Texte envoyé par Pierre Erland
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LA–HAUT SUR LA MONTAGNE



Ceux de la Plaine nous appellent Trolls, ce qui signifie dans leur langage "petits hommes contrefaits, disgracieux et inintéressants". Il semblerait que nos bras soient trop brefs, nos jambes torses, nos faces peu engageantes. Notre conversation ne présente aucun intérêt, nos idées sont courtes et notre philosophie de la vie primaire. Notre seule utilité réside dans notre art de l'orfèvrerie. Nous creusons la Montagne et tirons de son sein des bijoux dont leurs femmes aiment à se parer. Elles affirment que seuls les Trolls savent forger de telles merveilles.
Nous vivons en bonne intelligence avec ceux de la Plaine. Tous les ans au solstice d'été, ils viennent en délégation et procèdent à un rituel immuable. Arrivés à l'entrée de la Vallée, ils descendent de cheval à grand bruit, puis déposent leurs armes sur un rocher plat. Bien entendu, ils gardent une ou deux dagues dissimulées ici et là, mais nous ne le leur faisons pas remarquer. Ils semblent attacher beaucoup d'importance à ces armes. Nous les menons ensuite avec courtoisie à travers le chaos de pierres jusqu'au village. Là, devant l'entrée de la Grande Galerie, nous procédons à l'échange. Ils se saisissent avidement des bijoux dont nous ne voulons plus, tandis que nos jeunes déchargent leurs mules et entreposent les sacs de provisions dans la salle de réserve à l'intérieur de la Galerie. Une fois l'échange effectué, ils tiennent absolument à partager leur bouteille avec notre chef. Comme nous n'avons pas de chef, nous avons établi un roulement, et chaque année un nouveau Troll a le privilège de boire avec eux. Il est ensuite malade pendant plusieurs jours ; nous le soignons avec compassion, surtout ceux qui l'ont précédé dans le tour de rôle. Le fait que le chef change tous les ans n'émeut guère ceux de la Plaine, probablement parce qu'ils ne distinguent pas un Troll d'un autre. Ils reconnaissent le gilet de cuir jaune qui ne sert qu'à cette occasion, et n'en demandent pas plus. Après avoir bu, ils tapent dans le dos du chef, puis nous les raccompagnons jusqu'à leurs montures, tandis que le chef va se coucher.
Au fil du temps, nous nous sommes habitués à eux. Leur nourriture nous convient, et ils ne sont pas des voisins trop envahissants. Grâce à eux, nous n'avons plus besoin de nous fatiguer à cultiver la terre. Nous élevons simplement quelques chèvres pour le lait, et nous sommes libres de nous consacrer à notre art. Depuis des millénaires, nous creusons les flancs de la Montagne à la recherche de nouveaux filons. Nous fondons l'or et l'argent, nous taillons les gemmes, et nous les amenons à se connaître mutuellement. Il n'est rien de plus beau que l'harmonie entre métal et pierre. Nous pouvons travailler des années sur un simple anneau, et chacun d'entre nous s'est assigné comme but ultime la réalisation d'une œuvre qui ne sera dévoilée aux autres qu'après sa mort. Elle prend alors son nom et le remplace dans la mémoire du village. Il existe une salle, dans la Grande Galerie, où sont exposés nos pères et les pères de nos pères, jusqu'à la quarantième génération. Nous avons le droit de visiter cette salle une fois, au sortir de l'enfance, pour la cérémonie de la Révélation. Par la suite, son souvenir nous habite et nous inspire tout au long de notre chemin. Combien que l'envie nous en tenaille quotidiennement, nous ne commettons pas l'erreur d'y retourner ; nous risquerions d'y affaiblir notre âme au contact de celles de nos ancêtres. Afin de ne pas succomber à l'Idée Fixe, nous nous délassons en ciselant des œuvres mineures, dont nous cédons les moins réussies à ceux de la Plaine.

