Héros ou héroïne
de Pierre Meslait




I

À Paris, un jeudi matin, le soleil inondait de lumière les rues plongées dans l’obscurité. La nuit venait de céder sa place à l’unique source de lumière et de chaleur qu’il existe sur Terre. Pour beaucoup de parisiens, la nuit n’était pas encore finie alors que pour d’autres, la journée de travail quotidienne et épuisante ne faisait que commencer. Pourtant, il s’en était passé des choses cette nuit. Entre les casseurs et les émeutes, les forces de l’ordre n’avaient pas eu une seule minute à eux pour se reposer, notamment à cause de plusieurs projectiles qui leur étaient destinés. Les flics avaient été dans l’obligation de contre-attaquer à coups de matraque pour sauver leurs peaux. Voilà ce qu’avait été la principale activité nocturne de ces hommes et femmes, qui mettaient corps et âmes à lutter contre les injustes et faire respecter la loi. Les arrestations avaient été nombreuses, parfois d’une extrême violence. Mais cela n’était pas nouveau. Depuis quelques années déjà, personne n’était sans savoir que la situation avait dégénéré et que tout était mis en œuvre pour tuer le pouvoir des forces de police. En ce jeudi matin, en se levant, on ne pouvait que constater l’ampleur des dégâts. Des carcasses de bagnoles carbonisées, des pare-brises explosées ainsi que des vitrines de magasins, des poubelles incendiées et des déchets jonchant les rues, voilà ce qu’on pouvait voir à son réveil. Pas besoin de s’appeler Sarkozy pour constater qu’il y avait un gros malaise au sein de la société parisienne et même plus globalement au sein de la société française. Ce problème, les hommes politiques savaient pertinemment qu’il existait depuis plus d’une vingtaine d’années et que depuis, la situation s’était dégradée. La justice française est assez mal faite quand on y pense. Par exemple, aucune loi ne punit un mineur qui insulte un adulte, violente l’intéressé ou pire le tue pour quelques billets lorsqu’il estime que le compte n’y est pas. Ces jeunes insolents profitent pleinement du système. Ceux venant de milieux défavorisés, rencontrant de grosses lacunes scolaires ne font rien pour sortir de leur situation. Résultat, ils sont en échec scolaire, traînent la majeur partie du temps dans les rues mortes dans ces citées HLM délabrées aux abords de Paris. Devenus fragiles et facilement influençables, on les enrôle dans des bandes. Ces bandes deviennent une seconde famille  On a le sentiment d’être apprécié à sa juste valeur, d’appartenir à quelque chose. Certains sont des exceptions à part entière. Ils veulent s’en sortir et font le maximum pour y parvenir. Pour la plupart, on entend parler d’eux quelques années plus tard après qu’ils aient été interpellé lors d’un braquage qui a dégénéré ou comme dealers, vendant essentiellement de la drogue. La drogue. Ce marché où grouillent des hommes se croyant au-dessus de la loi, qui font circuler leurs marchandises par voie humaine, et qui plus est dépourvu d’humanité. Croyez-vous qu’ils éprouvent une quelconque peine ou un quelconque regret lorsqu’ils apprennent qu’un jeune est mort d’une overdose. C’est dans ce tas d’ordures que tout le monde y trouve son compte. Des trafiquants jusqu’au simple gardien de la paix, ripou et corrompu jusqu’à la moelle, qui arrondie ses fins de mois avec des pots de vins. Bref, des pions qu’ « ils » déplacent à leur guise sur un échiquier, où la mort vous attend sur chaque case. 

À la section criminelle de la P.J de Paris, des jeunes, âgés de quatorze à vingt ans attendaient depuis plusieurs heures dans de sinistres couloirs. Deux options s’offraient à eux. Soit on les relâchait et aucune charge n’était retenue contre eux, soit un des représentants des forces de l’ordre, un tantinet curieux, les interrogeait. À ce moment-là, un policier s’approcha des individus et il en désigna un au hasard. Il lui ôta ses bracelets et lui ordonna de le suivre.

L’autre le suivit en jetant un coup d’œil furtif derrière lui. Le flic toqua trois fois contre une porte, puis une voix lui indiqua qu’il pouvait entrer. Il ouvrit la porte et les deux hommes pénétrèrent dans un bureau. Le policier ressortit tout de suite en refermant la porte derrière lui.

- Bonjour, déclara cette même voix. Asseyez-vous !

L’autre ne dit rien et obéit. Après s’être assis, il lut l’écriteau qui se trouvait sur le bureau. Sur ce dernier, on pouvait lire : Lieutenant Elsa Baléard. Par une des fenêtres de la pièce, des rayons du soleil éclairèrent le visage de l’inconnue.

Cette jeune femme était très belle, à peine âgée de trente-cinq ans. Elle avait des yeux couleurs cannelle. De part ces derniers, chose extraordinaire, elle parvenait à dissimuler les sentiments qui lui étaient propres. Au-dessus de son front luisant, coulaient une masse de cheveux châtains clairs longs et ondulés, ressemblant à de l’or lorsque la lumière du soleil déposait une délicate caresse à son réveil. Un visage ovale et fermé avec un nez fin, aux bonnes dimensions, une bouche avec des lèvres rosées, ni trop longues, ni trop larges venaient compléter le reste de son physique. La première fois, qu’on la croisait, elle faisait penser à une femme tout à fait normale, que ce soit d’un point de vue physique ou vestimentaire. Le lieutenant Elsa Baléard portait un jean bleu-foncé, un pull blanc en laine et une veste noire suspendue à un porte-manteau, à proximité de la porte du bureau. Juste en face de sa table en bois appelée couramment bureau se trouvait un siège vide, juxtaposant, trois bouts de planches, grossièrement clouées. Sur la plaque, on lisait : Lieutenant C.D’Assault. C’était l‘emplacement qui était réservée à sa partenaire, Christine. Comme pour tout le monde, la nuit avait été rude et elle avait amplement mérité sa journée de repos. Cela faisait une éternité qu’elle n’avait pas prise de congés. Seul, son travail lui importait. Sa vie personnelle était comme inexistante et elle semblait s’y être habituée. Après tout, personne n’avait à être derrière elle et lui dicté ce qu’elle devait faire de sa vie. Un autre bureau à la droite de celui de Christine, était quant à lui, vacant. Lorsque le regard d’Elsa se posa sur la table, où traînaient une dizaine d’affaires en cours, son rythme cardiaque s’accéléra violemment  Elle ferma les yeux durant quelques secondes et sentit sa respiration, haletant et saccadée. La jeune flic ne put s’empêcher de repenser à lui. Pourtant, Herbert avait été clair à ce sujet. Les sentiments personnels ne devaient en aucun cas avoir une quelconque influence dans une activité professionnelle. Perdre quelqu’un avec qui on a travaillé depuis ses débuts, c’est loin d’être facile à digérer. C’est même impossible de rien éprouver.  La nuit dernière n’avait pas épargné tout le monde. Après vingt ans de bons et loyaux services, l’inspecteur Robert Simon était décédé à la suite d’une interpellation qui avait mal tourné pour dégénérer en baston. Après avoir reçu un mauvais coup, il avait été lynché avant de recevoir un projectile qui était venu cueillir sa vie. D’abord, laissé à l’abandon, certains O.P.P étaient revenus sur les lieux de l’incident et avaient discrètement transporté le corps inerte jusqu’à la morgue. Lorsque Herbert avait fait part de la mort d’un des membres de la maison, c’était comme si la Terre s’était arrêtée de tourner. Robert, c’était le bon vivant par excellence, le démerdard et surtout, un très bon mentor. Après vingt ans chez les flics, il était bien connu dans le milieu. C’était qui plus est l’un des anciens coéquipiers du père d’Elsa, lui-même ancien flic à la retraite depuis quelques années maintenant. Lors de l’annonce de la tragédie, le commissaire principal avait insisté sur le fait que cette mort ne devait être en aucun cas ébruité. C’était le genre de faits divers, qui faisaient le délices des médias, qui en tartinaient des colonnes sui l’incompétence la police française.

II

La presse. L’un des pires fléaux de la police, après la délinquance et les criminels. Toujours à fourrer leur nez, là où il n’y a rien à voir. Au diable, les journalistes. Ils vous ovationnent quand une affaire est résolue mais n’hésite pas à vous traîner dans la boue, pour rester poli dès que l’occasion se présente.

Elsa était mariée depuis cinq ans à Eric Baléard peintre, ayant monté sa petite entreprise tout seul et qui s’en sortait pas trop mal. Elle était l’heureuse maman de deux enfants en bas âge : Alice et Mike. C’était quelqu’un qui profitait de la vie et qui menait une existence merveilleuse. Après que le destin l’ait fait souffrir, durant plusieurs années, il lui permettait maintenant de vivre dans le bonheur. De ce qui était de sa carrière professionnelle, elle avait suivi une scolarité normale avant d’intégrer une fac de droit pour entrer, ensuite, à l’Ecole des inspecteurs.

Après avoir fait plusieurs sections, elle avait atterri à la Criminelle et y travaillait depuis cinq ans. Pour elle aussi, la nuit n’avait pas été une paire de manche facile. Depuis quelques heures déjà, les interrogatoires se multipliaient et la fatigue, mêlée au chagrin, commençait à se faire sentir. Cette fatigue qu’il fallait à tout prix combattre pour ne pas qu’elle influe sa personnalité. Le risque qu’elle devienne agressive, cassante et agacée envers les autres n’était en aucun cas négligeable. Pourtant elle faisait de son mieux pour ne pas hausser le ton et rester calme, patiente et posée comme à son habitude. Elle fixa son interlocuteur durant quelques secondes.

- Comment t’appelles-tu, lui demanda l’O.P.P d’une voix douce et rassurante sans la moindre marque d’agressivité.

- Santosa Arnaud, m’dame.

- Quel âge as-tu, Arnaud, s’il te plaît ?

- Dix-sept ans.

- Tu  as ta carte d’identité sur toi ?

- Oui

- Pourrais-je la voir, s’il te plaît ?

- Pas de problème, dit-il en sortant de sa poche sa carte d’identité et en la tendant au lieutenant Baléard.

Celle-ci la prit en le remerciant et consulta son ordinateur afin de savoir si tout était en ordre. Comme la recherche durait un petit moment, elle lui proposa une boisson chaude pour qu’il se réchauffe. Il accepta. L’O.P.P sortit de son bureau,  en le laissant seul, quelques minutes. Ce dernier se dit qu’il avait beaucoup de chance d’être tombé sur quelqu’un comme le lieutenant Baléard.

Elle revint quelques minutes plus tard avec deux gobelets. Après avoir bu tranquillement sa boisson, le gosse put prendre congé. Ses papiers étaient en règle et son casier vierge. De plus, ses collègues n’avaient rien trouvé d’illicite ou de suspect lorsqu’ils l’avaient fouillé. Par conséquent elle n’avait aucun motif pour le retenir. Elsa mena quelques interrogatoires durant une bonne partie de la matinée, puis décida de prendre congé pour aller se reposer quelques heures. Après avoir rassembler ses affaires, saluer ses collègues, elle se rendit jusqu’à son véhicule, une Peugeot 207, quitta sa place de parking et prit la direction du périph’, normalement fluide à cette heure-ci.

Une dizaine de minute plus tard, le véhicule s’arrêta devant une barrière qui donnait accès aux parkings souterrains de la résidence où elle habitait.

Après s’être garée sur l’emplacement qui lui était réservée, elle sortit en verrouillant son véhicule.

La jeune femme se dirigea ensuite vers un ascenseur qui la conduisit à l’étage où se trouvait son logement. Elle atteignit le dernier étage de la résidence, sortit et marcha en direction de la porte de son appartement.  La clé tourna, débloquant ainsi le mécanisme de fermeture de la porte. Une fois à l’intérieur, elle referma avec délicatesse la porte. L’appartement était assez spacieux, environ 100 m². Chaque pièce diffusait une atmosphère qui lui était propre. Elsa traversa le couloir, alla jusqu’au salon pour ouvrir la porte-fenêtre et se rendre sur le balcon pour respirer un bon bol d’air frais. Ce moment de détente lui permit de profiter d’un vent passager qui lui fit oublier ses problèmes l’espace d’un instant.

Pour vous présenter cet appartement, situé dans le Vème arrondissement de Paris en face du Jardin des Plantes, je ferais simple. À commencer par le couloir tout de bleu vêtu avec un placard, à proximité de la porte d’entrée, permettant de ranger diverses affaires. Juste en face se trouvait une pièce assez vaste, qui se trouvait être le salon avec une table, six chaises, les murs marron-beige, une chaîne hi-fi et une télévision qui servait juste le soir pour les informations. Quant à la cuisine, elle juxtaposait le salon.

C’était une pièce assez bien équipée, impeccablement rangée avec des murs et des placards de rangements blancs. Dans la pièce voisine se situait la chambre des enfants avec deux lits pour enfants en bas âge, un parc avec une multitude de jouets, peinte avec des motifs très enfantins sur un fond blanc. À côté se trouvait la salle d’eau avec un lavabo et des toilettes. La pièce était recouverte au mur de morceaux de carrelage avec des motifs bleu foncé, bleu-vert à fond blanc.

Enfin, dans la chambre où dormaient les parents, juste en face de celle des enfants, on y découvrait un lit, une armoire, une table de nuit à chaque extrémité du lit et une table où résidait l’ordinateur familial, investissement à long terme qui avait nécessité plusieurs mois de salaires. Les murs étaient peints en rose semblable à de la crème glacée parfum fraise.

Elsa referma la porte-fenêtre une fois à l’intérieur, s’en alla prendre une douche puis décida de se coucher et d’essayer de dormir un peu. Lorsqu’elle se fut allongée, le chagrin la submergea. Incapable de rester à ne rien faire, elle saisit fermement le téléphone qui se trouvait sur la table de nuit et composa le numéro de téléphone du domicile du lieutenant Simon. Après plusieurs « bips » réguliers, quelqu’un décrocha. C’était l’épouse de Simon, Marianne. La jeune flic lui fit part de ses condoléances et discuta pendant une bonne demi-heure du flic qui était un modèle pour tous au 36.

Le réveil affichait onze heure et demie lorsqu’elle trouva le sommeil. Ses paupières papillonnèrent légèrement vers trois heures de l’après-midi. Il lui fallut une bonne dizaine de minutes pour émerger complètement de son sommeil. Ce laps de temps de repos l’avait revigoré. Après avoir grignoter quelques babioles qui traînaient dans le réfrigérateur, elle regagna le quai des Orfèvres pour aller finir sa paperasse quotidienne. Quelques heures plus tard,  le tout était fait. Elsa jeta un coup d’œil à la pendule qui se trouvait au-dessus d’une des fenêtres du bureau.

18h30.

Elle rassembla ses affaires, puis sortit. Il restait encore quelques personnes dans le bâtiment. La jeune flic revint tranquillement chez elle et constata à son arrivée que la porte n’était pas fermé à clé. Elle entra et vit son époux en train de jouer avec les petits.

- Bonsoir, dit-elle avant de se jeter à son cou et de l’embrasser tendrement.

Après ce moment de tendresse, elle le regarda droit dans les yeux.

Elle ressentit la désagréable impression que quelque chose n’allait pas. Même s’il essayait de ne pas le montrer, certains tics qu’il possédait le trahissait. Lorsque quelque chose le contrariait, il avait pris l’habitude de se gratter le menton, passer à plusieurs reprises la main dans ses cheveux noir de jais, ou bien griller cigarette sur cigarette. Elsa ne dit rien et fit mine de n’avoir rien vu. Dehors, le soleil commençait à se coucher et laissait paraître ses derniers rayons avant de céder sa place à la reine de la nuit, qu’est la Lune.

- Que dirais-tu si on confiait les enfants à tes parents et qu’on aille passer le reste de la soirée au restaurant, rien que tous les deux, proposa-t-il.

- Tu es sûr pour les enfants ? répondit Elsa.

- Oui, absolument.

La jeune maman téléphona à ses parents qui habitaient à quelques kilomètres de Paris, du côté de Montrouge. Ils acceptèrent et la jeune femme les remercia du fond du cœur. Ses parents lui dirent qu’ils seraient très heureux de pouvoir s’occuper de leurs petits-enfants. Cet argument rassura Elsa, qui sut qu’il n’arriverait rien à Alice et à Mike car ses parents étaient des gens raisonnables et qui savaient s’occuper d’enfants en bas âge. Elle raccrocha et son regard se posa sur les deux bambins qui avaient l’air de bien s’amuser avec leur paternel. Elle sourit malgré elle puis prit la direction de la chambre pour se préparer afin d’être la plus belle possible.

Vers 20h00, elle était prête. Eric était vêtu d’un superbe costume blanc avec une chemise rose tandis que son épouse portait une magnifique robe noire à reflets bleu-vert.

Ils prirent les enfants dans leurs bras et descendirent jusqu’au parking souterrain. Une fois en bas, tel ne fût pas la surprise d’Elsa, en voyant une grosse cylindrée allemande gris métallisée, flambant neuve, dissimulée sous un drap. C’était une Mercedes CL 500.

- Pas mal, hein ! déclara Eric, un sourire en coin.

- C’est une blague ?

- Non, ma chérie, c’est un petit plaisir. J’ai signé un gros contrat et mon client m’a fait une belle avance. J’ai pensé qu’il fallait marquer le coup.

- Pour sûr, si tu voulais me faire une surprise, c’en est une. Mais de là à mettre autant d’argent dans un bien si sommaire.

- Mon ange, il nous faut prendre en compte notre rang social. Arrête de mépriser les bourges, ils ne sont pas tous comme tu les imagines.

Elsa ne dit rien Ils installèrent Alice et Mike dans leurs rehausseurs avant de prendre place à l’avant du véhicule. Tout d’abord, ils déposèrent leurs petits anges comme promis chez les parents d’Elsa, puis repartirent en direction de la capitale.

- Tu es sûr que tout va bien, Eric ? lui demanda Elsa.

- Oui, pourquoi ? s’étonna-t-il.

- Non, pour rien, répondit Elsa.

Eric haussa les épaules et ils s’arrêtèrent devant un magnifique restaurant de gastronomie française.

- Tu te souviens la dernière fois qu’on y a dîné, déclara Eric.

- Bien sûr, dit Elsa, c’était il y a un mois pour fêter notre anniversaire de mariage. Tu te rends compte. Dire que tu me supportes depuis tout ce temps-là.

Eric se contenta de sourire. Ils furent admirablement bien accueillis et tout fût mis en oeuvre pour qu’il puisse passer une soirée qui soit la plus agréable possible.

Ils eurent à plusieurs reprises des fous rires incontrôlables. La jeune flic riait, tout en sentant une barre en bas de son ventre.

III

Le souvenir de Robert Simon l’obsédait. Était-ce cela qui tourmentait son esprit ou bien les paroles d’Herbert à propos des sentiments personnels ? Pourquoi le sort avait-il été si dur avec ce flic modèle, qui menait par ailleurs une existence paisible et tranquille en dehors de la périphérie parisienne ? Pourquoi lui et pas un autre ou même personne ? Autant de questions auxquelles elle ne trouvait aucune réponse. À plusieurs reprises, elle perdit le fil de la conversation. D’extérieur, on aurait dit deux adolescents qui sortaient ensemble, en ne sachant pas quand tout prendrait fin. Vers minuit, ils quittèrent leur table, allèrent régler l’addition. La fatigue commençaient à se faire sentir, et quelques heures de sommeil ne pouvait leur être que bénéfique. Au fond d’elle-même, Elsa se disait qu’il lui faudrait attendre la nuit prochaine pour rattraper ses heures de sommeil manquantes de la nuit dernière. Durant tout le repas, elle n’avait rien dit à Eric. Il était hors question que cette splendide soirée se transforme en une soirée morte et sans ambiance, à l’atmosphère morbide.  Le chef cuisinier vint les voir en personne et ils le remercièrent pour le divin repas qu’il leur avait préparé. Même à ce moment-là, Elsa n’aurait jamais pu prévoir ce qui allait se passer dès qu’ils sortiraient de ce restaurant.

A 00h15, ils sortirent en se tenant par la main. Ils marchaient d’un pas tranquille, la tête de la jeune femme reposant sur l’épaule de son époux. Tout à coup, une moto déboula à toute vitesse derrière eux. Elsa perçut un déclic semblable à celui que produisait son arme lorsqu’elle ôtait la sécurité. Eric se retourna vivement et força la jeune femme à se coucher par terre. Il tenta d’en faire autant mais un des gus qui était sur la moto, le mit en joule avant de faire feu avec une précision déconcertante. Tout se passa en quelques secondes. La jeune flic n’avait pas d’arme avec elle et les détonations à proximité, l’obligèrent à plaquer ses mains sur ses oreilles. Comme si un cameraman avait fait un arrêt sur image durant ce laps de temps et que la scène continuait de se jouer sous ses yeux. Eric heurta violemment le trottoir, les yeux exorbités et presque immobiles, le corps criblé de balle.

Elsa s’empressa de jeter un regard furtif aux alentours. La boucherie avait pris fin. A peine ses yeux perçurent le corps d’Eric, étendu sur le trottoir, qu’elle se releva et s’agenouilla à ses côtés. Eric était dans un piteux état. Sa respiration était lente, sifflante, saccadée et son rythme cardiaque très faible. Le plus malheureux était qu’il semblait souffrir le martyr. Elsa saisit son portable et appela immédiatement les urgences. Elle redressa la tête quelques secondes et vit la moto avec les meurtriers d’Eric disparaîtrent au loin en tournant à une intersection. À quoi rimait cet assassinat ? Était-ce nécessaire ?

Mais le destin avait décidé de la faire souffrir à nouveau et de toucher l’être qui était cher à son cœur, Eric, son mari. Le chagrin la submergea. D’une main tremblante, elle caressa le visage de son mari, avant de le prendre dans ses bras et le serrer très fort contre elle.

- Elsa… , déclara faiblement Eric, ne dit… jamais aux enfants… qui était véritablement leur père… , ils auraient… hontes.

- Mais pourquoi Eric ? demanda Elsa. Qu’est-ce que tu racontes ?

Eric ferma les yeux et les réouvrit.

- Tu mérites mieux que ça… , fais attention à toi, Elsa… , oui, fais attention… . Ils voudront te tuer aussi… .

- Eric, tiens bon, les secours ne vont pas tarder. Tiens bon !

Mais, ni les secours, ni même Elsa n’aurait pu sauver Eric à temps.

Plusieurs balles avaient touché le cœur et les médecins n’auraient rien pu faire pour tenter de le sauver. Il n’y avait plus rien à faire, malheureusement.

- Elsa... , Elsa... , Elsa... .

Puis il se tut. Sa tête pivota vers la droite, puis un filet de sang sortit par sa bouche et coula le long de sa joue. Il s’était étouffé avec son propre sang.

Elle mit sa main sur le torse d’Eric et remonta jusqu’à son cœur. Il ne battait plus. Elsa tenta le bouche-à-bouche pour faire repartir le cœur mais cela ne servit à rien. Eric était là, dans ses bras où il gisait mort. Une première larme commença à couler le long de sa joue puis s’ensuivit un torrent de larmes qu’elle ne pût contrôler. A cela se mêlait le chagrin et la tristesse d’avoir perdu un être qui lui était cher. Même très cher.

La Police et le SAMU bouclèrent le quartier et ils y découvrirent le lieutenant Baléard, agenouillée à côté du corps du défunt, cachant son visage avec ses mains pour ne rien laisser paraître si quelqu’un s’approchait d’elle.

- Toutes mes condoléances, lieutenant, dit le commissaire Herbert, en s’agenouillant à ses côtés.

Elsa se retourna et le remercia d’une voix faible. Son visage était blanc et humide, à cause des larmes qu’elle avait versé. Il exprimait clairement la douleur qu’elle ressentait. Elle était très pâle. Les yeux rougis, légèrement exorbités, grelottant de froid venait compléter le portrait de la personne complètement abattue.

Les médecins arrivèrent et lui demandèrent de bien vouloir leur confier Eric. Après quelques secondes, elle se leva, permettant aux médecins d’emporter le corps froid du mort.  Elsa les suivit des yeux jusqu’à ce que l’ambulance parte. Elle disparut dans la foule qui s’était précipitée après avoir entendu les coups de feu. Les journalistes et les photographes étaient bien évidemment présents.

- Madame Baléard, quelques mots, s’il vous plaît, s’exclamèrent quelques journalistes en la voyant.

Elsa ne dit rien tandis qu’elle se faisait photographier de tous les côtés. La mort d’Eric serait en première page, dès demain, dans les journaux et les médias n’allaient pas la lâcher pendant plusieurs semaines en la harcelant de questions à la première occasion, ne lui permettant pas de faire son deuil. Une seule chose lui importait pour le moment : foutre le camp et mettre le plus de distance entre elle et tous ces gens.

Elle marcha longtemps sans réellement savoir où elle allait. L’idée de savoir qu’Eric avait été assassiné probablement par sa faute, qu’il était mort dans ses bras et qu’elle soit veuve à son âge lui était insupportable. Elsa finit par s’asseoir sur un banc et le chagrin la submergea à nouveau. La jeune flic se remit à pleurer en silence pendant de longues minutes. Une fois calmée, elle jeta à coup d’œil aux alentours. Elle était au beau milieu d’une rue assez bien éclairée et où une multitude de voitures circulaient. A cinq cent mètres de l’endroit où elle se trouvait, la jeune femme vit l’Arc de Triomphe et quand elle tourna sa tête vers la gauche, notre amie aperçut la place de la Concorde avec son obélisque majestueux qui brillait de mille feux grâce à la Lune. C’était l’avenue des Champs-Élysées. La jeune femme ferma les yeux et profita de ce petit moment de bonheur pendant quelques secondes. Ensuite, elle se leva et héla un taxi. Le chauffeur la reconnut tout de suite car toutes les radios avaient interrompu leurs programmes pour annoncer la terrible nouvelle. Ce dernier ne dit rien en la voyant et se contenta de la conduire à l’adresse qu’elle lui avait indiqué.

