l'invoque, il se met à trembler comme une feuille et claque des dents ! Peut-être parviendra-t-il, dans un an ou deux, à décrire la vision qui le terrorise tant. Mais en attendant, donnez-lui ceci. (" Ceci " était un puissant calmant...). Ça l'assommera un peu, mais, surtout, ça le fera dormir d'un trait, sans rêve ”

Je dois dire que ce produit a apporté le calme à défaut de sérénité à notre fils. Grâce à lui, fini les yeux cernés du matin, et cette fatigue chronique qu'il traînait toute la journée...

- Et ça a marché ?
- Oui, mais ça a mis du temps : ce n'est qu'au bout d'un an que nous avons pu enfin supprimer le calmant. Il avait cessé de faire ces affreux cauchemars…
- Il était guéri ?
- En apparence seulement, puisqu'il y a eu sa crise de violence au cours de laquelle il a essayé de m'égorger !


CHAPITRE SIX
L'APPARITION

- Je comprends Ton désarrois ! Dire que sa névrose a été provoquée par l'évocation de la fable la plus innocente qui a pu être écrite de main d'homme, et du dessin d'une créature aussi adorable qu'un " mouton "! C'est à n'y rien comprendre !
- Oui, Un mouton. Bizarre tout de même : je me suis d'ailleurs toujours demandé, dès que l'on m'a lu ce texte (je devais avoir l'âge de mon fils) Pourquoi le Petit prince avait-il demandé à Antoine de Saint-Exupéry de lui dessiner un " mouton ". Un mouton, et pas une Maison, un mouton, et pas un avion. Moi même, d'ailleurs, si j'avais été à la place du Petit Prince, j'aurais certainement demandé à Antoine de St Exupéry de me dessiner un avion et de m'apprendre à piloter !
- Effectivement, reprit Ronnie : J'ai toujours pris ce petit môme pour un type pas très malin, ni très curieux ! Il vient d'un astéroïde à pied, a la chance de tomber sur un aviateur, et ne pense même pas à demander le dessin de la machine nouvelle qu'il voit pour la première fois pour en rapporter le dessin au géographe !
- C'est tout à fait vrai, renchéris-je : se faisant, il aurait fait son boulot d'Explorateur !
- Non d'une pipe, avoue tout de même qu'il nous « emmerde » confortablement, ce sale marmot !
- Mais mon fils n'y est pour rien : c'est une idée de la maîtresse !
- Ce n'est pas de ton fils que je veux parler : mais de cet ectoplasme en pyjama bleu, aux cheveux blonds et à la gueule angélique et que l'on appelle LE PETIT PRINCE !

- Mais en quoi il nous emmerde ?

- Ça crève les yeux : Il vient d'un astéroïde à pied, a la chance de tomber sur un aviateur, et ne pense même pas à demander le dessin de la machine nouvelle qu'il voit pour la première fois pour en rapporter le dessin au géographe qui l'a embauché comme explorateur !

- Tu as parfaitement raison. Bizarre tout de même que ce gamin qui se vante d'être EXPLORATEUR demande à l'aviateur qu'on lui dessine un MOUTON.


- Moi même, d'ailleurs, si j'avais été à la place du Petit Prince, j'aurais certainement demandé à Antoine de St Exupéry de me dessiner un AVION et de m'apprendre à piloter !


- L'explication est sans doute très simple, si simple d'ailleurs qu'on l'avait dès le début “ sous le nez ” sans la voir !


- Et laquelle ?

- Le PETIT PRINCE n'est qu'un CRETIN !


- Un crétin ? comment ça, un crétin ?


- Logique ! Saint Exupéry s'est amusé à nous dépendre un « demeuré », et, pour que “ ça passe ”, il l'a transformé en gosse !


- Mais, dans quel intérêt ?

- Pour pallier une panne d'inspiration, pardi ! Il lui fallait pondre un nouveau livre, et comme il avait complètement épuisé le filon de ses souvenirs d'aviateur à l'AEROPOSTALE, il a usé d'un procédé bien connu des écrivains : la transposition ! Et la transposition est un procédé littéraire qui a pas mal réussi à un auteur récent !

- Qui ?

- Celui qui a eu l'idée géniale de transposer une banale histoire de gamins dans le cadre d'une école de sorcellerie !

- Tu veux parler l'auteur d'HARRY POTTER ?

- Parfaitement !

- Vrai que si on supprime POUDLARD, ça perd pas mal d'intérêt. Mais, tout compte fait, les gamins de la bande d'HARRY sont bien plus “ réels ” que celui décrit par SAINT EXUPERY ! Car je puis t'affirmer, au vu de l'expérience que j'en ai (vu mon métier de Clown), que les enfants sont très loin d'être aussi demeurés que le personnage décrit dans LE PETIT PRINCE !


- Il y a beaucoup de vrai dans ce que tu dis… Il m'aurait, en effet, demandé de dessiner un avion, j'aurais su le faire… Une maison, j'aurais su le faire, Un soleil, j'aurais su le faire… Une orange, j'aurais su le faire, Mais un mouton ! Tout comme un écureuil d'ailleurs, ou encore une girafe, un bouc, une chèvre, tout cela, je ne sais pas le faire ! Quelle idée le MOUTON ! Quelle raison bizarre a pu pousser ce demeuré à demander à l'aviateur de lui dessiner UN MOUTON ?

J'étais tellement pris dans mon énumération que je ne me suis pas du tout aperçu que j'étais en train de parler dans le vide. Ronnie s'était éloigné de quelques mètres et regardait inquiet, en direction du haut du grand escalier qui menait à la salle de l'étage. Un silence pesant remplaçait la musique d'ambiance qui avait cessé net. Je remarquais également que les autres personnages présents dans cette salle se sont mis à imploser en une série de " floc - floc - floc silencieux " un peu comme font les bulles de savons qui entrent en contact avec un corps étranger...

C'est alors que j'entrevis à la main de Ronnie un énorme crochet de boucher ! Et tandis que j'en étais à me demander où diable avait-il pu se procurer un pareil article dans un Mac Do, qu'il recula jusqu'à se camper a quatre pas devant moi…

C'est qu'il a vu, tout comme moi, se profiler un bien curieux personnage en haut du grand escalier qui débouche dans la salle du premier étage :
Un petit bonhomme vêtu d'une espèce de pyjama bleu clair, une grande écharpe, (aussi blonde que ses cheveux), roulée autour du cou...
Ce qui rendait inquiétant ce personnage était un inexplicable aspect vaporeux de sa structure, quelque chose d'irréel, et qui le faisait ressembler à un spectre, d'où ma gêne et la terreur de Ronnie, Je me détendis cependant au fur et à mesure des pas que l'apparition fit vers moi…

C'est que ce personnage à l'écharpe blonde, aux grands yeux bleus et à la chevelure d'or ne m'était pas inconnu : Je reconnus presque immédiatement le petit garçon décrit par Antoine de Saint-Exupéry dans son petit ouvrage intitulé "LE PETIT PRINCE".

Aussi pris-je soin de calmer d'un signe Ronnie Mac Donald avant que l'apparition n'arrive à portée du redoutable crochet qu'il brandissait d'une main ferme.

Ce dernier se rangea alors latéralement, à un pas de moi, tout en escamotant derrière son dos le redoutable crochet d'acier…

Le Petit Prince s'avança jusqu'à ma hauteur, tout en appuyant sur sa gauche de manière à contourner le plus largement possible l'énorme Clown.

Et comme ce dernier corrigeait sa position en fonction du déplacement du garçonnet, il s'ensuivit un étrange ballet des deux personnages autour de moi...

D'abord amusé, je laissai faire, mais comme l'apparition commençait à me lancer un regard de plus en plus inquiet :

- N'ai pas peur ! Fis-je, à son adresse…

- Je sais qui tu es ! Cria le nouveau venu d'une voix mal assurée qui laissait percer, malgré son timbre enfantin, un véritable sentiment de terreur, et comme je suis venu spécialement pour te rencontrer, je ne te crains pas. Mais lui, je ne le connais pas. Qui est-il donc ?

- Mais de quelle planète viens-tu donc pour ne pas reconnaître le Clown Ronnie Mac Donald ? Aboya ce dernier, furieux…

- Ce n'est pas une planète, là d'où je viens. C'est un astéroïde. Il ne porte d'ailleurs pas de nom, mais seulement un numéro : B 612…

- Et il est près de la terre ? demanda le Clown, décontenancé...

- Non, plutôt loin. Comme tout astéroïde, il croise, avec des millions d'autres, entre les orbites de Mars et Jupiter…

- Quelle taille a ton astéroïde ?

- Trois cent cinquante mètres de diamètre...

- Comparé à une planète, c'est "tout petit"...
- C'est assez pour une personne, puisque j'y suis seul !
- Comme tu dois-t'ennuyer !
- Pas tant que ça, car il me faut veiller en permanence sur une rose capricieuse que convoite assidûment un mouton vorace…

- Et pourquoi es-tu venu me voir ?

- Ce n'est pas toi que je suis venu voir… c'est lui !

- Et pourquoi lui ? D'habitude, c'est surtout pour moi, mes cabrioles et mon sourire, que les enfants viennent ici ! Hurla le Clown, vert de jalousie…

- Il le sait bien : je suis venu pour répondre à sa question...

- Quelle question ?

- Celle qui lui est passée par la tête et qui est directement à l'origine de ma présence, " en interférence ", comme il le pense tout haut...

C'était on ne peut plus exact : cette question, d'ailleurs, était déjà au bout de mes lèvres :

- Pourquoi as-tu demandé à Antoine de Saint-Exupéry de te dessiner un MOUTON plutôt que tout autre chose ?

- Ah ! C'est une longue histoire, et, si tu me permets de m'asseoir dans ta sandwicherie, je te la raconterai...

- Le Mac-Do est un restaurant !

- Si tu veux... Un restaurant où l'on doit payer d'abord et où ce sont les poubelles qui vous disent merci...

Puis nous nous assîmes tous les deux à une table. Le Petit Prince commanda un menu Mac Bacon, avec un maxi coca cola...
Après avoir bu et mangé, le Petit Prince commença son récit :


CHAPITRE SEPT :
DOMINIQUE

" Mon Père était Berger. Un pauvre berger corse...

En Corse, pays de montagne, on sait à quel esclavage conduit le métier de Berger : Jamais de vacances, une vie rude, passée à gravir les pentes escarpées où s'accroche un maquis souvent impénétrable, même pour les chiens et les brebis, et dont seul le feu permet de venir à bout...
Parce que, marié très jeune, il avait eu la chance de voir naître tout de suite des jumeaux, Xavier et Dominique (Dominique, c'est moi), qu'il a retirés de l'école dès huit ans pour les employer immédiatement comme pâtres.
Il avait pu, en effet, racheter à un bon prix le cheptel d'un vieux collègue en partance chez ses enfants, sur le continent.
C'était un honnête homme, fidèle en ménage, dur au travail et économe de ses sous. Nous étions menés à la dure : Comme notre père et notre mère, nous vivions, couchions, mangions et même rêvions au rythme des brebis.
Aussi, notre troupeau, impeccablement tenu et surveillé, s'accroissait d'année en année d'une bonne quinzaine de têtes. Point ou peu de mortalité : Un animal présentait-il le moindre symptôme de maladie ? On l'isolait immédiatement dans un local aménagé dans une petite grange attenante à la maison familiale, pour éviter qu'il ne contamine les autres. Chaque bête avait un numéro, et chaque numéro avait un carnet, qui suivait chaque animal de sa naissance à sa vente ou sa mort...
Au café du village, où il allait de temps en temps se taper la belote et boire son Casanis, la sympathie du début avait fait place à de l'admiration pour l'organisation de ses affaires.
Lui, en toute modestie, mettait en avant l'intelligence de sa femme, qui tenait les registres avec ponctualité et savait comme personne négocier les prix avec la Société Roquefort, qui achetait le lait.
Mais, dans son dos, on raillait sa rapacité et son avarice. Pour lui un sou était un sou. C'était de plus "son" sou, et non celui du voisin. Aussi ne laissait-il pratiquement jamais de pourboire, ni au café, ni à la fin de la messe, pour le bon Dieu.
Nous étions toujours habillés de vêtements un peu trop justes, tellement il attendait pour en racheter : qu'ils grandissent encore de quelques centimètres, on prendra la bonne taille d'un coup !
La rapacité et l'avarice de notre père avaient cependant une bonne raison : il voulait acquérir coûte que coûte de la terre, et la terre, c'est cher.
Il rêvait de devenir propriétaire du sol sous ses bergeries, pour commencer. Puis, ensuite, d'une ou deux parcelles autour d'elles.
Il pourrait alors les raser et les faire reconstruire par une entreprise, en s'inspirant des croquis de la "bergerie modèle " qu'il avait découpée dans un numéro du "chasseur français "...

Son plan était de pister les vieux sans héritiers et les veuves sans enfants. Et notre mère savait à merveille leur rendre visite avec discrétion quand on ne les apercevait plus au bistro ou à la messe du dimanche, manifestant son inquiétude de ne plus les voir. Elle se dévouait pour les veiller quand ils étaient malades et payait un journalier pour leur chercher les médicaments prescrits par le Docteur à la ville...
Mais, de ses deux faux jumeaux, Dominique, le blond aux yeux bleus, l'inquiétait...
Non que je fusse un mauvais garçon, mais j'étais assez volontiers rêveur et rebelle aux préoccupations bassement matérielles de mon père.
De plus, même si je soignais mon travail, je ne manifestais aucun goût prononcé pour le métier de berger.
Or, il sentait bien que je le faisais "par nécessité"...
Et mon père avait beau m'expliquer que le propre d'une personne intelligente était de s'adapter, je n'en avais cure.
De fait, assez versé dans les spéculations intellectuelles, j'avais tissé des liens particuliers avec Monsieur le Curé.
Ce Dernier m'aurait bien fait entrer au Petit Séminaire, mais mon père s'y opposait farouchement :
"Mon père était Berger, mon grand-père était berger, mon fils sera berger. Berger de moutons, et non de brebis comme celui des évangiles, précisait-il même...
Le fada dont vous parlez à la Messe et qui est assez stupide pour laisser tout un troupeau à l'abandon pour une seule brebis soi-disant égarée...
Que mon fils fasse cela une fois, une seule fois, et je lui casse la tête !"

Aussi, à part à la Messe, à laquelle on assistait en famille le dimanche, en costume, comme il se doit, il m'interdit absolument de voir le Curé, sous quelque prétexte que ce soit :
" Un homme qui fait l'apologie du berger qui laisse son troupeau pour aller cherché la Brebis égarée ne peut être de bon conseil pour un berger " me dit-il un jour, à titre de justification.
" Et puis, qui sait quelles idées il va lui mettre en tête ? " dit-il une autre fois, à l'adresse de ma mère qui s'émouvait de sa décision "ce ne serait pas le premier garçon qu'une famille du village se serait fait piquer par un curé... "
Et puis, surtout, Il avait trop besoin de moi pour garder un troupeau qui n'en finissait plus de "gonfler" à force de soins et de dévouement...
Parce que si je partais, il aurait fallu soit me remplacer, soit réduire le nombre de têtes. Et il était hors de question, pour lui, de faire entrer un étranger chez nous, ou encore de réduire le nombre de têtes.
De toute manière, me disait-il, "tu n'as que onze ans, et d'ici ta majorité, ces idées auront bien le temps de passer... "

"Le rêve éveillé de mon père tient tout entier en une montagne blanche, éclatante dans la lumière du midi : une montagne blanche de l'accumulation, de l'exacte juxtaposition, côte à côte de milliers et de milliers de moutons, de moutons bien propres, aux yeux vifs et clairs, pleins de santé et d'ardeur, de brebis aux pis lourds de bon lait crémeux. Et quand bien même qu'un labeur sans faille et un soin sans relâche, avec le secours d'une constante providence, lui permette effectivement de l'atteindre, je ne suis pas si sûr que, loin de consentir à reposer son ardeur, pour passer les années qui lui resteraient à remercier le ciel d'une si large et constante mansuétude, qu'il ne trouve encore le moyen de continuer l'accroissement formidable de son troupeau, seulement, comme il nous le dit souvent, - pour le plaisir -. Comme s'il voulait dépasser les limites minérales de la montagne, créer par-dessus le sommet un second sommet en entassant les bêtes les unes sur les autres. Et tout cela rien que dans le but fou de tenter d'élever son rêve jusqu'au ciel d'harmonie des Anges et des Séraphins. Peu lui importent le craquement de nos os et le dessèchement de nos cœurs : possédé comme il l'est par son orgueil, nous ne sommes plus très sûrs, mon frère et moi, qu'il soit conscient d'être encore du monde des mortels...", me plaignis-je ouvertement lors de l'une de mes confessions à Monsieur le Curé.