L'échange du solstice constitue notre seule distraction. Notre quête nous habite en permanence, et la Vallée ne résonne guère que des coups sourds des mineurs et du chant clair du torrent. Tout élément perturbateur se trouve vite voué à la réprobation générale. Nous n'aimons pas que soient bousculées nos habitudes. Nous sommes hostiles aux idées nouvelles. Pourtant, il s'est produit voici quelques solstices un événement dont le souvenir, s'il s'estompe peu à peu, reste encore lancinant dans la mémoire du village.
Cette année-là, un homme de la Plaine n'est pas reparti après l'échange. Au lieu de remonter sur son cheval et de suivre ses compagnons, il est resté parmi nous. Nous sommes des êtres courtois, et nous ne lui avons pas directement signifié que sa présence nous importunait. Peut-être était-ce là une erreur ; peut-être aurait-il renoncé à son projet si nous lui avions clairement fait réaliser l'incongruité de son comportement.
Nous n'avons jamais bien compris les raisons de son séjour dans la Vallée. Il semblait intéressé par tant de choses si différentes les unes des autres que son incohérence nous déconcertait. Il pouvait aussi bien discuter des heures durant avec une vieille femelle que se promener dans les galeries de service en scrutant minutieusement les murailles. Le plus gênant était sa manie de rester assis derrière nous, les yeux rivés sur nos mains tandis que nous travaillions. Il ne cessait de nous interroger sur tout et rien, ce qui mettait notre politesse à rude épreuve. Nous avions d'ailleurs du mal, parfois, à satisfaire sa curiosité, tant le sens de ses questions nous échappait. Il aimait aussi jouer avec nos outils, les soupeser, les manier comme s'il n'en avait jamais vu. Par certains côtés, il nous faisait penser à un enfant.
Il a élu domicile dans une salle en souffrance. Par délicatesse, nous ne lui avons pas dit qu'il aurait dû attendre la fin de la période de deuil pour s'y installer. Nous avons vite pris l'habitude de le voir au torrent ou à la distribution hebdomadaire. En revanche, il n'a jamais prétendu aux faveurs des femelles, ce dont elles étaient sûrement fort aise, car il dégageait une odeur corporelle inhabituelle, ténue mais désagréable malgré tout. Il semblait prendre plaisir à chaque corvée, et nous l'avons laissé s'occuper à l'entretien des galeries et du chemin suspendu. Là au moins, il ne nous dérangeait pas. Quelques semaines après son arrivée, il s'est décidé à travailler. Il s'est assis devant l'établi de son prédécesseur et a essayé de fabriquer des anneaux. Il n'était pas très doué, et passait donc plus de temps dans les mines qu'à son ouvrage. Il gâchait une quantité incroyable d'or et de pierres, pour des résultats dignes d'un enfant au maillot. Malgré tout, il persévérait dans ses tentatives, ce qui constitue la première condition du succès, surtout lorsque le don initial est maigrelet. Il travaillait jour et nuit, même par temps de neige. A la fin de l'automne, il avait ainsi réussi à bâcler un bon nombre d'objets assez laids ; beaucoup trop d'or, des pierres voyantes, aucune symbiose entre la monture et la gemme. Il semblait néanmoins heureux de sa production (il n'y a pas d'autre mot).
Aux prémices maudites de l'hiver, il décida soudain de reprendre le chemin de la Plaine. Il courut de salle en salle faire ses adieux à tout le monde. Chacun le reçut avec un silence poli ; seule la vieille femelle à qui il venait souvent parler tenta de lui expliquer que ce n'était pas une bonne idée de quitter les galeries avec cette neige dans la Vallée, mais il sourit et lui affirma ne pas la craindre. Pourtant, il est probable qu'elle l'ait mis au courant auparavant. Nous le vîmes traverser le torrent sur le chemin suspendu, puis il entama la descente vers la Plaine. Il était lourdement chargé et s'enfonçait jusqu'aux genoux dans la neige fraîche. Quelques-uns d'entre nous le suivirent des yeux jusqu'à ce que sa silhouette se soit perdue parmi les rochers du chaos. Les hurlements avaient commencé à retentir avant qu'il n'ait atteint la première pierre. Nous nous sommes enfin remis au travail, toute sérénité retrouvée, en nous bouchant les oreilles.

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21 juin

Je suis chez les Trolls. Je me sens un peu nu, sans armes, au milieu de ces brutes, et le contact de mon couteau de chasse sur ma peau, sous la chemise, ne parvient guère à me rassurer. Pourtant, j'ai été relativement bien accueilli. Ils ne semblent pas encore décidés à me manger ni à me chasser de leur vallée, même si pour l'instant on ne peut prétendre qu'ils m'aient adopté. Au fond, rien d'étonnant à cela, je ne suis pas ici depuis plus de douze heures. Comme le temps est au beau, je commencerai par bivouaquer au bord du torrent. Je me construirai ensuite un abri provisoire avant de trouver un hébergement plus durable parmi mes hôtes, lorsque j'aurai lié amitié avec eux. Sans nul doute devront-ils palabrer un certain temps à mon sujet, et je ne souhaite pas bousculer trop brutalement leurs habitudes. Les notables doivent être réunis en ce moment même dans la caverne du Chef, si toutefois il est en état de les recevoir. Je n'ai jamais vu quelqu'un boire autant.