Ils roulèrent pendant près d’une heure dans un silence morbide, identique à celui qui règne dans une salle d’autopsie. Finalement, le taxi s’immobilisa dans un quartier résidentiel. Elsa prit congé, sans toutefois omettre de donner son dû au taximan et en le remerciant. Le taxi repartit et la jeune flic appuya sur l’interphone, permettant d’ouvrir le portillon, donnant ainsi accès à une modeste bâtisse qui était celle où résidaient ses parents.

- Oui, dit sa mère, qui est-ce ?

- C’est moi, maman, répondit Elsa, d’une voix presque inaudible.

Sa mère reconnut immédiatement sa voix et lui ouvrit. En la voyant après avoir ouvert la porte d’entrée, elle sut qu’il s’était passé quelque chose de grave. En trente-cinq ans, Elsa en avait vécue des choses mais elle ne s’était jamais plainte et surtout, elle n’était jamais allée voir ses parents pour leur demander de l’aide.

- Que s’est-il passée, ma chérie ? demanda sa mère.

- Je ne préfère pas en parler ce soir, maman, mais plutôt demain matin, répondit la jeune femme, encore toute tremblante.

- Très bien, ma chérie, comme tu voudras. Je vais préparer ta chambre.

- Tu peux aller te recoucher, maman, je vais le faire.

Sa mère la regarda, l’embrassa et remonta  se coucher.

- Tout s’est bien passé avec les enfants ? l’interrogea sa fille, une fois que Mme Moulin fût en haut de l’escalier.

- Oui, mon ange, rassure-toi.

Elsa ferma la porte d’entrée à double tour, éteignit toutes les lumières du rez-de-chaussée, puis monta à l’étage sans faire le moindre bruit. Elle entra dans la chambre où tous ses souvenirs d’enfance et d’adolescence étaient demeurés indélébiles. La jeune flic n’était plus venue dans cette pièce depuis qu’elle habitait avec Eric dans leur 100m². Elle ôta sa robe noire maculée de sang, visible grâce aux reflets vert émeraude et elle se coucha. Son lit était toujours aussi accueillant malgré les années où il était resté inoccupé.

Elle plongea la pièce dans le noir et tarda à s’endormir. Le sommeil s’empara d’elle vers 2h00 du matin et l’accompagna jusqu’au lendemain matin.

Ses parents se levèrent vers 9h00. Ils descendirent jusqu’à la cuisine, prendre leur petit-déjeuner. Le père d’Elsa, Monsieur Jean-Pierre Moulin alluma machinalement la radio et commença à prendre son café (comme il le faisait depuis quarante ans).

Il reposa son bol, imité par son épouse lorsque l’animateur radio, après avoir annoncé le temps qu’il ferait sur le territoire, développa les principaux titres de l’actualité.

- Un homme de trente-six ans a été abattu cette nuit dans la rue de Clichy dans le IXème arrondissement de Paris alors qu’il sortait d’un restaurant, annonça le journaliste. D’après ce qu’a bien voulu déclarer le commissaire, chargé de l’enquête, il s’agirait d’Eric Baléard, patron d’une petite entreprise parisienne spécialisée dans la décoration intérieur. Certains témoins de la scène affirment que ses ravisseurs en moto lui auraient tiré dessus avant de prendre la fuite. Plusieurs balles lui auraient été fatales et il serait mort quelques minutes plus tard dans les bras de son épouse, Elsa Baléard. Toutes nos pensées vont évidemment à la famille du défunt ainsi qu’à ses proches. Eric Baléard laisse donc sa femme et deux enfants en bas âge. Ses obsèques auront lieu mercredi prochain, où le Président de la République Nicolas Sarkozy en profitera pour lui rendre un dernier hommage au nom de la nation.  

IV

Quand elle s’éveilla, il faisait déjà jour dehors. Elle jeta un coup d’œil au réveil qui se trouvait sur la table de nuit à droite de son lit.

9h05.

Tranquillement, la jeune femme se leva et se rendit dans la chambre d’amis, où dormaient ses enfants La maman veuve entrouvrit la porte et constata qu’ils dormaient toujours. Elsa referma la porte et descendit jusqu’à l’entrée, puis se dirigea vers la cuisine où elle trouva ses parents, immobiles, le regard vitreux et surtout déboussolés à l’annonce de la mort de leur gendre.

- Bonjour, dit-elle en entrant dans la pièce.

- Tu as réussi à te reposer un peu ? lui demanda son père.

- Oui, j’ai réussi à dormir un peu.

- Ma chérie, nous sommes au courant, déclara sa mère, en sachant qu’il était inutile de faire marner Elsa alors qu’ils étaient au courant, maintenant.

Cette phrase laissa Elsa comme paralysée. Son père se leva le premier et la prit contre lui en caressant très doucement les cheveux du fruit de ses entrailles.

- Courage, ma petite fille, courage ! lui dit son père en versant quelques larmes. Elsa ne dit rien mais semblait apprécier le soutien que lui apportaient ses parents dans cette rude épreuve.

- Eric était le Bien incarné, pourquoi a-t-il fallu qu’une bande d’enfoiré le tue, lâcha-t-elle.

- Fais confiance à tes collègues, ils les retrouveront et la Justice triomphera, la rassura sa mère.

À la Justice ! Elsa n’y croyait plus depuis un moment. Les criminels étaient envoyés en prison pendant quelques années grâce à des ténors du barreau qui allégeaient les charges retenues contre eux. Par la suite, dès leur sortie, ils recommençaient et à chaque fois, ça repartait pour un tour. De nouveau, c’était le fameux jeu du gentil gendarme et du méchant voleur et cela inlassablement. Depuis qu’elle était dans la police, la jeune flic savait pertinemment que c’était toujours après les mêmes que les forces de l’ordre pourchassaient. C’était toujours les mêmes qu’on envoyait au gnouf et qui ressortait quelques années plus tard avec un sourire jusqu’aux oreilles. En fin de compte, ce n’était pas le banditisme qui était à la source du problème mais le système judiciaire lui-même et l’abus de la prison. Envoyer un petit délinquant, pris la main dans le sac en train de vendre du krak, qui en prend pour cinq ans et en ressort plus mauvais que lorsqu’on l’y a envoyé, n’est-ce pas là le véritable problème ? Que se passe-t-il durant ces cinq ans ? Le petit dealer fait connaissance avec des gros durs, qui l’enrôlent dans leur business et une fois sortie, il fait la une des quotidiens après avoir commis un ou plusieurs homicides volontaires. Tant que la prison sera considéré comme un moyen d’améliorer l’individu et non pas le dégrader, la situation ira en s’aggravant.

Elsa sentit la haine s’emparer d’elle. Si jamais elle retrouvait les deux monstres qui avaient tué Eric, ils le payeraient de leurs vies. Quitte à perdre son job. Pour une fois, justice serait faite.

À cet instant, le téléphone sonna.  Ce fut M. Moulin qui décrocha.

- Allô, j’écoute

- Bonjour, pourrais-je parler au lieutenant Baléard, s’il vous plaît ?

- De la part de ?

- Du commissaire Herbert.

M. Moulin posa le combiné sur la table.

- Ma chérie, le commissaire Herbert voudrait te parler, dit-il en s’adressant à Elsa. Es-tu disposée à lui répondre ?

- Oui, papa.

Elle se rendit jusqu’au poste, prit le combiné et l’approcha de son oreille.

- Bonjour commissaire, dit-elle d’une voix légèrement hésitante.

- Bonjour lieutenant. Je vous appelais pour vous dire que je suis de tout cœur avec vous dans cette épreuve et vous présente une nouvelle fois mes plus sincères condoléances. Avez-vous réussi à dormir un peu ?

- Oui, j’y suis parvenue.

- Si je puis me permettre, lieutenant, prenez quelques jours pour vous reposer et puis revenez quand toute la lumière sera faite sur cette histoire, d’accord ?

- Non, désolé, je ne peux pas.

- Ne vous en faites pas, je saurais me débrouiller si vous n’êtes pas là. Si c’est cela qui vous inquiète, rassurez-vous. Je contrôle la situation.

- C’est mon devoir de venir travailler et qu’importe les circonstances.

- Ah non, lieutenant, reposez-vous, c’est un ordre. Vous n’êtes pas du tout en état pour pouvoir travailler. Je vous mets aux arrêts, point à la ligne.

- Puisque je vous dit, que je vais bien.

- Balivernes ! explosa Herbert. Ecoutez-moi, lieutenant. Je sais ce que c’est que perdre un proche et je…

- Non, vous n’en savez rien, hurla la jeune femme, un soupçon de sanglots dans la voix.

- S’il vous plaît, laissez-moi finir, lieutenant !

La jeune flic colla littéralement le combiné à son oreille, et essuya ses larmes.

- Voyez comment vous êtes ! Vous êtes troublée, irritée, totalement déboussolée et n’avez pas encore fait votre deuil. Je sais ce que vous êtes en train de vivre et c’est loin d’être agréable. Je vous en conjure, écoutez-moi, faites votre deuil, passez du temps avec vos proches et…  

Il n’avait pas fini sa phrase, qu’on avait raccroché à l’autre bout du fil.

- Quelle tête de mule, je vous jure, pensa Herbert, en extirpant une cigarette sans filtre de son paquet, posé sur son bureau et en l’allumant nerveusement.

Elsa prit un léger petit-déjeuner, se doucha et s’habilla. Dans ses vieilles affaires, elle trouva un jean, un pull beige à col roulé et un blouson en cuir noir. Elle embrassa ses parents qui firent leur maximum pour la dissuader d’y aller mais rien n’y fit. La haine qui coulait dans ses veines la poussait à retrouver les deux malfaiteurs afin de venger Eric, celui qui lavait tant aimé et chéri.

Elle fit un détour en passant chez elle, prendre quelques affaires puis mit l’appartement en vente dans une agence immobilière en sachant pertinemment que son salaire de fonctionnaire de l’Etat ne lui permettrait pas de rester en ces lieux.

Elle arriva donc au 36, quai des Orfèvres, une heure plus tard. Tous furent surpris de revoir la jeune flic, après le récent drame qui était survenu. La jeune flic pénétra dans son bureau et constata que Christine était déjà en train de bachoter. Son amie savait ce qui s’était passé la nuit dernière mais estimait qu’il était beaucoup trop tôt pour en parler avec la jeune veuve. Elsa salua sa coéquipière puis commença à éplucher les premiers rapports d’enquête concernant la mort d’Eric. Rien de ce qu’elle put lire ne lui appris quelque chose de nouveau.

Elle passa voir le légiste qui autopsiait le corps de son mari. Le toubib avait trouvé le calibre des balles qui avait tué Eric. Il s’agissait d’un calibre .45, provenant d’un pistolet mitrailleur Uzi, probablement.

Elsa ne dit rien mais au plus profond d’elle-même, ce n’était pas des probabilités qui allait la satisfaire mais des certitudes. Elle le remercia et le médecin lui dit que la perte d’un être cher est dur à admettre mais vouloir le venger ne le ferra pas revenir. Elsa comprit le message mais comptait bien rester sur sa première idée, histoire de pouvoir soulager sa conscience, en premier lieu.

C’est lors d’épreuves dans ce genre que l’on se rend compte de la vulnérabilité des gens et qu’importe qu’on soit riche ou pauvre. Elsa parvenait à dissimuler cela, malgré le fait qu’elle vive assez mal l’assassinat d’Eric. Son père lui avait toujours enseigné à ne surtout pas montrer ses blessures aux autres. Bien souvent, les gens en profitent pour infecter la plaie et la guérison est d’autant plus longue qu’il faut tout nettoyer pour que le tout cicatrise.

Elle décida de mener sa petite enquête et pour commencer, elle retourna à leur appartement vers midi, dans l’espoir de trouver un indice. Il n’en fut rien. La jeune flic alla faire un tour à la cave, un endroit où elle allait très rarement. La pièce était sans dessus-dessous, comme si on avait voulu trouver quelque chose. Avant d’entrer, Elsa sortit son arme, un Colt King Cobra (calibre : 357. Magnum, chargeur : 6 coups). Il n’y avait personne à l’intérieur. Après avoir remis un peu d’ordre, elle sortit de la résidence et partit en direction de l’entreprise d’Eric. Les quelques salariés présents, étaient encore sous le choc de la mort de leur patron. La jeune femme leur dit qu’elle était désolée pour eux car mine de rien,  ces gens se retrouvaient sans emplois. Ils la remercièrent en lui présentant leurs condoléances. Tout d’abord, elle fouilla le bureau d’Eric. En entrant, elle put constater que personne n’y était entré depuis hier. Elle réussit à entrer grâce à un passe et consulta la messagerie de son ordinateur. La jeune femme remarqua qu’un même nom revenait à plusieurs reprises. Peut-être était-ce une piste ? Elsa sauvegarda les messages du défunt sur clé USB, par mesure de précaution puis entreprit d’examiner chaque dossier en cours ainsi que la plupart des papiers qui traînaient sur la table.

Au bout d’une heure de recherche, elle tomba sur une pochette contenant de court message rédigé à la main. Ils parlaient de rendez-vous près de la zone industrielle désaffectée de Paris. Elsa connaissait bien cet endroit. C’était là-bas que se réunissant la plupart des trafiquants de drogues de la région. Ce message laissa Elsa sceptique et éveilla sa curiosité.

Qu’est-ce qu’Eric avait à voir avec des gens aussi peu recommandables ?

Elsa refusait d’admettre l’hypothèse, qu’il y avait néanmoins une chance pour qu’elle se trompe sur le compte de son époux. Non, elle ne devait pas commencer à douter. Si Eric avait été mêlé à une de ces histoires de trafic de drogues, elle l’aurait remarqué. Des mecs, comme ça, se reconnaissent au premier coup d’œil. Non, elle refusait d’y croire. Eric était quelqu’un de propre.

La jeune flic inspecta la pièce de fond en comble à la recherche de la preuve qui innocenterait Eric.

Rien.

Pas l’ombre de quelque chose de suspect..

Avec l’énergie du désespoir, elle se risqua à jeter un coup d’œil aux fonds plafonds qui surplombait la pièce. Le lieutenant Baléard empila plusieurs chaises pour arriver jusqu’au plafond qu’elle entrouvrit grâce à son canif.

Persuadée de ne trouver aucune preuve disculpant son époux, elle manqua de perdre l’équilibre en découvrant une dizaine de paquets renfermant une substance blanche. Elle en éventra un et l’examina.

C’était de l’héroïne.

V

Eric était donc un trafiquant de drogue. Mais depuis combien de temps ? Qui était son fournisseur et pour qui refourguait-il ces saloperies ? Elsa remit tout en ordre dans le bureau du ripoux, puis s’adossa contre un mur, laissant libre court à son chagrin. Qu’est-ce qu’Eric lui cachait d’autre ? Tout à coup, elle se souvint des dernières paroles du défunt : « Ne dit jamais aux enfants qui était véritablement leur père, ils auraient hontes.

- Dans quel merdier t’étais-tu fourré, Eric ? railla-t-elle. Si tu m’en avez parlé, j’aurais peut-être pu t’aider à t’en sortir indemne. Peut-être serais-tu encore en vie, à l’heure qu’il est ?

À Marseille, à cette même heure, des troupes de police s’organisaient pour encercler un vieux hangar, soupçonné d’être une planque regorgeant de poudre blanche et d’autres substances illicites. Parmi ces hommes, on trouvait le lieutenant Sean Odereck, policier un tantinet kamikaze qui lui avait valu d’être muté aux Stups de la cité phocéenne et par conséquent jeune recrue. Ses supérieurs le décrivaient comme une espèce de marginal solitaire, refusant d’être sous l’autorité d’un supérieur hiérarchique et ayant recours à des méthodes peu orthodoxes. Pour couronner le tout, ses « boss » s’arrangeaient toujours pour le muter dans des coins assez chaud dans l’espoir qu’il se calme, s’il frôlait la mort lors d’une opération mal planifiée. Certains s’autorisaient à penser que si Sean Odereck se prenait une balle betwenn the two eyes, ce ne serait pas une grosse perte pour la police française. De son côté, l’intéressé avait un peu l’impression d’être comme en 14-18, où les déserteurs arrêtés par les gendarmes, étaient les premiers à se faire massacrer lors des corps à corps franco-allemand du fait qu’ils se trouvaient en premières lignes, sous l’ordre de généraux incompétents.

Quand toutes les équipes furent en place, le commissaire Jourdain lança l’assaut de l’opération baptisée, « Hangar ».

Le bleu de l’équipe n’en fit qu’à sa tête et partit comme une balle, décidé à pénétrer d’une manière ou d’une autre dans ce foutu hangar. Il passa par la porte de derrière et constata qu’il n’y avait aucun signe de vie en ces lieux.

- Si y’a quelqu’un, montrez-vous, vous êtes cernés, lâcha Odereck, comme si ce genre de discours était devenu habituel chez lui.

Le tas de tôles s’illumina d’un coup et l’O.P.P réalisa, à cet instant précis, qu’il était seul face à trente mecs armés jusqu’aux dents.

- Ça commence bien, se dit-il.

Tous sortirent leurs armes. Parmi elles, on trouvait des revolvers, des pistolets- mitrailleurs Uzi, des mitraillettes russes et une multitude de grenades. En gros, un véritable arsenal de guerre. Odereck eut juste le temps de bondir et de rouler jusque derrière un pilier en béton avant qu’une pluie de balles ne soit tirée. En entendant les coups de feu, Jourdain contacta les forces d’intervention spéciales à l’aide de son portable.

- Mais qu’est-ce qu’il peut être con, celui-là, s’écria-t-il en pensant à Odereck. Je savais qu’il était borné mais à ce point !

Le GIGN arriva quelques minutes plus tard et passa immédiatement à l’action. Leurs adversaires réagirent mais ils furent très vite à court de munitions. Les membres du commando se dispersèrent un peu partout dans le hangar et pas mal d’arrestations eurent lieu. Odereck était sorti de sa planque dès que les renforts de Jourdain étaient entrer en action. Il vit un mec qui tentait de s’enfuir par derrière.

L’O.P.P le suivit et le menaça avec son arme pour ensuite le mettre en joule. L’autre ne se démonta pas et tira dans sa direction en guise de réponse. Il dut se résoudre à répliquer et après plusieurs échanges, le gangster reçut une balle qui lui perfora le genou. Sur le coup, le malfrat s’écroula de douleur. Odereck en profita pour venir à sa rencontre et lui passer les menottes.

- Trafic de stups, délit de fuite et tentative d’homicide sur un représentant de l’ordre, ça va chercher dans les combien selon toi ? lui demanda le flic avec un sourire narquois.

- Va te faire mettre, enfoiré, répliqua le voyou.

- Mauvaise réponse ! Allez en route mon pote, t’es bon pour vingt piges en Centrale et sans remise de peine.

  Il saisit le gus par le paletot et l’obligea à se lever. À ce moment-là une voiture déboula de nulle part et fit mine de foncer droit sur lui.

- Barre-toi le bleu, fais pas le con, On va l’avoir, gueulèrent deux de ses coéquipiers beaucoup plus expérimentés que lui et ayant l’habitude de ce genre de situation.

- J’vais l’avoir ce fumier, vous inquiétez pas ! déclara le lieutenant Odereck. Vous allez voir le grand Odereck à l’œuvre.

Il resta planté au beau milieu de la route, arme au poing sûr que le conducteur stopperait son véhicule s’il faisait feu.

- Il va se planter, affirma un des flics, à l’adresse du commissaire Jourdain.

Le chef de l’opération « Hangar » ne dit rien mais son silence en disait long sur ce qu’il pensait de sa nouvelle recrue.

Un flingue claqua. Le lieutenant, affecté aux Stups eût juste le temps de se coucher à terre vers le côté gauche de la route, pour éviter la balle qui lui était destinée. Il manqua de se faire écraser par le véhicule des truands mais, grâce à un coup de pouce du destin, il évita le pire et réussit à se jeter sous la bagnole. Néanmoins, une des roues lui broya l’avant-bras gauche. Par un effort surhumain, le flic se retint d’hurler de douleur. Alors que la voiture l’avait dépassé et tentait de prendre la fuite, il se releva très rapidement tel un diablotin qui sortait de sa boîte et vida la moitié de son chargeur sur le moyen de locomotion des ravisseurs. Deux balles atteignirent les pneus arrières et le reste alla s’encastrer dans la carrosserie. Le lieutenant Odereck mit en joule le pot d’échappement et tira à deux reprises. Ce dernier commença à prendre feu et quelques secondes plus tard, c’est l’arrière tout entier qui cramait. Les dealers stoppèrent mais au moment de s’extirper de la carlingue en feu, une des flammes lécha le réservoir d’essence. Un grand « boum » se fit entendre et des éclats métalliques volèrent de toute part. L’explosion avait définitivement projeté l’O.P.P à terre. De part la douleur de son avant-bras et des récents évènements, il s’évanouit durant quelques heures. Les trafiquants, quant à eux, étaient définitivement hors d’état de nuire. Jourdain passa un coup de fil au SAMU et aux pompiers, tout de suite après que la déflagration eût pris fin. Les secours transportèrent Odereck à l’hôpital tandis que les pompiers maîtrisèrent très vite le minuscule incendie. Au final, à l’intérieur de l’amas de tôles carbonisées, l’équipe de Jourdain y découvrirent le corps des deux gangsters qui n’étaient plus qu’un résidu de cendres.      

Plus de la moitié des trafiquants furent arrêtés et beaucoup de drogues fut saisie. Jourdain fut congratulé et remercié en personne par la Ministre de l’Intérieur pour la sublime réussite de son opération, menée de main de maître. De sa chambre d’hôpital, avec un bras dans le plâtre, l’inspecteur de police, qui avait récemment intégré les Stups de la vile de Marseille, grimaça.

Comme toujours, les mêmes se payaient la plus grosse part de gâteau et lui, n’aurait droit qu’aux miettes.

- Fonctionnaires de merde, pensa-t-il. 

Deux jours plus tard, il fut en quelque sorte chasser de l’établissement hospitalier par le corps médical qui le considérait comme rétabli. Le représentant de l’ordre regagna son studio de 15m² du côté de la Cannebière et se présenta à son service, dès le lendemain matin. Obligé de porter un plâtre durant trois semaines sans compter la rééducation, il fit l’objet de diverses moqueries.

- Alors, Stallone, ça va ? le nargua un des vieux de la vieille.

- En pleine forme, répliqua nonchalamment le bleu.

- Ben, ça tombe bien ça ! Parce que le patron t’attend dans son bureau.

  Odereck fusilla du regard son collègue et esquissa un petit sourire narquois, histoire de préserver sa maigre dignité. Sans plus attendre, il prit la direction du bureau du commissaire. Il jeta un coup d’œil par la fenêtre du clapier à lapin, afin de voir si son supérieur était en rendez-vous ou seul. Constatant qu’il n’y avait personne, il toqua à deux reprises.

- Entrez ! ordonna Jourdain, avec une pointe de colère dans la voix.

Le bleu pénétra dans cette cage, couramment appelé « bureau » et s’assit en face du haut fonctionnaire de Police, âgé d’une quarantaine d’année et ayant déjà une quinzaine d’années d’ancienneté dans la maison.

Le responsable des Stups, tout en continuant de consommer sa Gitane, l’observa quelques secondes.

- Toutes mes félicitations pour votre brillante intervention, lieutenant, commença Jourdain. J’avoue que vous m’avez épaté, sur ce coup.

Son interlocuteur continua de le regarder les yeux dans les yeux, tout en restant immobile.

- Malheureusement, j’ai pour mission d’arrêter les dealers et trafiquants de drogues, poursuivit le commissaire.  Pas de les faire cramer dans une vulgaire explosion.

- C’était eux ou moi, je devais choisir, déclara l’O.P.P en sachant pertinemment où la discussion allait aboutir.

- Fermez-la, Odereck ! Ici, c’est moi qui cause.

L’intéressé ne broncha pas et le laissa faire.

- Vous êtes un dégénéré, lieutenant ! explosa Jourdain. Oui, un dégénéré. Et par-dessus le marché, complètement irresponsable. On a beau se crever le cul à vous donner des ordres bien précis à suivre, vous n’en faites qu’à votre tête. Ici, on est une équipe, Monsieur le Super-flic et y’a pas de place pour les solitaires tel que vous l’êtes.

- Mais, je… s’exclama l’officier.

- Silence ! s’esclaffa l’autre. Foutez-moi le camp ! Vous êtes viré.

- Motif ?

- SORTEZ ! s’époumona le commissaire.

- Vous êtes tous pareils ! lâcha l’inspecteur. Regarde-toi, gros porc, tu me fais pitié. Continue ton petit boulot à deux balles, continue de te gaver aux frais du contribuable et d’aller baiser tes putes. Même plus tard, tes gosses auront honte de toi, pauvre con.

- Espèce de sale morpion, je ne te permets pas…

Avant qu’il ait eu le temps de finir, la porte du bureau claqua. Il commençait à avoir l’habitude de se faire engueuler et d’être muter mais il ne s’était jamais rendu compte de tous les dangers qu’il prenait pour arriver à ses fins.

VI

- Sean, ça va ?

Le flic fit volte-face et se retrouva nez à nez avec Isabelle, jeune stagiaire, qui n’était autre que la fille de Jourdain.

- Salut, dit-il à l‘adresse de la jeune femme.

Elle portait un jean qui mettait en valeur son postérieur et ses cuisses. Un pull à col roulé couvrait ses formes généreuses. Des yeux charbon noir et des cheveux bruns qui descendaient jusqu’au niveau de ses épaules. Tout simplement splendide. Une fleur irrésistible du haut de son mètre soixante-dix. Le flic en la voyant, tout simplement belle et radieuse, continua à se demander pourquoi cette gamine de vingt et un ans avait eu le béguin pour lui.  

- Ça n’a pas l’air d’aller.

- Mon aventure marseillaise vient de prendre fin. Ton pater ne veut plus entendre parler de moi. Il m’a limogé.

- Mais pourquoi ?

- A cause de l’opération « Hangar ».

- Où est-ce que tu vas ?

- Aucune idée.

- Et pour ce soir ?

- J’ai bien peur qu’il n’y ait pas de « ce soir », ni aujourd’hui, ni un autre jour. Je pense même qu’il est peu probable que nous soyons amenés à nous revoir.

- Mais Sean…

- Je te dis les choses telles que je les ai ressentis.