Le vieux Curé, tout à fait bouleversé par la pertinence et la justesse de cette réflexion dans la bouche d'un jeune adolescent, qui disait toute l'étendue de sa détresse, la profondeur de sa désespérance, me promit de faire quelque chose...

Pour éviter de citer ma confession, il accosta mon père à la sortie de la messe, pour évoquer la nécessité, pour mon frère et moi, vu notre âge déjà avancé (11 ans), de nous inscrire au séminaire de préparation de notre communion solennelle. Il était, en effet, de tradition dans notre village de s'acquitter de cette « formalité » au début de sa douzième année.

" Excusez-moi monsieur le Curé, répondit notre père, mes enfants rêvassent déjà suffisamment comme cela sans aller leur mettre des « fadaises » en tête... "

- Mais, ce seront les seuls garçons de onze ans du village à ne pas commencer la préparation de leur communion !
- Ils la feront comme moi, après leur majorité. Je ne suis pas "pour" imposer le choix d'une religion à un enfant...

- Mais vous les amenez bien à la messe ?

- C'est uniquement parce que c'est l'occasion pour eux comme pour nous de paraître bien habillés et bien propres aux yeux de nos cousins et cousines, d'embrasser leurs oncles et tantes, de discuter avec leurs grands-parents...

Le curé réalisa soudain qu'il n'avait jamais entendu notre père en confession, et qu'il ne l'avait jamais vu communier, même à Pâques...
Aussi, préféra-t-il rompre poliment...

En retournant à son église, Il commit cependant l'imprudence de m'esquisser un geste d'impuissance, tout en me glissant brièvement au creux de l'oreille : "prions tous les deux pour votre père, qui en a bien besoin"...

Mais, dans ces petits villages, tout finit par se savoir. Une brave femme avait entrevu le signe discret du prêtre et vu se pencher ce dernier subrepticement à mon oreille. Sans penser à mal, elle rapporta ces faits à ma mère :

- Votre fils, madame, le blond, est dans les bonnes grâces de ce bon Monsieur le Curé. Il l'a remarqué et l'aborde dans la rue. Peut être va-t-il vous proposer de l'admettre au séminaire, qui sait ?

Ma mère, assez fière, fit part de cette confidence à mon père. Mais ce dernier ne l'entendit pas de cette oreille : la présence constante de ses deux fils auprès de lui était capitale. Bientôt, en effet, il lui faudrait acquérir d'autres terres pour implanter une nouvelle bergerie (celle qu'il possédait étant déjà pleine à craquer). Non, il ne pouvait courir le risque de voir Monsieur le Curé lui souffler son fils au moment où il en avait le plus besoin...


CHAPITRE HUIT
LES GRANDS FOYERS SOUS LA LUNE

Aussi, s'ingénia-t-il, à compter de ce jour, avec toute la rouerie d'un maquignon, à me détourner de la messe dominicale.
Pour se faire, il précipita l'achat de la nouvelle bergerie. C'était une solide baraque de pierres sèches, tout en rez-de-chaussée, isolée à flanc de colline. Une affaire intéressante, car il avait pu également acquérir un grand pré de cinq hectares quarante y attenant. Mais elle était située à plus de deux heures de marche de la première, qui était adossée à notre maison.
Il scinda son troupeau qui commençait à compter plus de trois cents têtes en deux, qu'il répartit entre ses deux fils.
A chacun, il affecta la gestion d'une bergerie. Et organisa un tour de garde à trois pour s'occuper, comme il le disait fièrement, du troupeau numéro deux...
Lui et Xavier seraient de garde à tour de rôle : Lundi, mardi et mercredi, XAVIER ; Jeudi, LUI, vendredi de nouveau XAVIER, samedi et dimanche, moi. Ainsi je compenserais mon dimanche perdu par le fait que je ne ferais qu'une garde là haut de deux jours une seule fois par semaine.

" En fin de compte, tu ne perdras pas grand chose, m'expliqua mon père : tes amis n'ayant pas d'école le jeudi, tu pourras les rencontrer ce jour là en lieu et place du dimanche... "

Cela semblait, en effet, profitable, et j'acceptais sans méfiance cet "arrangement" sans réaliser qu'il avait été "fait " tout exprès pour me couper de Monsieur le Curé...

Deux ou trois dimanches plus tard, le vieux prêtre qui ne me voyait plus à la messe s'enquit de ma santé auprès de mon père, qui le mit au courant de la création de ces "tours de garde" :

" Nous ne pouvons jamais, nous bergers, laisser les brebis un jour ou une nuit sans surveillance, aussi ai-je aménagé une petite cabane attenante à ma nouvelle bergerie, qui est tout de même à deux heures de marche d'ici. Dominique a été volontaire pour tous les week-ends, en échange de deux jours de repos au lieu d'un".

Le vieux prêtre fit bonne figure, mais, bien que mon père lui ait affirmé avoir exigé que je continue d'aller à la messe une fois par semaine, un autre jour, bien entendu, que le dimanche, il ne se faisait guère d'illusions.
Sans le ressac, en effet, de la tradition, sans ces convenances qui créaient l'occasion de se montrer en beau costume et le visage bien propre, comment espérer d'un jeune garçon de onze ans qu'il préfère la pénombre solitaire d'une église sans pompes aux jeux avec ses petits camarades ?

De fait, je désertais graduellement l'Église et cessai même de me rendre aux leçons de catéchisme que monsieur le Curé donnait tous les jeudis aux jeunes du village...

Ce dernier, d'ailleurs, ne pouvait même pas, lorsqu'il me sermonnait, me reprocher de passer mon temps à jouer avec les gamins du village, car, contrairement à ses craintes, je désertais également la compagnie de mes petits compagnons de jeux...

- Ce n'est pas bon, à ton âge, de rester ainsi seul, aimait-il à me dire. A quoi donc penses-tu pour avoir un regard aussi fermé ?

Pour toute réponse, je lui décrochais le sourire le plus innocent que je pusse…

Encouragé, il reprenait :

- Essaie tout de même de venir au catéchisme jeudi prochain...

Je le lui promettais, bien entendu, toujours... Mais avec la très ferme intention de ne pas tenir parole...

" Les promesses engagent surtout ceux qui les écoutent ", aimait, en effet, dire mon père, quand la rumeur de mon inconduite arrivait à son oreille...

Mais, pour échapper aux quolibets et surtout aux taquineries de mes petits camarades, qui me reprochaient de les "chambrer ", je dus bien les mettre dans la confidence...

Je leur expliquai alors que j'avais eu une intuition : j'avais ressenti quelque chose comme la révélation d'un lien privilégié né entre moi et le firmament étoilé.
C'était arrivé, leur disais-je, un jour de grand vent.
Emmitouflé dans ma couverture, j'avais allumé un grand feu pour tromper ma solitude.
C'était justement la Saint-Jean.
Et c'était une manière à moi de la fêter que de veiller jusqu'à l'extinction du grand foyer que j'avais allumé au milieu du champ.
Le bois gémissait, et certaines branches, qui explosaient sous la pression de la sève bouillonnante, provoquaient, dans un long sifflement de vapeur incandescente, la projection de longues flammèches ardentes que les rafales de vent emportaient vers le ciel noir...
Le ciel de cette nuit sans lune était dégagé et la visibilité exceptionnelle. Aussi, les yeux écarquillés, m'acharnais-je à individualiser chacune des flammèches que je voyais monter au firmament pour tenter de suivre leur ascension zigzagante jusqu'à leur disparition...
Peu à peu, une idée voluptueuse germa et prit forme en mon esprit...
Une idée belle comme une découverte,
Une idée forte comme une évidence...
Rappelant à ma mémoire tout ce que j'avais entendu des évangiles et des sermons lorsque j'allais encore à la messe, je me bâtis d'intellect un système bien huilé et rodé par tout ce que la religion chrétienne compte de foyers sacrificiels, de cierges allumés en plein midi, de senteurs d'encens, d'élévations célestes de corps et d'âmes, de résurrections...
Peut être bien, me disais-je, au fond de moi-même, que si le feu est si beau au milieu de cette clairière et dans cette nuit si douce, peut-être bien que ce n'est pas gratuitement.
Peut être bien que cette beauté est destinée, d'une façon mystérieuse, à ne pas mourir...
Et, si, de temps immémoriaux, chacune des étoiles qui luisent dans le ciel n'était née que de l'amalgame de ces flammèches, étincelles qu'on voyait monter au firmament depuis la création du monde ?
Ne venais-je pas de toucher, d'une intuition céleste, à un des secrets intimes qui unit les choses de cette terre et celles du ciel ?
Et qui fait que toute vie sur cette terre est un don du ciel,
Et qui commande, qu'à l'échéance de chaque existence, qu'elle soit végétale ou animale, ce "don " doit retourner d'une manière ou d'une autre au ciel...
N'est ce point d'ailleurs le soleil, créé par Dieu, qui fait pousser l'herbe qui nourrit le mouton et l'arbre qui l'abrite et dont nous faisons les charpentes de nos maisons ?
N'est-ce point les dépouilles des végétaux et des animaux qui forment la matière même de la tourbe qui nourrit les plantes ?
N'est ce point de la poussière stellaire, venue de l'explosion des étoiles qui a constitué l'essentiel des éléments minéraux à l'origine de notre monde ?
Et puis, ces spectaculaires incendies de forêt qui démarrent si soudainement et si mystérieusement en période de canicule, et dévastent des contrées entières, ne participeraient-ils pas, à leur manière, à un ordre nécessaire ?
Il me semblait bien, d'ailleurs, que les étoiles, après la saison "des incendies " brillaient bien plus intensément dans un air plus cristallin...
Ne venais-je point de toucher du doigt un point cardinal des secrets, en découvrant la nécessité de cet échange perpétuel entre le ciel et la terre, fait de sublimes mouvements d'élévation et de descente ?
Et le ciel satisfait ne faisait-il pas repousser l'herbe cent fois plus drue et plus tendre sur les versants des collines ravagées par les incendies, pour le plus grand profit des brebis et des bergers ?
N'était-ce pas le signe visible d'une mansuétude céleste, la preuve incontestable que l'incendie était béni des Dieux ?
Je devins grave, réservé, et étonnamment sérieux pour un garçon de mon âge.
Mon entourage nota la métamorphose de mon caractère.
Il mûrit, conclut ma mère.
Il revient à la gravité des choses, observa mon père.
Mes petits camarades commencèrent même à me témoigner la déférence que l'on doit à un aîné...
Il n'y avait que le vieux Curé à s'inquiéter de la présence prématurée d'une écorce aussi dure sur un arbre aussi jeune...

Aussi, cessais-je assez vite de communier à la "psychose de l'incendie" qui envahissait les comportements des gens du village à l'approche des fortes chaleurs de l'été.

Elle s'installait dans les esprits invariablement dès les premiers jours de juillet, et trônait jusqu'au dernier jour de septembre.
Elle présidait à l'organisation de corvées pour dégager les abords des maisons en lisière du village des buissons et des herbes folles.
Elle inspirait l'arrêté que Monsieur le Maire rédigeait pour autoriser la réquisition des barriques, citernes sur roue, pompes à eau et seaux d'incendie :

Les villageois étaient priés de déposer sous huitaine et remplies d'eau sur la place du village toutes les barriques, citernes, etc… dont ils n'avaient pas l'usage quotidien. Elles restaient là pendant trois mois à la disposition du corps des pompiers municipaux.
Ce corps d'ailleurs, composé d'ordinaire de trois volontaires, était triplé pendant les trois mois que durait la "saison des incendies ".

Monsieur le Maire, en personne, en prenait alors le commandement...
Je ne pouvais m'empêcher de regarder ces précautions d'un œil détaché, persuadé que j'étais de ce que les flammes, mues par une force pleine de mansuétude et de sagesse, épargneraient à coup sûr les gens et le village.

J'avais, bien entendu, ouïe dans ma prime enfance, les horribles histoires de bergers carbonisés que les vieux nous racontaient à la veillée, mais, à chaque fois, les anciens relevaient bien la folle imprudence de jeunes pâtres : ils périssaient, en général, pour n'avoir pas su abandonner à temps le troupeau menacé...

Quant à la destruction totale de villages par un feu de forêt, cela remontait à si longtemps que je pus penser que ce devait être avant que l'on s'organise, et que l'on prenne la précaution de ménager autour de chaque hameau un large espace " pare-feu "...

"Effectivement, cela serait terrible si cela arrivait. Je comprends bien toutes ces précautions, mais, comment un Dieu de miséricorde et de mansuétude, comme l'enseigne les livres sacrés lus à la messe par Monsieur le Curé, voudrait le désastre de tant d'innocents ? ", Me disais-je en moi-même...
" Leur peur est plus forte que leur foi " concluais-je même...

A moins qu'ils ne se sentent, à la manière des habitants de Sodome et Gomorrhe, " pas si innocents que cela "...
La beauté fantomatique de la prairie d'altitude, grandie de l'arrogance formidable des ombres projetées par la danse de la flamme du foyer, me prédisposait à la méditation.
Chaque soir de veille, vers minuit, je mettais le feu à une partie du bois mort accumulé au centre de la parcelle.
C'est que le bois "mort " ne manquait pas : mon père avait fait passer une équipe d'ouvriers et de bûcherons pour tracer un pare-feu tout autour de notre prairie et de l'enclos à mouton attenant, à cause des traditionnels risques d'incendie.

Les journaliers avaient coupé, dessouché, et disposé le bois de coupe en tas bien au centre du terrain. On attendait l'humidité d'octobre pour le faire brûler sans risquer de communication d'incendie à la forêt toute voisine. En attendant, il était toléré et même souhaité d'allumer son feu avec pour se réchauffer et cuire sa nourriture...

Du modeste feu de camp, toléré, au foyer sacrificiel, le pas fut vite franchi.
Je restais de longues heures, adossé à un sac grossier, emmitouflé d'une couverture, à regarder monter flammèches et fumerolles au firmament.
Je montais, pour le besoin de la cause, jusqu'à près d'un mètre cinquante de hauteur, un foyer à base de souches de chênes-lièges et de marronniers. Ces bois denses étaient difficiles à enflammer, mais brûlaient longtemps en faisant beaucoup de braises.

Il était spectaculaire alors, après que le feu eut bien pris, de jeter au cœur même du foyer des brassées de branches fraîchement coupées, bien vertes et toutes gorgées de sève. Elles s'enflammaient alors presque instantanément, en éclatant comme des pétards sous la pression de la sève en fusion. Il s'en suivait un formidable jaillissement d'étincelles que le vent et la fumée emportent au firmament...

Je suivais du regard ces nuées ardentes. Je ne pouvais m'empêcher de les comparer à la reproduction de cette gravure de mon livre de catéchisme représentant les deux sacrifices d'Abel et de Caïn, les deux fils d'Adam et d'Eve. Mon foyer prenait un très net avantage sur le petit feu figuré par l'artiste sur l'autel de pierre de la gravure :

" Moi ", me disais-je orgueilleusement, en me remémorant les deux petites colonnes de fumées figurées par l'artiste : celle d'Abel s'élevant droite vers les cieux, et celle de Caïn, retombant vers le sol... " Ce sont des étoiles que j'offre aux étoiles, c'est de la lumière que j'offre à la lumière ! "

Ma solitude ne me pesait pas. Bien au contraire : car on n'est jamais vraiment seul quant on est possédé ; que ce soit par une passion, ou encore par un secret.