27 juin

Après une semaine parmi les Trolls, je n'ai pas grand-chose de nouveau à rapporter. Les Trolls ne m'adressent pas la parole, mais je ne m'en inquiète guère car ils ne se parlent pas entre eux non plus. Ils répondent néanmoins à mes questions, de leur voix gutturale dont on se rend vite compte qu'elle ne sert pas fréquemment. Ils ont bien du mal à comprendre les concepts les plus simples, et leurs réponses me laissent souvent sur ma faim. Je commence à me faire une idée de leur mode de vie et de leurs préoccupations, et je ne suis guère surpris de mes découvertes. Ce sont des créatures simples et frustes, si ce n'est bestiales, qui n'ont en commun avec nous que l'usage de la parole. Ils vivent nus la plupart du temps, leur fourrure sale les protégeant du froid. De l'hygiène, ils ne connaissent pas les notions les plus élémentaires. Leur principal objectif quotidien est le repas du soir, que je me dois de décrire ici tant son rituel est éloigné du nôtre. Au coucher du soleil, les Trolls sortent de leurs trous, où ils vivent seuls, terrés comme des rats. Une longue file se forme alors devant la réserve ; l'un d'entre eux qui fait office d'intendant les exhorte à avancer au moyen d'un grognement rauque, et leur distribue les denrées que nous leur avons fournies lors de l'échange. Ils se saisissent avec avidité d'un morceau de lard dur comme de la pierre et d'une miche rassie, puis détalent vers leur terrier en serrant sous le bras leur précieux butin. Au passage, ils remplissent une espèce de broc, dont ils ne se séparent jamais, à la citerne. Comme ils ne connaissent pas la chandelle, ils mangent dans l'obscurité de leur tanière. Des échos répugnants de mastication goulue emplissent alors la galerie, qui n'est jamais aussi sonore qu'à cette heure. Pour l'instant, la seule pensée de me trouver mêlé à cette pratique me soulève le cœur, mais mes provisions diminuent et je serai bientôt obligé de me joindre à eux. Comme ils ne semblent pas décidés à se comporter en hôtes civilisés, ce dont je ne puis guère m'étonner, il faudra que je prenne les devants et que je trouve un logement par mes propres moyens. De nombreuses salles donnant sur la galerie semblent inoccupées ; je devrais pouvoir élire domicile dans l'une d'entre elles.

1er juillet

J'ai fait un pas de plus dans leur direction. Depuis hier, je me suis installé dans une de leurs tanières. Une odeur épouvantable régnait à l'intérieur de ce trou, mais je l'ai préféré à un autre car de tous ceux qui étaient libres, il est le plus proche de l'entrée de la galerie, et donc le moins obscur. En l'explorant, j'ai pu constater que j'avais fait le bon choix, car il était déjà complètement équipé. J'y ai ainsi trouvé, outre un grabat puant et ce qui pourrait passer pour une "armoire", sorte d'encoignure où étaient entassés en vrac quelques haillons écœurants, j'y ai trouvé, disais-je, des outils de mineur, et un établi complet, avec tout le nécessaire d'orfèvre-joailler. Il y avait là chacun de ces instruments si étranges, dont les Trolls se servent avec dextérité, et qui diffèrent tant de ceux dont je dispose dans mon atelier, à la ville. Grâce à cet attirail, je n'aurai aucune peine à mener à bien mes projets. Mais comme je ne tiens pas à me dévoiler trop tôt, j'attendrai quelques temps encore avant d'aborder la tâche que je me suis fixée.