- Sean…

- Écoute-moi, tu veux ! Je ne suis pas là pour te briser le cœur ou te faire souffrir mais je crains fort qu’il n’y ai plus de Sean, ni de nous et encore moins de nous deux.

- Mais je…

- Arrête Isabelle, tu es en train de te faire mal et je ne veux pas ça. Je ne suis pas celui que tu imagines. Ne t’encombre pas avec un vieux con de trente balais.

- Tu dis que tu n’es pas celui que j’imagine mais alors qui es-tu ?

L’O.P.P caressa délicatement sa joue et ils échangèrent un regard complice.

- Oublie-moi, compris ? C’est la meilleure chose que tu as à faire, Isa. Adios !

Elle acquiesça et Odereck prit congé. Il ne prit pas la peine de saluer ses collègues avant de déserter les lieux.

Une fois chez lui, le flic rangea ses affaires dans un coin et s’allongea sur son canapé-lit. Pas la peine de s’appeler Einstein pour savoir qu’il allait être muter dans un commissariat, cette fois loin de tout, histoire de calmer son goût du risque.

 

Quelques jours plus tard, le temps que la machine administrative se mette en route et après que Jourdain ait incendié ses supérieurs par rapport au lieutenant Sean Odereck, ce dernier reçut une lettre lui indiquant où il allait être muter. Comme prévu, il libéra le studio, rassembla l’ensemble de ses affaires puis prit la direction de Marignane pour prendre son avion.

L’avion décolla et Sean ferma les yeux quelques secondes. Il n’en revenait. À sa grande surprise, il était envoyé à la Crim’ de Paris.

Il arriva dans la capitale française le samedi après-midi. Vu d’extérieur, il paraissait tout à fait normal car il n’avait pas franchement une tête de flic. Bien au contraire, notre ami faisait plus penser à un provincial en congé qu’à un O.P.P.

Odereck récupéra ses bagages et sortit de l’aéroport Roissy-Charles-de-Gaulle. Il prit un taxi et se rendit jusqu’à un simple hôtel Ibis, où il avait réservé une chambre pour quelques semaines, le temps de trouver un logement à des prix abordables dans la capitale.

Il se rendit au 36, le lundi matin. Le commissaire Herbert l’attendait dans son bureau. Odereck arriva de façon très décontracté, voire même à la limite du ridicule. Il portait un jean délavé, une paire de baskets aux pieds, une chemise hawaïenne et une casquette aux couleurs de l’équipe de football de Lyon : L’Olympique Lyonnais. Il y eut quelques sourires quand il passa la porte d’entrée du service. Il ne dit rien et se présenta à l’accueil. Il se fit connaître et on lui indiqua le bureau d’Herbert. Sean Odereck toqua trois fois contre la porte et attendit que le commissaire lui donne la permission d’entrer. Quand il vit ce grand gaillard brun avec le bras en écharpe, les yeux bleus, assez beau gosse, pénétrer dans son bureau avec cet accoutrement qui lui donnait plus l’air d’un clown que d’un flic, le commissaire ne se démonta pas et lui lança un premier pic dès que l’autre eût passé la porte du bureau.

- Si vous vous êtes présenté comme ça à votre dernier employeur à Marseille, je  commence à comprendre pourquoi il vous a flanqué à la porte. Asseyez-vous, lieutenant !

Odereck obéit et s’assit. En face de lui, se trouvait un homme d’une cinquantaine d’année, à la carrière exemplaire, croyant dur comme fer encore en son boulot. Ce n’était pas le genre gros déconneur et il paraissait plutôt bien conservé pour un quinquagénaire, mise à part ses cheveux grisonnant, ses yeux d’un bleu éclatant et son regard dévastateur. C’était quelqu’un de fort et d’équilibré. Ce n’était pas un sans-cœur mais il pensait qu’un marginal comme Sean Odereck avait besoin d’être remis à sa place dès le début. Sur un plan professionnel, tout le côté administratif l’ennuyait. Ce qu’il adorait c’était dirigé les opérations et de monter au créneau si nécessaire, car c’était plus un homme de terrain.

- J’ai bien voulu vous prendre Odereck parce que je sens que vous êtes un bon flic qui fait un peu comme bon lui semble. Malheureusement, cher ami, les flics à la Jean-Paul Belmondo, ça se voit juste au cinéma. Alors le coup du « Solitaire » ou du « Marginal » avec moi, vous oubliez, compris ?

- Oui, monsieur, répondit Sean Odereck.

- Ici, nous sommes une équipe soudée alors il n’est pas question que vous veniez semer la zizanie parmi nous, sous prétexte que vous êtes meilleur que les autres, vous saisissez, Odereck ?

- Oui, monsieur, répéta ce dernier.

- Dans ce cas-là, tout est réglé, je vais vous montrer votre équipe. Vous serez trois au total, déclara le commissaire Herbert, en quittant son fauteuil.

Sean Odereck se leva et suivit le commissaire. Même si Herbert paraissait être quelqu’un de posé et de très calme, Sean s’en méfiait. Son supérieur salua tous ceux qu’il croisa. Sean, quant à lui,  le suivit, ne prenant même pas le temps de dire bonjour. Ils ne firent que quelques pas et son chef s’arrêta.

- Voilà, c’est ici, dit-il en frappant contre la porte d’un autre bureau.

Elsa vint leur ouvrir et se contenta juste de les inviter à entrer.

La cage n’était pas mal, par elle-même. Il y avait trois grandes fenêtre qui permettait à ce burlingue d’être une pièce assez lumineuse. Ces fenêtres donnaient une vue directe sur les rues avoisinantes du 36. Il y avait trois bureaux dont un inoccupé. Sean se douta qu’il allait prendre cette place.

- Mesdames, je vous présente le lieutenant Sean Odereck qui nous vient tout droit de Marseille, annonça Herbert.

- Bonjour, déclara simplement Sean.

- Odereck, je vous présente le lieutenant Elsa Baléard, dit Herbert en lui montrant Elsa, ainsi que sa coéquipière le lieutenant Christine D‘Assault

- Pas mal du tout, pensa Odereck en regardant tour à tour les deux jeunes femmes, je sens que je vais bien me plaire ici.

- Et bien, il ne me reste plus qu’à vous souhaitez bonne chance, Odereck, déclara le commissaire, avant d’échanger une poignée de main avec Sean pour ensuite quitter la pièce, laissant ainsi sa nouvelle recrue, seul à seul avec Elsa et Christine.

Sean alla s’installer à son nouveau bureau. Il régla son siège, posa les pieds sur le bureau, sortit son arme et la posa devant lui.

- Avec ceci, monsieur voudra un chocolat chaud et des gâteaux, demanda ironiquement Christine Dassault au bout d’une dizaine de minutes, révoltée de voir quelqu’un comme Odereck qui faisait vraiment tout pour se faire remarquer et ne semblait pas être une bête de travail.

- Ce n’est pas de refus, répondit-il, vous savez Marseille-Paris, ça creuse un peu l’appétit et puis vous me le proposez tellement gentiment, qu’il est impossible de refuser, lieutenant.

- Allez vous le faire vous même, « Monsieur Sans-gène », lâcha Christine.

Soudain, Sean tomba de son siège et atterrit par terre. Il se releva et regarda derrière lui avant de sourire. Derrière lui se trouvait Elsa. Depuis le début, elle s’était replongée dans ses dossiers mais quand elle avait vu le sans-gêne de ce dernier, elle avait discrètement quitté son siège et avait appuyé sur la manette qui permettait de régler le dossier du siège de Sean. Par la force du siège, Odereck s’était retrouvé immédiatement à terre.

- Si vous êtes venus pour faire la sieste, mettez-vous tout de suite en arrêt de travail, railla Elsa. Je vous rappelle qu’on est dans un commissariat et pas au Club Med, lieutenant.

- Je suis censé vous remercier, lieutenant comment déjà ?

- Vous me faites pitié, lâcha Elsa.

- Peut-être sauf qu’avec votre idée super-ingénieuse vous auriez pu aggraver l’état de mon bras.

- Pauvre chou, ironisa la jeune femme. Au moins, avec votre bras, vous pouvez prendre un congé maladie, tout de suite au lieu de venir jouer les touristes.

Sean Odereck ne dit rien. Il pouvait être stupide et se faire respecter mais là, il était tombé sur plus fort que lui.

- Très beau discours, fit-il remarquer, vous devriez songer à faire de la politique, si vous quittez la police.

- Je vous descends maintenant où j’attends un peu ? demanda sèchement Elsa.

- Et en plus vous n’avez pas le sens de l’humour. Eh bien, je sens qu’on va bien s’entendre tous les deux.

- C’est fort probable, rétorqua la jeune femme, d’un ton sec.

Ils s’observèrent mutuellement. Un échange de regard meurtriers, menaçant et perçant. Sean en profita pour essayer de découvrir le point faible d’Elsa, en tentant de décrypter bon nombre des regards de la jeune femme. Mise à part, un haine et une colère toutes deux croissantes, sa tentative fut vaine. Cette fille n’était pas comme les autres. Elle savait mettre de côté ses faiblesses et sentiments personnels. C’est sûrement ce qui faisait sa force.

VII

En sachant qu’il était impossible de jouer avec les sentiments de cette dernière, il battit en retraite et regagna son siège, nonchalamment. Lui, le lieutenant Odereck, se faire terrasser par une femme. Même pas en rêve. Il retrouva rapidement le sourire en se disant qu’il aurait tout le loisir de prendre sa revanche sur ses deux collègues et en particulier, sur Elsa. Néanmoins, décidé à les provoquer et les faire craquer, il continua à se tourner les pouces. En le voyant faire, la jeune flic tourna les talons et rejoignit son bureau pour continuer ses recherches. Soudain, un coup de feu retentit. C’était Sean qui avait tiré dans le mur. Elsa se leva tranquillement, vint vers lui et le gifla. Christine, qui avait été surprise par le coup de feu, resta à sa place.

- Vous êtes fou ou quoi ? l’incendia Elsa. Vous vous rendez compte que vous auriez pu blesser quelqu’un ou pire le tuer.

- Je voulais être sûr que je n’avais pas perdu la main, répondit Odereck.

- Pauvre mec, lâcha-t-elle, avant de saisir l’arme de son collègue et repartir avec vers son bureau.

- Lieutenant, rendez-moi mon arme !

Aucune réponse de la part d’Elsa qui rangea le pistolet dans un tiroir.

- Lieutenant, rendez-moi mon arme, s’il vous plaît ! Vous n’avez aucun pouvoir sur moi. C’est de la pure folie. Faites ce que je vous demande !

Toujours rien.

- Je suis peut-être un danger mais vous vous trouvez actuellement de l’autre côté de la barrière. Vous avez dix secondes ! Passer ce délais, je vais chercher Herbert et on s’expliquera.

- Tant mieux, j’en profitera pour lui faire part de votre comportement, que je considère comme étant celui d’un gosse de dix ans plutôt que celui d’un type normalement fait.

- Vous et le culot, vous vous entendez à merveille. Ça fait peur à voir !

- Foutez-moi le camp ! J’ai horreur qu’un fouteur de merde tel que vous, me fasse perdre mon temps.

- Pas avant d’avoir récupérer mon arme

- Hors de question !

- Il faut que je vous supplie à genoux ou quoi ?

- C’est vous qui voyez ? déclara-t-elle.

Sean s’exécuta à contre-cœur et se mit à genoux.

- Pourriez-vous avoir l’amabilité de bien vouloir me rendre mon arme de service, s’il vous plaît, lieutenant ?

De nouveau, aucune réaction de la part d’Elsa.

-  Bon, qu’est-ce que vous voulez à la fin ?

- C’est pourtant évident, non ?

- Désolé, je ne vois pas, lieutenant Baléard.

- Lieutenant Moulin., le moucha la jeune flic. En ce qui concerne votre arme, je vais la garder jusqu’à ce que vous vous excusiez pour ce qui vient de se passer.

- D’accord, déclara Sean, j’ai compris le message. Je suis vraiment désolé d’avoir tiré sans motif valable. Je prends entièrement le risque d’endosser les conséquences de cet acte. J’aurais pu blesser ou pire tuer quelqu’un. C’est pour cela que je vous présente mes plus sincères excuses.

- À la bonheur !

- Maintenant que vous êtes satisfaite, pourriez-vous me rendre mon arme, maintenant, lieutenant ?

- Désolé ! Vous avez oublié quelque chose !

- Lieutenant, auriez-vous la gentillesse et la bonté de bien vouloir de rendre mon arme, s’il vous plaît ?

- Vous voyez ? On obtient toujours ce qu’on veut, en demandant poliment dit-elle, en lui tendant son Glock 19 (9mm, 20 coups) mais en l’attente de l’autre mot magique.

- Merci… lieutenant, déclara Sean, avant de saisir son arme.               

Il y eut une atmosphère assez tendue dans ce bureau entre Sean Odereck et les deux jeunes femmes. Sean attendait d’avoir une affaire sous la main pour pouvoir clouer le bec de ses nouvelles coéquipières.

En fin de journée, Elsa passa à la préfecture pour refaire ses papiers d’identité et reprendre son nom de jeune fille, incapable de pouvoir porter le nom d’un trafiquant de drogues. Elle passa devant une agence immobilière, jeta un coup d’œil sur la vitrine. La jeune mère savait qu’elle et ses enfants ne pourraient pas rester éternellement chez ses parents. Il allait falloir trouver un logement et le plus vite serait le mieux.

Pendant ce temps-là, la pendule annonça 18h00. Christine D’Assault commença à ranger ses affaires. Elle vérifia que la sécurité de son arme de service, un Bersa Thunder 9 (9mm Para, 17 coups) était bien remise. Elle le rangea dans son holster en cuir brun et jeta un coup d’œil machinalement par la fenêtre. C’est à ce moment qu’elle vit trois hommes en train de s’attaquer à un adolescent juste en face d’une ruelle du 36.

- Odereck, venez voir, l’appela Christine.

Sean, dont le regard fixait le néant et qui était perdu dans ses pensées, se leva sans trop se presser, puis vint la rejoindre. Dès qu’il vit ce qu’il se passait, il saisit l’arme, posé sur la table et fonça comme un dératé pour aller voir de plus près, ce qu’il se passait. Le lieutenant Dassault eût juste le temps de voir la porte du bureau se refermer.

- N’importe quoi ! s’exaspéra la flic

Par mesure de précaution, elle passa un coup de fil à sa coéquipière, puis partit à la poursuite de son coéquipier.

Sean était à quelques mètres des trois voyous et de l’adolescent sans défense, planqué derrière un mur. Ayant décrété d’intervenir tout de suite, il respira un bon coup et se lança.

- Halte-là, police !

Les trois jeunes se retournèrent et virent le flic pointant son arme dans leur direction. Ils ne furent nullement impressionner par ce flic du dimanche.

- Halte-là ou je tire !

Comme c’est enseigné chez les militaires, cela signifiait que c’était son dernier avertissement avant de faire feu.

- Non, Sean, arrêtez !

Il se retourna et vit Christine qui arrivait. Cette seconde d’inattention lui valut de recevoir un méchant coup en pleine face, qui le projeta au sol.  Par la force du coup, il lâcha son pistolet. Le mec qui l’avait amoché, s’en empara et le mit en joule. Les deux autres retenaient l’adolescent qui avait tenté de fuir. De son côté, la nouvelle partenaire d’Odereck menaçait celui qui avait l’arme de Sean.

- Pose cette arme par terre.

- C’est toi qui va poser ton arme à terre ou je descends le poulet et ensuite, mes potes se chargeront du gosse. T’as envie d’avoir deux morts sur la conscience ? Rends-toi à l’évidence Trois contre un, t’as aucune chance, flic !

Elle se retourna et vit les deux autres loubards, retenant le gosse. Soudain, le premier fut assommé et l’autre sentit le canon froid d’un revolver sur sa tempe.

- Lâche-le ou je te descends, menaça Elsa dans le dos de la crapule.

Elle était arrivée le plus vite possible, après l’appel de Christine. L’autre s’exécuta et relâcha son étreinte sur l’adolescent. Christine en profita pour reprendre l’arme de Sean des mains du troisième lascars et la remit à Sean. Ensuite, tout ce beau monde fut emmené au commissariat.

- Vous n’auriez pas pu attendre encore une minute avant d’intervenir, déclara Sean, j’aurais très bien pu m’en sortir tout seul. Me faire épauler par deux nanas, c’est la honte !

- Quoique vous tentiez, lieutenant Odereck, si Elsa n’avait pas neutralisé les deux autres qui retenaient le gosse, vous seriez déjà mort, lâcha Christine, passablement énervée.

Vous devez vous demander à quoi elle ressemblait Christine, n’est-ce pas ? Et bien j’y viens. C’était la beauté, la sagesse et la gentillesse incarnée. Elle avait de superbes cheveux bruns et lisses qui lui arrivait au-delà des épaules. Cette madone avait vraiment tout pour plaire, grâce à de magnifiques yeux autumn étincelants. Mlle D’Assault mesurait environ 1m65  et était âgée d’à peine trente-deux ans. Un corps digne des plus grandes actrices du monde, avec un ventre des plus platoniques, venait compléter le reste de son physique. C’était une personne armée d’une très grande patience et qui se mettait rarement en colère. Christine D’Assault faisait partie des gens qui croyait encore en ce qu’il faisait. Elle vivait seule dans un très joli appartement en plein XIIIème assez spacieux qu’elle avait réussi à acheter après plusieurs années d’économie de salaire. À l’époque, le hasard avait voulu qu’elle tombe sur une affaire, lorsque l’immobilier était au plus mal. Bon nombre de sujets l’intéressaient et pour partir à la découverte de nouveaux horizons, elle voyageait beaucoup à travers le monde afin de pouvoir découvrir de nouvelles cultures et surtout pouvoir pratiquer l’anglais qu’elle avait étudié tout au long de ses études et perfectionné par la suite. Toutes ces explorations avaient lieu à la condition que son job lui permette de prendre une semaine de congé. Christine était vêtue aujourd’hui d’un pantalon en toile marron, d’un T-shirt noir et d’un pull blanc en laine à col roulé. Elle portait une magnifique veste en cuir noir qui la rendait plus belle encore. Bref, en elle, on sentait la joie de vivre, la volonté de elle qui parvient toujours à ses fins et une témérité hors normes. Seul petit point négatif, sa vie privée.  De part son métier, ses rencontres amoureuses ne durait guère vita eternam. La jeune femme se rendait de temps à autre dans des clubs de rencontres et dès qu’un homme lui demandait sa profession et qu’elle disait qu’elle était flic, l’autre concluait en vitesse leur rendez-vous avant de prendre la poudre d’escampette. Refusant de perdre son temps à rechercher l’homme idéal, elle avait décrétée de continuer à vivre dans son petit quotidien solitaire, libre comme l’air sans que personne ne vienne lui dire ce qu’elle devait faire. Et puis, qui y-a-t-il de mal à vouloir vivre en célibat ? Pourquoi épouser quelqu’un sans réfléchir pour divorcer quelques mois plus tard ? 

Christine se rendit vers la pièce qui juxtaposait la salle d’interrogatoire de la Crim’ et attendit, les yeux rivés sur la vitre otages qui lui permettait d’observer les suspects à son aise. À l’intérieur se trouvait un seul des trois agresseurs du jeune adolescent.

Les deux flics s’étaient entendues pour les interroger séparément dans l’espoir que l’un des trois gus crache le morceau afin que la police puisse faire la lumière sur cette affaire.

La porte s’ouvrit et Elsa pénétra dans la pièce.

Dès cet instant, le lieutenant Dassault activa les deux micros, installés dans la pièce voisine.

- Pas mal du tout comme parcours pour un délinquant, déclara le lieutenant Moulin, après avoir prise la peine de s’asseoir.

- Vous pouvez tout essayer, railla l’autre, je ne vous dirai rien.

- Je le sais, ils disent tous ça.

- J’en ai rien à foutre. Mon avocat va arriver et je serais sorti d’affaire dans deux heures au pire. Le temps de convaincre les jurés de mon innocence.

- T’oublie juste un léger détail. La drogue que l’on a saisie sur toi, quand on t’a arrêté. Avec ça, je crois que tu va passer un petit moment derrière les barreaux et une fois ta peine purgée, tu seras de nouveau, libre.

- Faudra le prouver !

- Un kilo de coque sur une seule et même personne, ça fait un peu beaucoup, tu crois pas ?

- Et donc ?

- Je mettrais cinq minutes à convaincre les jurés de ta culpabilité.

- J’aimerais bien voir ça.

- Entre la parole d’un honnête fonctionnaire de l’Etat et celle d’un petit dealer minable, qui penses-tu que les jurés croiront ?

  - Je m’en balance de ce que tu dis ! T’es aussi dans la merde, ma poule ! T’as fait usage de ton  flingue alors que c’est interdit, pas vrai ?

- C’est mon problème. Si on parlais un petit peu de toi et de ce qui s’est passé, y’a pas si longtemps ?

Le gus se mura dans un silence de mort

- Très bien ! Même si ton avocat rapplique, c’est pas en connaissant le code pénal sur le bout des doigts qu’il te ferra sortir d’ici. En te mettant à table maintenant, on pourra peut-être négocier une remise de peine !

L’autre la regarda droit dans les yeux pour essayer de voir à quel jeu jouait la flic. Mise, à part de la haine, ses recherches furent vaines.

- C’est quoi ton nom ? demanda-t-il un sourire en coin.

- Pourquoi je te le dirais ?

- Parce que tu connais le mien et moi, je connais pas le tien. Pour discuter, ça serait pas plus simple, non ?

- Dis-moi plutôt qui est ton fournisseur ?

- Désolé, ça c’est confidentiel.

- Alors pourquoi vous tabassiez ce jeune avec tes copains ?

- C’est pas bientôt fini toutes ces questions.

- Quand je l’aurais décidée, ça sera fini.

- Bah, t’es qu’une petite fonctionnaire à deux balles qui fait un boulot de merde.

Il espérait la voir s’énerver mais elle demeura toujours aussi calme.

- Et toi, un pauvre type à qui on fourgue de la drogue à revendre au plus offrant. Tu t’occupes aussi de ramasser l’argent de tes acheteurs et quand il n’y a pas le compte, tu tabasses en te faisant épauler par tes potes, par peur de te salir.  En bref, tu n’es qu’un lâche.

- T’as aucune preuve !

VIII

- Et en plus de ça, insolent et malpoli. Tu vas rester en garde à vue et on verra ce que tu diras une fois en manque. L’interrogatoire est terminé.

Elsa quitta la pièce et deux policiers s’emparèrent de l’accusé. Elle interrogea les deux autres. Sans succès. Elle s’y attendait un peu et préféra retourner à son bureau pour réfléchir. Auparavant, elle appela ses parents pour les prévenir qu’elle rentrerait tard. Son père lui dit qu’il passerait la voir pour lui donner un double des clés. Elle accepta.

Il vint une heure plus tard et prit la peine d’entrer sans frapper dans son bureau.

- Tout va bien, ma chérie, demanda-t-il.

- Oui, ça va, papa, merci.

- Tu n’as pas beaucoup dormie la nuit dernière. Il ne serait pas plus raisonnable que tu rentres te reposer et que tu t’occupes de Mike et d’Alice.

Mike et Alice. Elle les avait un peu oublié avec tout ce qui s’était passé. Comment allait-elle leur annoncer que leur père n’était plus de ce monde ? Et concernant Eric, est-ce que la promesse qu’elle lui avait faite avant qu’il ne meure, tenait toujours ? Et puis que voulait-il dire par « Ils voudront te tuer » ? Elle rangea ses dossiers en cours, prit son blouson et son arme. Elle plongea la pièce dans l’obscurité, la lumières des réverbères environnants se reflétant sur les fenêtres de la pièce. Désormais, l’endroit était désert car Sean et Christine étaient partis quelques minutes auparavant.

Elle monta dans la voiture de son père et ne dit rien pendant tout le trajet. Son père, Jean-Pierre Moulin, ex-flic, savait que sa fille n’allait pas bien du tout. Tout avait changé pour elle depuis la mort d’Eric. Il s’arrêta devant la grille de la demeure familiale et prit Elsa contre lui pour tenter de la rassurer, sachant que sa petite en avait grand besoin. La jeune femme se laissa faire,  tandis que des flashs-back apparaissaient les uns à la suite des autres du temps où elle n’était encore qu’une enfant et qu’elle restait le plus longtemps possible auprès de son père quand il rentrait tard de son boulot. Aujourd’hui, les rôles étaient inversés. Après être rester l’un contre l’autre un bon moment, ils descendirent de la voiture.

Sa mère, Suzanne, vint à leur rencontre. Elsa embrassa sa mère et lui dit bonsoir. Son père fit de même avec son épouse et leur fille se dirigea vers la cuisine pour voir ses deux enfants en train de manger. Elle entra dans la pièce et les embrassa tendrement. Ils sortirent de table et lui sautèrent au coup en disant « Maman, maman, maman ». Comme ils semblaient heureux. La jeune flic les serra très fort contre elle pour profiter au maximum de cet instant de bonheur.

- Maman, il est où papa, lui demanda Mike.

- Il est parti en voyage pour affaires mais il reviendra vite. Ne vous en faites pas, mes trésors, mentit Elsa.

Elle espérait que cette réponse arriverait à le convaincre. Ensuite, elle alla les coucher en les rassurant une nouvelle fois, puis redescendit dîner avec ses parents. À la fin du repas, elle leur dit bonsoir et monta se coucher pour dormir quelques heures.

Dans son sommeil, elle vit très nettement le visage d’Eric qui lui souriait. Puis l’instant d’après, elle revit la scène de la veille lorsqu’il se faisait tuer. Son épouse se réveilla en sursaut et essaya de reprendre ses esprits. Son front était perlé de gouttes de sueurs, qui coulait le long de ses joues tandis que ses cheveux étaient tout décoiffés.

Soudain la porte s’ouvrit et elle vit son père venir auprès d’elle. Il referma la porte et s’assit sur le lit.

- Ecoute Elsa, tu devrais suivre les conseils d’Herbert et te reposer pendant quelques jours. Tu risques de souffrir encore plus si tu ne te poses pas et si tu ne fais pas le point. Regarde-toi, tu es toute en sueur et ton visage est blanc comme si tu avais vu un fantôme.