Le musicien, le poète, le peintre, comme tous les artistes, ne voient pas les heures passer quand ils sont portés par le souffle de la création.
Non plus le prêtre, quand il est porté par le souffle de sa ferveur.

Moi, à la fois Peintre en étincelles, Musicien qui compose avec le vent, et Prêtre par ma communion fervente à l'immensité de la création, je ne voyais pas non plus mes nuits passées...

Mais, curieusement, bien loin de m'épuiser, je tirais de ces veilles, à l'exception des cernes de fatigue autour des yeux, de cheveux noircis par la suie et de vêtements empoussiérés de cendres, une énergie quasi "cosmique" : cette grande force que confère à l'esprit humble la compréhension, c'est à dire, littéralement "la prise en soi", d'un des mystères fondamentaux de l'univers.

J'y puisais la force nécessaire pour tenir mon esprit en éveil et remplir avec ponctualité et zèle le dur métier de berger, avec seulement quatre ou cinq heures de sommeil par nuit.

Aussi, est-ce peu dire que mon père était aux "anges!" "Il était si fier du travail de son fils, de sa ponctualité, de son sérieux que c'est à peine qu'il me gronda quand il découvrit, avec tout de même quelques inquiétudes, les restes des foyers allumés...

" Sois prudent avec le feu, Dominique. Evite de monter de trop grands foyers, et contente-toi de la petite cheminée de la cahute en cas de vents violents. Il a fait très sec ce printemps, et ce mois de juillet a été un des plus torride que nous ayons connu de mémoire de berger : il suffirait d'une étincelle pour embraser la forêt "

Mais la prairie était large, et, même en cas de vent, il en faudrait beaucoup pour emporter une flammèche jusqu'au bois, se dit en lui-même le père...

" C'est qu'il avait fait vraiment très froid ces quatre derniers jours, ici, à près de mille deux cent mètres d'altitude. Dominique a du vouloir, malgré tout, rester dehors pour mieux surveiller le troupeau, et peut-être n'a-t-il pas trouvé d'autre moyen de se réchauffer que d'allumer ce grand feu... " se dit à lui-même mon père...

Renouvelant ses conseils de prudence, il repartit vers le village, à deux heures de marche en contrebas, sans se douter que chaque matin, j'enfouissais le plus gros des cendres dans un fossé voisin et les recouvrais de terre...

Ce rite était mon secret, et pour l'instant, je n'avais pas l'intention de le partager avec quiconque, et surtout pas avec mon père...

Au fil des jours de veille, il me semblait qu'une forme de communication intelligible commençait à naître entre moi et cette énergie qui baigne toute la création. Je commençais d'ailleurs à appeler la "création " le "Cosmos", depuis qu'un petit voisin, féru de livres d'anticipation et de science-fiction, m'avait prêté un album illustré traitant des "Rayons Cosmiques".

Ainsi peu à peu, un système, véritable " dogme ", se charpenta en mon esprit.

Non, ce ne pouvait être en vain que je m'éreintais à brûler de pareils feux en cachette, au cours de mes nuits de veille, du coucher de la lune jusqu'au lever du jour.
Je m'étais, en effet, persuadé de la nature quasi divine de l'intuition qui m'avait mis sur cette voie.

Le ciel, Dieu, le Cosmos, quelque chose, enfin, m'avait sans doute choisi entre tous les gens de ce village pour servir d'intercesseur, de messager, de trait d'union entre le monde de perfection et de beauté qui est en haut et ce monde-ci de douleur et de larmes.

Peut-être que c'était à tort que l'église avait délaissé les antiques pratiques du feu allumé sur l'autel.

Peut-être bien que quelque force sublime s'en était, à la longue, inquiété, et qu'elle avait voulu, en faisant naître une conviction au sein de l'intelligence d'un garçon bon et simple, signifier à l'humanité qu'elle faisait fausse route.

Intercesseur ! Le mot était tout trouvé. Je serais l'intercesseur secret des causes désespérées...

Bien entendu, il ne fallait pas en parler à quiconque avant d'avoir réussi à guérir quelques maladies, restaurer quelques infortunes, bref, exercer ce pouvoir que je sentais monter en moi à la réalisation de quelques miracles.

Je commencerais, bien entendu, modestement, par la guérison de petits bobos, maladies bénignes, etc.

Puis, peu à peu, je me ferais la main sur des cas plus graves : quelques cancers, par exemple...

Pour la guérison des aveugles et des paralytiques, on verrait plus tard...

C'est donc avec gravité que je me mis à fréquenter les vieux et les vieilles du village, leur demandant gentiment des nouvelles de leur santé et m'enquérant de leurs petits bobos.

Une excellente mémoire, me permettait, les soirs de veille, de me remémorer avec précision les noms, prénom et parenté des personnes souffrantes aux étoiles.

J'avais, pour l'occasion, mis au point un petit cérémonial.
D'abord, attendre que la lune soit couchée, pour éviter la perturbation de sa clarté blafarde.

Ensuite, allumer le foyer et, en attendant qu'il prenne bien, confectionner une série de gros fagots composés principalement branches bien vertes.
Puis, aligner les fagots les uns à coté des autres, en posant dessus, lesté par une pierre, une feuille de papier sur laquelle je calligraphiais :

" Pour que guérisse le panaris du père Vitali, qui le fait tant souffrir ",
" Pour la brûlure à la jambe de mère Cattuchi, qui commence à suppurer",
" Pour l'angine de Monsieur le Maire du village ",
" Pour les boutons du petit Jean-Christophe, le fils de la mère Paschini ", etc.

Puis, quand le feu était suffisamment chaud et garni de braises, je prenais le premier des fagots, mettais de coté le morceau de papier, et le jetais à deux mains au centre incandescent du foyer.

Puis, ramassant la feuille, je me mettais à genoux, et lisais à haute et intelligible voix dix fois de suite la prière qui y était inscrite.
Chacun des fagots se consumait dans un sifflement strident, éjectant en une série d'explosions successives une nuée ardente d'étincelles et de flammèches qui jaillissaient vers le ciel...
Je devais attendre le lundi pour juger de l'effet de mes incantations.
J'allais alors, l'air de rien, prendre des nouvelles de la santé des gens pour lesquels j'avais officié, et qui étaient tout à fait ravis de voir une " jeune " s'intéresser à leurs petites misères...
Mais comment évaluer mes résultats quand vous êtes accueilli par un "rien que de te voir, cela me fait du bien" que me lançaient la plupart des vieux que je démarchais !

Et puis, comment parvenir, en ce qui concerne les petits bobos, à discerner, dans leur guérison, la part des étoiles ? "Ça se soigne tout seul une angine " avaient coutume de dire les vieux qui rechignaient à déplacer Monsieur le Médecin pour pareille peccadille…
Quelquefois, ça avait l'air de marcher.
Par exemple le Panaris du père Vitali, contre toute attente, avait spectaculairement diminué en deux jours, alors que d'ordinaire, il en avait pour au moins un bon mois...
Mais la brûlure de la mère Cattuchi s'était gravement infectée et on avait dû la transporter en charrette jusqu'à l'hôpital de Bastia où il était question de l'amputer...

Au fil des veillées, je testais tour à tour plusieurs variantes de la même cérémonie, dans le but de tenter, autant que possible, d'améliorer mon pourcentage de réussite.

J'essayais des fagots plus gros.
Je modifiais la manière de citer le nom de l'affection dont souffrait la personne avant de jeter le fagot : en corse d'abord, en italien ensuite, puis, en latin, en désespoir de cause...
J'essayais de ne plus la citer qu'à voix basse, mais en y pensant intensément. Etc.

Animé d'une démarche très cartésienne, je prenais soin de noter sur un petit carnet chacune des variantes utilisées, pour mieux pouvoir aller juger "sur le terrain" les effets de chacune de mes incantations...

Quand l'un éprouvait un léger mieux, la variante cérémonielle devait être bonne, et je l'adoptais jusqu'au prochain échec.
Mais, si l'échec, malgré tout persistait, j'essayais de me renseigner discrètement, auprès des anciens, sur la moralité passée de la personne dont je ne parvenais pas à obtenir la guérison.

J'admettais, en effet, que la force obscure que j'invoquais le soir pouvait avoir ses raisons de ne pas guérir un mécréant.

Car, toute puissante qu'elle fut, cette force ne saurait aller contre les arrêts de la providence universelle : il devait être dans l'ordre de chose que "le crime ne paie pas ! ".


CHAPITRE NEUF
LE GRAND INCENDIE

C'est alors que mon frère tomba malade.

D'abord une de ces otites dues à l'effet d'un mauvais courant d'air.
Xavier se plaignait de maux à l'oreille, mais, en garçon négligent, ne prit pas la peine de demander à voir le médecin.
C'était, tout comme moi, un solide gaillard, de constitution robuste et qui n'était jamais malade, à part les quelques bobos saisonniers habituels, tels que rhume de cerveau, grippe, etc.
Aussi, cette otite ne l'inquiéta pas outre mesure.
Je ne pensais d'ailleurs même pas en profiter pour "tester" mes nouvelles capacités de guérisseur avec ce "mal qui guérirait tout seul ", de crainte de fausser mes " statistiques "...
Seulement ne voilà-t-il pas que ce petit "bobo" durait.
Le mal, en fait, après une période d'incubation, semblait s'installer. Xavier souffrait de plus en plus fréquemment d'abominables maux de tête, et commençait à grelotter de fièvre !
Titubant à chaque pas, il avait dû se résigner à s'aliter.
Notre mère avait fini par fléchir la volonté du père, qui, comme tous les gens qui ont la chance de n'être "jamais malade" avaient un peu trop tendance à accuser les autres de "s'écouter".
On se résigna, enfin, à appeler enfin Monsieur le Médecin...
Le vieil homme ausculta longuement Xavier. C'était un bon et brave sexagénaire, fils du pays, qui avait fait sa médecine à Montpellier et qui exerçait avec dévouement le métier de Médecin de Campagne.
Il soupira de dépit devant le garçon déjà à demi inconscient...

- C'est bien tard, Madame. Vous auriez dû m'appeler plus tôt, lâcha-t-il dans un soupir...

Il sortit de sa trousse une boite de métal argenté, en tira une seringue, un tampon d'ouate et une petite fiole d'alcool.

- Il s'en tirera, n'est-ce pas ? Questionna la mère entre deux sanglots...

Le médecin, tout à sa piqûre ne répondit pas tout de suite, sauf par un bref regard... Puis, une fois cette dernière terminée :

- Votre garçon est solide, répondit-il, et je lui ai fait une piqûre de sulfamides. Mais... c'est très grave: Je crains que cette otite ne soit en train de tourner à la méningite... Tenez-le au chaud et au calme. Ne laissez surtout ni son frère ni son père l'approcher, car cette maladie est très contagieuse... Je passerai le voir demain matin...

En ces temps sans antibiotiques, cette maladie était très généralement mortelle. Le vieux médecin avait épuisé toutes les ressources de son art en cette piqûre, et n'avait pas caché à la mère l'éventualité d'une issue fatale avant la fin de la semaine...

J'étais resté à l'extérieur de la chambre. C'est en vain que j'essayais de passer la tête dans l'embrasure de la porte pour tenter d'apercevoir mon frère : d'un geste sec ma mère m'intima l'ordre de me retirer.
Puis, refermant avec soin la porte à clef derrière elle, elle m'embrassa :

- Le Docteur m'a interdit de laisser entrer quiconque : le mal de ton frère est trop contagieux... Va immédiatement chercher ton père !

Le père était, en effet, à la bergerie d'en haut, où il gardait les moutons à la place de Xavier...

- C'est grave Maman ? Demandai-je…
Pour toute réponse, je ne reçus qu'un pauvre sourire et une caresse sur la joue. Les yeux mouillés et les traits tirés de ma mère en disaient cependant assez long sur son désarroi...

- Surtout, ne traîne pas !

Je m'emmitouflais en catastrophe et partis en courant chercher mon père. J'avançais vite, grâce au violent Libecciu qui me soufflait dans le dos.

Le Libecciu est un vent froid qui souffle de temps à autre du continent vers la Corse.

Il est au Nord de la Corse un peu ce qu'est le Mistral aux provençaux.

En beaucoup plus violent, cependant, sans doute à cause du relief très tourmenté de cette l'Ile qui n'est, à proprement parler, qu'une "montagne posée sur la mer "...

Quant il s'engouffre dans une vallée et la remonte, le rétrécissement des parois de la montagne amplifie considérablement la vitesse de ses rafales.

C'est d'ailleurs à cause de lui que les maisons exposées à sa fureur abordent de puissants volets de chêne ou de châtaignier, et ont scellé leurs toitures d'ardoises ou de tuiles au moyen de larges coulées de mortier.

Ce vent, est, en effet, capable, quand il souffle avec fureur, de tordre les croix de fer du clocher des églises, de renverser les voitures et d'en jeter les chevaux à terre !

En été, il n'est pas bon de faire du feu quand ce vent souffle : un front de flammes poussé par le Libecciu avance beaucoup plus vite qu'un cheval lancé au grand galop...

Je trouvais mon père en train de vérifier la fermeture des aérations de la bergerie. Sa position la mettait, en effet, en plein dans le lit du vent. Dieu
Merci, elle était ceinte de solides murs de pierres sèches de plus d'un mètre d'épaisseur, couverte de lauses d'ardoises arrimées par d'épais contreforts de maçonnerie. Et comme ses ouvertures étaient limitées, hormis une porte étroite en chêne, à cinq petits fenêtrons semblables à des meurtrières, elle pouvait affronter sans problèmes n'importe quel ouragan !

- Maman voudrait que tu descendes tout de suite, à cause de Xavier, hachais-je, tout en reprenant mon souffle.

Mon père comprit et partit de suite dans la nuit, non sans m'avoir demandé de rester pour le remplacer :

" Le vent souffle en tempête et les bêtes sont affolées. Il faut coucher avec elles en compagnie des chiens pour veiller à ce qu'il n'y ait pas de panique... "

En effet, en cas de panique, elles risquaient de s'agglutiner les unes aux autres et de s'étouffer mutuellement. Cela pouvait arriver si un des fagots de foin qui fermait chacun des fenêtrons sautait sous la pression du vent. Ça c'était d'ailleurs déjà produit une fois : il s'en est suivi un sifflement rauque assourdissant, aussi puissant qu'une sirène de bateau. Les moutons paniqués se sont alors tous précipités l'un contre l'autre, et si intimement serrés que nous avons déploré plus de dix brebis étouffées en une nuit !
Et même si aucun des fagots ne sautait, on redoutait aussi le bruit épouvantable que causerait une maîtresse branche arrachée par le vent venant cogner contre le mur ou la porte de chêne de la baraque.
Là l'autorité du berger et de ses deux chiens, avec la lueur de la lampe, éviterait, en ce cas, tout mouvement de panique dans le troupeau.
Sitôt mon père parti, après avoir vérifié à nouveau les fermetures et la disposition des bêtes, je m'agenouillais et me mis à prier...
Je priais instamment les forces de l'au-delà comme jamais je ne les avais priées auparavant.
Je les priais à voix forte, sans retenue, de toute la force de mon âme, de toute l'ardeur de ma conviction : car, j'avais compris que mon frère était très gravement malade, et que, probablement, une issue fatale était à prévoir...

" Secourez, guérissez mon frère ", demandais-je à haute voix, agenouillé en pleurs dans la bergerie. " Il serait trop injuste de le laisser mourir, lui, qui n'a jamais rien fait de mal dans sa courte vie "...

Dehors, la coïncidence du sourd craquement des branches d'un arbre qui cédaient sous la poussée du vent, avec le prononcé du mot "vie" me sembla être une réponse des éléments.
J'avais, en effet, très distinctement entendu trois " crac ", " crac ", " crac " secs et détachés, malgré le mugissement de la tempête.
J'ôtais un moment l'étoupe qui bouchait le trou de la serrure de la porte et vit qu'un grand chêne, en lisière, avait trois branches à terre, cassées par la tempête, qui ne tenaient plus au tronc que par des lambeaux d'écorce...