15 juillet

Je continue mes manœuvres d'approche, mais ce n'est pas chose aisée que de gagner leur confiance. J'essaie pourtant de me rendre utile. Je participe désormais aux corvées d'eau, avec les plus jeunes et les femelles. La grande galerie et ses ramifications habitées se situent toutes à flanc de montagne, quelques centaines de pieds au-dessus du fond de vallée. Aucun ruisseau ne coule sur ce versant très aride, et il faut aller chercher l'eau dans le torrent. Les Trolls ont pour cela construit ce qu'ils appellent leur "chemin suspendu", une manière de passerelle qui court le long de la falaise et enjambe l'eau vive. Curieusement, elle se termine sur l'autre rive par un portique haut de plusieurs toises, ce qui la rend quasi-inaccessible de ce côté. Une autre de ses particularités réside dans le choix insolite d'un plancher à claire-voie constitué de rondins glissants et mal affermis. Lorsque j'ai demandé à une vieille femelle la raison de cette absurdité, elle m'a regardé en plissant les paupières, comme si j'étais un enfant stupide, et m'a expliqué que de la sorte, la neige ne tenait pas. Pourtant, il est évident qu'une bonne couche de neige serait moins périlleuse que ce cheminement barbare. Même par temps sec, je n'arrive pas à ramener à bon port plus de la moitié du seau puisé dans le torrent. Je n'ai pas non plus compris pourquoi le "chemin suspendu" va de la rivière à la galerie : il aurait été bien plus simple de ne jeter qu'une simple passerelle au-dessus du lit encaissé du torrent, sachant qu'un sentier pierreux tout à fait praticable monte ensuite de la berge. Mais peut-on réellement s'attendre à une logique sans faille de la part de ces créatures frustes?

1er août

Je m'approche insensiblement du but. Désormais, je vis entièrement comme les Trolls (sauf en ce qui concerne leurs répugnantes pratiques d'appariement). Je mange comme eux, je participe aux travaux communs, et je prends soin de m'informer de leurs coutumes auprès de la vieille qui m'a pris en amitié. Bientôt, ils trouveront normal de me voir arpenter les galeries de mine, un pic à la main, et de m'entendre ciseler en ma tanière ainsi qu'ils le font dans les leurs. Déjà, ils ne s'étonnent plus si je reste auprès d'eux des heures durant à essayer de discerner à travers la lourde pénombre les gestes fugaces de l'artiste. Je passe pour un compagnon confirmé, dans la Plaine, mais tout mon savoir-faire ne pèse pas plus lourd que plume face à la maîtrise évanescente qui émane de leurs mains épaisses. Devant eux, ma fierté d'orfèvre cède la place à l'humilité du novice ; j'apprends avec avidité le maniement de leurs outils si étranges, afin d'emmener avec moi, à mon retour, le si peu de secrets que j'aurai réussi à leur dérober. Je serai alors honoré partout comme un Maître.

1er septembre

Depuis quelques jours, je me suis mis au travail. Leurs galeries semblent inépuisables ; il n'est que de se baisser pour ramasser diamants et rubis, et l'or ou l'argent affleurent à même la muraille. Une matinée me suffit à extraire de quoi couler un lingot de bonne taille, et je peux ensuite œuvrer dans le silence de mon atelier. Je cisèle des anneaux et des chaînes à la manière Troll, cette grâce arachnéenne qui rend leurs joyaux inimitables. Je ne suis pas un si piètre faussaire, et si les premiers essais n'étaient guère plus qu'encourageants, je parviens désormais à insuffler à mes joyaux un peu du Vent de la Montagne, ainsi que les Trolls se plaisent à nommer leur art. Je ne me fais pourtant pas d'illusions : dix ans parmi eux ne me hisseraient pas à leur niveau. Un tel don n'est pas humain.

15 octobre

Au pied de mon établi, le tas de mes œuvres grandit de jour en jour. Je parviens désormais à travailler à la flamme rougeoyante d'une mauvaise chandelle de suif (j'ai récupéré la graisse d'une chèvre crevée), et ne m'accorde donc que fort peu de repos. Mes yeux sont bouffis, et mes mains tremblent, mais le contact de l'or et du diamant régénère mes forces. Je suis ainsi l'exemple de mes hôtes, dont certains peuvent passer soixante heures d'affilée à leur ouvrage. Lorsqu'ils sont absorbés dans leur art, rien ne saurait les distraire. Ou plutôt presque rien : hier, la première neige de l'automne est tombée dans la vallée, portée par un vent glacial qui descendait des cimes. Tous les Trolls sont sortis de leurs cloaques et se sont massés à l'entrée de la galerie pour voir voltiger les flocons. La raison de ce rituel m'échappe pour l'instant, mais ce n'est pas la première fois que je constate leur attitude pleine de méfiance envers la neige. Sans doute une superstition quelconque ; à voir leurs joyaux, j'en viens presque à oublier à quel point ils demeurent primitifs.