- Un fantôme. C’est exactement ce que j’ai vu.

- Explique-toi ?

- Eric, je l’ai revu se faire tuer.

- Ma puce, suis mon conseil. Pose toi quelques temps.

- À quoi ça servirait ?  Je continuerais à être hanter par cette scène tant que je n’aurais pas retrouvé celui qui l’a fait tué.

- Et une fois que tu l’auras retrouvé, que feras-tu ? Tu le flingueras, histoire de soulager ta conscience et après qu’arrivera-t-il ? Tu as pensé à Mike et Alice. Si leur mère perd son boulot ou pire, se retrouve dans une maison d’arrêt, que deviendront-ils ? Qui s’occupera d’eux, après nous ?

- Jamais, je ne les délaisserais ! Ils passeront toujours avant mes obligations professionnelles.

- Sage décision. Si tu veux qu’on discute, ça ne me dérange pas. J’ai un peu de mal à trouver le sommeil ces temps-ci.

- Qu’est-ce qui s‘est passé pour que tu viennes me voir ?

- Tu parlais toute seule et puis tu t’es mise à crier. C’est pour ça que je suis venu tout de suite.

- C’est tout ?

- Ecoute, je me dois d’insister sur quelque chose en rapport avec la mort de ton mari. Elsa, concernant celui qui a fait tuer Eric, te venger ne le ramènera pas à la vie. Ne commets pas la même erreur que tous ces gens qui décident de faire justice eux-même  Sache que tu seras soulagée sur le moment mais tes cauchemars reviendront te hanter tôt ou tard. Au fil du temps, tu seras moins en mesure de les contrôler et tu risques de commettre une énorme bavure. Si tu l’arrêtes, ce serait déjà pas mal. Ensuite pour ce qui est des sanctions, laisse faire la justice.

Même si elle ne partageait pas l’avis de son paternel, la jeune femme trouva que le moment était opportun pour lui faire part de ses récentes découvertes, concernant les activités suspectes du défunt.

- J’ai découvert quelque chose sur Eric. C’était un trafiquant de drogue. Mais je ne peux pas lui en vouloir. Je l’ai aimé pendant cinq ans et il m’a toujours protégé, moi et les enfants. Tu sais, Mike, Alice, toi et maman, vous êtes les seuls êtres qui me sont encore chers. Je n’ai pas envie de vous perdre. Je crois que je ne pourrais pas m’en remettre.

- Si Eric trempait dans la drogue, laisse tomber l’enquête, ma chérie. C’est un milieu très puissant et le prix à payer pour parvenir à ses fins, est très lourd. Suis mon conseil et reste en dehors de tout ça, tu pourrais regretter amèrement ton choix par la suite. Maintenant rendors-toi et concentre-toi essentiellement sur Alice et Mike. Dès demain, contacte le bureau et prends ta semaine afin de passer le plus de temps possible avec eux. C’est la seule chose à faire pour le moment afin qu’ils ne se doutent de rien.

Elsa remercia son père et lui promit de réfléchir avant de se rendormir. M.Moulin se redressa et prit congé. Il la contempla dormir durant quelques minutes, puis rebroussa chemin, après avoir refermé délicatement la porte de la chambre. Arrivé à hauteur du lit conjugal, il s’assit et gratta sa barbe de trois jours.

IX

En tant que père et ancien de la maison, il était de son devoir de mettre en garde sa fille par rapport aux conséquences qui peuvent découdre d’un acte irréfléchi. Selon lui, son « bébé » était encore sous le choc et assez à cran. Le moindre travers pouvait lui être fatal. Au plus profond de son âme, l’ancien flic espérait qu’Elsa avait compris le message qu’il avait tenté de lui faire passer. 

Jean-Pierre Moulin, un vieux de la vieille, n’avait jamais été confronté à ce genre de situation. Il avait débuté sa carrière en tant que simple gardien de la paix et avait su grimper les échelons un par un pour finir commissaire. Ce dernier avait pris sa retraite depuis deux ans et consacrait la majorité de son temps à son épouse ainsi qu’a ses petits enfants. Ce flic modèle, droit d’esprit, gentil et patient avait toujours su gérer, vie familiale et professionnelle.

Dans un club privé typique des banlieues parisiennes, un homme était assis à une table et sirotait un whisky, en étant entouré de filles qu’il faisait rire et boire. Il était blond avec des cheveux coupés assez court, les yeux bleus, assez grand (1m90 environ) et baraqué. L’individu fumait une cigarette et paraissait tout à fait normal, vu d’extérieur, avec son costard cravate et pourtant… . À première vue, il faisait penser à un riche homme d’affaires qui gagnait bien sa vie et qui passait du bon temps en compagnie d’une ribambelle de filles. Cet homme s’appelait Bruno Johnson. D’origine américaine, l’amerloque s’était installé en France pour des raisons strictement personnelles et professionnelles. Alors qu’il venait de sortir une blague et que toutes ses compagnes riaient aux éclats, un homme passa le cordon de sécurité. Le mec passa à proximité de la table où était Johnson, en bousculant au passage une des invitées. L’américain bondit de son siège et saisit le gus par le paletot de son cuir. L’autre lui fit volte-face, un sourire en coin, l’air indifférent. Le symbole du modèle capitaliste outre-Atlantique continua d’exercer une certaine pression sur la gorge de l’individu. D’un mouvement brusque, il l’obligea à reculer et l’entraîna dans la réserve du club.

- Qu’est-ce que tu fous ici ? J’avais demandé à être dérangé sous aucun prétexte, déclara-t-il, en dégainant son flingue, un énorme Colt Anaconda, 357 Magnum et en menaçant son interlocuteur avec.

- On a eu un petit soucis avec la cargaison 125. Les flics l’ont intercepté et le gosse est sous la protection de la police, maintenant. Il m’a semblé judicieux de vous prévenir. J’étais loin d’imaginer que vous étiez en si bonne compagnie.

-  Ça, ça ne regarde que moi ! railla Johnson. Qui t’a dit que j’étais là ?

- Mon instinct. C’est ici que se donne rendez-vous la plupart des dealers de la périphérie. Vu que vous n’étiez pas chez vous avec votre charmante épouse, c’était facile de deviner où vous étiez.

-  Refais encore une fois, une allusion à ma femme et je t’assure que je saurais te remplacer, petit, s’énerva l’amerloque. Je réitère ma question, qui t’a dit que je n’étais pas chez moi ?

- Le niouc de l’entrée.

- J’espère pour toi que c’est vrai, flicard ! Compte sur moi pour vérifier

- Hé, doucement ! Après tout, on est amis et de plus, je sais comment vous remercier ceux qui vous font faux bon. Quel intérêt aurais-je à vous mentir, M.Johnson ?

L’américain ôta son mégot de sa bouche et l’éteignit sur le cuir de son interlocuteur, en le narguant.

- Bon, accouche !

- Ils ont la drogue et la bande.     

- Tu veux dire Jeff, Bobby et Stan ?

- Oui.

- Dès qu’ils sortiront, tu les tueras ! Ce sera en quelque sorte leur médaille du travail.

- Très bien, comme vous voudrez.

- Qui sont les poulets qui ont saisi la drogue ?

- D’après mes renseignements, il s’agirait de la Crim’. Ce que je sais c’est que celle qui les a interrogés, c’est la nana à Baléard. Si vous voulez faire quelque chose, bougez-vous car la coque va pas tarder à être transférer aux Stups et une fois là-bas, elle sera analyser sous tous les angles.

- Depuis quand, c’est toi qui donne les ordres, mecton, lâcha Johnson, en enfonçant violemment le canon de son revolver sous le menton de l’inconnu.

- C’était juste une suggestion.

- À l’avenir, cesse de penser et exécute, ça sera déjà pas mal. Bon reprenons, le nom de ceux qui mènent l’enquête.

Après avoir réfléchi en une fraction de secondes, l’autre se jeta à l’eau.

- Le lieutenant Baléard.   

- Elsa Baléard ?

- Oui.

- C’est tout ?

Son informateur opina du chef.

- Fais-lui peur et si elle persiste, nous verrons à ce moment-là.

- Bien.

- Un conseil, ne me déçois pas, compris ?

- Compris.

L’entretien terminé, l’inconnu quitta les lieux, tandis que son patron reprenait place auprès de ses courtisanes.

Elsa se réveilla à nouveau.

Elle s’habilla et quitta sa chambre, pour ensuite, descendre les escaliers à pas de loup, prendre un double des clés et sortir. Dehors, il ne faisait pas très chaud. La jeune flic consulta machinalement sa montre. Il était près de cinq heures du matin. Elle marcha sans se presser, perdue dans ses pensées.

Au croisement de deux rues perpendiculaires, une main gantée se posa sur sa bouche tandis que l’autre bras la saisissait par la taille. Elsa tenta de se débattre mais rien n’y fit. Son agresseur était beaucoup plus fort qu’elle. Le combat était perdu d’avance. 

- Si tu cris, t’es morte, ma belle, dit son agresseur en sortant un cran d’arrêt, tandis que sa victime essayait de rester calme.

L’autre voyant qu’elle se tenait tranquille ôta sa main de sa bouche.

- Passe-moi ton sac et tes bijoux.

Elsa s’exécuta et laissa tomber son sac à main.

- Laisse tomber l’affaire de la mort de ton époux ou sinon, tu risques de finir comme lui. Ce serait vraiment dommage que tu meurs, toi qui est si jolie.

Pendant que l’autre parlait, elle réussit à saisir son arme. Vivement, elle se retourna, arme au poing.

Personne.

Elle respira profondément et scruta les environs. Tout était calme et silencieux.

La jeune mère de famille se baissa pour ramasser ses affaires qui gisait par terre. Cette fois, elle avait vraiment eu beaucoup de chance. Elle rangea son arme et se remit en route. Au bout d’une demi-heure, submergée par la fatigue et son agression, la jeune flic se laissa tomber par terre. Ce qui était complètement incompréhensible, c’était que ce voleur ne lui avait rien pris. Peut-être cherchait-il juste à lui faire peur ? En tout cas, cette fois, Elsa avait vu la mort en face.

Si elle s’obstinait à poursuivre son enquête, que lui arriverait-il ? Lui ferait-il vraiment du mal ou s’en prendrait-il directement à un membre de sa famille, la prochaine fois ? La jeune femme ne savait plus quoi faire. Quoiqu’elle fasse, elle se retrouverait dans une impasse sauf si la chance décidait de lui sourire.

Alors qu’elle était perdue dans ses pensées, elle entendit quelqu’un approcher. Lui aussi semblait indifférent à ce qui l’entourait, vu qu’il gueulait à tu-tête. Bien sûr, ce qu’il chantait, n’était plus trop d’actualité. Elsa se leva et vit un clochard, une bouteille de vin rouge à la main. Contrairement à la plupart des exclus de la société, il ne paraissait pas trop sale, ce qui étonna la jeune flic. D’un autre côté, sa frénésie s’expliquait très facilement, vu qu’il était complètement ivre. Il s’amusait à chanter « Envole-moi » de Jean-Jacques Goldman. Dès qu’il la vit, seule, adossée contre ce mur, il se tût et faillit lâcher sa bouteille.

- Ah ben ça alors, s’exclama-t-il, ce bon vieux Jean-Jacques avait raison.

Elsa, en l’entendant, obliqua sa tête dans sa direction et lui sourit.

- Ben, vous faites quoi ici, à cette heure-ci, madame, demanda-t-il.

- Rien, j’allais partir.

- Vous pouvez rester, moi, j’m’fous, ça me f’ras de la compagnie ! Vous voulez un verre ? proposa-t-il, en lui souriant.

- Non merci.

- Ah vous, on voit que la vie vous a toujours pas souri.

La jeune femme ne répondit rien.

- Vous êtes sûre que vous voulez rien, hic ? Parce que moi, ça m’fais mal au cœur de voir des femmes tristes, hic.

- Vous avez de l’eau, s’il vous plaît ?

- Désolé, y’a plus ça en stock, hic ! C’est pas Carrefour ! Quand on est clochard, y’a pas grand-chose en réserve et à faire. Moi, mes journées, c’est toujours les mêmes. Le matin, je me lève, j’vais faire les poubelles. C’est sympa ! C’est fou toute la bouffe qu’on trouve qu’est gâchée par les bourges. Parfois, j’arrive à me faire des véritables festins de roi, vous savez ! Après, c’est la sieste. Le soir, je vais rejoindre les copains. On fait la fête toute la nuit et le lendemain, rebelote plus dix de der.  Bref, on est pas emmerdés et on mène notre vie peinarde et sans aucun sushi. Et vous ?

- Je suis flic, veuve  depuis deux jours à cause d’une ordure qui a tué mon mari.

- J’suis vraiment désolé pour vous et j’compatis à votre douleur

  - Merci. Puis-je vous poser une question, monsieur ?

- Oui, bien sûr.

- Comment en êtes-vous arrivé là ?

- Je me suis fait viré du jour au lendemain et j’ai pas pu continuer à payer mon loyer et donc on m’a mis à la rue. Depuis, j’suis chômeur et sdf. Bref, la vie de rêve, quoi ! Pourquoi vous m’demander ça ?

- Je ne sais pas, dit Elsa

- Pourtant des gens comme vous s’en foutent pas mal des clodos, que je sache ? Ou bien, vous êtes vraiment une exception ?

Tout à coup, il commença à pleuvoir. De petites gouttes qui prirent de l’ampleur de minutes en minutes.

- Vous allez pas rester ici sous la pluie. J’vous invite chez moi.

Il l’aida à se relever et marcha en titubant jusqu’à ce qu’il considérait comme sa demeure. C’était une cave miteuse grande comme une armoire. La pièce était éclairée par une seule ampoule. Il y avait des fuites un peu partout et on trouvait en-dessous de chaque fuite, un récipient destiné à récupérer l’eau de pluie. Il y avait un lit, que l’on trouvait à sa droite dès qu’on entrait.

- C’est mon chez moi, déclara le clochard, tout content. Et en plus, je paie le loyer le moins cher de France. Rien du tout, même pas un centime. Faut dire qu’on sait pas que j’habite ici. Tenez, j’vais faire chauffer de l’eau et vous préparez un bon thé à la menthe.

- Merci beaucoup, répondit Elsa.

Elle restait tout de même sur ses gardes car le coup du mec gentil, qui vous invite chez lui pour vous faire du mal quand il sent que vous avez baissé votre garde, elle le connaissait. De toute façon, son revolver était toujours chargé et elle n’hésiterait pas à s’en servir, en cas de réel besoin.

Le clochard coupa le gaz de sa plaque de cuisson et versa l’eau chaude dans une tasse. Ensuite, il sortit un sachet contenant du thé à la menthe et le plongea dans la tasse. Quant à lui, il se servit un petit verre de whisky. Il tendit la tasse à Elsa et lui proposa d’aller s’asseoir sur le lit. Elle fit mine d’accepter l’invitation, en quittant le tabouret bancal sur lequel elle était assise jusqu’à maintenant et venant s’asseoir à côté de lui.

- Merci, dit-elle, en prenant la tasse qu’elle avait posé par terre.

- Pas d’quoi, s’exclama le clochard, avant de gober son whisky.

Elsa commença à boire son thé. Après quelques gorgées, elle se sentit tout de suite mieux. Ses mains, devenues froides, s’étaient instantanément réchauffées tandis que son corps, frigorifié, avait retrouvé sa chaleur habituelle.

- Dites moi, vous devez avoir une famille ou des proches ? demanda la jeune flic.

- Ouais, mais ils sont riches et intelligents. Ils s’sont bien démerdés. Même mon frère, il m’connaît plus. Ah non, il m’dit plus bonjour, celui-là !

- Et quel est votre nom ?

- Maurice du Beaulac. Et vous ?

- Elsa.

- Ecoutez, je sens que vous avez une idée derrière la tête en me posant toutes ces questions. Pas vrai ?

Aucune son ne sortit de la bouche de son interlocutrice.

- Allez pour une fois, faites pas comme vos collègues ! Tournez pas autour du pot pendant trois plombes et soyez franche !

- Très bien. Est-ce qu’il vous arrive de surprendre des conversations, ayant un quelconque lien avec la drogue ?

- Vous cherchez quoi précisément ?

- Trafic d’héroïne.

- Y’en a quelques uns qu’en parlent. Moi, la drogue, j’ai toujours pensé que c’était encore une drôle d’histoire.

- Mais encore ?

- Bon d’accord, je vous l’dis mais faut pas le répéter ! J’ai pas envie de finir ma vie au gnouf sous prétexte que j’ai vu passer quelques marchandises.

- Dites-moi ce que vous savez, Maurice, lui demanda-t-elle d’une voix douce.

X

- Y’en a un, l’autre jour, qu’a dit qu’un gros poisson s’était fait la malle des States et s’était exilé ici, en France. C’est un amerloque. J’me souviens plus trop de son nom. Un nom typiquement de là-bas.

- Smith ?

- Non, non, c’était pas ça !

- MacDonald ?

- Non, autre chose.

- MacArthur ?

- Ça commençait pas par Mac.

- Jones ?

- Dan ces eaux-là !

- Johnson ?

Le clochard se gratta le menton durant plusieurs minutes.

- C’est peut-être ça ! s’exclama-t-il au terme de sa réflexion.

- C’est maigre mais je ferais avec. Avec un peu de chance, peu d’Américains ont débarqué en France, ces derniers temps ?

- Mon pote m’a dit ça, y’a un baille, vous savez !

- Vous pouvez être plus précis ?

- Y’a bien six mois !

Elsa plongea ses yeux autumn dans ceux de du Beaulac. Il semblait sincère.

- Si je peux vous être utile ? proposa ce dernier.

- Je peux peut-être faire quelque chose pour vous !

- J’vous écoute, m’selle.

- Informateur à plein temps, ça vous dit ?

Maurice réfléchit à nouveau, en parcourant la pièce de long en large.

- Ça pourrait m’intéresser. Ça consiste en quoi ?

- Vous essayez de dénicher des infos concernant certaines cargaisons et en fonction de l’importance et de l’exactitude de l’information que vous me donnerez, je vous paierais.

- En gros, vous êtes l’employeur et moi, l’employé.

- Je dirais plus un indic’.

- Bon d’accord. Même si la société a pas voulue de moi, je vais tenter de lui rendre service.

- Je prends ça pour un « oui » ?

- Je m’y mets immédiatement. J’connais deux, trois potes qui pourront me donner quelques renseignements.

Elsa lui tendit une de ses cartes de visites et partit.

- Au cas de pépin, prévenez-moi, dit-elle en le regardant droit dans les yeux. Je ferais tout ce qui est en mon pouvoir pour vous couvrir. Par contre, je compte sur votre discrétion. Ce marché n’implique que vous et moi. Nous sommes bien d’accord ?

- Motus et bouche cousue. Soyez tranquille

La jeune femme lui remit un billet de vingt euros et prit congé.

- Merci, m’selle ! s’exclama du Beaulac avant qu’elle ne franchisse l’entrée.

Elle jeta un coup d’œil à sa montre, qui indiquait six heures et quart du matin. La jeune flic marcha pendant une bonne heure et arriva à la Crim’. Quand elle arriva à son bureau, Christine était déjà arrivée tandis que le fauteuil de Sean demeurait vacant.

- Bonjour, déclara Elsa, après être entrée.

Sa collègue lui rendit son « bonjour » avant d’ajouter :

- Ça va mieux ?

- On fait avec. Tu n’aurais pas vu Odereck par hasard ?

- Non, Clint Eastwood ne s’est pas manifesté depuis hier soir.

La jeune flic sourit. Christine avait vraiment le don de lui redonner le moral.

- On a du nouveau ? demanda-t-elle.   

- Peut-être. Tu te souviens du gosse qui s’est fait tabasser hier. ?

- Bien sûr. Le problème, c’est qu’on a rien contre lui !

- Erreur ! Certes, c’est une victime mais si on l’interroge, je pense qu’on va pouvoir avancer, lui dit sa coéquipière.

- C’est une possibilité, répondit Elsa. Et nos trois camés ?

- Toujours rien.

- Tout vient à point à qui sait attendre, marmonna la flic entre ses dents.

- Et de ton côté ?

- J’aurais éventuellement une piste mais c’est encore trop floue pour tirer des conclusions.

- En ce qui concerne le gamin, tu veux qu’on l’interroge maintenant ou tu préfères attendre.

- Plus vite, on aura de nouvelles infos ou pistes, plus vite, on pourra avancer

- D’accord, j’vais le chercher.

- Christine ? 

Sa partenaire, qui était sur le point de sortir, se retourna.

- Merci.

- De quoi ? s’étonna-t-elle.

- De ton soutien et pour tous les moyens que tu mets en œuvre pour résoudre cette enquête. Je suis vraiment contente que l’on travaille toutes les deux, ensemble.

Son amie parut quelque peu gênée. Même si les deux jeunes femmes étaient assez complices, Elsa n’avait jamais autant fait part de ses sentiments envers sa coéquipière depuis aujourd’hui. Le lieutenant D’Assault mit cela sur le compte de la mort d’Eric, même si au fond, cela lui faisait réellement plaisir. C’était la première fois que la jeune flic sentait qu’elle comptait vraiment pour quelqu’un. Il faut dire que les deux jeunes femmes travaillaient ensemble depuis près de cinq ans et durant tout ce temps, elles avaient apprises à se connaître.

Christine quitta le bureau et alla chercher l’adolescent qui avait été placé en garde à vue. Arrivée aux portes des cellules où les suspects étaient gardés quarante-huit heures, avant d’être reconnu coupable ou remis en liberté, elle s’adressa au gardien de la paix qui surveillait la geôle de l’adolescent.

- Vous pouvez ouvrir la grille, s’il vous plaît ?

- À vos ordres, lieutenant.

  Le maton s’exécuta, introduisit une des clés de son trousseau dans la serrure et fit grincer la grille.

- Suis-moi ! intima-t-elle à son suspect.

L’ado obtempéra et quitta son pieu. 

L’interrogatoire eut lieu dans le bureau que Christine partageait avec Elsa. Le jeune garçon entra dans la pièce et Elsa l’invita à s’asseoir en lui proposant un siège devant son bureau. La gosse s’assit et l’interrogatoire put commencer.

- Quel est ton nom et ton prénom, s’il te plaît, lui demanda le lieutenant Moulin.

- Dariniant Loïc. Et vous ?

- Lieutenant Moulin et D’Assault. Nous voudrions faire la lumière par rapport à ce qui s’est passé hier soir. Si tu pouvais nous le dire, tu nous serais d’une aide assez précieuse, tu sais. Tu veux bien coopérer, Loïc ?

- Oui, madame.

- Quel âge as-tu, Loïc ?

- Quinze ans, madame.

- Tu veux bien nous raconter ce qui s’est passé hier ?

- Oui.

- Nous t’écoutons, Loïc, déclara Christine.

- Je vais vous le dire mais d’abord faut me promettre que vous direz rien à mes parents. Mon père me tuera s’il apprend que je suis un camé.

- Tu es encore mineur, Loïc et nous devrions avertir tes parents, en ce qui te concerne. Mais si tu nous dis la vérité, nous minimiserons les faits.

- Je dois vous dire que je suis un drogué. Je devais amener de la tune pour m’en procurer sauf que cette fois, on me l’a piqué au collège. J’étais donc grave dans la mouise. J’ai essayé de marchander et ils m’ont frappé. Ils frappaient fort en plus. J’avais mal et c’est là que vous êtes intervenus.

- Tu es sûr que tu nous dit bien la vérité ? lui demanda le lieutenant D’Assault.

- Je vous ai raconté la stricte vérité, mesdames.

Elsa et sa collègue l’observèrent tour à tour. Apparemment, il disait vrai. Cela paraissait évident. Du moins lorsqu’on lisait dans ses yeux.

Le pauvre garçon grelottait de la tête aux pieds. Il faut dire qu’une nuit en cabane avec une simple couverture et une température ambiante frôlant les dix degrés, si ce n’est moins en ces nuits d’automne, ce n’est pas ce qu’on pourrait appeler le pied. C’est plutôt la descente aux enfers sans l’avoir réellement demandé. En le voyant dans cet état, Christine, dotée d’un minimum de sensibilité humaine, ce qui était contraire au règlement, retourna à son bureau, saisit sa veste en cuir et la proposa à l’ado.

- Merci, m’dame, déclara le gosse en l’enfilant et en s’y agrippant fermement.

- Je vais aller faire du café, tu veux quelque chose ? proposa-t-elle à l’adresse du jeune.

- Euh, non, ça va aller, murmura-t-il.

Le lieutenant Christine D’Assault sortit de la pièce, laissant Elsa et l’ado, seul à seul.

  - Tu les connais depuis longtemps ces mecs, l’interrogea la flic.

- Depuis deux ans. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à me droguer.

Le lieutenant Moulin ouvrit un de ses tiroirs et lui tendit une carte de visite.

- Tiens, voici l’adresse d’une clinique spécialisée dans la désintoxication chez les jeunes dépendants. Si ça peut t’aider à arrêter, appelle-les de ma part.

- Après ce qui vient de se passer,  sûr que j’arrête. J’ai eu trop peur.

- C’est une sage décision. Le combat sera difficile, je ne te le cache pas mais si tu as la volonté, tu pourras le faire.

- Je vous remercie beaucoup. Vous êtes pas comme les autres, vous et votre collègue. Vous êtes humains et vous essayez de comprendre les autres individus. Je suis admiratif des gens qui font ça. Peut-être que je pourrais être flic, plus tard ? Après tout, c’est une idée parmi tant d’autres.

- En effet, pourquoi pas ? Mais c’est vraiment un sale boulot au jour d’aujourd’hui. Si tu veux mon avis, créer une association pour convaincre des jeunes comme toi d’arrêter la drogue, serait plus bénéfique.

XI

- Bonjour, déclara Sean, en entrant dans le bureau d’un pas conquérant, sans se préoccuper de savoir s’il y avait quelqu’un. J’ai vu D’Assault qui préparait du café, on peut dire que j’arrive à temps.

- Bonjour, lieutenant Odereck.

Loïc avait sursauté quand Sean était entré dans le bureau.

- C’est qui ce marmot ?