"Les étoiles me font signe qu'elles veulent leur sacrifice d'étoiles" me dis-je en moi-même, en comparant volontiers les gerbes d'étincelles que je faisais jaillir du brasier à des étoiles que j'offrirais à des étoiles...
Mais, comment, par ce vent, allumer un feu, alors que j'ai déjà beaucoup de peine à tenir debout ?
Les étoiles me demandent une chose impossible...
Le souffle de la tempête redoubla : Le mot " impossible " fut couvert par un mugissement particulièrement rauque...

" Elles ne voudraient tout de même pas que je mette le feu à la forêt... "

Une accalmie soudaine me sembla leur réponse...
" Mais oui... "

Je réfléchis un court instant, car il ne fallait pas faire attendre trop longtemps les étoiles.

Il y avait bien, juste au-dessus de la bergerie, un petit bois qui montait presque jusqu'au sommet arasé de la colline. De chaque coté, deux épaulements de roche l'encadraient comme dans un " V " inversé. D'ailleurs, mon père, qui avait acheté un droit de pacage sur ce terrain m'avait souvent dit qu'il faudra y mettre le feu pour " faire de l'herbe " la saison prochaine...

« Il est idéalement enclavé, et on pourra le brûler en toute sécurité. Pas de risque de voir l'incendie s'étendre au-delà du sommet, qui est chauve et dur comme ma tête. De plus, les deux épaulements rocheux empêcheront le feu de déborder sur les deux autres versants », m'avait même fait observer mon père...

Je profitais de l'accalmie pour me glisser dehors, le bidon de pétrole lampant à la main, mon briquet d'amadou, de l'autre.
Une lune pleine éclairait somptueusement le paysage. Je me glissais jusqu'à l'orée du petit bois, arrosais de pétrole un buisson bien sec et y mis le feu au moyen du briquet.
Comme s'il n'attendait que cela, le vent se remit à souffler, doucement d'abord, puis avec de plus en plus de force.
Le buisson s'alluma de crissements écarlates qui se communiquèrent de proche en proche à deux, trois, quatre, six, douze buissons. Puis la fleur rouge sauta un arbre, deux, trois, un bouquet...
C'était maintenant tout un arc de cercle qui montait à l'assaut du bois, tandis que le vent forcissait à vu d'œil...
Je m'étais adossé au mur de la bergerie, à cause de la force du vent.
J'étais heureux, car, dans mon esprit, cette synchronisation de " coïncidences " avec le cours de ma prière était le signe visible que la force inconnue que j'invoquais semblait m'avoir écouté.
Mentalement je notais : un bois entier d'offrande pour un cas désespéré, voire une résurrection. Ce n'était sans doute " pas donné ", mais tout compte fait, une vie, ça n'a pas de prix !
Et, en l'espèce, de plus, c'était celle de mon frère...
Le spectacle était magnifique :
Le vent en tempête véhiculait des nuées d'étincelles et de flammèches à l'horizontale à travers les sous bois.
Chaque arbre était d'abord recouvert, coté vent, d'une carapace de braise rougeoyante chauffée à blanc.
Puis, brutalement, une flamme gigantesque fusait : le tronc de l'arbre explosait sous la pression de sa sève en fusion, et le jet enflammé, manipulé par le vent, fourrageait avec une sauvage barbarie au cœur du plus prochain taillis...
Tout en haut, au-dessus du sommet, une immense colonne d'étincelles, de flammèches, montait vers le firmament. Une gigantesque langue rouge vif qui dardait vers les étoiles...
Mais, Il est une chose que je ne savais pas :
Tout à ma croyance d'envol des étincelles vers les étoiles, je ne pouvais me douter que de l'autre coté de la montagne, la grande forêt domaniale recevait en pluie de braise toutes les flammèches que je croyais voir s'envoler vers le ciel...
Je ne savais pas non plus que le vent, lorsqu'il saute une crête, ne part pas vers les étoiles faire cortège aux étincelles pour leur apporter, avec le son de ma voix, le contenu de ma prière...
Non, le vent redescend toujours sur la crête opposée...
Et de l'autre coté de la montagne, la forêt domaniale, avec ses sapins tricentenaires, ses pins, ses hêtres et ses chênes verts, était en train de prendre feu.
Un feu gigantesque, attisé par un vent tourbillonnant...
Le tocsin me ramena à la réalité :
Je fis le tour de la bergerie et vis que la vallée était parcourue par une énorme barre de flammes...
Je me rappelai soudain les paroles des anciens sur les incendies de forêts :
" Au-delà d'une certaine force du vent, rien ne peut les arrêter : Car à quoi bon les espaces appelés "pare-feu" ménagés autour des villages quand le vent, soufflant en rafale, vous plaque une carapace de flammèches contre le mur des maisons et la charpente des toits...
Et avec le gigantesque soufflet de forge de la tempête, il monte très vite en votre maison une chaleur à vous cuire comme dans un four.
Un seul espoir : que le vent tombe...
Si le vent tombe, l'incendie s'arrêtera de lui-même, faute de combustible, au bord de l'espace pare-feu...
Mais si le vent ne mollit pas, il n'y a plus qu'à recommander son âme à Dieu... "

Au petit jour, tout fut consumé :

De la haute futaie, du village, des hameaux, il ne resta rien que des carcasses noircies et sans vie...
Le feu, en effet, avait suivi le lit du vent tourbillonnant : descendu du versant opposé, il s'était engouffré dans le lit de la rivière, en dévastant ses deux rives fortement boisées, avec le moulin, la ferme Agostini, la vigne et la cave du père Pietri, puis, tournant autour du pied de la montagne, il est remonté vers le village qu'il a dépassé, et est allé buter sur notre bergerie...

Des flammèches arrachées par la violence du vent, (morceaux de braise de trente à quarante centimètres de long, et gros comme le bras), ont soufflé leurs gerbes d'étincelles à travers les fenêtrons, où elles ont immédiatement consumé les bouchons de foin qui leur tenait lieu de fermeture. De même, la solide porte de chêne massif, après dix minutes de résistance, s'est embrasée d'un coup, comme une vulgaire allumette !
Des bouchons de foin et de la porte embrasée, le feu s'est propagé à la réserve de paille, et de la paille à la laine des moutons...
Tout fut carbonisé en moins d'une demi-heure.

Pas un chat n'en réchappa : bons et mauvais, tous mêlés, ils s'en allèrent en procession, Curé en tête, vers le royaume des ombres éternelles...

Cependant, en cinq, six ans, la vie reprit, comme on dit, le dessus :
Les cendres et les scories font toujours un bon fumier aux vivants, pourvus, bien entendu, qu'ils sachent avoir la racine profonde et la mémoire tenace...

D'autres sont revenus remonter pierre à pierre les ruines calcinées.

D'autres arbres poussèrent, d'autres moutons vinrent, mais il restera toujours en la mémoire collective la souvenance aimable du garçon charitable qui aima trop les étoiles...

Il s'en revient, de temps en temps, les jours de fort vent, aérien et léger comme une nuée.

Un tel dit avoir croisé son regard dans l'éclat d'une fontaine,

Un tel autre entr'aperçut sa chevelure d'or ondulante sous les vents dans son champ de blé mûr.

On raconte également que par les nuits sans lune, et quand le temps est clair, on devine les contours de son visage, entre Orion et Cassiopée...

Mais le seul que j'ai vraiment contacté et auquel je me sois confié est un poète.

Je me suis tout de suite lié d'amitié, et nous avons fait un bout de chemin ensemble, entre les trente neuf et quarante ans de ce dernier...

J'avais, en effet, quitté un soir mon astéroïde B 612 et m'en venais explorer la terre…

Entre ciel et mer, entre pluie et rosée, je visitais patiemment continents et îles du vieux et du nouveau monde, avant de tomber, en arrêt, devant ce grand gosse brun aux cheveux bouclés, un peu enveloppé, excellent joueur d'échec, féru d'énigmes mathématiques, avec, par-dessus tout, comme moi, le cœur acquis à la cause des étoiles...

Je suivis cet aviateur d'abord, discrètement, pour étayer mon choix, en souriant de le voir quelquefois oublier de sortir son train d'atterrissage au moment de se poser.

J'aurais bien voulu, comme on dit, le contacter, mais il était rarement seul, ou bien quand il était seul, il était toujours pressé.

Or, pour tout ce que j'avais à lui demander, il aurait fallu un long moment...

Je l'ai donc suivi longtemps, assis derrière lui, à califourchon sur le fuselage de son avion, de Toulouse jusqu'à Santiago du Chili, aller et retour, tout en espérant bien de lui un moment d'intimité...

Enfin, ne voilà-t-il pas que son moteur s'est mit à toussoter et crachoter, au-dessus du Sahara espagnol ?

Le pilote fit piquer son appareil pour reprendre de la vitesse, puis, avisant une étendue de sable assez plane entre deux dunes, se posa en douceur.

Il était tard.

Aussi, au lieu de se mettre immédiatement à démonter son moteur pour tenter de le réparer, le pilote organisa son bivouac sous l'aile de son avion, et monta sur la dune assister au coucher du soleil sur l'océan tout proche...

" Lui aussi aime les couchers de soleil ", constatais-je ravis, en pensant avec nostalgie aux couchers de soleil auxquels j'aimais tant assister sur ma planète...
Sauf que, comme la terre est beaucoup plus grande que ma planète, il ne suffit pas d'avancer sa chaise de quelques mètres pour en voir presque immédiatement un second.
Heureusement que sur terre, ils durent plus longtemps...

Le lendemain matin, Je m'approchai de mon ami le pilote qui sommeillait sous l'aile de son avion.
Il devait soit être fourbu, soit encore être prisonnier d'un rêve enchanteur, car malgré l'éclat du soleil, il ne se réveillait pas...

- Hum Hum, fis-je, pour le réveiller, comme j'avais vu le faire les grandes personnes...

Sauf que pour faire un " hum hum " capable de réveiller un poète endormi, il faut plus que le raclement d'une gorge lisse d'enfant de onze ans...

C'est d'ailleurs pour cette raison que les enfants crient pour réveiller les grandes personnes...

Ils n'ont pas encore la gorge parcheminée et tannée par des années de WHISKY, de PASTIS, et de TABAC pour arriver comme elles à faire du bruit sans articuler.

- S'il vous plaît Monsieur...

Mais l'autre n'en ronflait que de plus belle...

- S'il vous plaît Monsieur ! Refis-je en criant presque...

L'autre se réveilla d'un coup, et me fixa, l'air tout à fait interloqué. Puis, il se frotta très fort les yeux et me re-fixa, tout à fait stupéfait...

- " S'il vous plaît... dessines moi un mouton ", rajoutais-je, un peu gêné, pour me donner une contenance, en lui demandant la première chose qui me passait par la tête.
(Et en bon berger, il était tout naturel que j'eusse eu le mot " mouton " au bord des lèvres...)



CHAPITRE DIX
LE MOUTON CUBIQUE


- C'est une belle histoire, et je suis heureux que tu sois venu tout spécialement pour me la conter. Je comprends maintenant le “mouton ” : une parole échappée dans un moment de confusion, pour se donner une “contenance ”...

- Ça m'est réellement venu comme ça, tout d'un coup… Un transport d'allégresse, une montée de sève joyeuse à la vue de ce grand gosse brun duquel je me suis senti si proche. Si proche au point de me laisser aller, sans calcul, à mon premier mouvement. Une onde sentimentale m'a submergé et, d'instinct, je lui ai demandé ce que je croyais “ me passer par la tête ”. Je ne l'ai pas regretté : j'ai été surpris de voir à quel point ce petit “ bout de laine ” a rempli ma vie…

- Pourquoi aurais-tu pu le regretter ?

- C'est que j'ai a été vertement grondé par le géographe à mon retour, quant il m'a vu ne rapporter qu'un mouton de mon exploration ! Des moutons, il en avait de pleines planches en marge de ses atlas ! Il m'a vivement reproché de ne pas avoir demandé à l'aviateur de me dessiner un avion !

- C'est que nous nous disions tous les deux (Ronnie et Moi) qu'il était tout de même “ bizarre ” qu'en tant qu'explorateur, tu te contente du dessin d'un mouton !

- Je dois en convenir. Et je crois bien aussi qu'un dessin d'avion aurait également plu à ST EX… Car, de fait, je dois t'avouer que mon mouton l'a singulièrement embarrassé !
- Embarrassé ?
- Oui, car il ne savait pas dessiner un mouton !

- Mais, pourtant, dans le conte, il a bien écrit qu'il t'en a dessiné un ?

- Non : relis donc le passage ! Il m'en a dessiné un tas, et devant la médiocrité de ses croquis, j'ai dû les refuser...

- Ah ! Oui, je m'en souviens maintenant : de guerre lasse, il t'a enfin dessiné une boite en te demandant d'imaginer qu'il y avait un mouton dedans.

C'est à ce moment, justement, que RONNIE le Clown, qui était resté silencieux jusque à, risqua une question qui, à l'évidence, le taraudait depuis un bon moment :

- Mais pourquoi t'es-tu donc retrouvé sur un astéroïde ?

- Cet astéroïde, c'est une punition. C'est mon “ PURGATOIRE ”…

- C'est quoi ce truc là ? Reprit Ronnie…

- Il y a une plaque à l'entrée qui définit “ ce truc là ” sur laquelle on peut lire :
"Car si le feu réduit à rien
La paille offerte à son chemin,
De l'or que traque sa morsure
Il refait vif l'éclat fané. " *
(* vers extraits du poème “le chant de l'âme au Purgatoire ” d'Eugène LAPEYRE Editions de Chiré).

- Pourquoi m'avoir demandé la raison du dessin que j'ai demandé à l'aviateur ? Demanda le Petit Prince en s'adressant d'autorité à moi, et coupant du même coup la « chique » à un Ronnie qui aurait bien voulu continuer sur « Le Purgatoire ». Mais c'était POUR MOI qu'il était venu !

- C'est à cause de mon fils, répondis-je. Et de raconter au petit prince l'épisode du mouton à l'origine des crises d'angoisse de mon fils et de mon agression. Et comme je concluais mon exposé par un classique “ si seulement je pouvais savoir ce qui lui est passé par la tête ”, je vis le regard du gamin s'illuminer…

- Tu saurais donc ce qui lui est passé par la tête ? Repris-je…
- Oui…
- Mais comment ?

Pour toute réponse, le Petit Prince laissa échapper un long soupir tandis que très affectueusement, il entreprit de réajuster de sa petite main une mèche de cheveux sur mon front, tout en récitant, lentement, sur un ton monocorde :

« Et il s'enfonça dans une rêverie qui dura longtemps. Puis, sortant mon mouton de sa poche, il se plongea dans la contemplation de son trésor. »

- Qu'est-ce que tu dis ? Demandais-je…

- C'est ce que j'ai fait lorsque l'aviateur m'a remis le dessin, et c'est la phrase même qu'il a écrite que je te cite de mémoire...

- Et pourquoi me la citer ?

- Parce que c'est sur cette phrase que la maîtresse d'école de ton fils a terminé l'extrait qu'elle a lu à ses élèves...

- Et Alors ?

- Et bien, ton fils, comme tous les bambins de son âge, a voulu jouer «au petit prince ». Il a, pour ce faire, emporté le dessin dans son lit, et une fois la porte de sa chambre fermée, il a allumé sa lampe torche et a voulu, en s'identifiant à moi «se plonger dans la contemplation de son trésor. »...

Il se tût, baissa les yeux...