1er novembre

La neige qui tombe depuis quinze jours a profondément bouleversé la vie de la galerie. Les Trolls ne travaillent plus autant qu'avant : on dirait qu'ils n'arrivent pas à rester concentrés. Ils sont devenus irritables, chamailleurs, et sursautent à chaque bruit insolite. Ils ont posté des guetteurs aux différentes sorties de la galerie, et ceux à qui ce poste échoit prennent leur mission très au sérieux. Le plus étrange est la raison de ce changement. J'ai finalement réussi à la comprendre, en recoupant les discours échevelés de ma vieille confidente avec quelques grommellements échappés de-ci de-là. Les Trolls sont terrorisés. Ils sont persuadés qu'à l'arrivée de l'hiver, des être hostiles, les Elnives, descendent de la montagne. Ces créatures se déplacent sans bruit sur la neige, et traquent les êtres vivants en général, les Trolls en particulier. Lorsqu'elles en ont repéré un, elles l'encerclent en poussant des hurlements, se saisissent de lui et l'emmènent vers les cimes. Ces Elnives ressemblent à de petits hommes plutôt fluets, toujours enveloppés dans de longues capes blanches, les traits dissimulés sous de profondes capuches. Ils ne connaissent pas la peur, et rien ne les empêchera de s'emparer de leur proie, hormis une certaine malédiction ancestrale qui veut que leurs pieds ne puissent quitter le contact de la neige. Je souris en transcrivant ces puérilités, qui sont à l'origine de ce fameux chemin suspendu à claire-voie. Les Trolls l'ont construit dans le seul but de pouvoir aller puiser de l'eau au torrent en plein hiver.

20 novembre

Un retour d'été a fait fondre la neige, et les Trolls ont repris leurs habitudes. De mon côté, je poursuis mon apprentissage. Je pense avoir acquis les fondements de leur art, mais la pratique me fait encore défaut. Elle me fera toujours défaut, dussé-je vivre cent ans. J'ai enfin appris le secret de leur maîtrise : le temps. Leur âge ne se compte pas en décennies, mais en siècles. On savait cette race ancienne, mais nul ne pouvait supposer que les Trolls qui ont vu l'édification de notre première cité dans la Plaine sont encore assis aujourd'hui derrière leur établi et cisèlent pour nos femmes les mêmes merveilles que pour leurs aïeules, il y a bien des générations de cela. Je crois aussi avoir compris leur drame secret : ils refusent de se l'avouer, mais leur lignée est condamnée à disparaître. En dépit de leur frénésie lubrique, les femelles sont stériles.

5 décembre

La neige est revenue. Les tours de garde ont repris, et les Trolls sont à nouveaux insupportables. Je n'arrive plus à travailler avec leurs rondes interminables et leurs disputes incessantes. Leurs grossiers appétits semblent également décuplés à l'approche du "danger", et la surproportion de mâles occasionne fatalement des conflits bruyants. A ma grande honte, je constate que la folie ambiante ne m'épargne pas. Je me suis surpris à convoiter une "jeune" femelle qui s'attardait à l'entrée de ma tanière dans une attitude provocante. J'ai bien sûr étouffé sans mal cette pulsion démoniaque, mais sa seule émergence illustre bien l'atmosphère délétère qui règne depuis quelques jours dans la galerie. Je commence à songer au départ.

8 décembre

Il m'est de plus en plus difficile de résister. La neige est toujours là, et restera sans doute jusqu'au mois d'avril. Je suis allé informer mes hôtes de la fin de mon séjour parmi eux. Seule la vieille femelle a daigné me répondre, m'inondant de ses superstitions. Lorsque je lui ai fait comprendre que ses craintes ne m'habitaient pas, elle a renoncé à me dissuader de partir, et son regard a changé. Je jurerais qu'elle ne me considère plus comme faisant partie de ce monde.
Demain matin, si le temps se maintient, je quitterai la Grande Galerie des Trolls. J'emporterai dans mes besaces ma production de ces quelques mois. Ce simple chargement assurera ma richesse, mais j'emmène avec moi un trésor autrement précieux : le Vent de la Montagne, l'esprit de l'Art Troll.