- Ce marmot est l’adolescent qui a failli y rester hier soir alors au lieu d’être vulgaire et insolent, si vous faisiez un effort pour vous remuer et trouver le salopard qui vend ces cochonneries ?

- Tiens donc, aujourd’hui, vous êtes Madame la Commissaire! C’est de mieux en mieux, lieutenant. Continuez ! Vous êtes sur la bonne voie. Plutôt que la politique, vous feriez une excellente comédienne.

Elsa préféra ne pas répondre à cette provocation. Elle réglerait ses différents avec Sean à un autre moment. Elle ne pouvait l’engueuler devant témoin et savait pertinemment que c’était ce que cherchait son nouveau coéquipier. C’est alors que Christine entra dans le bureau et alla poser une tasse de chocolat chaud et une tasse de café sur le bureau d’Elsa. Sean ne put se retenir d’éclater de rire.

- Regardez-moi ça ! Des mères-poules ! Vous formez un beau duo toutes les deux. C’est vraiment à mourir de rire. Je suis impatient de voir la suite.

- Fermez-la, Odereck, cingla Christine, ça nous fera des vacances.

- Avec plaisir, railla ce boute-en-train, mais avant, j’aimerais savoir de quel droit vous vous permettez, lieutenant, de servir un chocolat à un suspect et pas un café à votre collègue.

- Vous voulez du café, lieutenant ?

- C’est pas de refus. Vu que c’est déjà l’heure de la première pause chez les fonctionnaires français.

Comment avait-il osé ? Ce petit flic sans-gêne qui bossait comme elle pour le compte de l’Etat, dans quelle mesure se permettait-il de souiller son boulot ?

Incapable de se maîtriser, Christine Dassault gifla ce bon à rien avant de lui jeter son gobelet en plastique contenant du café en pleine face, salissant par la même occasion les vêtements du flic. Son collègue, calme jusqu’à maintenant, vit rouge. Il se leva brusquement, renversant son siège par la même occasion et en lançant à la flic, un regard assassin.

- Vous avez dépassé les bornes, s’époumona-t-il.

- C’est vous qui avez commencé, attaqua Christine. Vous insultez et méprisez les fonctionnaires alors que vous en faites partie, ce n’est pas répréhensible, selon vous ?

- Qu’est-ce que signifie « répression » chez vous, lieutenant ? lâcha Odereck.

- Là n’est pas le sujet, trancha la jeune flic. Depuis hier, vous n’avez de cesse de tout critiquer. Vous n’êtes jamais satisfait. On vous tire d’un mauvais pas et vous n’avez même pas le réflexe de dire « merci ». C’est à cause de type dans votre espèce que la fonction publique s’essouffle et va vers la faillite.

- Oh, arrêtez, vous allez me faire pleurer, ironisa Sean d’un ton doucereux.

À cran, Christine se jeta sur lui et le plaqua contre un mur.

- Deux solutions s’offrent à vous, lieutenant Odereck, soit vous la bouclez et j’essaie de rester calme, soit vous persistez avec vos remarques désobligeantes et dans ce cas, je vous explose votre bras droit et ensuite, je n’hésite à frapper, là où ça fait mal. Alors ?

En décryptant rapidement le regard du lieutenant D’Assault, le flic vit qu’elle ne plaisanta pas. Dans deux semaines, tout au plus, on lui ôtait son plâtre. Il n’était pas question qu’il reparte pour un tour de manège.

Durant cette brève confrontation, Elsa était restée étonnement calme.

- Lâchez-moi, Christine !

- Je vous défends de m’appeler par mon prénom, lieutenant. J’attends toujours. Alors que décidez-vous ?

- C’est bon, vous avez gagné, lieutenant.

La jeune femme relâcha son étreinte et Sean regagna son bureau. Il saisit son sac et fit mine de partir.

- Odereck, puis-je savoir ce que vous vous apprêtez à faire ?

- Je m’casse. J’ai autre chose à foutre qu’à rester avec des smicards. Pour l’affaire en cours, démerdez-vous, j’en ai strictement rien à cirer. Continuez à materner cette loque humaine, je suis sûr que vous avancerez ! Bonne journée.

Après avoir achevé sa phrase sur un ton quelque peu moqueur, il claqua brutalement la porte et mit les voiles.    

- Ne t’occupes pas de lui Loïc, chuchota Elsa, à l’adresse de ce dernier. Promets-moi de faire le maximum pour arrêter de te droguer. Si tu as besoin d’aide, tu peux toujours m’appeler

Elle écrivit sur un post-it son numéro de téléphone portable et le lui tendit.

- Je vous le promets et vous, vous me jurez de ne rien dire à mes parents concernant cette discussion.

- Je tiendrai parole, vu que tu as été sincère avec moi. Je saurais tenir ma promesse de mon côté. Maintenant, tu peux rentrer chez toi.

Loïc se leva, finit son chocolat et rendit son blouson au lieutenant D’Assault en la remerciant pour sa gentillesse, ainsi que pour tout ce qu’elle avait fait pour lui. La fonctionnaire au service de l’Etat lui sourit et l’ado le lui rendit. Il salua Elsa qui sourit légèrement. Cela ne lui était plus arrivée depuis la mort d’Eric. Ce sourire illumina son visage pendant quelques secondes. Cinq minutes s’écoulèrent avant que la jeune femme se saisissent de son poste téléphonique et qu’elle compose le numéro fixe, donné par le gosse. Quelqu’un décrocha au bout de la seconde sonnerie. C’était sa mère. La jeune flic sût trouver les mots pour lui exposer la situation. Le lieutenant Moulin lui donna la raison de la mise en garde à vue de Loïc et s’excusa de ne pas les avoir avertis plus tôt. Comme promis, elle passa sous silence le fait que leur progéniture était accro au shit.

Ce soir-là, il faisait terriblement froid. Il conduisait très prudemment, avec ses feux de croisements et brouillards pour éviter les pièges de ces foutues routes sinueuses. Son boss l’avait bipé et lui avait ordonné de rappliquer. À l’école, il avait appris très peu de chose mais une des choses qui était restée ancrer dans sa mémoire, c’est le fait qu’il ne faut jamais faire attendre son employeur.

La lumière des phares chassait l’obscurité qui l’entourait. Quelle idée aussi, d’habiter un bled paumé à cinquante bornes de Paris et qui plus est en pleine cambrousse. Au loin, il aperçut une immense grille toute de fer forgé.

Le troupier de l’entrée, qui était de service, vint à sa rencontre lorsqu’il stoppa sa Ferrari

- C’est pourquoi ? demanda-t-il machinalement sans la moindre marque d’amabilité.

- M. Johnson m’attends !

L’autre retourna dans sa cage et décrocha un bigot.

Ensuite, cet abruti revint lui demander son nom. L’individu le lui donna non sans une certaine agressivité car l’heure tournait et de voir ce subalterne prendre tout son temps l’irritait au plus haut point.

- Bon, passez ! ordonna le gardien.

- C’est trop aimable !

- Au fait ! Chouette ta caisse.

- Rêve pas trop, smicard ! T’auras jamais la tune pour en acheter une.

L’autre grogna et ouvrit la grille. M. Johnson avait vraiment de drôles de fréquentations par moment.

Le conducteur redémarra et alla se garer dans l’allée principale, guidé par une multitude de projecteurs, installés sur la pelouse, entretenue tous les jours. Le gus coupa le contact et sortit de l’italienne. Machinalement, il scruta les alentours. Au loin, se dessinait l’ombre d’un immense bâtiment. Une espèce d’abattoir et quelque chose dans le genre. Un des projos éclairait une des façades. Une chose était clair, de loin, il paraissait minable, non-entretenu, en bref, laisser à l’abandon.

L’individu se dirigea vers l’entrée principale du domaine du trafiquant. Un nouveau boy lui barra le passage, dès qu’il apparut.

- On passe pas ?

Il continua d’avancer, ses traits devenant plus distincts, jusqu’à ce que son visage soit complètement visible

- Ah, c’est toi. Allez, entre, le boss t’attends.

L’invité suivit le larbin le long d’un interminable corridor avant d’atteindre la porte du salon.

- Qui c’est ? gueula Johnson, après que son garde du corps eût frappé à deux reprises contre la porte.

- C’est Pignon.

- Fais-le entrer !

Le lascar s’écarta, ordonnant à l’inconnu d’entrer. Une fois à l’intérieur, le niouc s’empressa de refermer la porte.

Johnson était assis dans un grand fauteuil de cuir blanc, un sourire qui ne présageait rien de bon en coin et fumait un cigare cubain.

- Décidément, c’est pas ton jour, flicard ! déclara-t-il. T’es même pas fichu d’être ponctuel à un rendez-vous d’affaire.

- Désolé, y’avait du monde sur le périph. J’ai fait le plus vite que j’ai pu mais comprenez qu’il m’était impossible de passer au-dessus des autres voitures.

- La ferme ! J’en ai rien à foutre de tes excuses. Raconte-moi plutôt pourquoi tes intimidations sur Miss Baléard se sont révélées inefficaces.

- Je n’ai fait qu’obéir aux ordres.

L’un des barons de la poudre blanche se leva brusquement et frappa son interlocuteur en plein visage à l’aide d’un poing américain. L’autre fut projeté au sol par le coup et commença à pisser du sang. Le trafiquant en profita pour sortit son arme à feu, dissimulée sous la veste de son costume et pointa le canon sur la boîte crânienne de l’individu.

- Accouche ! lâcha-t-il.

- J’ai fait exactement ce que vous m’aviez demandé de faire. Quand je l’ai abandonné, elle paraissait complètement déboussolée et paniquée.

- Apparemment, tu n’as été très convaincant, petit con ! Figure-toi que la file que tu étais censé effrayer, poursuis en ce moment sa petite enquête. D’après ce qu’on m’a dit, elle est très perspicace. Selon toi, elle va mettre combien de temps avant de remonter toute la filière et nous envoyer derrière les barreaux ?

Le blessé ne répondit pas à cette provocation.

- Je t’ai posé une question, il me semble, s’énerva Johnson, en le saisissant par les cheveux. La moindre des corrections, c’est d’y répondre.

- Je ne sais pas.

- Si tu veux un conseil, prie pour que l’enquête piétine et qu’elle se retrouve dans une impasse.

- J’ai rien à perdre, alors que vous, c’est pas la même histoire.

Le mafioso enfonça littéralement le canon de l’Anaconda dans le cuir chevelu de sa victime.

- Tu tiens à crever ou quoi ?

Pas de réponse.

- Ça fait plusieurs bourdes que tu fais coup sur coup et ça te ressemble pas, flic. T’es en train de descendre en flèche dans mon estime. Si tu veux éviter de finir comme la plupart des nabots qui ont, soit voulu me doubler ou m’ont trahi, je vais régler le problème dès maintenant.

- Qu’est-ce que vous voulez ?

- Enfin, une question intéressante. J’adore voir les merdeux de ton espèce me supplier à genoux quand ils voient que leur existence est comptée.

- Je réitère ma question, qu’est-ce que vous attendez de moi ?

- Il est clair que de te flinguer ne me ferait ni chaud, ni froid. Néanmoins, comme je suis bon prince, je te laisse une nouvelle chance. En échange, débrouille-toi pour envoyer cette garce crevée en enfer.

- D’accord.

- Et bien tu vois ! Tout s’arrange ! Maintenant, débarrasse-moi le plancher, t’es en train de fusiller mon persan.

Celui qui semblait être un de ses agents se releva non sans mal, après s’être assuré que Johnson avait rangé son flingue. Il ne prit pas la peine de le saluer et décida de quitter les lieux sans demander son reste. Son  infâme boss insista pour le raccompagner jusqu’à sa voiture. L’autre ne put refuser. Une fois dehors, alors que l’étranger allait monter à bord de sa luxueuse voiture de sport, l’amerloque aperçut deux gardes en train de déconner à une vingtaine de mètres de là, où il se trouvait. Ces crétins semblaient plus préoccupé à ne rien foutre plutôt que d’assurer sa sécurité. Au moment où son souffre-douleur allait démarrer, Johnson dégaina son revolver et deux coups partirent à une seconde d’intervalle. Le propriétaire de la Ferrari s’immobilisa quand les coups de feu partirent. Le meurtrier, qui avait abattu les deux gardes de sang-froid ricana, puis toqua contre la vitre conducteur de l’italienne. L’autre descendit la glace et l’américain lui pointa le canon encore chaud du Colt Anaconda sur le front, sécurité ôtée.

- J’ai horreur des gens qui n’exécutent pas mes ordres au pied de la lettre, balança-t-il. Si tu veux un conseil, mon poulet, rate pas ton coup, parce que sinon la prochaine, elle est pour ta belle petite tronche de fumier. Sur ce, bonne route, monsieur l’inspecteur et n’oubliez pas ce que je viens de vous dire.

L’inconnu opina d’un bref signe de tête, avant de tourner la clé de contact, réveillant ainsi les multiples chevaux de la bête. Il passa la première et avança à vitesse modérée. Une fois la grille passée, sans prendre la peine de saluer le nigaud, l’air encore plus sot qu’à la normale, à cause de ce qui venait de se passer, l’homme de main du baron de la drogue des States roula comme un damné, prenant une succession de virage à la limite de l’adhérence, encore subjuguée par ce qui venait de se produire. Tout ce qui comptait maintenant, c‘était de mettre le plus de distance entre lui et ce dingue, à la détente facile.       

XII

Après une demi-heure de route, il alla se garer sur sa place de parking et rejoignit sa chambre, sans demander son reste. L’inconnu était à bout. Jamais, il ne pourrait lui faire de mal.  L’homme de main de Johnson s’allongea et réfléchit pendant un bon moment. La tuer était impensable, sauf si… .

Deux semaines se passèrent, sans qu’elle apprenne quelque chose au sujet d’un quelconque Johnson.

Rien, elle ne trouva rien et Odereck s’était évaporé dans la nature. Maurice, de son côté creusait avec les moyens du bord sans trop pouvoir faire avancer l’enquête. Pourtant, Dieu sait qu’il ne chômait pas.   

Au terme de ces deux semaines, où l’enquête piétinait, elle décida d’aller voir Herbert. Peut-être que lui, pourrait l’aider ? La jeune flic toqua contre la porte du bureau de son supérieur et ce dernier l’autorisa à entrer. Une fois qu’elle eût franchie le seuil de la porte, elle la referma derrière elle, pour que ce qu’elle allait lui dire, reste strictement confidentiel.

- Lieutenant, quel bon vent vous amène ? lui demanda Herbert, avec un aimable sourire.

- Cela concerne l’enquête de la mort de mon mari. Je suis devant une impasse.

- Je vous en prie, prenez la peine de vous asseoir.

- Merci, monsieur le commissaire.

- De rien, maintenant, racontez-moi tout.

- J’ai appris tellement de choses depuis le début de cette affaire que je ne sais pas vraiment par quel bout commencer.

- Commencez donc par ce qui vous semble être le plus important.

- Très bien. Il y a de fortes chances pour qu’Eric Baléard ait trempé dans la drogue et c’est sûrement ça qui la tuer. En allant faire un tour sur son lieu de travail, j’ai trouvé de l’héroïne dans son bureau. De plus en consultant sa messagerie, j’ai remarqué qu’un même nom revenait plusieurs fois. Ce doit être un nom codé car les recherches que j’ai entreprises n’ont rien donné et il ne correspond à aucun des prénoms utilisés en France. La piste des messages est donc une impasse. De plus, le défunt avait programmé un rendez-vous, sûrement pour acheter une nouvelle fois de la drogue et la revendre par la suite à d’autres. Le tout était prévu au lendemain de son homicide.  Je suis aussi tombé sur le nom d’un certain Johnson. Comme mes investigations se sont avérées infructueuses, je me suis dite que ce nom ne vous était peut-être pas méconnu ?

Herbert essaya de faire comme si de rien n’était. Il posa ses mains sur ses genoux et sentit qu’elles tremblaient. Le nom qu’Elsa venait d’évoquer ne lui était pas inconnu.

  Johnson. Rien que de l’entendre prononcer son nom l’avait fait sursauter et lui avait donné des sueurs froides dans le dos.

- Johnson, vous dites ? Qui ne connais pas Bruno Johnson dans la police ? C’est le trafiquant de drogues le plus puissant de France et qui plus est, il a su s’imposer et élargir son marché à l’étranger, que ce soit aux States ou en Chine. Il est fiché par le FBI, Interpol ainsi qu’un peu partout dans le monde. Chacun de ses passages ne laisse que misère, nation désorientée et marée humaine qui baigne dans un bain de sang. C’est un peu une sorte de Joss Beaumont à l’américaine. Un peu genre, ex-agent de la CIA, pour qui tous les moyens sont bons pour parvenir à ses fins.  

- Je vois.

- Néanmoins, il reste très dangereux et tient une poignée de politiques sous sa coupe. Sa puissance n’a pas de limites, si vous voulez mon avis. Un conseil, lieutenant, ne vous aventurez pas sur ses plates-bandes et laissez tomber l’enquête. Je n’ai pas envie que vous vous immisciez dans ce milieu. C’est un milieu de pourris, où vous êtes condamné dès qu’on sait qui vous êtes réellement et, en général, ces mecs-là le savent très rapidement. Vous devez savoir que Johnson a des espions partout et qu’ils payent des flics avec des pots de vins.  Alors arrêtez-vous là ! Vous avez déjà fait du bon boulot mais suivez mon conseil. Vous savez, lieutenant, que je vous estime beaucoup. J’aurais vraiment  mal de vous savoir morte parce que s’il arrivait une telle chose, ce serait de ma faute et je ne pourrais jamais me le pardonner. Vous faites partie des flics qui croient encore un minimum en leur boulot. Vous m’avez souvent surpris depuis votre arrivée, en poursuivant des enquêtes quand je vous demandais de laisser tomber. Mais pour une fois, ne soyez pas bornée ou entêtée et écoutez-moi!

- Je vais réfléchir.

- Bon sang, lieutenant, vous venez de perdre votre mari qu’était un ripou. Vous êtes maman et la fille de deux personnes que j’admire. Alors que préférez-vous ? Poursuivre une enquête où la mort vous pend au-dessus de la tête comme une épée de Damoclès ou être raisonnable et penser avant tout à votre famille.

- Je vous interdis de jouer avec mes sentiments personnels.

- J’essayais juste de vous aider à faire le bon choix

- Quel choix ? explosa Elsa. Soit de fermer les yeux ou de me faire descendre. Et si je décide de poursuivre l’enquête jusqu’au bout, que ferez-vous ? Vous mettrez tout en œuvre pour me « stopper », c’est ça ?

Herbert se mura dans un silence de plomb.

- Répondez-moi ! Vous et vos supérieurs, comment allez-vous procéder pour protéger Johnson ? Vous pouvez me…

- ÇA SUFFIT ! beugla le commissaire. JE VOUS INTERDIS D’INSINUER QUE JE SUIS UN RIPOUX ! NON MAIS,  POUR QUI ME PRENEZ-VOUS ?

Aucune réponse de la jeune flic.

- Est-ce que je vous ai trahi, ne serait-ce qu’une fois, lieutenant, hein ? poursuivit son supérieur hiérarchique. Au contraire, je vous ai toujours soutenu et approuvé vos initiatives. Quand à vos allusions par rapport à Johnson, aucune n’est fondée. Vous croyez vraiment que la police s’amuserait à planquer l’un des vendeurs de cames les plus recherchés au monde ? Vous pensez réellement qu’on a que ça à foutre ?

- J’ai compris, lâcha la jeune femme, en lui lançant un regard noir. 

Elsa se leva et quitta la pièce en claquant la porte. Elle repassa par son bureau, prit ses affaires, salua Christine et partit. Il était huit heures du matin. L’agent de police arriva sur le parking où était garé sa voiture. Elle appuya sur le bouton qui décondamnait l’ouvertures des portières. Une trentaine des mètres la séparait de la Peugeot. L’ouverture des portes du véhicule par la télécommande activa le détonateur, placé sous ce dernier et la voiture explosa. Instinctivement, Elsa se coucha par terre afin d’éviter la multitude de débris métalliques qui volaient de part et d’autres dans les airs avant de retomber par terre. Une fois l’explosion terminée, ses yeux se figèrent sur les restes de son véhicules qui continuait d’être consumé par les flammes. Déjà, des gens accourraient pour voir ce qui s’était passé. La jeune flic, atteinte de quelques éraflures au visage, s’éclipsa en douce mais ne put éviter Herbert qui arrivait sur les lieux au pas de course.

- J’espère que ceci vous permettra de prendre conscience du danger auquel vous vous exposez et de la puissance de ces mecs-là. Là, c’est votre voiture, demain, il est fort probable qu’ils s’en prennent à votre vie.

- Mais comment ?

- Vous devez savoir tout comme moi que les murs ont des oreilles.

Elsa ne dit rien mais sentit une force en elle, l’incitant à continuer. Si Johnson voulait la supprimer, cela resterait un simple désir car elle n’avait pas l’intention de se laisser faire. La jeune flic marcha un moment et se retrouva face à une ruelle. Elsa vérifia qu’elle avait bien son arme et ôta la sécurité. Elle s’engagea dans la ruelle tout en restant prudente. Aucun événement suspect ne vint perturber son cheminement dans la petite rue. Elle se retrouva sur le Boulevard Saint-Germain et continua sa route.

Tout à coup, elle entendit le bruit d’une grosse cylindrée. Le lieutenant Moulin se retourna vivement et perçut le canon d’une Kalachnikov, braquée sur elle. La voiture, qui la pourchassait était à cinquantaine de mètres. Elsa commença à courir le plus vite possible, essayant de vaincre la peur qui s’était emparée d’elle. Le véhicule accéléra.

À une dizaine de mètres de l’endroit où se trouvait Elsa, il y avait une ruelle adjacente. Sans perdre une seule seconde, elle pressa le pas et changea de direction au moment où l’automobile était quasiment à sa hauteur.

La jeune flic poursuivit sa course effrénée tandis que ses poursuivants pilaient sec et que le tireur faisait sauter le plomb, qui réduisait jusqu’à lors sa mitraillette au silence.

Elsa sauta, roula sur le sol  et alla se planquer derrière un conteneur à poubelles. Au même moment, l’autre commença déjà à vider son chargeur. C’est alors qu’elle vit un clochard qui s’engageait dans la ruelle. Ses traits n’étaient pas très visibles de loin mais sa démarche compensait. Au fur et à mesure qu’il se rapprochait, elle le reconnut

- Maurice couchez-vous !

À peine avait-elle eu fini sa phrase que le clochard morfla une dizaine de balle dans le torse. Le sang jaillit par flot de ses entrailles. Il fut projeté quelques mètres en arrière par la puissance des projectiles, puis  son crâne heurta violemment le sol. Plus une seule balle ne fût tirée. L’un des ravisseurs mit le contact et la grosse cylindrée démarra en trombe. Elsa sortit de sa planque, arme au poing et les poursuivit au pas de courses. La jeune flic hésita à faire feu mais le risque était beaucoup trop grand. Il y avait une bonne centaine de civils sur le boulevard. Finalement, la jeune femme ralentit , laissant les tueurs prendre le large. Elle rebroussa chemin et une fois revenue sur les lieux du meurtre, se précipita auprès du clochard, ne pouvant que constater l’horreur qui se présentait sous ses yeux. Maurice respirait difficilement, tout comme Eric et se vidait de son sang.

- J’ai été… très heureux… de vous connaître…, Elsa, dit-il avec difficultés avant de succomber à ses blessures.

- NON ! cria Elsa. POURQUOI, POURQUOI?

Elle espérait obtenir une réponse mais il ne se passa rien. Des larmes coulèrent le long de ses joues. Deux meurtres en deux semaines, c’en était trop pour elle. Tout d’abord Eric et puis, maintenant Maurice. Cet homme qui l’avait écouté, l’avait invité chez lui afin qu’elle ne soit pas trempée ou ne prenne froid. Lui, qui s’était mis en quatre pour qu’elle soit le plus à l’aise possible et avait tenté de l’aider à faire la lumière sur toute cette sinistre affaire. Elle savait que ce n’était pas Maurice qui était visé mais que c’était elle.

XIII

Le clochard avait été l’innocente victime qui s’était pris la rafale qui lui était initialement destinée. La jeune femme ne le toucha pas et ne tenta rien pour essayer de le ramener à la vie, vu qu’il ne respirait plus et qu’il avait les paupières closes mais se jura de le venger coûte que coûte. Elsa se releva et partit en courant. Dans cette même ruelle interminable, quelqu’un sauta d’un balcon pour atterrir juste devant elle. C’était un homme cagoulé, armé d’un couteau qui ne présageait rien de bon. La jeune flic fit quelques pas en arrière avant de se retrouver coincer contre un mur. Elle dégaina son revolver et menaça son adversaire. L’autre lui saisit le poignet où logeait l’arme à feu et commença à le tordre. Incapable d’opposer une quelconque résistance, Elsa laissa tomber son arme et son agresseur continua de la menacer avec son arme.

- Si vous tentez quoique ce soit, je vous tue, lui murmura-t-il dans le creux de  l’oreille.

- Qu’est-ce que vous voulez, lui demanda Elsa.

L’autre ne répondit rien et lui ordonna d’avancer. Au passage, il prit le King Cobra et l’accrocha à sa ceinture. Le lieutenant Moulin s’exécuta et commença à avancer. Ils marchèrent un moment mais ils n’échangèrent aucun mot. Elsa était prise entre deux feux. D’un côté, la peur s’emparait d’elle à chaque pas mais elle essayait de ne pas y penser. D’un autre côté, elle aurait bien tenté quelque chose pour échapper à cet individu mais le risque à prendre, était assez élevé.

Il fallait attendre le moment opportun pour pouvoir agir. Pour l’instant, à part obéir et attendre, aucune alternative se s’offrait à elle.

- Arrêtez-vous, lui ordonna l’inconnu.

Il extirpa un trousseau de clé de sa poche et ouvrit la porte d’entrée d’un immeuble délabré d’extérieur.

- Entrez, lui indiqua-t-il, toujours sur le même ton agressif.