- Et Alors ? Insistais-je…

- Et alors, il a mis son dessin sous ses yeux, l'a regardé avec intensité, et, mentalement, s'est constitué tout un troupeau... Un «gentil » troupeau qu'il a joliment parqué dans la clairière de son rêve, avec un gentil chien pour le garder et le défendre, le cas échéant... Puis, épuisé par cet intense effort de concentration, il s'est endormi prés de la fontaine, le chien couché à ses pieds...
Il est tout fier d'être le berger d'un merveilleux troupeau de bons et gentils moutons qu'il garde pour son papa et sa maman sous les étoiles... Il ne comprend d'ailleurs pas pourquoi le «Petit Prince » s'est chichement contenté d'un seul mouton alors qu'il est si facile de se fabriquer un joli petit troupeau... « Qu'il est doux et frais ce matin, et qu'il est délicat ce réveil à la douce musique de la source d'eau fraîche et limpide » se dit-il dans son rêve... Il se situait, en effet, au milieu d'une clairière en pente douce avec, au centre de cette dernière, un bassin de pierre alimenté par le filet d'eau cristalline d'une source aménagée...
« N'est-ce d'ailleurs pas déjà les bêlements des moutons que j'entends là, et n'est-ce pas la langue du chien qui me réveille dont je sens la caresse humide sur ma joue ? »
Puis, il ouvre les yeux. Il ouvre les yeux sur des moutons aux mâchoires tellement proéminentes qu'ils ont déjà mangé le chien. En place de laine, ils ont une espèce de fil de fer grossier qu'on ne peut caresser sans écorchures. Ils fixent tous de leurs yeux exorbités leur petit créateur, avec un reproche muet au fond de leurs pupilles :
- Pourquoi m'as-tu fais une patte plus longue que les autres ? dit le premier...
- Pourquoi m'avoir dessiné un corps si anguleux ? Je ne puis enlacer ma compagne sans lui briser un os, dit le second...
- Tu m'as dessiné un cou trop court et des jambes raides : je ne puis atteindre l'herbe au sol avec ma bouche, et vais mourir de faim, dit le troisième...
- Pourquoi nous avoir fait une laine si dure et si noire : une puce s'est logée dedans et me suce jusqu'au sang sans que je parvienne à l'écraser, dit le quatrième...
- On a bien mangé le chien hier, dirent en cœur le cinquième, le sixième et le septième et dernier mouton, ça va pour l'instant, mais si d'ici demain tu ne nous en donnes pas un autre, c'est toi qui y passeras...

Ton enfant, interloqué, ne peut que reculer devant leur air menaçant, et en vient à buter, avec un cri d'horreur, sur les restes sanguinolents du chien qui le font trébucher. Pressé de toutes parts par ces moutons nés de son inexpérience du dessin, à la laine sèche et dure comme du sarment de vigne, aux yeux exorbités de couleurs crues et dures, et surtout aux dents pointues de carnassier, il ne peut qu'essayer de balbutier quelques excuses...
- Je n'ai que sept ans, et je ne puis encore dessiner comme un grand... Pardonnez mon inexpérience...

Mais les moutons n'en ont cure : Ils ont pris autonomie et indépendance en prenant vie. Ils sont furieux d'avoir été dessinés avec un cou trop court, des pattes inégales et raides, et ils ne feraient qu'une bouchée de leur créateur, s'il n'avait encore besoin de lui pour subsister...

Et ce n'est pas le " puissant calmant " qui pouvait y faire quelque chose : son effet empêchait, de fait, ton fils de se réveiller. Il n'avait plus la possibilité, comme n'importe quel poisson terrorisé par un monstre marin, de s'éjecter d'un coup de rein du monde souterrain du sommeil vers celui de l'éveil. La drogue administrée lui ôtait l'énergie indispensable à ce sursaut salutaire, et il n'avait d'autres ressources de se blottir au fond du premier trou venu…

Mais, dieu merci, de fait, une nuit, l'angoisse et le désespoir lui ont donné assez d'énergie (l'énergie du désespoir, comme on dit), pour trouver en lui, à défaut de la force " physique " de fuir, celle " morale " de se dresser contre son oppresseur :

- " J'en ai assez de tes brimades ", grogna ton fils à l'adresse de son monstre, entre deux claquement de dents, (tout reculant prudemment tout au fond du plus profond des trous de la clairière de son rêve...) "et quelque soient les griefs que tu nourris contre moi, saches que je ne suis pas responsable de ta monstruosité : on m'a trompé lorsque je t'ai dessiné, en louant à tort la véracité de mon épure. Et c'est en toute bonne foi que je t'ai donnée un si lamentable existence... "
Mais, cette fois là, au lieu de pousser un hurlement terrible et de se mettre à fouiller le sol de toute la rage des griffes d'acier de ses pattes pour l'extirper du fond de son trou et le massacrer pour la cent millième fois, le dernier mouton cubique, le plus fort, le plus vaillant, ou tout simplement le plus cruel de tous, celui qui a réussi à dévorer tous ses compagnons, et qui règne en maître absolu sur la clairière, s'assoit tranquillement sur une grosse pierre et se met à lui répondre presque poliment :

- " Mais, que veux-tu que je fasse, maintenant que j'existe, de ma vie? Ce n'est pas de ma faute non plus si je suis méchant et féroce, car je suis tel que tu m'as fait : Mes dents acérées ne pouvant mordre l'herbe, je suis obligé de me rabattre sur la viande, et la toison fil de fer que tu m'as dessinée permet à la puce et à la tique de me torturer de leurs lancinantes piqûres. Et comment être de bonne humeur quand on souffre en permanence de telles démangeaisons?"
Aussi, bien qu'il pourrait aisément n'en faire, comme toutes les autres fois, qu'une bouchée, le monstre épargne cette fois là le jeune garçon.
S'il l'épargne, c'est, bien entendu ni par charité, et encore moins par grandeur d'âme : premièrement, parce qu'il est le seul à pouvoir lui apporter chaque soir un chien à manger... Le plus gros et le plus gras possible (et comme il dessine de mieux en mieux, ils sont aussi de plus en plus tendres et savoureux) Mais aussi, secondement, parce que tout monstre qu'il est, il crève d'ennui maintenant qu'il a fait le vide autour de lui, tout seul dans cette clairière, avec personne à qui parler ou se disputer...
Et, maintenant, ne le voit-on pas nettoyer avec soin les reliefs de ses repas, laver les traces de sang sur son museau, et enterrer soigneusement la carcasse du dernier chien dévoré pour éviter de terroriser ton enfant.
Et, de fil en aiguille, il se noue entre eux une espèce de collaboration : contre une nuit tranquille, exempt de réveils brutaux, de suées de terreur et de pipi au lit, ton gamin lui raconte ses journées, lui fait part de ses problèmes et lui brosse avec fidélité le tableau de ses tracas journaliers ».


CHAPITRE NEUF
LE “SI ON DISAIT QUE ”

« Mais, quand, dans son récit, il énumère en pleurant les brimades multiples et diverses que lui font subir Riri, Rachid, Stéphane et Laurent, ses copains de CM1 qui le rackettent à longueur de semaine, se moquent de lui et lui flanquent raclées sur raclées... le mouton cubique se sent des larmes couler le long de son crin métallique...
- Mais, s'interrompt soudain ton fils, est-ce que je rêve : ne voilà t-il pas que tu pleures, Mouton !
- Ah c'est de joie, mon petit. Ah, qu'il est beau ton monde !
- Mais, ce n'est pas vrai ! Serais-tu en train de rire des misères que l'on me fait ?
- Excuse-moi, se reprit le mouton, soudain conscient de sa "gaffe " : de la peine, j'en ai aussi, bien entendu, et si tu savais comme j'enrage de ne pouvoir t'aider ! Ah si seulement je pouvais m'échapper de cette clairière et faire un petit tour dans ton monde "réel " j'en ferais de la chair à pâtée, de ces quatre garnements!
- Mais si, tu peux, répliqua, soudain ton rejeton, très intéressé par la proposition du monstre...
- Mais, comment donc ? demanda ce dernier…
- Je me dirais très très fort : " Si on disait que je suis le monstre qui hante mon rêve" jusqu'à ce que je me sente " MONSTRE " jusqu'au bout des ongles !
- Et tu crois que cela suffira ? demanda-t-il intrigué … Ce n'est pas parce que tu diras, même très très fort que " je suis MOI que tu seras MOI ! " : tu me fais " marcher "!
- Mais, tous les enfants font ça quand ils jouent ! Et toi même, tu as bien dû le faire quand tu étais petit !
Mais, pour toute réponse, ton fils n'obtint qu'un long regard déconcerté … Il comprit soudain qu'ayant été dessiné de toutes pièces "adulte ", le mouton cubique n'avait jamais été, comme lui, un “ petit garçon ”… Aussi profita-t-il de l'étonnement de son interlocuteur pour reprendre son exposé sur un ton plus docte :
- Par exemple, si un enfant dit : " si on disait que je suis un alpiniste qui marche sur le bord d'une falaise dont l'à-pic fait dix mille mètres de haut ", et bien, pour l'enfant qui dit ça, et lui seul, le bord du trottoir sur lequel il marche se transformera en son esprit en bord de falaise de dix mille mètres de haut !
- Ah bon ! fit le mouton, interloqué…
- Et si l'enfant rajoute "si on disait que : Grangousac m'a retrouvé et me barre le passage ", et bien pour lui, et pour lui seul, le piéton qui approche devient immédiatement le redoutable ennemi. Ennemi de sa lignée de super-héros galactiques…
- Non !
- Et qui, justement, croyant que l'enfant ne l'a pas repéré sous son déguisement de terrien banal, veut saisir cette occasion inespérée où il va pouvoir le frôler pour le précipiter dans le gouffre béant qu'il longe...
- On s'y croirait !
- Mais, malgré le blizzard qui lui barre le visage, le verglas qui crisse sous ses pas, et ces trois nuits passées à marcher dans la neige molle, dans laquelle il s'enfonce jusqu'à la taille, puisant dans les dernières réserves de son super organisme, il parvient " in extremis " à esquisser, d'un bond de coté, la main qui, subrepticement, allait le pousser...
- Quelle capacité d'affabulation !
- Et son ennemi, emporté par son élan, tombe dans le précipice sans fin...
- Eh bien, heureusement que je suis averti qu'en fait, le bonhomme a simplement mis le pied dans le caniveau...
- Oui, pour toi, comme pour toutes les "grandes personnes "qui m'ont regardé, étonné, marcher soudain en équilibre sur l'extrème bord du trottoir. Mais le petit garçon, de l'autre coté de la rue, celui là même que tu vois sucer une sucette à la menthe (dis-je tout en pointant obliquement mon doigt sur un point imaginaire) n'a pas perdu une bribe de la scène. Il appréciera, d'ailleurs, en connaisseur le sourire qui illumine mon visage et communiera à ma jubilation… Il accompagnera même du regard la longue et vertigineuse chute de l'ennemi héréditaire de notre race, jusqu'à qu'il ne soit devenu plus qu'un point hurlant, loin là bas, tout en bas...
Le mouton resta un long instant muet, le regard comme perdu devant lui. Un nuage passa sur son front. Il lui sembla même entrevoir une larme perlée sous sa paupière. Et ton fils crut voir en ces phénomènes la manifestation d'un regret : celui de n'avoir pas été, comme lui, “ PETIT ”…
- Et pour en revenir à notre affaire ? Lacha le mouton cubique, en se frottant les yeux…
- Très simple : je me dirai "toi ", et tu vivras en moi...
- Et toi, que deviendras-tu alors ?
- Moi, je resterai dans la clairière fraîche et ombragée, à attendre ton retour. Et tu me raconteras comment tu les as claqués quand tu rentreras… Et c'est Papa et Maman qui vont être surpris de "me" voir nous coucher si tôt...
- Oh, ne compte pas trop là-dessus : Je ne me coucherai que lorsque j'en aurais envie !
- Mais, je vais m'ennuyer à mourir si tu tardes !
- Tu n'auras qu'à regarder la télévision ou te passer des cassettes...
- Mais, il n'y a pas de télé ni de magnétoscope dans la clairière de notre rêve. Et comment pourrait-il y en avoir, puisqu'il n'y a même pas l'électricité !
Le mouton sourit, moqueur :
- Tu n'as qu'à faire un coup de "Si on disait qu'il y a dans cette clairière une prise de courant, un poste de télévision avec un magnétophone etc…" pour faire apparaître dans la clairière de ton rêve de quoi ne pas t'ennuyer : un super poste avec magnétoscope, console de jeux, etc. pour m'attendre confortablement !
Et sur ce, de glisser d'autorité et avec toute la rage dont il est capable, son esprit dans la peau de ton enfant.
Puis, tout en s'en allant :
- Remarque que c'est tout de même dommage que, j'ai découvert ce “ si on disait que ” si tard… Dieu que j'en aurais passé du bon temps, avec tous mes anciens compagnons….
- Oui, je comprends, fit l'enfant… vous vous seriez bien amusé tous ensemble…
- J'aurais dit “ si on disait que j'avais un super robot ménager, un super four vapeur autoclave, un super congélateur, etc. ” et j'aurais disposé immédiatement de la superbe cuisine de mes rêves !
- Et tu leur aurais fait la cuisine au lieu de les massacrer bêtement !
Le mouton se retourna, et en faisant un gentil au revoir de la main :
- C'est vrai : Ils seraient encore là, bien sages, tous rangés sur huit étagères…
- Non, pas des étagères : une étagère, c'est plutôt inconfortable pour un humain comme pour un animal !
- Mais, chez toi, ce n'est pas sur une étagère que l'on range les bocaux de conserves alimentaires ?
Et sur ce, il disparu de la clairière…