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Ce matin, j'ai voulu profiter des premiers rayons de soleil sur la cascade du col Blanc. Mille étoiles scintillant sous la carapace de glace m'ont récompensée de mon effort, et j'ai crié ma joie de vivre sur l'épaule de notre bienveillante Mère. Mon chant est monté au ciel, accompagné du vol d'un chocard matinal. Tout à l'heure, j'irai chasser avec mes sœurs. Un troupeau de chamois s'est aventuré sans crainte sur notre territoire, et nous allons faire de la viande. Nous sommes encore terriblement affamées : il n'y a que quelques semaines que nous sommes sorties d'estivation. Si la chasse est bonne, nous organiserons le premier banquet de la saison en l'honneur de notre Mère, la Montagne, et de notre Père, l'Hiver. Il y aura des rires et des chants, de la danse et de la poésie. Allongées sur la neige, les yeux dans les étoiles, nous nous raconterons nos rêves de l'été, et je serai la reine d'un soir.
Oui, j'ai appris hier que mon Tour était enfin venu. C'est à moi que va revenir l'honneur d'offrir un nouvel enfant à notre Mère. Mes sœurs m'ont félicitée et portée en triomphe lorsque la Voyante nous l'a annoncé. Je suis la plus jeune en âge de procréer, mais il y a déjà bien des années que j'attends. Peut-être cinquante, peut-être cinq cents ans; j'ai eu le temps de me préparer au pire. Je saurai accepter la décision de la Mère, s'il advenait qu'elle me soit défavorable. J'ai pourtant dans mon cœur l'espoir d'un succès, car le dernier enfantement a donné lieu à un rejet. Je ne peux m'empêcher de frémir au souvenir de ce terrible jour de cris et de souffrance, où la mère n'a pas été autorisée à contempler son fruit. Peut-être était-ce mieux ainsi ; moi qui l'ai vu, je ne sais quelle aurait été ma réaction s'il avait été mien. Notre Mère nous défend de tuer ces ignominies, alors nous sommes descendues dans la Vallée des Rats, et nous avons laissé le paquet hurlant à l'entrée de leur boyau obscur. Il a eu de la chance de naître en hiver, sans quoi il serait probablement mort de faim à la lisière de l'alpe.
Mon bonheur serait complet si la perspective de la conjugation ne venait l'entacher de son ombre infâme. Je m'efforce de la considérer comme une étape nécessaire, mais avant même d'être choisie je m'éveillais déjà la nuit en proie à d'abominables cauchemars peuplés de créatures velues. Je sais qu'il va me ronger les entrailles comme lui et ses semblables rongent celles de notre Mère à la recherche de leurs misérables cailloux. Mes sœurs sauront m'épauler dans cette épreuve, et j'aurai la consolation, sitôt la conception réalisée, d'immoler de mes mains l'immonde géniteur. Pas de miséricorde pour les rats. La plus grande dérision de l'Univers est ce lien indéfectible qui unit nos deux races ; puisse le jour venir où un garçon naîtra chez les Elnives pour faire revivre notre peuple. Nous serons alors libres d'exterminer ces répugnants grignoteurs, mais en attendant la venue de ce sauveur, nous resterons soumises à la funeste loi. Ma fille sera sans doute l'enfant d'un rat.
Je nourris toutefois le mince espoir de connaître un sort moins odieux que mes sœurs. Cet automne, nos guetteuses ont repéré dans leur vallée un être différent. Il a les cheveux blonds et son corps couvert de vêtements ne semble pas hirsute. Il paraît que la Plaine est peuplée de telles créatures. C'est lui que je m'efforcerai de capturer, en adressant de ferventes prières à notre Mère pour qu'il s'agisse d'un mâle. L'horreur de la conjugation en sera peut-être adoucie.

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2 janvier

Les Elnives existent! Elles sont merveilleuses! Je vis depuis trois semaines une réclusion dorée tissée de voluptés indicibles. Cette créature qui vient me retrouver tous les soirs est une incarnation angélique. Je ne puis faire autrement que lui céder, même si la morale humaine réprouve chaque seconde des instants délicieux que nous passons ensemble. Je n'ai plus ni volonté ni désir, hormis celui de rester toujours à ses côtés.

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Je porte le manteau noir depuis hier. L'enfant est né. C'était un Troll ; je l'ai jeté dans la même crevasse que l'Humain. Puisse ma Mère me pardonner.


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