Elsa avança et prit la direction de l’ascenseur. Apparemment, il n’y avait pas âme qui vive et pas de concierge. Les couloirs étaient sinistres, les couleurs froides et défraîchies. La teinte des murs faisait un peu 70’s. Le ravisseur et son otage empruntèrent l’ascenseur. La jeune flic ne bougea pas et assimila intérieurement chaque bruit qui l’entourait, tout en jetant de petits coup d’œil pour voir où son ravisseur l’emmenait. L’autre la surveillait étroitement, la menaçant toujours avec son couteau, un peu comme on trouve chez les militaires américains. Avec son bras gauche, il la ceinturait tandis que l’autre bras encerclait sa gorge, l’arme blanche à quelques centimètres de cette dernière. Sa position permit à la jeune flic de l’examiner un peu plus en détails. Elle sentait son souffle rauque dans son cou. Il ne paraissait pas nerveux mais au contraire, très sûr de lui. 

L’ascenseur s’arrêta au dixième étage et Elsa attendit que l’homme cagoulé lui ordonne de bouger.

- Avancez !

Ils firent quelques pas et s’arrêtèrent. L’homme introduisit une autre clé dans la serrure d’une porte d’entrée, probablement, celle d’un logement. Une fois qu’il eût fini, il lui fit un signe de tête pour lui indiquer d’entrer. Elsa obtempéra et entra dans l’appartement plongé dans l’obscurité la plus totale. Son agresseur referma la porte à clé et lui ordonna de s’asseoir sur la chaise qui se trouvait au beau milieu de la pièce. Il alluma une petite lumière pour ne pas qu’elle tombe et Elsa s’assit. Son agresseur lui lia les poignets ainsi que les pieds et lui mit un sparadrap sur la bouche avec en plus, un bandeau sur les yeux.

Ensuite, il alla ouvrir les volets roulants de son repère, ce qui permit à la jeune femme de percevoir un filet de lumière. Elle n’avait rien dit et se sentait maintenant à la merci de cet inconnu. Tout ce qu’elle espérait, c’est qu’il ne la tue pas. Du moins, pas tout de suite.  Pendant ce temps-là, l’homme ôta sa cagoule et revint auprès de son otage. Il commença à lui caresser les cheveux. Un frisson la parcourut et paralysa littéralement tous les membres de son corps. Elle savait comment cela allait finir. Personne ne pourrait lui venir en aide. Son sort était réglée d’office.

- Vos cheveux sont vraiment magnifiques et ils sont tellement beaux quand ils se reflètent dans la lumière du soleil, la complimenta ce sale serpent.

L’individu continua ses caresse avant d’y mettre un terme et de commencer à la masser au niveau des épaules.

- Détendez-vous ! Vous êtes si tendue. Rien de tel qu’un bon petit massage pour que quelqu’un soit à l’aise.

L’espace d’une seconde, en plus d’un nouveau frisson, la peur vint s’inviter à la fête quand il avait fermement posé ses mains sur ses épaules. Il fallait essayer de rester calme et ne pas paniquer. Surtout, ne pas paniquer. Elsa se concentra sur quelque chose de bien précis. La première image qu’elle vit, fût celle de ses enfants, Mike et Alice, en compagnie de ses parents. Oui, il ne fallait pas perdre de vue cette image. Pour s’assurer qu’elle n’allait pas commettre d’impairs, elle chanta dans sa tête la chanson qu’elle aimait le plus.

C’est à dire « Sauver l’amour » de Daniel Balavoine.

- Si vous me promettez de ne pas crier, je vous ôterais le sparadrap qu’il y a sur votre bouche, déclara l’autre, tout en poursuivant ses initiatives personnelles.

Elsa acquiesça d’un léger signe de tête. L’homme fit ce qu’il lui avait promis et lui ôta son sparadrap, d’un coup sec.

- Merci, dit-elle tout doucement, après s’être remise de ce geste.

L’autre ne répondit rien.

Il s’écoula de longues minutes avant que l’homme ne rompt le silence. 

- Vous paraissez drôlement calme malgré tout ce que je vous fais subir. C’est une remarquable qualité que vous avez là.

- Vous m’en voyez flatter, déclara Elsa.

Elle avait essayé de dire cela le plus posément possible mais l’homme qui se trouvait juste en face d’elle, sentit un léger tremblement dans sa voix.

- Je serais curieux de savoir comment vous faites.

- On dira que je sais rester calme quand il le faut.

- Je suis content que vous le preniez ainsi.

- Est-ce que je pourrais vous poser une question ?

- Si elle n’est pas trop indiscrète, j’essaierais d’y répondre.

- Pourquoi m’avoir amenée ici ?

- Pour discuter.

- À propos de quel sujet ?

- De l’enquête que vous menez sur la mort de votre mari.

- Si vous savez quelque chose, dites-le moi.

- Je ne peux pas. Désolé. Si je vous dis quoique ce soit à ce sujet, je me ferais tuer. J’ai déjà pris d’énormes risques en vous amenant ici. J’avais pour ordre de vous supprimer mais en vous voyant, je n’ai pas osé.

- Dans ces cas-là, que voulez-vous ?

- Je veux que vous abandonniez votre enquête !

- Hors de question !

- Je me dois d’insister lourdement.

- Sinon ?

- Vous ne ferez plus partie de ce monde.

Après un nouveau silence, Elsa déclara :

- Autre chose. Est-ce que j’ai bien été agressé ce matin ou alors était-ce le fruit de mon imagination ?

- Vous n’avez pas rêvé. Je vous ai bien agressé, ce matin. Je n’ai fait qu’obéir aux ordres qu’on m’avait donné. C’est à dire vous faire peur. Il faut que vous sachiez que l’explosion de votre voiture était le dernier avertissement. Mais, cette fois, je n’y étais pour rien.

- Pourquoi veut-on me supprimer ?

- Vous êtes un témoin gênant, en ce qui concerne la mort d’Eric et vous avez fourré votre nez, là où il ne fallait pas.

- Qu’est-ce que vous comptez faire maintenant ?

- Je ne sais pas. Certes, vous êtes à ma merci et vous pourriez hurler à mort, personne ne vous entendrait. Les murs sont insonorisés. Mais je n’ai pas envie de vous faire de mal. Vous pourriez rester ici et vous reposez. Vous en avez grand besoin avec tout ce que vous avez subie, ces derniers jours.

- Vous avez peut-être raison. Mais si je me repose, qui me dit que vous n’allez pas en profiter pour me faire du mal ?

- Il est vrai que vous êtes seule maintenant. Si je vous fais quelque chose, je n’aurais rien à me reprocher mais j’en suis incapable.

- Je vous remercie.

Il lui délia les poignets et la libéra des liens qui retenaient ses pieds au barreau de la chaise. Ensuite, il la prit et l’allongea sur son lit. Il lui ôta son blouson en cuir et son pull-over.

L’inconnu l’enveloppa dans de chaudes couvertures et mit un oreiller sous sa tête. Elle le remercia et attendit que le sommeil qui la harcelait depuis un moment, s’empare d’elle. La jeune flic aurait pu tenter quelque chose à ce moment-là, mais elle était beaucoup trop faible pour pouvoir mettre un plan d’évasion sur pied.  Finalement, la jeune femme finit par s’endormir et le preneur d’otages lui ôta son bandeau quand elle fut profondément endormie.

 Après s’être assuré qu’elle dormait à poing fermée, le gus l’extirpa du lit, la prit dans ses bras et sortit de son appartement. Il l’installa à l’avant de sa voiture et mit son blouson en boule en guise d’oreiller. Une fois le moteur en route, le roadster recula et quitta sa place de parking. Le kidnappeur prit ensuite la direction du périph’ et rouler jusqu’à la porte d’Ivry. Une fois sur la place, il se rendit jusqu’à l’immeuble et se trouvait l’appartement de Christine D’Assault. L’inconnu se gara devant le bâtiment et pénétra dans l’enceinte de ce dernier avec une discrétion hors du commun. Une fois  qu’il fut entré, après avoir forcé la serrure, il déposa Elsa sur le canapé du salon et lui glissa dans la poche de son pantalon, un morceau de papier qu’il avait rédigé chez lui avant de partir. Ce papier avait pour but de convaincre la jeune flic de l’aider. Il avait décidé que les ordres, ça commençait à bien faire. Depuis toujours, il avait été un exécutant et pas autre chose et il en avait marre. S’il voulait s’en sortir, il lui fallait l’aide de quelqu’un comme Elsa. Le mec s’apprêtait à partir quand il entendit un bruit semblable à celui d’une porte qu’on ouvre. Par réflexe, sa tête examina la pièce de gaucher à droite.

Pas d’issue. Il consulta sa montre.

12h00.

XIV

- C’est pas vrai, dit-il.

Christine avait vu que sa porte avait été forcé et avait dégainé son arme. Elle entra et constata qu’il n’y avait rien d’anormal dans le couloir.  Lorsque la jeune femme pénétra dans le salon et qu’elle vit sa coéquipière, couchée sur son canapé, elle se précipita vers cette dernière. C’est alors que l’inconnu la saisit par la taille et mit sa main sur sa bouche pour l’empêcher d’hurler.

- Du calme, je ne vous veux aucun mal. Soyez tranquille, elle n’est pas morte. Elle est juste en train de se reposer car on a voulu la tuer et je l’ai juste averti du danger qu’elle courait. Je vous assure que je ne lui ai fait aucun mal. Je ne lui ai pas fait avaler de somnifère ou quelconques drogues. Elle était tout simplement épuisée et avait besoin de calme. À son réveil, il y a de fortes chances pour que votre amie soit dans le brouillard mais ce ne sera que temporaire et elle reprendra très vite ses esprits. Vous concernant, je ne vous ferais rien, mais si vous faites quoique ce soit, je vous étrangle, compris ?

Christine ne dit rien et l’homme ôta sa main pour qu’elle puisse respirer.

- Comment connaissiez-vous mon adresse ?

- On dira que je suis bien renseigné.

- Qu’est-ce que vous essayez de prouver, monsieur Mystère.

- Rien. J’ai juste envie de voir bouger les choses et vous et Elsa, vous êtes les seules à pouvoir m’aider. Maintenant, je dois filer. À la prochaine !

- Non, attendez ! déclara Christine.

L’homme balança un fumigène, ouvrit une fenêtre et disparut.

Christine essayait de respirer mais le fumigène rendait cet effort difficile à accomplir. Enfin, la fumée s’évapora par la fenêtre restée ouverte. Christine respira un grand coup et alla sur son balcon. Quand elle revint, Elsa dormait toujours. Elle avait l’air très décontractée.

Tout de même, ce visiteur inconnu était vraiment étrange. La jeune femme essaya de se souvenir ce qu’il lui avait dit. Cette voix lui rappelait quelqu’un. Ce n’était pas la voix d’une femme mais bien celle d’un homme. Elle était persuadée de le connaître et se concentra uniquement sur cette voix. Alors qu’elle réfléchissait, un bruit à proximité interrompit sa réflexion. Elle se retourna et vit Elsa en train de se réveiller. Christine s’assit à côté d’elle, attendant que sa partenaire soit totalement réveillée. Il ne lui fallut pas attendre longtemps. Son amie s’étira et bailla en mettant la main devant sa bouche.

- Bien dormie ? lui demanda Christine.

- Comme un bébé, répondit Elsa.

- Tu es sûre que tout va bien ?

- Oui, j’aimerais juste savoir où je suis et ce que je fais ici ?

- Tu es en lieu sûr. Ne t’en fais pas.

- Essaie d’être plus précise.

- Tu es chez moi, allongée sur mon canapé.

- Comment est-ce possible ? se demanda la jeune flic. C’est drôlement chouette ici. C’est toi qui a tout refait ou les peintures sont d’origines.

- J’ai tout repeint car avant, j’estimais que ce n’était pas assez gai.

- En effet, c’est sûr que ça change, dit Elsa en regardant la pièce de couleur blanche qui rendait la pièce assez lumineuse.

Décidément, son amie avait très bon goût en matière de décoration intérieure. Pourtant si elle avait su… Oui, si elle avait su… .

- Pour ce qui est de ton assoupissement, je ne serais pas étonné que ton fervent chevalier y soit étranger. D’après ce que j’ai pu constater, il s’est permis d’entrer chez moi et t’a déposé sur le canapé. Je ne sais pas quelle mouche l’a piqué mais il adore les attaques par surprise. Il m’a saisi au moment, où je m’y attendais le moins. Quand il m’a parlé, j’ai senti mon sang se glacer.

- D’abord, ce n’est pas mon « fervent chevalier » et, de plus, si je le retrouve, je peux te jurer qu’il passera un sale quart d’heure. Cette espèce de psychopathe s‘est permis de me faire peur par deux fois dans la même journée.

- Il n’est pas méchant, Elsa, il cherche juste de l’aide. Il voudrait que les choses bougent. Pour ma part, je suis prête à l’aider.

- Je ne lui fais qu’à moitié confiance. Certes, il ne m’a rien fait alors que j’étais persuadée du contraire. Mais il peut très bien nous mentir et nous attirer dans un piège. C’est pour ça qu’on doit essayer de le coincer.

La jeune femme se rhabilla, se recoiffa et mit machinalement une de ses mains dans la poche de son jean. Elle sentit le morceau de papier, le sortit et le lut.

- Tu as une idée pour l’avoir ?

- Oh que oui, et je suis persuadé que notre ami marchera sans problème.

- C’est ce papier qui a fait germer une idée dans ta tête ?

En effet, ce papier avait beaucoup d’importance pour Elsa. Maintenant, elle savait qui était son mystérieux agresseur et pourquoi il agissait de la sorte. Déterminée à poursuivre cette enquête jusqu’au bout, le lieutenant Moulin fit par de son plan pour alpaguer l’inconnu.

Elsa reprit ses affaires et constata que son revolver, confisqué par son agresseur, se trouvait dans son baudrier. Elle vérifia qu’aucune balle ne manquaient et quitta l’appartement de Christine avant de rentrer à pied jusqu’au 36 tout en peaufinant les derniers détails de son opération, ayant pour nom « Caméléon ». Si ce que contenait ce morceau de papier était vrai, la jeune flic allait pouvoir jouer les troubles-fêtes dans le « milieu ».

En repassant devant la ruelle, où on lui avait tiré dessus et où Maurice était mort, elle sentit une boule grossir dans sa gorge.

Quand elle passa devant le bureau d’Herbert, ce dernier quitta son siège et l’interpella, en ouvrant la porte de son bureau.

- Lieutenant, j’ai à vous parler, immédiatement, dit-il.

Elsa, nullement surprise par la réaction d’Herbert, obtempéra et le suivit dans son bureau. Après être entrée, le flic referma la porte derrière elle.

- J’espère que vous n’êtes pas blessée, lieutenant ?

- Non, je ne suis pas blessée, répondit-elle, tout en sentant la colère monter en elle, je n’ai pas été touchée. On a juste essayé de me tirer dessus et c’est un clochard qui a perdu la vie par ma faute.

- Écoutez lieutenant, tout ceci est vraiment très regrettable mais j’espère que vous avez pris conscience de ce que ces mecs-là sont capables de faire quand ils considèrent que vous représentez un danger pour eux.

- Je l’ai très bien compris et c’est pour ça que je suis décidé plus que jamais à envoyer tous ces fumiers derrière les barreaux.

- Non, je refuse. Je ne peux pas vous laisser faire, c’est trop risqué.

-  Et que ferez-vous si je poursuis mon enquête, monsieur le commissaire ?

- Je serais obligé de faire jouer mes relations pour vous empêcher de commettre une erreur. Croyez-moi, abandonnez, lieutenant.

- C’est vos supérieurs qui vous ont ordonné de me convaincre d’abandonner cette enquête. Pourquoi ?

- Vous n’avez aucune chance de salut face à des trafiquants de drogues qui ont des hommes de main un peu partout et qui ont le soutien de certains hommes politiques, ce qui leur permet d’accroître leur puissance, comme je vous l’ai dit.

- Et c’est cela qui vous fait peur ?

- Je n’ai pas peur, lieutenant. J’ai peur pour vous. Si ça avait été moi, je m’en serais foutu. J’ai plus de cinquante balais et je n’aurais rien eu à perdre. Alors que vous, vous avez une carrière très prometteuse dans la police, vous êtes jeune et belle. Bref, vous avez tout pour vous et vous seriez prête à tout perdre ?

Elsa ne répondit pas. Elle tourna les talons et sortit du bureau en refermant calmement la porte.

- Revenez, lieutenant, c’est un ordre, hurla Herbert, en ouvrant violemment la porte de son bureau.

Son lieutenant fit la sourde oreille et quitta son service. Elle allait rentrer chez elle et passer du temps avec ses enfants et ses parents, comme lui avait conseillé son entourage depuis le début. Il lui fallait faire une pause, faire le point et profiter de tout ce que la vie lui avait donné. 

La jeune flic se rendit à pied jusqu’à une agence de location automobile pour y  louer une Opel Astra. Elsa signa le contrat de location et prit la direction du périph qui allait lui permettre de rentrer chez ses parents. Alors qu’elle était arrêtée à un feu tricolore, la conductrice jeta machinalement un coup d’œil dans son rétroviseur intérieur et faillit avoir un arrêt cardiaque. Une grosse berline noire se trouvait derrière elle. Elle ne parvint pas à estimer à peu près combien de gus se trouver à l’intérieur du bolide. Dès que le feu passa au vert, Elsa appuya à fond sur la pédale d’accélérateur. Les roues arrières patinèrent et la petite citadine partit comme une balle. Le véhicule derrière elle lui emboîta le pas. La jeune femme prit plusieurs virages à la corde tout en ayant parfaitement conscience des risques encourus. Ainsi, elle espérait, à chaque fois que personne ne se trouve sur la route ou traverser quand elle prenait un virage aveugle, offrant peu de visibilité.

Elle constata que ses poursuivants la rattrapaient et essaya de rouler plus vite, tout en étant forcée de remarquer qu’elle était déjà à fond et qu’il lui était impossible d’aller plus vite. Le véhicule qui la pourchassait, devait disposer encore d’une sacrée puissance moteur et Elsa n’était pas en mesure de rivaliser. Ils la percutèrent à l’arrière et la flic réussit à contrôler in extremis l’automobile, évitant ainsi de partir en tête à-queue. Elle jeta un nouveau coup d’œil dans son rétroviseur et discerna une sacrée agitation à l’intérieur du véhicule noir.

L’Opel manqua de lui échapper quand elle vit un des hommes, ouvrir sa vitre et viser sa voiture avec un fusil à pompe Nova. Si le bon Dieu ne lui venait pas en aide, son sort serait très vite réglé. L’homme tira une première fois et la balle alla s’encastrer dans la carrosserie de l’Opel. Il rechargea et tira une nouvelle fois. La seconde fit voler en éclats la vitre arrière de l’Astra. Ils traversèrent un carrefour à toute vitesse. L’Opel le passa sans soucis. Par contre, l‘autre véhicule se retrouva face une Jeep militaire avec un homme masqué au volant et un autre, braquant une mitrailleuse dans leur direction. Ils accélérèrent et le deuxième homme masqué fit feu sur eux. Il leur creva d’abord les pneus, ce qui fit partir le véhicule en travers. L’homme en profita pour tirer dans leur réservoir, puis, ce qui devait arriver se produisit. Vous n’êtes pas sans savoir que plusieurs balles entrant en contact avec de l’essence produisent une explosion. Après le travers, la berline se leva avant de faire deux tonneaux pour finir la course dans une belle explosion, où Satan put convié trois nouveaux arrivants à sa barbecue-party. La Jeep freina, puis effectua un demi-tour pour essayer de rattraper Elsa.

XV

Son véhicule n’était qu’à une centaine de mètres du lieu où la course-poursuite, avait pris fin. En voulant éviter un véhicule qui arrivait en sens inverse, Elsa avait heurté une bute en ciment. Les airbags s’étaient déclencher au moment du choc mais la jeune flic, incapable de supporter un choc à plus de 100km/h en ville, avait perdue conscience, la tête reposant sur l’airbag conducteur. Le véhicule militaire s’arrêta et les deux hommes s’empressèrent d’extraire Elsa du véhicule. L’homme qui avait tiré sur la voiture qui poursuivait Elsa, l’enveloppa dans une couverture assez grande et épaisse. Il ne chercha même pas à regarder dans son porte-feuille, sa carte d’identité. Il se retourna et regarda la BMW Série 5 noire, qui finissait d’être consumé par les flammes.

Ils ne roulèrent pas longtemps et arrivèrent dans la fameuse petite ruelle, où un meurtre et un kidnapping avait eu lieu. L’un des deux hommes masqués descendit du véhicule, en prenant Elsa dans ses bras. Il la déposa par terre, le temps de prendre ses affaires qui se trouvait encore dans la Jeep.

- Merci encore, John pour ton aide. Je peux me débrouiller maintenant, tu peux repartir tranquille, va !

- Toujours prêt à t’aider vieux frère. Fais gaffe, Sean, et surtout prend soin d’elle. À la prochaine !

Le dénommé John démarra et partit en trombe. Sean le regarda s’éloigner jusqu’à ce que son ami négocie un virage et qu’il disparaisse. Le bleu reprit Elsa dans ses bras et monta les escaliers jusqu’à atteindre son appartement. Il la déposa contre le mur du couloir de l’étage, le temps d’ouvrir sa porte. Le flic entra et l’allongea sur son canapé. Elle était vraiment toujours aussi belle même quand elle était inconsciente. Il alla chercher une compresse, la mouilla et la mit sur le front de son hôte. La jeune femme paraissait indemne mais devait avoir quelques petits bleus par-ci, par-là et quelques blessures superficielles mais il n’y avait rien de grave à signaler. Odereck ouvrit une porte fenêtre et se rendit sur son balcon, un paquet de clopes à la main et un briquet. Il en alluma une et la fuma tranquillement. Elsa devait être dans un coma peu profond et risquait de se réveiller d’un moment à un autre. Peu lui importait d’être ou pas masqué. L’agent double avait besoin de son aide  et savait pertinemment que la convaincre allait être une sacrée paire de manche. Alors qu’il réfléchissait, il entendit une voix derrière lui et sentit le canon froid d’une arme à feu pointée dans son dos.

- Un geste et je vous abats sur le champ, Odereck, compris ?

L’inconnue lui passa les menottes et le retourna afin qu’ils se retrouvèrent face à face. Sean vit avec stupeur Elsa qui le fixait d’un drôle d’air. Elle l’assit sur une chaise et en prit une autre pour pouvoir être en face de lui.

- Je me doutais que vous vous seriez réveillée mais en si peu de temps, je ne l’aurais jamais cru.

- Vous avez eu tort de me sous-estimée, lieutenant. J’ai simplement fait une simulation et j’étais presque sûre que vous alliez m’enlever.

- Je ne voulais pas vous enlever… .

- Taisez-vous ! Aujourd’hui, c’est moi qui pose les questions et vous ne faites qu’y répondre.

- Très bien. Que voulez-vous savoir, lieutenant Moulin ?

- Juste la vérité.

- À propos de quel sujet ?

- À propos de vous.

- Je ne suis pas celui que vous imaginez, si c’est ce qui vous intéresse.

- À quel petit jeu, jouez-vous, Odereck.

- Je joue au bon et au truand ! Une mi-temps dans chaque camp.

- Bien sûr !

- C’est la pure vérité

- Admettons, lieutenant ! Dans ce cas, essayez d’être un petit peu plus perspicace, dans le rôle du « gentil délinquant ».

- Vous voulez m’entendre dire que je suis un homme qui joue sur les deux tableaux. Le jour, c’est le gentil poulet et la nuit, c’est Mr Hyde. Et bien, permettez-moi de vous dire que vous faites fausse route. Je l’étais autrefois mais j’ai arrêté depuis. J’ai toujours rêvé d’être flic. Quand je le suis devenu et que j’ai compris ce qui m’attendait, j’ai voulu faire mon beurre autrement. J’ai donc commencer à fréquenter des gens peu recommandables et je suis tombé dans le milieu de la drogue. De fil en aiguille, j’ai rencontré Bruno Johnson, l’un des grands patrons de la drogue en France. Il m’a promis monts et merveilles, si je lui rendais quelques petits services. Naïvement, j’ai accepté. Mais j’ai très vite compris que c’était toujours le même qui en profitait et que je n’étais qu’un simple pion sur un échiquier que l’on déplaçait à volonté. Il me payait pour mes services mais je savais que la mort m’attendait à n’importe quel moment dès lors que je ferais un seul faux pas. Il y a six mois, Johnson s’en est pris à une jeune femme qui refusait de coucher avec lui. Cette fille, c’était ma petite amie. Sur un coup de colère, il l’a abattu de sang-froid. Ensuite, il m’a demandé de me débarrasser de son corps. Ce fut l’une des raisons qui m’a poussé à retourner ma veste et à réintégrer la blanche bergerie. Je n’ai jamais pu pardonner. Depuis, dès que je le vois se pavaner, je n’ai qu’une envie. Lui foutre un  pruneau entre les deux yeux.

- Continuez, lui demanda Elsa, tout en cessant de le menacer avec son arme et en la rangeant.

- J’ai été obligé d’obéir. J’ai tout fait pour rester impassible mais en enterrant Leila, ma petite amie, j’ai juré de la venger. J’ai continué à bosser pour Johnson et y’a trois mois alors que j’effectuais pour lui, une mission de routine sur les docks bordelais, c’est à dire réceptionner une livraison importante de marijuana et payer le capitaine du rafiot, les douanes sont venus jouer les troubles-fêtes. Tout le monde a réussi à s’en tirer sauf moi. Un des hommes de Johnson m’a pris en traître dans la panique et m’a blessé au niveau de la jambe avec un silencieux avant de se barrer. J’étais incapable de bouger et les douanes m’ont arrêté. Dès lors, j’ai alors compris que c’était chacun pour soi et que je m’étais fait avoir depuis le début.

- Essayez d’être plus précis !

- Johnson savait que j’étais flic, ce qui a fait qu’il ne me faisait guère confiance. Par chance, les douanes ont vu que j’étais blessé et m’ont emmené à l’hosto. Ils m’ont interrogé là-bas mais je n’ai jamais rien dit, persuadé que Johnson avait envoyé des espions pour me surveiller, ayant pour consigne de m’éliminer si je vidais mon sac aux flics. Je suis resté près de deux mois avant d’être totalement guéri. Une fois sur pied, j’ai repris mon boulot et je suis allé voir Johnson dans l’idée de lui faire payer ses actes. Finalement, j’ai fait mine de ne rien savoir et ça a marché. J’arrivais à être au courant des rendez-vous importants de ce dernier, concernant les livraisons de drogues. Dès que j’étais au courant, j’envoyais un appel anonyme aux flics d’une cabine téléphonique.