Aussi, est-ce à ta femme d'être étonné au réveil de ton fils : son enfant, d'ordinaire si affectueux, ne la gratifia ce matin là que de l'aller retour de deux bises sèches, suivi d'une volte face nerveuse lorsqu'elle voulut l'enlacer...
- Mais qu'est-ce que tu as ?
Son môme se retourna, lui lançant un regard interrogateur...
- Non, ce n'est rien, mon chéri... pars vite à l'école, tu vas être en retard...
Elle poussa un soupir de dépit, haussa les épaules en laissant échapper, en forme d'excuse, un peu comme si elle se parlait à elle-même :
Seigneur, que les enfants grandissent vite de nos jours !
Elle ramassa le beurre et le jus d'orange pour les ranger dans le réfrigérateur, sans remarquer tout de suite la disparition du couteau à découper les surgelés : Un engin qui fait tout de même près de quarante centimètres, et est doté d'une poignée en plastique moulée que l'on a bien en main. De plus, il était "réversible " scie à glace sur le dessus, (c'est à dire doté de dents crénelées d'un centimètre et demi de profondeur, hérissées de cannelures acérées propres à entamer et débiter sans effort la glace la plus dure), et couteau cranté sur le dessous. Il se terminait par une espèce de fourche à deux dents. Il était si tranchant "d'usine " qu'on pouvait se couper sérieusement en le saisissant simplement par la lame. Aussi, cette dernière était-elle confinée dans un étui de carton dur dont seul le manche dépassait. Les parents avaient d'ailleurs soigneusement conservé, (et même renforcé au moyen d'adhésif d'emballage), cet étui qui recouvrait toujours la lame de cet ustensile. Il était d'ordinaire pendu à un clou au fond d'un angle du plan de travail, théoriquement hors de portée de la main des enfants...
Prestement, il le glissa en oblique, dans le sac à dos qui lui servait de cartable, tout en prenant bien soin de laisser sortir le talon du manche de plastique. Il pouvait ainsi le tirer facilement de son sac en balançant un bras par-dessus sa nuque.
Riri, Rachid, Stéphane et Laurent, justement, l'attendaient devant l'école Jean Zay de Bondy. C'est qu'il leur devait encore quatre cent francs sur les six cent réclamés il y a quinze jours. Et comme ça traînait, Rachid, qui justement n'avait pas cours ce jour là, avait amené le Pitbull de l'équipe pour l'impressionner...
Quand le monstre l'aperçut, il s'arrêta net :
- Non de Dieu, un chien, s'exclama-t-il, un éclair gourmand dans le regard...
- Ce n'est pas un chien, c'est un Pits rose, fit Riri...
- Le plus fort et le plus dangereux des Pits, surenchérit Stéphane...
- Six cent kilos de pression dans la mâchoire ! remarqua Laurent...
Mais il n'en avait apparemment cure : le monstre en salivait déjà de ce jeune toutou bien dodu et tout grassouillet ! Au regard froid et déterminé de la bête, qui déjà tirait sur sa laisse, il répondit par un regard encore plus froid et plus déterminé. De ce regard de nounours, absolument vide, inexpressif au possible : le regard du prédateur, qui signifie immédiatement à celui qui le subit qu'il a cessé d'être un être, qu'il n'est plus qu'une chose : un déjeuner sur pattes. Et un si jeune et si beau toutou, ça se mange sans faim !
- J'ai votre fric, mais je voudrais vous le remettre discrètement, fit-il, faussement conciliant...
- Tu nous suis dans le terrain de foot...
- D'accord...
Le terrain de foot est aménagé en bordure d'un terrain vague, deux cent mètres plus loin. C'est un peu vallonné, et les jeunes s'y retrouvent volontiers pour taper le ballon.
Mais, le matin, vers huit heures, c'est plutôt désert...
Chemin faisant, subrepticement, il vérifia que la lame du coutelas coulissait bien dans son étui de carton plastifié : il le pinçait de sa main gauche par le bas à travers la toile de son sac, en faisant passer son bras dans le dos, le long de sa taille, tandis que le droit basculait au-dessus de sa nuque. Il exerça ainsi de petites tirades sur le manche et faisait jouer la lame : car la réussite de son plan dépendait étroitement de la rapidité avec laquelle il pourrait dégainer.
- Qu'est ce que tu fous ? fit Rachid, intrigué par son manège...
- ça me gratte, s'excusa-t-il...
On était cependant arrivé au centre d'une espèce de petite cuvette où se rejoignaient trois sentiers. Les jeunes avaient pris l'habitude de s'y tenir pour effectuer leurs petits trafics : des herbes folles les cachaient idéalement à la vue des fenêtres des HLM voisins...
- Bon, maintenant file-nous le fric ! fit Riri...
- Le voilà, fit-il ! En tirant de la poche de son polo un billet de deux cent francs chiffonné en boule qu'il tendit à Rachid. Et comme ce dernier avançait la main pour le saisir, il le laissa rouler à terre, comme malencontreusement. Rachid jura, et se baissa pour le ramasser...
- Fais gaffe Rachid ! Hurla soudain Laurent...
Ce dernier eut tout juste le temps d'entrevoir le flash de la lame de la scie à glace maniée à deux mains par le gamin. Il eut juste le temps de se jeter en arrière, tout en poussant un cri perçant en saisissant de sa main gauche son poignet droit : bien que le gamin visât carrément la carotide, il n'avait pu planter les crocs de sa redoutable lame que dans l'avant-bras de Rachid. Puis, en tirant d'un coup sec, il l'avait crédité d'une balafre assez spectaculaire. Ça saignait vraiment beaucoup...
Le temps que les trois autres reviennent de leur stupeur, le gamin était déjà sur le chien auquel il fit une magnifique entaille à l'épaule : comme pour Rachid, il visait encore la gorge, mais, bien heureusement pour lui, le Pits, lui aussi, avait bougé...
- Mais il est malade ce mec, firent-ils en cœur en reculant précipitamment pour se mettre à l'abri des terribles moulinets fait par ce démon de sept ans qui fonçait sur eux avec une incroyable détermination...
- Mais, c'est qu'on dirait que ce salaud en veut vraiment à notre peau, cria Stéphane en s'écartant du trio pour faire diversion.
De fait, le gamin marqua une pause : trois d'un coté plus le chien et un seul de l'autre. Il n'y avait pas à hésiter : il fonça de toute la vitesse dont étaient capables ses petites jambes sur les trois amis et le chien !
Riri essaya bien de les protéger tous au moyen du chien qu'il tenait en laisse. Ce dernier, malgré sa blessure, se dressait en grognant furieusement, sur ses pattes de derrière pour saisir le monstre à la gorge. Mais c'était sans compter avec ses réflexes : il se laissa brutalement tomber sur les fesses au moment précis où Riri lâcha la laisse. Les puissantes mâchoires du Pits claquèrent dans le vide, tandis que le môme, par-dessous, lui plantait trente centimètres de lame en plein poitrail. Atteinte en plein cœur, la bête mourut presque sur le coup, dans un grand tremblement nerveux qui lui traversa tout le corps...
Leur chien mort, les quatre amis prirent leurs jambes à leur cou. Riri et Laurent se réfugièrent avec Rachid chez le pharmacien qui appela immédiatement le SAMU, après avoir tenté tant bien que mal de réduire l'hémorragie au moyen d'un pansement compressif...
Entre temps, Stéphane, arriva. Il était livide et marchait comme un automate. Il faillit trébucher sur le bord du trottoir et prit Riri par la main, qu'il serra très fort...
- ça va ? fit Riri effrayé par le teint livide de son ami...
- ça va ? demanda également le médecin du SAMU qui venait d'embarquer Rachid…
Stéphane répondit d'un geste que ça allait, puis s'assit sur le bord du trottoir, le regard dans le vague...
Une fois l'équipe médicale partie, emportant Rachid aux urgences de l'hôpital, Riri s'accroupit face à lui, et, tout en le secouant :
- Mais qu'est-ce que tu as Stéphane ? Tu es pâle comme un linge : on dirait que tu as vu la Mort...
- Ah ! Ça tu peux le dire, répondit-il du "tac au tac " en réprimant un claquement de dents...
Puis, tout en redressant son buste comme pour se donner une contenance :
- Adrien est un Vampire !
- Un vampire ? Où es-tu allé chercher cela ! Tu sais bien que les vampires ça n'existe qu'au cinéma !
- Ou à la télévision, renchérit Laurent...
- Je n'ai tout de même pas rêvé quand je l'ai vu !
- Mais quoi, firent simultanément Riri et Laurent ?
J'ai vu Adrien s'agenouiller et sucer le sang du chien à même ses blessures... "
Puis, le monstre, épuisé par les efforts fournis et par la digestion du sang qu'il avait sucé, se laissa glisser avec volupté dans l'autre monde : celui du sommeil »…


CHAPITRE DIX
LE PACTE

« Il retrouva la clairière ombragée, la source d'eau fraîche, le chant de l'oiseau et ce parfum frais et musqué que dégagent ces papiers toilette bleus, jaunes, verts et rose qu'affectionne particulièrement sa mère…
- Ah ! Te voilà enfin ? fit ton fils qui l'attendait avec impatience…
- Tu t'es ennuyé ?
- Un peu tout de même…
- Mais tu avais pourtant le "si on disait que " de télé, de magnétoscope et de consoles de jeux avec lequel je t'ai laissé !
- Heureusement que je les avais ! Mais comme nous sommes lundi, il n'y a que des programmes "pour grandes personnes " l'après-midi. Et quant aux jeux, j'ai fini par en faire le tour…
- Mais regarde un peu ce que je t'ai apporté, fit le mouton en désignant la grosse valise qu'il tenait à la main…
- C'est quoi ça ?
- Regarde un peu, fit le mouton, tout en la posant sur l'herbe et l'ouvrant…
- Chic, fit l'enfant : un tas de cassettes vidéo, plus des CD de jeux !
- Cinq dessins animés en long métrage de Walt Disney, plus cinq cassettes de Tex Avery ; les deux derniers jeux en CD pour ta Sega et ta Nintendo ! Détailla le mouton…
Il laissa un moment l'enfant vider le contenu de la valise et aligner les cassettes devant le magnétophone…
- Mais, il n'y a rien pour le DVD ?
- Tu as un DVD ?
- Oui, je me suis fait un petit coup de "si on disait que " ce matin : " SI ON DISAIT QUE J'AVAIS UN DVD "…
- Je ne pouvais pas deviner ! Mais comme maintenant je le sais, je t'apporterai des enregistrements pour ce type d'appareil…
- Mais, Il va me falloir un sacré bout de temps pour voir tout cela !
- Ho, "on dira " que tu as tout le temps !
- Mais l'école, fit-il...
- Oh, je te remplacerai, et personne ne s'en apercevra...
Puis, avisant la présence au sein de la clairière d'un Restaurant Mac Donald complet, avec, comme serveur, le clown Ronald Mac Donald en personne...
- On dirait que tu ne t'es pas limité au DVD. Tu l'as drôlement fait marcher, le " Si on disait que... "...
- Oh oui, répondit l'enfant : comme je m'ennuyais, je me suis offert tout ce que dont j'ai toujours rêvé...
- Effectivement, on se croirait en plein rêve, fit le mouton... en avisant la présence, autour du Mac-Do, de pratiquement tout un parc d'attraction…
- Raconte-moi donc un peu comment ça s'est passé avec les quatre lascars auxquels je devais remettre deux cent francs au plus tard aujourd'hui, demanda-t-il tout en se calant dans l'angle du grand canapé de cuir qui remplaçait désormais le rocher inconfortable et froid sur lequel il avait coutume de s'asseoir chaque soir...
Le mouton s'installa face à lui, dans le fauteuil, accepta le panier repas fourni par Ronnie Mac Donald en personne...
- Tiens, remarqua-t-il, pourquoi un petit Coca-Cola 25 cl ? Pourquoi, tant qu'on y est, ne pas se payer du " Si on disait que" coca géant, 80 cl ? ...
- Ben, parce que j'ai bien peur d'un pipi au lit qui ne soit pas du "si on disait que"... Alors, comme je suis sujet à ces incommodités, je me surveille un peu...
Le Mouton fut ravi de raconter à l'enfant le détail de leur affrontement. L'enfant, lui, écoutait bouche bée. Et quant il eut terminé son récit :
- Mais ce n'était tout de même pas nécessaire d'essayer de tuer Rachid ! Te rends-tu compte que, s'il n'avait bougé, tu lui tranchais aussi sec la carotide !
- Oui, je sais. Mais rassure-toi : la prochaine fois, j'anticiperai, et je te garantis que je ne la louperai pas !
- Ah ça, je te l'interdis bien ! L'égratigner, d'accord ! Mais le tuer... comprends tout de même que si je leur en veux, je ne leur en veux tout de même pas "à mort " !
- Peut être que j'aurais dû laisser leur gentil chien-chien mordiller un peu tes fesses. Pour sûr, tu aurais voulu leur mort... En attendant, je te signale très aimablement que personne n'est trépassé, sinon "de peur " : je n'ai tué que le chien !
- Et tu l'as dévoré ?
- Avec tes dents ? Absolument impossible ! J'ai dû me contenter de lui sucer le sang...
Et comme l'enfant afficha une moue de contrariété :
- Tu en fais des histoires alors que tu étais dans ton droit : car se sont eux qui étaient les agresseurs. Ils t'ont battu à de multiples reprises et même tailladé plus d'une fois les fesses lorsque tu tardais à satisfaire leurs demandes !
Le môme commença, en effet, à se dire que, tout compte fait, il s'était un peu "emballé" et que le Monstre avait raison...
- Mais, que pourrais-je faire s'ils veulent se venger demain ? Tu ne peux être tout le temps présent dans mon corps !
- Et pourquoi pas ? Je puis continuer à te remplacer dans le monde réel, et personne ne s'apercevra de ton absence...
Cette idée plut à l'enfant : un grand sourire illumina soudain son visage : Il venait de réaliser qu'au fond, ce n'était pas si mal d'avoir trouvé "quelqu'un" pour faire hier "à sa place " ce qui lui était si désagréable de faire dans sa vie quotidienne, à savoir :
Se lever à six heures trente chaque matin,
Se laver,
S'habiller,
Suivre les cours,
Faire ses devoirs,
Etc.
- Tu continueras donc à me remplacer ?
- Oui, comme aujourd'hui. Et je ne viendrais te retrouver dans ton rêve que pendant le sommeil de ton corps…
- Et quel serait ton intérêt ?
- Je suis ébloui de toutes les choses dont regorge ton monde et que j'ai soif de découvrir ! Je suis d'ailleurs impatient d'y retourner!

- Un bon point pour moi, répliqua aussitôt le gamin : On dirait que tu es piégé...

Le mouton acquiesça d'un sourire, que l'enfant lui rendit d'une manière quelque peu ironique : comme s'il pouvait y avoir, dans cette tragédie, matière à sourire. Car, en fin de compte, c'était bien lui qui était "piégé"...

Après la séparation, il eut comme un grand vide en son cœur. Il resta un long moment pensif devant le ruisseau, la tête entre les mains… Puis, tout en se levant, il se dit que c'était mieux ainsi : sa dépouille était devenue bien "trop grande pour lui" désormais. Il fallait qu'il se fasse "une raison" »…


CHAPITRE ONZE
LA POSSESSION

- Il a donc renoncé définitivement à reprendre possession de son corps ?
- Au début, il s'était fait à l'idée qu'il le reprendrait quand il le voudrait, et il a bien essayé une fois. Mais, ça ne s'est pas exactement "bien passée"...
- L'autre a refusé ?
- Non. Et d'ailleurs il ne le peut pas. Mais, c'est après que les problèmes sont apparus pour lui : Riri, Fifi et Laurent ont compris très rapidement que le corps de ton fils n'était plus animé par le même esprit qu'à l'ordinaire ! Aussi, après une demi-journée de battement, ils ont voulu profiter de ce qu'ils ont pris pour une faiblesse passagère pour lui faire payer très cher les trois mois d'humiliations qu'il leur avait fait subir...
- Il ne s'est pas défendu ?
- N'est ce pas Mouton Cubique qui veut ! Il n'a trouvé en lui ni le cran ni la férocité nécessaire au maniement du coutelas à surgelés ! Il l'a bien tiré de son fourreau, mais n'a pas eu le courage, comme le Mouton, de foncer avec détermination sur la première carotide qui passait à portée de ses moulinets... Aussi s'est-il fait piteusement désarmer et n'a dû son salut qu'à une fuite éperdue...
- Et il s'est réfugié ou ?
- Chez toi... où il s'est immédiatement barricadé...
- Le Mouton l'a remplacé dès le lendemain et a repris les choses en main ?
- Penses-tu ! Ton fils l'a trouvé en train de s'éclater sur le grand huit, de se goinfrer au Mac'Do, de surfer sur les vagues de la piscine. Et quand il lui a conté ses ennuis, il l'a interrompu immédiatement en lui faisant comprendre que, désormais, c'était "ses " problèmes. Il faisait mine de découvrir les attractions du parc et de ne plus vouloir les quitter... Ton fils a vécu un véritable enfer : le jour, il ne pouvait mettre un pied hors de ton appartement sans risquer de se faire écharper d'importance, et la Nuit, il trouvait un compagnon indifférent à sa détresse, ne pensant qu'à s'amuser...
- Je me souviens de cette semaine : il était, effectivement, pas mal secoué et a même recommencé à faire "pipi au lit "... Mais, finalement, le mouton, il a bien fini par la reprendre, sa dépouille ?
- Oui, mais "comme à regret ", et après que ton fils l'ait longuement supplié. Il a, moyennant quelques égratignures, vite repris, comme on dit, les "affaires " en main... Et ton fils a été trop heureux de retrouver la quiétude de son monde factice, en se promettant solennellement à lui-même que jamais, plus jamais, on ne le reprendrait...
- Mais, que faire alors pour chasser de son corps l'esprit malfaisant qui l'anime ? Pourquoi, par exemple, n'irais-tu pas, en personne, apprivoiser le monstre qui le hante tout comme tu as apprivoisé le Renard ?