- Comment est-ce possible ? Vous… .

- Patience j’y viens. Lors de ma rééducation, j’ai secrètement rencontré le commissaire, responsable des douanes à Bordeaux et conclu un marché avec lui. Je l’appelais pour lui indiquer l’heure et le lieu de livraison de la drogue et il me protégeait. C’était équitable et les flics avaient une taupe infiltrée dans le milieu. Bref, tout le monde y gagnait.

- Vous connaissiez Eric ? 

- J’ai rencontré votre mari au cours d’une réunion. Nous avons échangé quelques mots et j’ai très vite compris qu’il était omnubilé par la drogue. Le soir de sa mort, je l’ai entendu téléphoner à Johnson pour lui expliquer la situation dans laquelle il se trouvait. Je m’étais débrouiller pour mettre une bonne partie du réseau sur écoute. Grâce à cela, aucune conversation ne pouvait être faite sans que je puisse en prendre connaissance D’après ce que j’avais pu comprendre, quelqu’un lui avait piqué sa came et il demandait un délai de deux jours à Johnson pour en ravoir. Cet enfoiré a fait mine d’accepter. Dès qu’il a raccroché, il a fait appel à deux de ses larbins et leur à demander de liquider Eric. J’en ai profité pour faire quelques recherches sur lui et je suis tombé sur vous. J’ai approfondi mes recherches et j’ai su qui vous étiez. J’ai alors compris que vous auriez besoin d’aide car je savais comment Johnson avait planifié la mort de votre mari.

- Pourquoi ne pas l’avoir averti ou m’avoir appelé ?

- Impossible. Votre époux ne m’aurait jamais écouté. Quand à vous, malgré toute l’estime que je vous porte, vous ne m’auriez sûrement pas pris au sérieux, ce qui est tout à fait compréhensible.

- Eric est mort lorsque nous sommes sortis du restaurant. Comment Johnson savait-il ?

- Eric lui avait confié qu’il voulait vous inviter à dîner dans un resto parisien. À cette époque, j’étais à Marseille, j’ai fait conneries sur conneries pour pouvoir être muter à Paris, grâce aux appuis politiques de Johnson. Il n’a pas compris pourquoi je voulais monter sur Paris. Je lui ai dit que c’était une ville idéale pour étendre son trafic. Je lui ai fait gober que quand on contrôle Paris, on contrôle la France. Il a paru convaincu et a déménagé en région parisienne. De mon côté, je savais qu’il allait falloir être très prudent et me créer un personnage pour ma couverture. Je vous demande de m’excuser d’avoir été aussi méchant.

- C’est pour cela que vous vous êtes fait passer pour un macho sans cœur ?

- Exact.

- Et concernant les deux agressions ?  C’était vous ?

- En effet.

- Pourquoi ?

- Vous êtes considérée comme un témoin gênant pour Johnson.

- Pardon ? Mais je n’ai rien vu.

- Lui est persuadé du contraire.

- Poursuivez !

- Dans un premier temps, il m’a demandé de vous faire peur, puis voyant que vous poursuiviez votre enquête, il m’a chargé de vous supprimer. J’ai fait mine d’accepter. Pour être sûr que vous ne surviviez pas, il a fait appel à des mecs pour vous descendre.

- Pourquoi m’avoir menacé de me tuer la première fois.

- Je n’avais pas le choix. Un des larbins de Johnson me surveillait.

- Alors pourquoi avez-vous été aussi galant, la fois suivante ?

- Un coup de pouce du destin !

- Expliquez-vous, lieutenant !

XVI

- Le portable de l’espion de Johnson qui me surveillait, a sonné, au moment où je devais exécuter les ordres qu’on m’avait donné. Il a décroché et j’ai profité de ces quelques secondes d’inattention pour filer. Je sais qu’à l’heure qu’il est, Johnson est au courant de ma trahison et qu’il va tout faire pour m’éliminer.

- J’ai cru comprendre que vous aviez besoin de mon aide.

- Oui. Johnson doit payer pour toutes les horreurs qu’il a commis dans sa vie. Elsa, vous êtes quelqu’un d’assez expérimentée et qui ne recule devant rien.

- Vous pouviez demander de l’aide à vos copains des douanes.

- Je suis persuadé que vous mourrez d’envie d’en faire chier à Johnson parce que vous savez que c’est lui qui a tué Eric. Vous pouvez même me dire que vous ne l’aimez plus depuis que vous avez découvert dans quoi il trempait. J’aurai du mal à vous croire, n’est-ce pas, lieutenant Moulin ?

- Vous pouvez m’appeler Elsa et me tutoyer si cela vous plaît.

- Je suis d’accord pour vous appelez par votre prénom mais j’ai toujours vouvoyer une femme sauf quand j’avais des relations très personnelles avec quelques-unes. En ce qui me concerne, faites comme bon vous semble.

- Alors ça ne vous dérangera pas si je vous appelle Sean ?

- Pas le moins du monde.

- J’ai le sentiment que vous dites la vérité. Une seule chose me gêne. Et votre bras. Comment se fait-il que je ne vous ai pas reconnu avant.

- Peut-être que l’angoisse et la peur ont fait que vous n’avez pas remarqué que je vous ceinturais avec mon bras cassé.

- Vous serez réellement sur pied à quel moment ?

-  Maintenant.

- Excusez-moi ?

- Ma période de convalescence est terminée.

- J’aurai une proposition à vous soumettre, Odereck ?

- Dites toujours.

 - Christine pourrait nous aider dans votre opération. Je suis persuadé qu’elle est tout à fait apte à pouvoir gérer ce genre de situation.

- Certes, je ne doute aucunement des capacités du lieutenant D’Assault. Mais êtes-vous réellement certaine de ce que vous avancez.

- Le meilleur moyen serait, je pense, de lui en parler directement. Vous ne croyez pas ?

- Vous avez raison. Pour en revenir à notre ami commun, à l’heure qu’il est, il doit savoir que sa tentative de meurtre a échoué et que vous êtes en vie. Faites très attention, à partit de maintenant ! Il va vouloir jouer sur vos points faibles pour parvenir à ses fins. C’est à dire vous liquider, tout simplement.

- Ça ne demeurera qu’une utopie, croyez-moi !

- Ne prenez pas ça à la légère et soyez constamment sur vos gardes.

- Je serais très prudente, vous pouvez en être sûr. Mais je sens que vous avez déjà une idée derrière la tête pour enquiquiner Johnson ?

- Il y a une importante livraison de drogue ce soir du côté de l’ancienne zone industrielle de Paris. Vous êtes partante pour jouer les troubles-fête ?

-Comment refuser ce genre de proposition ?

- Prévenez le lieutenant Dassault en ce qui concerne cette entrevue et dites-lui de nous rejoindre ce soir. Après tout, plus on est de fous et plus on rit. Quant à moi, jusqu’à ce soir, je m’occupe de peaufiner notre petite escapade nocturne.

Vers 20h00, la nuit battait son plein. La plupart des parisiens étaient déjà chez eux, dans leur petit confort matériel avec femme et enfants. Néanmoins, il régnait une certaine agitation du côté de la zone industrielle désaffectée. Planqués à quelques mètres de là, Sean et Elsa observaient tranquillement à l’aide d’une paire de jumelles tout ce beau monde. La jeune flic avait téléphoné à Christine et lui avait demandé de les rejoindre aux environs de vingt heures. Au loin, ils entendirent les cloches de Notre-Dame sonner à huit reprises, ce qui signifiait qu’il était bien huit heures du soir. C’est à ce moment-là qu’arriva le lieutenant Dassault, toute de noir vêtue.

- Bonsoir, dit-elle le plus doucement possible.

- Bonsoir Christine, répondirent Elsa et Sean.

- Que se passe-t-il, demanda-t-elle.

- Une importante cargaison d’héroïne vient d’arriver. Le but du jeu est très simple. Il faut l’intercepter et s’occuper de tout ce beau monde, lui expliqua l’agent double, tout en continuant d’observer le remue-ménage.

- Et comment comptez-vous vous y prendre ?

- Nous avons élaboré un plan avec Elsa. Pour ne pas être embêté trop longtemps par les gardes, j’ai fait appel à un copain qui est dans l’armée, le colonel John O’Connell. Il m’a promis de m’aider en empruntant un hélico de l’Armée. Ensuite, on improvisera. Tenez, enfilez-ça, dit Sean, en lui tendant un gilet pare-balles. Question de sécurité !

Christine s’équipa et Elsa lui expliqua en totalité le plan prévu. La jeune femme lui fit don de quelques chargeurs supplémentaires pour son arme et lui passa une radio en plus. Une fois prête, elle imita ses partenaires.

- Dès que vous verrez un hélico en train de les aveugler, prévenez-moi et on passera à l’action. J’ai relevé une trentaine d’hommes. Bien sûr, ce ne sera pas un jeu d’enfant mais si vous suivez le plan, Christine, personne ne sera blesser, faites-moi confiance.

La coéquipière du lieutenant Moulin ne faisait pas guère confiance à des gens de l’espèce d’Odereck. Pourtant, il allait bien falloir faire un effort parce que sinon elle risquait de rencontrer de sérieuses difficultés. Elle laissa ses impressions personnelles de côté et se concentra uniquement sur la mission qu’elle se devait d’accomplir.

Cinq minutes plus tard, ils entendirent un bruit semblable à celui d’un battement d’hélices. Ils se retournèrent et virent passer juste au-dessus d’eux, un gigantesque et flamboyant hélicoptère de l’Armée de Terre.

- Préparez-vous, déclara Sean, en rangeant ses jumelles et en sortant d’un sac de sport, regorgeant d’un véritable arsenal militaire.

- Mais où avez-vous trouvé tout cela, lui demanda Elsa.

- C’est un cadeau de John pour s’assurer que je sois bien en vie à la fin de l’opération.

En plus, de l’artillerie dont il disposait, il sortit son pistolet, vérifia qu’il était bien chargé puis ôta la sécurité. Maintenant, ils étaient prêts à intervenir.

- Je vous couvre ! dit Sean, à voix basse. Pour commencer, occupez-vous du rafiot. Une fois l’équipage maîtrisé, prévenez-moi !

Le sac était une belle armurerie à lui tout seul. On y trouvait un M16, des CAR 15, deux Kalachnikov et un sniper avec un viseur à vision nocturne. Soudain ils entendirent des coups de feu et des hurlements à quelques mètres d’eux. C’était les trafiquants qui étaient aveuglés par les feux de l’hélicoptère.

- Go ! chuchota Odereck à l’adresse d’Elsa. Allez-y !

Elsa fonça, imitée par Christine tandis que Sean surveillait les trafiquants à l’aide du sniper. Elles atteignirent le cargo en très peu de temps. La suite était très simple, il leur suffisait de neutraliser l’équipage. Pour le reste, Sean s’en occupait. Un coup de feu retentit et un des gardes s’effondra par terre, mort. Quelques hommes du navire allèrent sur le pont pour voir ce qu’il se passait, ce qui facilita la mission pour les deux jeunes femmes. Il y avait une quinzaine d’hommes qui formaient l’équipage. En quelques minutes, presque tout l’équipage était sous leur contrôle. Il ne manquait plus que le capitaine. Elles partirent chacune de leurs côtés à sa recherche. Elsa marchait prudemment, arme au poing lorsque plusieurs planches du bateau cédèrent sous son poids, ce qui la fit atterrir en fond de cale. La jeune flic tenta de se relever mais aussitôt quelqu’un la saisit par derrière en la ceinturant pour l’empêcher de fuir, tandis que son autre main était plaquée sur la bouche de sa proie. La jeune femme essaya de s’en débarrasser.

Pas moyen.

L’homme qui la retenait était beaucoup plus fort qu’elle. Il la traîna et la lia de la tête aux pieds, le tout en une poignée de secondes. Il alluma une petite lumière et Elsa put constater qu’elle se trouvait sur un matelas. L’autre s’était déshabillé et commençait à déchirer les vêtements de son otage. Il lui mit un sparadrap en guise de bâillon et commença à la caresser.

- Je suis persuadé que ça va te plaire, chérie.

Elsa lui lança un regard dévastateur. Elle savait que ce mec allait la violer et qu’à moins d’un miracle, elle était sous l’emprise de ce malade.

Alors qu’il lui souriait méchamment et qu’il allait commencer à lui faire du mal, un flingue claqua La balle exposa sa boîte crânienne et un flot de sang gicla sur le corps nu d’Elsa qui essaya tant bien que mal de rester calme. Grâce à la torche qu’avait allumé le macchabée, elle vit Christine se précipiter à son secours. À l’aide d’un canif, elle la libera de ses liens et lui ôta son sparadrap. Ensuite, elle l’enveloppa dans une couverture qui traînait à quelques mètres de là. Il fallut quelques minutes à Elsa pour reprendre ses esprits. Après que son amie lui ait en partie remonter le morale, en la serrant dans ses bras, le lieutenant Moulin se rhabilla avec le tas de lambeaux qui jonchaient le sol, puis récupéra son arme, qu’avait pris le mec qui voulait abuser d’elle.

- Merci Christine, la gratifia Elsa d’une voix faible. Merci du fond du cœur.

La radio du lieutenant Dassault grésilla.

- « Panthère noire », mettez-les voiles ! déclara Odereck, après que cette dernière eût répondu à son appel. La zone commence à grouiller de flics un peu partout. Nous avons très peu de temps devant nous. Où en êtes-vous ?

- Équipage sous contrôle, dit la jeune flic.

 - Bon, très bien ! Prenez quelques sachets et tirez-vous ! Essayez de prévenir « Lucie » de votre côté. J’ai tenté de la joindre mais je n’ai jamais eu de réponse. Terminé !

- Elle est à côté de moi ! Nous mettons les voiles, « Loch Ness » !

Sean n’avait pas menti. Arrivées sur le pont supérieur, les deux jeunes femmes purent constatés qu’une armada de flics encerclaient les docks et certains étaient en train de monter sur le rafiot, pour une petite inspection.

- « Loch Ness », vous m’entendez ? appela Elsa, après avoir branché sa radio.

- Cinq sur cinq.

- Nous allons devoir sauter du bateau pour pouvoir vous rejoindre.

- Je préviens John pour qu’il vienne vous chercher.

- Bien reçu. Nous attendons.

XVII

À peine avait-elle mis un terme à l’échange, qu’un des douanes qui fouillait le navire les aperçut.

- Hé, vous ! dit-il d’une voix forte, tout en dégainant son arme. Pas un geste ou je tire.

Les deux jeunes femmes obéirent et levèrent lentement les bras. Christine jeta un bref coup d’œil aux eaux troubles de la Seine, qui était à un mètre d’eux.

Aucune autre alternative ne s’offrait à elles. Toutes deux ne pouvaient prendre le risque de se faire pincer. S’ils trouvaient la came subtilisée par le lieutenant D’Assault, c’en était fait.

Soudain, un bruit assourdissant vint rompre le sinistre silence de la nuit. La lumière aveuglante d’un phare apparut, ainsi que le terrible bruit d’hélices.

Ce devait être John. Après avoir examiner la distance qui les séparaient de l’hélico, Elsa confia à sa coéquipière qu’il était impossible de rejoindre l’appareil depuis le rafiot. Christine ne se démonta pas pour autant. L’O.P.P, affectée à la Crim’, réfléchit très rapidement, saisit sa partenaire par le bras gauche et les deux flicssautèrent du pont, sans que quiconque ne puisse les empêcher de mener à bien leur carapate.

Elles se réceptionnèrent dans les eaux sombres et profondes du fleuve parisien. Ce dernier les accueillit à bras ouvert dès que les deux jeunes femmesy pénétrèrent. L’eau est glaciale, heureusement que les deux lieutenants étaient équipées d’une combinaison, semblable à celles de plongeurs professionnels. Elles se laissèrent attirer vers le fond, avant d’entamer quelques brasses et extirper leurs têtes afin d’happer une bouffée d’oxygène. Soudain, l’eau se mit à onduler. Toutes deux levèrent les yeux. L’hélico du colonel O’Connell étaient juste au-dessus de leur position actuelle. La porte latérale s’ouvrit et une silhouette leur tendit sa main droite.

- Montez ! ordonna l’individu.

Christine fût la première à être extraite de ce bain frigorifique, typique de la période automnale à Paris. Une fois à l’intérieur de l’engin, elle reconnut Sean. Ce dernier lui adressa un bref sourire amical et retourna prêter main forte à Elsa, qui commençait à se fatiguer. La jeune femme fût très rapidement sortie d’affaire et l’hélicoptère prit de l’altitude avant de foncer.

- Alors ? Et ce bain, mesdemoiselles, leur demanda Odereck, d’un ton moqueur.

- Vous croyez que c’est vraiment le moment, répliqua le lieutenant D’Assault, tout en essorant ses cheveux.

- Tenez ! déclara Sean en leur tendant à chacune une grande serviette de bain.

Elles le remercièrent et prirent le temps de se sécher. O’Connell atterrit à environ cent kilomètres de la zone industrielle, du côté de Chartres, ville où survit le secteur agriculture face au secteur secondaire et tertiaire. Ce qui fait la réputation de la préfecture d’Eure-et-Loir, mise à part sa cathédrale, c’est la culture du colza. En pleine cambrousse et tout près d’une exploitation fermière à l’abandon. Sean remercia son « vieux pote » comme il l’appelait et rejoignit les deux flics qui étaient descendus après que l’hélico eût cessé de tourner. Le colonel les salua et décolla à nouveau dans un vacarme infernal. 

- Je vous avais prévenu, lança Odereck après avoir rejoint les deux flics, ces mecs-là ne sont pas des enfants de cœur. S’ils peuvent vous faire du mal, ils sautent sur l’occasion.

Le lieutenant D’Assault extirpa de sous sa combinaison, plusieurs sachets regorgeant de poudres blanches.

- Tenez, c’est tout ce que j’ai réussi à prendre, déclara la jeune flic , en les lui tendant.

- C’est parfait. Merci beaucoup, Christine. Pour rentrer, je pense que John ne va pas tarder.

- Pardon ?

- La base militaire où il bosse n’est qu’à une dizaine de kilomètres d’ici.

Une demi-heure plus tard, O’Connell venait à leur rencontre dans une splendide Ford GT40 modèle 70’s, bleue avec des bandes oranges, sans oublié le sponsor Gulf présent à peu près partout sur le véhicule.

- Joli bijou ! le complimenta Odereck, après que le colonel ait coupé le contact.

- Thank you, Sean !

- Ça doit coûter cher ce genre de modèle, de nos jours, non ? se demanda le flic, à voix haute.

- C’est encore abordable !

- Je savais pas qu’un colonel gagnait autant.

- Penses-tu ! C’est mon cousin américain, Dan Hawkins, un ancien pilote d’Indy qui m’en a fait cadeau. Au départ, c’était une épave. Je l’ai retapée et voilà, le résultat. As new !

- Qui se dévoue ? interrogea Sean, en faisant face aux deux jeunes femmes.

Elles se lancèrent un regard mutuel et Christine s’avança. Elle caressa la carrosserie du bolide made in U.S, puis prit la parole.

- Ça monte à combien, ce genre d’engin ?

- 350km/h au maximum. Vous voulez que je vous montre ?

- Je dois reconnaître que j’aime bien tout ce qui touche à la vitesse. Ce sera donc avec plaisir, colonel !

- Montez, miss ! Prenez vos aises et laissez-vous aller.

Galant homme par excellence, O’Connell s’empressa d’ouvrir la porte de droite, réservée pour le passager, puis alla rejoindre la place du conducteur à l’intérieur du monstre. Les portières se refermèrent et le militaire salua à nouveau Sean, puis Elsa. Le lieutenant D’Assault semblait attendre avec impatience le moment où son « chauffeur » allait démarrer. Le colonel de l’Armée de Terre tourna la clé de contact, réveillant ainsi les 620 chevaux de la bête. Le moteur ronronna, commença à s’emballer lorsque O’Connell passa la première et qu’il démarra en trombe, laissant derrière eux un nuage de poussière et une odeur de gomme brûlée. 

- Vous voulez que je vous raccompagne chez vous ?

- Cela ne vous dérange pas ?

- Pas du tout.

 Ils se mirent en route et prirent la direction de la vieille grange abandonnée.

- Vous êtes sûr de votre coup ?

- Affirmatif !

Odereck força la serrure de la porte de la bâtisse abandonnée. Ils entrèrent et Sean alla se munir d’une lampe-torche. Au beau milieu de toutes ces mottes de foin, empilées les unes sur les autres, quelque chose était dissimulée vers le fond de ce qui devait être autrefois, une étable. Le flic ôta la bâche, laissant apparaître une rutilante Ferrari 328 GTS rouge.

- Vous vous moquez de moi, c’est ça ? railla Elsa. C’est encore un cadeau de votre copain grâce à son cousin qui était pilote de je ne sais plus quoi !

- Vous avez faux sur toute la ligne.

- Vous n’allez pas me faire croire que cette voiture est à vous.

- C’est pourtant bel et bien le cas.

 Incapable de répliquer sur ce coup et submergée de fatigue, Elsa s’installa côté passager tandis que Sean prit les commandes du bijou de la firme italienne, siégeant à Maranello. Il démarra, faisant ainsi rugir les 450 chevaux de la bête. La jeune flic se sentit tout de suite à son aise, en étant installée dans ce siège enveloppant, couleur cuir crème. Le lieutenant Odereck sortit le véhicule à vitesse modérée puis stoppa pour aller refermer la grange.

- Ça n’a pas l’air d’aller ! remarqua-t-il, une fois de retour.

- Avec le temps, ça passera.

Son collègue n’insista pas et enclencha la première, avant d’avancer sur les chemins de terres, typiques des campagnes françaises Ils rejoignirent le périph’ sans rencontrer de difficulté majeure. Sur les petites et étroites routes de campagne, Sean fit parler la poudre. La mélodie harmonieuse du V8 fit frémir Elsa de plaisir. Elle se sentit comme envoûtée. À sa droite, elle voyait défiler tous ces champs et cette nature qui disparaissaient aussi vite qu’ils étaient apparus. Pour la première fois depuis bien longtemps, à la vue de ce paysage, la jeune flic sourit.

- Comment avez-vous réussi à obtenir un tel véhicule ? lui demanda-t-elle, visiblement très curieuse d’en savoir un peu plus.

- C’est mon cadeau d’anniversaire. Il y avait un mec qui la vendait et j’en suis devenu l’heureux propriétaire. C’était un rital. Il m’a bien signalé que la voiture merdait quasiment tout le temps. Je suis rentré chez moi et j’ai changé les pièces défaillantes. Depuis, elle tourne comme une horloge.

- Elle doit quand même vous coûter une petite fortune en assurance.

- C’est raisonnable. Par contre, c’est un gouffre en essence. Vous avez l’air passionné par les véhicules de sport, dites-moi ?

- J’ai dû hériter de cette passion, grâce à mon père.

- En tout cas, ça me fait plaisir de vous voir sourire. C’était le but recherché en quelques sortes.

Ils discutèrent ainsi pendant une bonne heure jusqu’à ce que Sean arrive devant la maison des Moulin. Il était 22h15. Deux heures s’étaient déjà écoulées depuis l’opération, menée de main de maître par Odereck. Le jeune homme alla se garer devant le portillon et coupa le contact.

- Voilà, on y est.

- Merci beaucoup de m’avoir raccompagné, Sean.

- Tout le plaisir était pour moi.

- Je crois qu’il ne me reste plus qu’à vous dire bonsoir.

- En effet.

- Alors, bonsoir et à demain, monsieur Schumacher.

- Je suis sûr de n’être pas aussi doué que lui.

Elsa sourit et l’embrassa. Ensuite, elle descendit du véhicule et ouvrit le portillon. Avant de le refermer, la jeune femme lui fit un dernier signe de la main. Sean lui rendit son sourire, la salua, démarra, effectua un demi-tour, puis prit le large, sans tenir compte de la vitesse limitée en ville (50km/h). Une demi-heure plus tard, il se garait sur le parking de l’hôtel, où l’attendait sa chambre. Après tout, ce qu’il venait d’endurer, il allait pouvoir se reposer quelques heures. Mais avant d’aller se pieuter, l’inspecteur de police ressentit l’horrible envie d’appeler son ancien patron pour lui dire qu’une cargaison avait mystérieusement disparue et se trouvait actuellement chez les douanes.

Le lieutenant Moulin marcha en direction de la porte d’entrée, perdue dans ses pensées. Elle avait l’impression qu’elle et Sean s’étaient rapprochés ces derniers temps. Par habitude, la jeune femme sortit de sa poche le double de la maison et constata au moment d’introduire la clé dans la serrure, que la porte était ouverte. Ce fut instantanée. Brutalement, elle revint à la réalité.

L’O.P.P poussa doucement la porte, arme au poing, prête à faire feu à tout moment.

- Oh non, mon Dieu, je vous en prie. Tout mais pas ça, s’exclama-t-elle.

À l’intérieur régnait un bazar faramineux. Tout était sans dessus-dessous. Les tiroirs avaient été forcé et une multitude d’objets jonchaient le sol. Elle regarda les murs et constata avec effarement qu’ils avaient été entièrement tagué. La jeune flic referma la porte et tenta de la fermer à double tour.

Sans succès.

Les visiteurs avaient dû forcer la serrure pour entrer. Temporairement, elle plaça le buffet de l’entrée devant la porte et avança lentement en restant sur ses gardes et redoutant ce qu’elle allait découvrir.

- Il y a quelqu’un ? appela-t-elle, Papa, Maman, Alice, Mike ?

Aucune réponse.

Elle inspecta tout le rez-de-chaussée.

Personne.