Le Petit Prince sourit…

- Saches que j'ai bien essayé, avant de t'apparaitre, mais je n'ai pu retourner dans son rêve !
- Mais, tu as bien dû y aller, puisque tu m'en as fait la description détaillée !
- Non : j'y étais dès le début, lorsqu'il s'est couché dans sa chambre avec son dessin, puisqu'il rêvait de moi à ce moment. J'y suis resté caché aussi longtemps que j'ai pu, sans pouvoir, malheureusement, faire quoi que ce soit !
- Mais, pourquoi ne l'a tu pas contacté lorsque le monstre est sorti de son rêve, revêtu de son enveloppe charnelle ? Il était alors bien seul avec toi ?
- Je l'ai contacté ! Et dès la première absence du monstre ! Chaque fois que ce dernier le quittait dans son enveloppe charnelle, je sortais de ma cachette pour le raisonner. Et, c'est moi qui, à la longue, ai réussi à le persuader de reprendre son enveloppe corporelle pendant la fameuse semaine pendant laquelle il s'est barricadé chez toi ! D'ailleurs, on ne peut pas dire que ça été un succès, vu qu'il m'a très poliment, mais fermement, “ éjecté ” de son rêve pour que le Monstre puisse y revenir !
- Le monstre avait quitté son rêve ?
- Oui : j'avais réussi à le remplacer !
- Mais alors, comment a-t-il pu y revenir ?
- Ton fils l'a invoqué pour l'aider à tenir tête à ses complices : c'est que parti comme c'était, ils auraient fini par le trucider !
- Mais, maintenant que tu m'as mis au courant, pourquoi ne pas retourner dans le rêve de mon fils pour recommencer l'opération ? Cette fois ci, crois moi, je ne lui ferais pas défaut !
- C'est un peu tard : je suis grillé ! Cela fait déjà quelques temps qu'il ne m'invoque plus, et j'ai bien peur que ce soit définitif !
- Mais, pourquoi lui demander son avis : tu n'as qu'à t'imposer !
- Un esprit ne peut s'imposer dans le rêve d'une personne sans son consentement ! Il faut qu'il m'invite à y venir…
- Tout cela pour un dessin “ raté ” : « Dire qu'il était si câlin quand il était petit ! »

Le petit sourit gentiment :

- Il existe toujours, le “petit câlin”, mais il reste bien sagement à jouer à longueur de journée dans le monde virtuel qu'il s'est lui-même créé ! Un monde merveilleusement agencé pour l'enfant qu'il est et qu'il veut rester de toute éternité. Un monde dans lequel il y a un magnifique restaurant Mac Donald dans lequel il passe ses journées à jouer à des jeux vidéos, à regarder des DVD, à manger et boire toutes les nourritures et les boissons qu'il aime, servi par Ronald Mac Donald lui même !
- Il n'a pas d'amis ?
- Si : le Mouton Cubique qui le retrouve tous les soirs, quand il laisse la dépouille charnelle qu'il a animé toute la journée se reposer…
- Il ne s'ennuie pas ?
- Comment s'ennuyer quand on a tous les jeux que l'on veut, plus une base nautique et un parc d'attraction tout entier pour soi ?
- Il pense à son père et sa mère ?
- Quelquefois, avec nostalgie… Il regrette les câlins que vous lui prodiguiez quand il était petit, et ça lui manque !
- Il nous aime toujours alors ?
- Absolument…
- Dire que nous n'avons rien vu venir !
- Mais comment pouvais-tu voir venir quoi que ce soit ! Pendant que tu alignais tes semaines de 70 heures à la poursuite du rêve insensé de ton Oncle !
- Un rêve insensé ? Quel rêve insensé ?

Le gamin sourit, tout en embrassant d'un regard circulaire la salle où clignotaient doucement les « Leeds » des cabines, tandis que l'on devinait, dans la pénombre des alcôves les soupirs étouffés des ébats d'artifice des invités « triés sur le volet » de cette soirée inaugurale. De temps à autre, un de ces messieurs descendait le grand escalier tout en rajustant son smoking, et passait un moment avec quelques autres à congratuler mon Oncle, l'hamburger dans la main gauche et le verre de champagne dans la droite !

- Ben… je parlais de tout ça !
- Tout ça ? Mais, tout ça, ce n'est pas un rêve : ça existe !
- Dans ta tête oui !
- Mais, tu es bien là, toi !
- Mais moi aussi, je suis dans ta tête : as-tu oublié que tu parles à un esprit ?
- Mais alors, ça veut dire que je rêve ?
- Absolument : en fait, tu t'es endormis dans ta voiture !
- je n'ai fait qu'un petit somme d'une demie heure qui m'a requinqué et suis repartis immédiatement !
- Que tu crois…
- De plus, cette inauguration était prévue de longue date : c'est pourquoi je suis en costume de ville !
- C'est vrai ! mais vois-tu, ce qui m'a fait plaisir c'est que, rêve ou pas, tu es sauvé !
- Comment ça : sauvé ?
- Tu as intégré ton fils dans ton rêve, non pas comme le « fils que tu voudrais avoir », mais comme le fils que tu as, avec tous ses imperfections, tous ses problèmes, et tu en as pleuré !
- C'est vrai que j'ai eu beaucoup de peine à cacher mes larmes à Ronnie !
- Le plus dur est fait : réaliser combien tu aimes ton fils ! Car, de fait, tu as passé jusqu'à cette soirée ta vie entre un passé que tu ruminais et un avenir que tu rêvais ! Tu étais ce point de vue, exactement semblable à la statuette qui trônait au dessus du bénitier de la petite Eglise de mon village et qui représentait une femme voilée.
- Une femme voilée ? c'est assez singulier…
- C'est ce que j'ai pensé, jusqu'à ce que notre vieux curé nous déclare, lors d'un sermon :
« C'est la meilleure représentation que je connaisse de l'orgueil, ce sentiment qui vous conduit à tellement ruminer votre passé et rêver votre avenir, que vous en devenez sourd et aveugle au présent. C'est le mal du siècle ! »
-
- Le présent ? Encore faut-il que j'ai envie de le voir, car LE PRESENT, pour moi, C'EST UN FILS QUI ME HAIT AU POINT DE VOULOIR ME TUER !
- Allons, allons, arrête de dramatiser : l'arbre te cache la forêt. Il n'est arrivé, au fond, à ton fils que ce qui n'arrive dans les jardins trop longtemps délaissés par les jardiniers. Quand la terre est riche à souhait, une pousse anarchique de cette " mauvaise herbe " envahit chaque recoin et étouffe tout sous ses volutes crénelés. Au bout d'un moment, même le jardinier ne peut plus accéder à ce qui n'était hier qu'un enclos propret. Il s'est mué, en quelques trimestres d'abandon, en une lande sèche et rugueuse, craquelée et bosselée comme mains de vieux serviteurs, ou tout rabougri et corne comme lavande et genêt, avec, comme seul témoignage de vie : La piqûre des guêpes et des frelons et le chant lancinant de l'homme à genoux! D'ailleurs, on le sait trop bien, en Corse, pays du maquis et de la vendetta, le risque mortel qu'il y a de laisser une tête enfantine rouiller son âme dans l'ennui, que ce soit dans un pré ou dans une cage d'escalier... Et quand on voit un petit triste et solitaire errer dans l'embrasure d'une fenêtre, on l'appelle immédiatement par son petit nom, on lui parle, on vient jouer avec lui, on lui raconte des histoires, et, surtout, on lui corrige ses dessins. On fait tout cela, de bon cœur, en bon jardinier, tout persuadé que l'on est, en son fort intérieur, que la majorité des malheurs du monde, du premier des crimes, celui de Caïn, jusqu'aux deux guerres mondiales, en passant par la bombe atomique d'Hiroshima, ont eu à leur origine la rêverie égoïste d'un enfant terriblement intelligent, mais esseulé...
Mais, ici, nous ne sommes pas en Corse. Personne sur le pavé de cette cité dortoir ne prend le temps de s'intéresser au petit triste et solitaire qui rouille son âme dans l'ennui de la cage d'escalier, ni de corriger le dessin qu'il trace…
- Mais, c'est pour le bien de notre fils que nous nous tuons, ma femme et moi, au travail… pour troquer ce cadre de vie minable contre un pavillon cossu à Saint-Cloud, et le couper définitivement de cette pourriture de banlieue. L'opération est planifiée : ce sera chose faite dans deux ans… On pourra alors souffler tous les deux et nous aurons tout le loisir de nous occuper tous les deux très activement de notre fils Et, comme tu vois, ce serait folie de renoncer si prés du but !
- Vous n'avez pas le temps : dans six mois, il sera déjà trop tard : vous serez mort tous les deux !
- Mais, que faire, Comment parvenir à apprivoiser ce monstre ?

Pour toute réponse, le Petit Prince, Très délicatement, saisit tendrement ma grosse main et la serra affectueusement entre les paumes de ses petites menottes… Et, tandis que la douce chaleur de cette étreinte se propageait le long de mon bras, il me revint, petit à petit, la souvenance de la douceur que me communiquait ma femme, quant, encore jeune fille, éperdument amoureuse de moi, il lui arrivait à elle aussi de me saisir ainsi la main…

- Ah quoi penses-tu, fit le Petit Prince…
- A la narration de ta rencontre avec le Renard qu'a décrite Antoine de Saint-Exupéry…
Il sourit gentiment, tout en calant affectueusement sa tête dans mon cou…
- Mais ce n'est tout de même pas dans le cadre de ton rachat que tu as rencontré le Renard, repris-je !
- Si !
- Mais, comment est-ce possible : le Renard est un animal ! Et tout le monde sait qu'un animal n'a pas d'âme : il ne peut, en conséquence, aller au Paradis…
- Ne parles pas si fort, souffla le petit prince : on pourrait t'entendre ?
- Mais qui ? Fis-je ! Regardes un peu autour de toi : nous sommes seuls !
- Chut ! Reprit-il… plus bas je t'en pris : j'ai vu une mouche passer…
- Mais, nous sommes en hiver et il n'y a pas de mouches…
- Sais pas, mais il se pourrait bien qu'un termite passe au cœur de ce barreau de bois…
- Un termite !
- Eh ! Oui, tu sais, il faut faire très attention, quand on parle de ces choses là… Puis, collant presque sa petite bouche au creux de mon oreille : car vois-tu, ils sont tous persuadés, de la mouche au termite, en passant par le renard et la baleine bleue, que c'est l'homme qui n'a pas d'âme, et qui, en conséquence, ne peut aller au Paradis !

Je restais un moment incrédule, ne sachant quel crédit accorder à la "révélation " de mon interlocuteur…

- Tu plaisantes, me risquais-je ?

Je ne reçus pour toute réponse qu'un merveilleux sourire. Un merveilleux sourire énigmatique…

- Tu conviendras avec moi, tout de même, que vu la frénésie avec laquelle il conduit le monde à sa perte, que ça doit bien faire déjà quelques temps qu'il a dû perdre son âme…
- Sauf que je suis certain d'une chose : le monstre qui hante mon fils n'a certainement pas d'âme ! Il ne respecte rien ni personne. Il bat déjà sa mère, il a déjà tenté de tuer son père ! Rien à voir avec ton “ gentil Renard ”…

Le Petit Prince sourit :

- Mon gentil Renard ? Ce Renard là, comme beaucoup de ses compères, délaissait volontiers, à l'occasion, la poule zigzagante et le lièvre véloce pour l'enfant des hommes, autrement plus facile à attraper, à terrasser et autrement plus lourd de bonne et tendre viande rosée. Un coup d'œil rapide pour s'assurer qu'il était seul, une course brève, un coup de dents au mollet suivi d'une morsure à la gorge !
- Mais, ce n'est pas ce que raconte Saint-Ex : il parle d'un renard qui dit bonjour au Petit Prince et lui propose de jouer avec lui !
- Je sais, car ayant apprivoisé ce Renard, j'en ai fait mon Ami. Et on ne doit jamais dire du mal de son Ami.
- Tu t'y es pris comment ?
- J'ai vite observé que, pour lui, le monde ne se divisait qu'en deux catégories :
- Primo : La catégorie de « ceux ou celles » qui sont moins forts que lui, et par conséquent, sont destinés à être croqué par lui ;
- Secundo : La catégorie de « ceux ou celles » qui sont plus forts que lui, et par conséquent, sont destinés à le croquer !
- - Et pour lui, dans quelle catégorie te situais-tu ?
- - Comme je te l'ai déjà dit, ce Renard là avait déjà tué et mangé plusieurs enfants, et commençait d'ailleurs y prendre goût !
- Tu as pourtant réussi à devenir son ami ?
- Oui. De fait, le l'ai eu par surprise : il a été tellement stupéfait de découvrir qu'il m'aimait qu'il en a oublié de me “ goûter ”…
- - Mais comment as-tu fait ?
- - Je l'ai tout simplement mis face à une troisième catégorie de personnes : celles composées d'êtres soit plus faibles que lui, soit plus fort que lui, mais qui sont capable de l'aimer !
- L'aimer ? mais comment a-t-il fait pour voir justement que tu l'aimais ?
- Quand ce prédateur m'a vu adopter, en souriant, une attitude aimable, il a d'abord été surpris. Quel est donc ce singulier animal qui ne manifeste ni crainte ni haine à mon égard ? se dit-il en lui-même. Et quand j'ai commencé à lui parler doucement de la douceur de son pelage, de l'onctuosité du panache de sa queue, il lui est apparu que le tendre filet de ma voix, associé à la douceur de mon regard tombait à point pour combler une autre soif qu'il avait en lui, mais dont il ne soupçonnait pas l'existence : une soif d'affection ! Et, si mon attitude l'a tout d'abord décontenancé, elle a eu le mérite, lorsqu'il a succombé à mon charme, de le libérer de l'image négative qu'il avait de lui même. Et, malgrés la faim qui lui tenaillait ses entrailles, il s'est couché dans mon ombre et m'a laissé le carresser…
- Ta main, il aurait pu te la boulotter !
- Il me l'a léché, pourtant… et il l'a laissé remonter en caresses le long de sa gorge jusqu'au bout de sa queue, en passant par son échine…
- Tu as eu un sacré courage !
- C'est arrivé comme ça : à la vue de cette silhouette efflanquée, tremblante de faim et de soif qui avançait vers moi, j'ai senti monter à mes yeux des larmes de compassion. Et c'est dans un syncronisme parfait, dans un même mouvement de mon âme, que s'est approchée ma main et qu'a roulée ma première larme... Surprise, la bête a hésité, le temps d'un long regard étonné, et, très doucement, elle s'est couchée dans mon ombre…Puis, elle a tendu très lentement le cou et léchée affectueusement le bout de mes doigts…

A la fin de son récit, il remonta lentement ma main qu'il tenait entre ses deux mains jusqu'à sa bouche, y déposa un chaste baiser avant de la redescendre et de la plaquer au niveau de son cœur…

Et j'ai senti tout à coup, à travers la paume de ma main qui le caressait doucement, décroitre peu à peu le rythme du battement de son cœur, jusqu'à s'aligner exactement sur le mien. Nous sommes restés ainsi un très long moment silencieux, à jouir du bonheur que nous apportait ce battement de concert…

- C'est exactement ce que je ressens aujourd'hui avec toi, reprit le Petit Prince : sans nous en apercevoir, nous avons synchronisé le battement de nos deux cœurs !

Puis, levant vers moi ses deux beaux yeux embrumés :

- C'est cela “ apprivoiser ” : faire battre le cœur de l'autre au même rythme que le sien… C'est pourquoi l'étreinte de mes mains sur ta main t'en ont rappelé une autre : celle de ta femme du temps où elle t'aimait. C'est alors que tu as évoqué ma rencontre avec le Renard, et la naissance de mon amitié avec lui…
- C'est vrai… Tu m'as “ apprivoisé ”, en quelque sorte ?
- Nous sommes devenus des Amis, c'est-à-dire que, comme l'a si bien écrit Antoine de St Exupéry, désormais : “ Tu seras pour moi unique au monde. Je serais pour toi unique au monde… ”

Cependant, quelque chose me taraudait l'esprit :

- Dis Petit Prince, fis-je, quelque chose ne colle pas dans le récit que tu m'as fait de ta rencontre avec le renard…
- Quoi donc, fit une voix douce émise d'en dessous de mon épaule…
- Saint Ex, lorsqu'il parle de ta rencontre d'avec le renard, décrit une prairie verdoyante parsemée de fleurs, un vallon arboré, et le renard qu'il représente n'est nullement maigrichon et efflanqué !
- Oui, reprit la petit voix, et alors ?
- Il y a contradiction entre vos deux versions ! Il se serait trompé ?
- Pas du tout… car vois-tu, c'est bon, c'est chaud, c'est doux, une amitié naissante… Elle diffuse de ce sourire, qui illumine chacun des visages des amis neufs, une vitalité joyeuse qui se propage à tout le paysage alentours : Un à un, les brins d'herbes ont poussé de la tête entre les graviers, arbres, fleurs, les ont suivis… Quelques instants encore, et l'on a vu perler la rosée le long des tiges et des troncs…

- Mais, je me vois très mal aborder ce monstre qui veut me tuer comme toi ce Renard : que veux-tu, je n'ai ni ta naïveté, ni ton courage !
- C'est facile pourtant, et à la porté de n'importe qui : il suffit de faire le bon choix !
- Et quel est donc ce bon choix ?
- Le chemin du cœur !
- Le chemin du cœur ?
- Oui…
- Et il est où le commencement de ce fameux chemin ?
- Ici, fit le Petit Prince en me désignant du doigt un point du sol…
- Mais je ne vois rien !
- Regarde mieux !

Mais, j'avais beau écarquiller les yeux, je ne voyais toujours rien…

- Regarde mieux, voyons ! Ne distingue-tu pas là l'épée d'Alexandre qui gît là, devant toi ?
- L'épée d'Alexandre ?
- Oui, celle qui fut brandie et si mal utilisée par le gamin de tout à l'heure !
- Quel gamin ?
- Celui de l'histoire que t'a contée Monsieur le Commissaire de Police !
- Elle est là ?
- Oui, c'est exactement là qu'il l'a laissée tomber !
- J'ai beau écarquiller les yeux, je ne vois rien !
- Ce n'est pas « avec les yeux » que tu la verras. Souviens toi : on ne voit bien qu'avec le cœur, car « l'essentiel » est invisible aux yeux !
- c'est quoi « l'essentiel » ?
- Le fait que ton fils te manque. Assieds toi donc, et ferme les yeux ! Laisse toi envahir par cette absence qui te noue les tripes et te serre la gorge ! Car ressentir à ce point le manque, l'absence d'un être, n'est, de fait qu'une autre manière de l'aimer ! Et c'est les yeux fermés que tu la trouveras, à tâtons, l'Epée de Miséricorde !
- L'épée de Miséricorde ?
- Oui : c'est le nom médiéval de l'Epée d'Alexandre ! Et dès le contact de son tranchant au bout de tes doigts, remonte prestement jusqu'à sa garde pour l'empoigner en vitesse, avant qu'un mouflet en maraude ne la saisisse (car ce genre de jouet entre leurs mains inexpérimentées a déjà engendré suffisamment de catastrophes !)….
- Et j'en fais quoi ?
- Puis, après l'avoir soigneusement nettoyée et désinfectée, trancher d'un coup sec le nœud gordien qui enchaine ton cœur à cette maison rationnelle et ordonnée, admirablement agencée du micro ordinateur à la machine à laver, mais à laquelle il ne manque qu'une porte ou une fenêtre ouverte sur l'ESPERANCE…
- Mais, pourquoi donc ne pas utiliser cette épée là pour transpercer d'abord de part en part le mouton cubique ?
- Parce-que tu tuerais d'abord du même coup ton fils : n'oublie pas qu'il « squatte » le corps de ton enfant !
- Mais, ensuite ?
- Les « d'abords », les « ensuite » t'ont suffisamment empoisonné la vie comme cela !
Le môme se mit à tourner autour de moi, tout en lâchant d'une voix goguenarde : « d'abord on fait son lit, ensuite on se couche, d'abord on fait son lit, ensuite on se couche, d'abord on fait son lit, ensuite on se couche, d'abord on fait son lit, ensuite on se couche, » jusqu'à me donner le tournis…
- Mais qu'est ce que tu fais ?
- Le perroquet !
- Le Perroquet ? Pourquoi le Perroquet ?
Il sourit, baissa la tête et battant des ailes de ses deux coudes, il recommença à tourner autour de moi : « Quand on travaille, on travaille ! Quand on s'amuse, on s'amuse ! Il ne faut pas mélanger les deux ! Quand on travaille, on travaille ! Quand on s'amuse, on s'amuse ! Il ne faut pas mélanger les deux ! Quand on travaille, on travaille ! Quand on s'amuse, on s'amuse ! Il ne faut pas mélanger les deux !»…

Puis, avisant enfin mon air tout à fait désemparé, il s'arrêta enfin :

- Alors, ça fait quelle impression de te trouver à la place de ton fils !
- Comment cela ?
- Il te voit comme un perroquet, un moulin à parole qui répète à l'infini le même ramage nasillard que d'ailleurs, il n'écoute même plus !
- Mais, c'est comme ça qu'on éduque un enfant : on lui répète les choses jusqu'à ce qu'on soit sûr qu'il l'ait assimilé !
- Et pourtant, tu aimes ton enfant !
- Et comment, pardi : Crois-tu que je me fatiguerais autant à répéter toujours la même chose si je ne l'aimais pas !
- Mais lui, il n'a pas l'impression que tu l'aimes tellement quand tu lui répètes à l'infini les mêmes reproches à longueur de journée : C'est d'un « père » et d'une « mère » dont il a besoin, pas de deux Perroquets ! Il a la nostalgie des caresses attentionnées que vous lui prodiguiez quand il était tout petit, et ne comprend pas la distance et la sévérité dont vous faites preuve depuis qu'il va à l'école !
- C'est que bien travailler à l'école jeune, c'est important quand on veut avoir un bon métier : nous voudrions, moi et ma femme, qu'il devienne « quelqu'un » !
Quelqu'un ? Oui : ta femme aimerait bien qu'il devienne Pharmacien, Médecin ou encore Ingénieur. Et toi, dès l'enfance, tu rêvais de devenir ECRIVAIN. Mais, las, tu as cédé à la critique des gens qui prenaient le pas lent de ta démarche et le fil articulé de ton penser pour de la nonchalance… Et malgré le sucés d'estime d'un essai écrit à l'âge quinze ans, tu t'es rué à corps perdu, après seulement trois années de fac de lettre, sur le premier emploi qui t'est tombé sous la main !
- C'était «alimentaire » : il me fallait gagner mon indépendance !
- Oui, mais au lieu de te nourrir, il t'a «bouffé », l'alimentaire ! Tu t'es «pris les pattes » dans le tapis du court terme de la « réussite professionnelle ». Tu as accumulé, avec les heures supplémentaires, primes et promotions, au point de devenir un cadre apprécié et bien payé. Ton Oncle, d'ailleurs, est fier de toi et te qualifie à l'envie de BATTANT (c'est-à-dire, comme on dit au « fast-food des onomatopées » un de ces type qui n'ont de cesse de rabaisser toute conversation au niveau utilitaire de la discussion, au motif que le seul des mots qui compte est le dernier) !
- Mais LE BATTANT, comme tu le tu dis avec mépris, il a réussi son coup : J'ai signé avec mon Oncle une convention qui fait de moi le Directeur Général de son affaire dans DEUX ANS (car, après son second infarctus, il envisage sérieusement de « passer la main » ! Et la première chose que je ferais, c'est embaucher trois contrôleur de gestion pour me remplacer ! On pourra alors souffler tous les deux et nous aurons tout le loisir de nous occuper très activement de notre fils Et, comme tu vois, ce serait folie de renoncer si près du but !

- - Tu n'as pas le temps : dans six mois, il sera déjà trop tard… Il faut te résoudre immédiatement à le trancher, ce foutu nœud…
- - Oui… Et pour gagner quoi ?
- - La disponibilité dont tu as besoin pour tenter d'apprivoiser MAINTENANT le Monstre qui anime le corps de ton fils…
- - Es-tu sûr seulement que j'y parviendrais ?
- - Peut-être, si tu t'implique “ à fond ”, comme je l'ai fait avec le Renard…
- - Et ça ne peut pas se faire sans que je démissionne ?
- - A toi de voir…Mais sache que pour cela, il faut une quantité incroyable de temps libre, et c'est ce qui te manque le plus ! C'est d'ailleurs à peine si tu arrives à en disposer un peu le week-end : une demi-journée que tu passes d'ailleurs le plus souvent au lit, tellement tu es crevé ! Il est dommage que ton employeur ne comprenne pas ton problème : n'est-il pas le grand-oncle de ton fils ?
- - Lui ? Tout neveu que je suis pour lui et petit-neveu qu'est mon fils, il n'hésitera pas une seconde à me licencier, et à me remplacer par un autre au motif que “ les affaires sont les affaires ”…
- - Pas grave : il te sera plus facile, je présume, de trouver un autre emploi qu'un autre fils !
- Mais pourquoi me faudra-t-il une telle quantité de temps libre pour séduire le Monstre qui hante le corps de mon fils ? Je puis tout de suite lui consacrer toutes mes fins de journées au lieu de regarder la télévision. Ma femme peut d'ailleurs très activement me seconder !
- Désolé, mais vois-tu, pour parvenir à tenir enfin à ce jeune garçon de douze ans déjà le langage de l'AMOUR, il te faudra, en plus de ton énergie, TOUTE TES JOURNEES !
- Toutes mes journées ? Mais, c'est quoi, ce langage bizarre qui demande tant de temps pour se parler ?
- C'est le langage qui nous a permis, le RENARD et moi de devenir AMIS ! C'est le chant cristallin qu'une âme seule est capable d'adresser à une autre âme, une vibration subtile qui parvient à inscrire un sourire jusque sur la face du Soleil, à synchroniser le battement des cœurs, et à faire jaillir l'eau des pierres !
- En clair, c'est quoi, ce prodigieux langage ?
- C'EST LE SILENCE !

EPILOGUE



- Et ma promotion de DIRECTEUR GENERAL, mon salaire, ma mutuelle et ma retraite complémentaire ?

- - Promotion de Directeur Général, mutuelle, retraite complémentaire ? Excuse-moi, mais j'ai quitté la terre si jeune que je n'ai pas eu le temps d'apprendre ce que tout cela veut dire… Car, ce que je sais, c'est uniquement ce que m'ont appris ma toute petite expérience terrestre et la fréquentation assidue de l'ÉTOILE…
- - Et que t'as donc dit l'ÉTOILE ?
- - Elle m'a dit de descendre sur terre pour vous révéler, que de son point de vue...
- - Du point de vue de l'Étoile ?
- - De son point de vue donc, qui est d'embrasser du regard la totalité de la CONDITION HUMAINE...
- - De là-haut, je suppose, en effet, qu'on a un autre point de vue de tous nos problèmes...
- - De là haut, on voit un troupeau d'Imbécile, d'Ânes, dirais-je, car jamais on ne vit, de par la création, autant de suffisance et d'entêtement dans l'imbécillité...
- - Et que font-ils donc, ces imbéciles ?
- - Ces imbéciles ? Ce qu'ils font ? Ils passent le temps de leur existence à regarder pousser l'arbre...
- - Quel arbre ? Le Pommier ?
- - Oh non, pas le Pommier... Si seulement d'ailleurs, ce pourrait n'être que le Pommier ! Ou encore le Poirier, le Figuier, le Cerisier... Voilà au moins des arbres sympathiques, gentils, utiles, qui atteignent en quelques années leur maturité et portent rapidement des moissons et des moissons de fruits parfumés et sucrés apte à combler l'appétit des estomacs...
- - Mais, si ce ne sont ces arbres, quel arbre est-ce donc ?
- - C'est l'arbre gigantesque et absolu : l'arbre terminal ! Celui de la damnation éternelle : l'arbre de l'Enfer !
- - Mais, c'est quoi donc, cet arbre ?
- - C'est l'arbre du “si on disait que ” de l'Homme et de la femme PEUVENT TOUT (« car si vivre c'est REVER, inutile de NAITRE ! ») * De Pierre MARECHAUX - NOSTALGIE tiré du recueil TRANCHES DE VIE - Editions Poésie Bleue.
- - Et c'est quoi comme arbre ?
- - L'arbre de leur ambition !
- - L'arbre de leur ambition ? Et ça pousse comment “ça ” ?
- - Ça ? ça pousse dans la tête de ce troupeau d'ânes et d'imbéciles, qui, agglutinés les uns à coté des autres ne sont capables que de passer leur temps de vie à regarder et admirer...
- - Leur NOMBRIL ?
- - Non : le monde qui, en imagination, pousse en leur propre tête, dans laquelle a pris racine un gigantesque et formidable BAOBAB qui leur a vite fait de manger tout le peu qu'ils avaient de raison et de mesure...
- - Et alors ?
- - Et, ils sont là, englués dans leur rêve éveillé, au milieu d'un entrelacs de ronces, à papoter...
- - De ronces ?
- - Oui : c'est ce que sont devenues leur amitiés : toutes ces roses offertes par le ciel, et que leur dédain des fleurs charnelles ont mué, à force, de mépris, en ronces. Des ronces qui les isolent maintenant presque à jamais les uns des autres...
- - Mais, pourtant, tu m'as dit qu'ils parlaient entre eux...
- - Oui, mais en marchands...
- - Ils marchent ?
- - Non : en Marchands du Marché. Du marché des bourses de valeurs où ils échangent à longueur de journées leur offres d'achats et de ventes des fruits futurs que portera, plus tard, le magnifique plan qu'ils voient monter à l'infini en leur cervelle...
- - Mais, c'est mal ?
- - Mal, oui ! Ils le sont quand ils réalisent, à l'orée de la mort, lorsque leur dernier souffle chasse des frondaisons de leur arbre les fruits tant attendu, et qu'ils les voient s'élever en une nuée insaisissable qui s'envole immédiatement hors de leur porté... Un nuage composé de milliers et de milliers de parachutes microscopiques, avec, accrochée à chacun d'eux, une graine si petite que même l'oiseau s'en détourne !
- - Et que se passe-t-il alors ?
- - Et alors, ils meurent. Ils meurent assoiffés, affamés et frigorifiés, perdus au sein du pire des déserts qui puisse se faire : le désert des amitiés ! le cœur vide à jamais. Vide d'avoir préféré les FRUIT DE L'ANE aux fruit DE L'ÂME !
- - Les fruits de l'AME ? Mais quels sont donc ces fruits là ?
- - La ROSE qui ne demandait qu'à éclore de la RONCE, et que l'homme, perdu dans son rêve d'ambition, n'a pas vu en elle ou n'a pas voulu voir ! Car, Notre destinée, la vraie la seule qui puisse nous sauver est de donner des fleurs aux épines qui nous séparent les uns des autres...
- - Et pour mon fils ?
- - Tu as toutes les cartes en main, et, contrairement à moi, tu es assez grand pour choisir.
Il se leva et m'enlaça de ses deux bras…
- - Maintenant, ma mission est terminée, et va me falloir retourner là haut… Mais, avant de partir, je voudrais te donner un dernier conseil : essaie de le tolérer… Je ne doute pas, avec l'aide de l'étoile, que tu n'y parviennes pas…
- - Le Tolérer ? mais c'est lui qui fait preuve d'intolérance ! Il refuse tout dialogue !
- - Oui, je sais, c'est difficile… Mais fais le quand même, car “ LA TOLERANCE est le dialogue de ceux qui ne peuvent dialoguer encore *”

(* tiré de “ l'Amour et les distances ” de Jean-Marie Délivré - Editions Librairie Bleue).

Une lumière violente et un hurlement de sirène envahit subitement l'espace faisant voler tout dans le Mac'Do ! Un formidable tremblement de terre, lardé d'éclairs lumineux, de coups sourds et de cris persans. Finalement, j'ouvris les yeux : un quidam était là, debout sur son klaxon, plein phares, tandis que sa femme hurlait tout en tapant violemment sur ma portière à coups de pieds. J'étais toujours garé sur le bateau de la sortie du garage que je bloquais….
J'AVAIS REVE ! FIN


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