À l’étage régnait encore un désordre bien plus monstrueux qu’en bas. Tout avait été saccagé. Elle entra dans la chambre où Alice et Mike dormaient habituellement. Des menaces de mort avaient été écrites sur les murs et d’horribles graffitis les accompagnaient. La jeune maman redescendit et alla jusqu’à la cuisine, où elle trouva une enveloppe sur la table. Elsa l’ouvrit et déplia la lettre qu’il y avait à l’intérieur. Voici ce qu’elle disait.

Si tu veux retrouver tes vieux et tes gosses en vie, n’appelles pas les flics. Je te téléphonerais pour que tu suives mes instructions, chère Elsa.

                                                                                                         Bruno Johnson

La jeune flic relut la lettre plusieurs fois, puis se laissa choir sur une chaise avant d’éclater en sanglots. Pourquoi n’avait-elle pas écouter son père ? Pourquoi n’était-elle pas rester à la maison au lieu de s’entêter à poursuivre cette enquête ? Elle aurait peut-être pu empêcher l’enlèvement de ses parents et de ses propres enfants. Maintenant, Johnson les retenait en otage et il avait Elsa à sa merci. La jeune mère avait vraiment honte. Honte de s’être entêtée. Honte de n’avoir pas été présente lorsqu’il le fallait. Honte d’elle-même. Maintenant, que voudrait Johnson, en échange de la libération des personnes qu’elle chérissait le plus dans son cœur ? Elsa s’en foutait, ce qui comptait maintenant, c’était de les retrouver et les sauver. Elle alla dans le bureau de son père et ouvrit un tiroir qui était encore intact. À l’intérieur était soigneusement rangé le pistolet de son père, celui qu’il avait eu pendant son service militaire et par la suite pendant quarante ans de bons et loyaux services au nom de l’Etat. Juste à côté se trouvait le chargeur. Sans perdre de temps, le lieutenant Moulin l’enclencha dans la crosse du pistolet. L’arme en question était un M1911, datant de la guerre du Vietnam. Sa capacité de chargement était assez grande. Un chargeur pouvait contenir, en moyenne, près de 30 balles. Sa précision de tir était assez remarquable. En remettant un peu d’ordre dans la pièce, elle retrouva le baudrier de son père, le régla et l’enfila en plus de son propre holster.

XVIII

Ses pleurs avaient laissé place à la colère et à la détermination. Oui, elle allait se battre pour voir crever Johnson sous ses yeux.

À cet instant, son portable sonna. Elle décrocha.

- Bonsoir Elsa. Comment vas-tu ? J’espère que mes larbins n’ont pas trop fait de casse, dit une voix à l’autre bout du fil.

- Qu’est-ce que voulez, espèce de fumier.

- Si j’étais toi, je ne jouerai pas à la plus maligne avec moi. N’oublies que je peux tuer tes chers parents et tes marmots à tout moment. Je t’appelais pour te souhaiter une bonne nuit et te dire combien tu avais de la chance d’être encore en vie. Dors bien parce que comme le dit si bien un célèbre proverbe : « Demain est un autre jour ».  Médite bien dessus car pour toi, ce sera le dernier.

Bruno Johnson ricana et raccrocha. Il savourait par avance sa victoire. Ensuite, pour faire passer le temps il descendit à la cave où il retenait une partie de ses prisonniers.

- Votre fille est très forte, Moulin, dit-il à l’adresse de l’ancien flic. Elle doit tenir ça de vous. Mais, rassurez-vous, je suis persuadé qu’elle saura se montrer très obéissante. Il faut dire qu’elle tient trop à vous et à ses mioches.

- Je vous interdis de les traiter ainsi, s’énerva Jean-Pierre Moulin.

- Un conseil, tiens-toi tranquille, grand-père ! À force de vous énervez, cela risquerait  d’avoir des répercussions regrettables sur vos petits-enfants.

Intelligemment, le chef de famille se tut.

- Où sont Alice et Mike ? demanda sa femme, Suzanne.

- Entre de bonnes mains. Ma femme a toujours rêvé d’avoir des enfants. Je n’ai pas fait que réaliser son rêve.

Un horrible sourire apparut sur sa face de rat et il leur faussa compagnie.

- Tu crois qu’il va leur faire du mal, l’interrogea Suzanne.

- Il n’a pas intérêt car s’il leur fait quelque chose,  il répondra de ses actes par une balle entre les deux orbites, jura l’honnête homme.

Johnson était remonté et il vint s’installer dans un des fauteuils du gigantesque salon, un verre de whisky à la main. Sa femme, Sydney était en train de s’occuper de Mike et d’Alice. Alice n’avait aucunement confiance en Sydney et protégeait son cadet qui était encore trop jeune pour pouvoir ressentir ce genre d’impression.

Tout à coup, alors que Johnson sirotait son verre d’alcool, le téléphone sonna.

- Qui est à l’appareil, demanda Johnson, après avoir décroché.

- Odereck, lâcha son interlocuteur.

- Tiens donc, un revenant ! Je te croyais déjà mort et enterré. Qu’est-ce qui me vaut cet honneur ?

- Je t’appelais juste pour te dire que la cargaison 510 venant de Turquie n’est pas arrivé à bon port.

- Explique-toi.

- Tous les hommes de main que tu as envoyé pour s’occuper de la marchandise sont en taule et j’ai cru comprendre qu’ils t’avaient balancé. C’est ce que l’on appelle être dans la merde, pas vrai, Johnson ?

- C’est regrettable, en effet ! Ça tombe bien que tu m’appelles, flicard, car j’ai une info de dernière minute pour toi. Elsa Moulin, ça doit évoquer quelque chose dans ta misérable cervelle de traître. Allez, je vais t’aider, c’est la fouineuse dont je ne voulais plus entendre parler.

- Oui, et alors ?

- Je me suis permis d’enlever ses parents et ses gosses, histoire de m’amuser un peu.

- Espèce de…

- Je t’arrête tout de suite, Odereck ! le coupa l’amerloque. Insulte-moi et un innocent crèvera par ta faute. Do you understand ?

- Si ça t’amuse de perdre ton temps à enlever des gens, à ta guise.

- Maintenant, j’ai cette chère Elsa à ma merci et toi, tu le seras bientôt. Finalement, c’est vrai que vous avez quelque chose en commun, tous les deux : vous n’allez pas tarder à devenir un mauvais souvenir.

Sean raccrocha et réfléchit calmement à ce qu’il venait d’apprendre. Il se leva, prit un blouson, son sac de sport et déserta les lieux. L’O.P.P descendit jusqu’à la réception, régla sa note, rendit sa clé et alla rejoindre le parking, où dormait son monstre. Il s’installa au poste de conduite, démarra en trombe et roula comme un damné avec un but bien précis : rejoindre Elsa et rester auprès d’elle pour l’empêcher de faire des conneries

Il arriva à Montrouge en à peine, une demi-heure. Le véhicule stoppa devant le portillon et Odereck en descendit. Pour ne pas alarmer sa collègue, il appuya sur l’interphone.

- Qui est là, demanda Elsa.

- C’est Sean.

- Entrez ! dit-elle, en lui indiquant de pousser la grille.

Elle poussa le buffet qui était devant la porte d’entrée, alors que Sean arrivait sur le perron. Une fois qu’il eût passée, la porte d’entrée, il ne put que constater l’horreur du spectacle qui s’offrait à ses yeux.

- Je vais vous aider à nettoyer tout ça.

- Puis-je savoir ce que vous faites ici ?

- J’ai appelé Johnson pour lui annoncer la bonne nouvelle et lui, de son côté, en a profité pour me raconter sa dernière connerie.

- Et donc vous vous êtes dit : « Oh, mon Dieu pauvre Elsa, elle doit être anéantie. Elle a sûrement besoin d’un peu de soutien ».

- C’est à peu près cela. Mais si je vous dérange, je peux m’en aller.

- Non, attendez ! Restez ! Désolé, je ne sais plus trop où j’en suis en ce moment.

- Vous voulez un conseil. Allez pendre un bon bain chaud et restez-y jusqu’à ce que l’eau refroidisse. Quand vous en sortirez, vous vous sentirez beaucoup mieux. C’est scientifiquement prouvé.

- Merci Sean.

La flic alla jusqu’à la salle de bain et fit couler un bain chaud. Pendant ce temps, Sean contacta Christine et lui demanda s’il lui était possible de venir le rejoindre chez les parents d’Elsa. La jeune femme, malgré son manque de sommeil, lui dit qu’elle ferait son maximum pour arriver le plus vite possible. Il la remercia du fond du cœur et raccrocha. Il en profita pour continuer de nettoyer les murs et ranger les affaires qui jonchaient le sol. Quand il arriva à l’étage, il fut curieux d’aller jeter un œil dans la chambre où dormait Elsa. Il n’eut aucun mal à la trouver. Il y resta une bonne dizaine de minutes et se dit que finalement, depuis la mort d’Eric, Elsa s’était fait une carapace assez solide pour ne rien laisser paraître.

Au même moment, Christine se gara juste derrière la voiture de Sean et toqua contre la porte. Le policier de souche irlandaise, descendit et vint lui ouvrir.

XIX

- Mais bon sang, que s’est-il passé ici ? s’exclama la jeune femme, une fois à l’intérieur.

- Les parents et les enfants d’Elsa ont été enlevé par les hommes de main de Johnson et il les retient prisonniers.

- Comment va Elsa ?

- Assez mal. C’est pour cela que je vous ai demandé de venir très rapidement. Elle est complètement déboussolée. Je suis venu le plus vite possible pour l’empêcher de faire une bavure, mais j’ai l’impression que ce ne sera pas suffisant.. Regardez-moi ça, aucun respect pour le mobilier ! Ces salopard ont tout massacré.

- Que comptez-vous faire ?

- Rien pour l’instant. Elsa a besoin de repos. Si Johnson appelle, faites-vous passer pour elle. Faites attention à chaque parole que vous dites, cela pourrait avoir des conséquences très lourdes sur les petits ou sur ses parents.

- Je serais très prudente. Promis.

Quelques minutes après, Elsa sortit de la salle de bain et vit que Sean et Christine étaient encore en train de nettoyer les murs de l’entrée. Elle fut surprise de trouver en ces lieux sa coéquipière et elle s’effondra en larmes dans ses bras. Sean s’occupa de leur préparer un petit repas pour tous les trois afin que la jeune maman puisse aller se coucher le plus tôt possible. Vers minuit, le lieutenant D’Assault conseilla à sa collègue d’aller dormir. Elle monta à l’étage avec elle et toutes deux discutèrent ensemble durant un bon moment.  Son amie savait qu’elle ne pouvait pas comprendre entièrement celle avec qui elle faisait équipe depuis si longtemps. Sa coéquipière n’avait jamais été marié et n’avait jamais eu d’enfant. Concernant son passé, elle faisait avec. Ses parents l’avaient abandonné aux portes d’un orphelinat à l’âge de trois ans. C’est à ce moment-là que l’enfer avait commencé pour elle. Traumatisée par la directrice de l’orphelinat, la jeune fille timide de l’époque était devenue assez vulnérable. Dès qu’il se passait quelque chose dans le dortoir des filles, c’était elle qui prenait. Comme elle était gentille, obéissante et serviable, tous en avaient profité au moins une fois. Il lui avait fallu atteindre son quatorzième anniversaire pour comprendre pourquoi c’était elle qui prenait incessamment les paires de claques distribuées par la directrice. Elle était assez jolie alors que la responsable de l’orphelinat, quant à elle, n’était pas un prix de beauté. Cela avait entraîné une certaine jalousie et animosité chez cette femme, dépourvue de tout sentiments humains, quels qu’ils soient. Pendant son adolescence, la future flic avait été dans l’obligation de s’enfermer dans sa bulle et avait continuée à tracer sa route. Elle restait le plus tard possible le soir avec les quelques amies de son lycée pour pouvoir travailler car la gamine de l’époque savait qu’il lui serait impossible de travailler, une fois, chez « elle ». La petite D’Assault s’était toujours assez bien débrouillé durant la totalité de son parcours scolaire, notamment en langues où elle obtenait des moyennes très honorables. Cela lui avait permis de partir à l’étranger et d’oublier un peu son lamentable et monotone quotidien. Même si on lui demandait de faire beaucoup de choses à l’orphelinat, elle avait réussi à obtenir son bac et avait poursuivi ses études en fac de droit. Une fois sa licence en poche, la jeune diplômée avait intégré l’École des inspecteurs de police. Elle avait réussi haut la main, son concours d’entrée dans la police. Bien sûr, elle rentrait tous le soir à l’orphelinat mais cherchait à gagner son indépendance, recherchant désespérément un studio vacant.

Finalement, la jeune inspectrice en trouva un, le jour de ses vingt-trois ans, dans un état assez miteux. Les peintures étaient défraîchies, il était sombre et la plomberie ainsi que l’installation électrique étaient à reprendre entièrement.

La jeune femme avait néanmoins accepté de le prendre et s’était rendue le lendemain à l’orphelinat pour faire ses valises, puis dire à la marâtre tout ce qu’elle avait sur le cœur. Tout ce qu’elle n’avait jamais osé lui dire, par manque de courage. Elle y était restée quatre ans avant d’acheter plus grand lorsque l’immobilier avait été au plus mal. C’est à ce moment-là qu’elle avait été muté à la Crim’ de Paris, après quelques années aux Stups et au BRI. Depuis, comme vous le savez, le lieutenant D’Assault menait une vie de rêve, était épanouie et avait fait table rase du passé. Depuis tout ce temps, la jeune femme avait un boulot qui la passionnait, des collègues avec qui elle s’entendait bien et il y avait surtout Elsa. Au début, elle était restée assez distante. Au fil du temps, le lieutenant Moulin avait été la seule à lui tendre la main. Le temps avait passé et elle lui avait raconté petit à petit sa douloureuse enfance, passée dans cet orphelinat. Afin de lui faire oublier ses problèmes personnelles, Christine évoqua les bons moments qu’elles avaient passé ensemble, espérant lui remonter un peu le moral.

Vers minuit et demie, la jeune mère finit par s’endormir et sa partenaire redescendit pour s’organiser avec Sean afin de savoir où ils allaient dormir. Après délibération, l’inspectrice de police prit un matelas, des draps, des couvertures et un oreiller pour aller dormit dans la même chambre qu’Elsa. L’ancien agent-double se contenta du canapé dans le salon, fort confortable. Au bout du compte, tous deux, sombrèrent très rapidement dans un sommeil de plomb.

Vers cinq heures du matin, le portable de Christine vibra puis sonna. La jeune flic, qui avait très peu dormie, l’extirpa de sa poche, l’ouvrit et jeta un coup d’œil sur l’écran où le nom de l’interlocuteur était inscrit. Le cellulaire affichait : SANDRA. Ce nom eût l’effet d’un électrochoc sur la flic. Que pouvait-il bien se passer ? Sans perdre une seule seconde, la jeune femme se rhabilla, réajusta son baudrier où reposait son Bersa Thunder et prit ses papiers d’identité. Elle descendit les escaliers à pas de loup puis atteignit la porte d’entrée. À peine commença-t-elle à déplacer le buffet qui bloquait l’accès vers l’extérieur, que Sean s’éveilla, saisit son arme et fût dans le couloir en deux enjambées.  

- Par tous les saints, qu’est-ce que vous foutez ?

- J’ai une urgence ! Je dois y aller, se justifia la flic.

- Si je puis me permette, quelle genre d’urgence ?

- Du genre personnelle.

- Je vois ! Bon allez-y mais faites vite.

La jeune femme sortit en toute hâte du pavillon, monta dans son véhicule, une Peugeot 308 et fonça en direction de Pantin. Elle essaya tant bien que mal de respecter les limitations de vitesses, voulant éviter de se faire flasher et payer l’amende elle-même. Depuis peu, les contraventions n’étaient plus couvertes par les administrations. Comme quoi on arrête pas le progrès !

Le périph’ était presque désert. Il ne lui fallut qu’une vingtaine de minutes pour atteindre la porte de Pantin, situé à l’Est de la capitale française. Christine traversa la ville, faiblement éclairée et stoppa quelques mètres plus loin. À une cinquantaine de mètres, dissimulé par quelques arbres se trouvait l’orphelinat Saint-Just. La jeune flic demeura un court instant dans sa voiture. Se savoir ici ne la rassurait pas. Trop de mauvais souvenirs s’y trouvaient. Elle avait tant fait d’efforts pour oublier. Néanmoins, Christine quitta la 308 et rappela Sandra.

- Allô ? demanda une petite voix faible après le premier « bip ».

- Sandra ? C’est toi ? s’enquit la jeune flic.

- Où êtes-vous ? lui demanda la prénommée Sandra.

- À l’entrée de l’orphelinat, côté nord. Tu veux que je vienne ? lui proposa le lieutenant D’Assault.

- Christine ! Elle n’est pas loin ! Je sens sa présence ! paniqua la gamine, en déglutirant difficilement sa salive.

- Sandra, ne bouge surtout pas ! lui enjoignit d’une voix sèche la jeune femme. Où te trouves-tu, en ce moment ?

- Près de la porte du réfectoire. Je vous en supplie, faites vite ! l’implora son interlocutrice.

L’O.P.P coupa la communication et se rendit au point de rendez-vous au pas de course. Trente secondes plus tard, elle aperçut la petite silhouette de l’orpheline. L’inspectrice de police l’appela à nouveau et attendit que cette dernière décroche.

- Oui !

- Je suis là, ma puce. Regarde vers la droite.

La gosse tourna sa petite pomme dans la direction indiquée et l’aperçut. Elle fourra le portable dans sa bouche et courut la rejoindre. Christine l’accueillit à bras ouvert et sa protégée vint se blottir contre elle.

- Chut, c’est fini ! Je suis là, la consola la jeune flic.

- Ça me fait plaisir que vous soyez là, grande sœur ! sanglota la gamine.

- Qu’est-ce qui se passe encore ici ? lui demanda poliment le lieutenant D’Assault.

- C’est à cause d’elle. Tout est de sa faute, bredouilla Sandra, la rage au cœur.

- Dis-moi tout, chérie !

- Elle est folle à lier.

- Pourquoi dis-tu ça ?

- Mme Méphistolick a fait plusieurs avances à des garçons de l’orphelinat ainsi qu’à des filles. Si on refusait… .

- Ne me dis pas que…

La fillette opina du chef et lui montra sa jambe droite, après avoir remonté son jean troué. La chair était mutilée de multiples cicatrices, loin d’être anciennes. La flic releva son buste et examina plus en détail le visage de Sandra. Elle distingua une affreuse marque rougeâtre sur la joue gauche.

- Qui t’as fait ça ? lui intima celle que la petite considérait comme sa « grande sœur ».

La gamine resta cois.

- C’est elle, n’est-ce pas ? questionna la jeune femme.

L’orpheline continuait de pleurer contre l’épaule de cette dernière. En guise de réponse, elle hocha brièvement de la tête.

- Viens avec moi ! Partons d’ici ! suggéra la jeune flic, en se levant, tout en tenant Sandra dans ses bras.

L’enfant était pauvrement vêtue, ce qui ne surprit nullement l’O.P.P. Au même âge, c’est-à-dire quand elle avait douze ans, cette méchante femme l’obligeait à porter des guenilles, ce qui faisait que la petite D’Assault était la risée de tout un établissement scolaire, obligée de supporter des remarques blessantes et dépourvues de sens.

Toutes deux rejoignirent son véhicule de fonction et Christine y installa sa petite protégée à l’arrière. Elle déposa un tendre baiser sur son front et dit :

- Tu vas rester ici. Je reviens, je n’en ai pas pour longtemps.

XX

La fillette prêta serment et la jeune flic prit la direction de l’orphelinat Saint-Just, après avoir condamné les portières et entrouvert les vitres.

D’un pas décidé, faisant montre d’une colère et d’une haine peu commune, il ne lui fallut qu’une minute pour atteindre l’entrée principale. La jeune flic poussa délicatement la porte, après avoir forcé la serrure, l’arme au poing. Elle avança dans la pénombre avec une discrétion digne d’un membre des forces spéciales d’interventions. Une seule chose l’obsédait. Faire payer à cette vieille mégère le mal qu’elle avait infligé à de pauvres innocents.

Soudain, le parquet usé craqua. La flic se retourna vivement, mettant en joule la silhouette immobile.

- Pas un geste ! ordonna-t-elle.

Son suspect resta droit comme I, tremblant de tous ses membres. Le lieutenant D’Assault s’approcha et l’examina de plus près. Ce n’était qu’un gosse.

Alors qu’elle allait reprendre son investigation, le canon d’une arme à feu vint s’enfoncer légèrement dans la chair de son dos.

- Pose ton arme, sale voyou !

Au son de cette voix aigre, le gamin détala comme un lapin, regagnant son dortoir en un rien de temps.

- Ou sinon ? lâcha Christine.

Cette voix, l’ancienne l’aurait reconnue entre milles.

- Tiens, tiens, qu’est-ce que tu fiches là, toi ? la questionna la dirlo de l’établissement, sans toutefois abaisser le canon de sa carabine.

- Vous avez un permis ou une autorisation en ce qui concerne l’arme avec laquelle vous me menacez ? répliqua la flic pour changer de sujet de conversation.

- Tu n’as pas répondu à ma question ! renchérit celle qui l’avait tant fait souffrir, Mme Méphistolick, Diane de son prénom.

-Vous êtes en état d’arrestation pour abus de mineurs et donc pour pédophilie.

- Y’a jamais rien eu de tel, ici. Fiche le camp, tu n’as plus rien à faire ici, Christine D’Assault.

À peine avait-elle fini sa phrase que l’O.P.P lui décocha un violent coup de pied en pleine face, déséquilibrant ainsi son adversaire et la désarmant par la même occasion. Une fois à terre, le lieutenant se jeta sur elle et l’immobilisa définitivement.

- J’ai gagné, railla la flic en serrant les dents.

L’autre grogna, râla et commença à perdre patience.

- Ben, alors, qu’est-ce que t’attends, tue-moi ! lui ordonna cette mauvaise langue.

- Crois bien que ce n’est pas l’envie qui m’en manque mais ce serait trop facile.

- Vraiment ?

- Tu as ruiné mon existence ainsi que celles de dizaines d’autres orphelins, s’époumona la jeune femme. Rien que pour cela tu ne mérites pas de vivre.

- Rien ne le prouve. S’il n’y a pas de preuves patentes, il n’y aura pas de procès. Tu vois, ma fille, c’est tout simple.

- Tais-toi ! Tu me fais déjà assez pitié. Tu seras jugée et condamnée pour tes crimes. S’il te venait l‘envie de t’évader, crois bien que je te pourchasserai jusqu’au bout du monde, s’il le faut mais je te retrouverai. Compte là-dessus !

- Tu veux savoir ? J’ai pris plaisir à baiser ces gosses et je n’ai aucun regret.

- Espèce de…, lâcha l’O.P.P.

- Et plus particulièrement avec une gamine ! précisa Diane Méphistolick avant de marquer un temps d’arrêt, ce qui permit à Christine de déclencher discrètement la fonction « Enregistrement vocal » de son téléphone cellulaire.

- Toi, ma fille ! poursuivit cette infâme mauvaise langue.

Le lieutenant D’Assault demeura impassible. Du moins, vu d’extérieur car au plus profond d’elle-même, cette sorte de révélation détériorait peu à peu l’ensemble de ses entrailles. Non, c’était impossible. Si jamais cette odieuse garce l’avait touché à des endroits délicats, elle s’en serait souvenue. De plus, ce n’était vraiment pas le moment de craquer. Il lui était interdit de procurer un tel plaisir à cette femme qui ne répandait que terreur et mal être autour d’elle. Cette affirmation avait-elle pour but de semer le trouble dans son esprit ? Une chose était clair, la flic n’était pas d’humeur à lui faire un tel cadeau. Hors question qu’elle s’abaisse et permette à cette mégère de s’en tirer indemne.

- Calomnies…, bredouilla la jeune flic en tremblant légèrement, ce qui n’échappa pas au regard de la condamnée.

- Ce fut de pures heures de bonheur, révéla la vieille. Te voir brailler, te débattre, pleurnicher tout en sachant que tu étais sans défense et à ma merci. Quel plaisir !

- Tu bluffes, s’exclama vivement la jeune femme.

- Tu fus l’une de mes préférées. Si c’était à refaire, ce ne serait pas de refus.

Tout en essayant de conserver son sang-froid, l’inspectrice lui demanda :

- Sais-tu comment la loi définit les atrocités que tu as commises ?

- I love you, baby ! la nargua la vieille.

- Pédophilie ! cracha Christine.

- Sois tranquille, chérie ! Lorsque je suis passée à l’acte, j’ai eu l’intelligence de le faire lorsque tu n’étais encore qu’une petite gamine. Te violenter par la suite à ma guise, m’a permise de faire perdurer ce plaisir au fil des années. Après tout, vois le bon côté de la chose ! Je t’ai éduqué comme il faudrait que la génération actuelle le soit. Est-ce condamnable ?

- Ça ne change rien !

- Réfléchis un peu petite sotte ! Si je l’avais fait un peu plus tard, tu aurais gardé des séquelles importantes et tu m’aurais dénoncé à la première occasion.

- Qui d’autre est au courant ?

- Rien que toi et moi.

- Tu es vraiment une ordure de la pire espèce ! Comment peut-on faire subir ça à des gamins innocents et n’avoir aucun regret ?

- Ce sont les choses de la vie, dit la mégère d’une voix tranchante. Maintenant que la minute potin est passée, dégage et ramène-moi Sandra Schmidt ! Je n’ai pas encore eu l’occasion de lui faire une petite douceur.

- Jamais, tu m’entends ! répliqua Christine de vive voix. Jamais tu ne la toucheras ! Ni elle, ni un autre innocent !

Voyant que la flic ne parvenait pas à canaliser sa colère, la dirlo en profita pour lui asséner une gifle. Ce geste d’une rare violence, eût pour effet de prendre l’ancienne pensionnaire de Saint-Just au dépourvue.

- Tu n’as pas changé malgré toutes ces années, ricana ce monstre. Je te manipule toujours comme un pantin et toi, tu obéis. Bref, comme au bon vieux temps !

- Pas question que tu t’en sortes si facilement, pensa la jeune femme, en échangeant un regard noir avec la vieille, qui l’avait mise en joule ave le Bersa.

XXI

Effectivement, le coup avait littéralement déséquilibrée notre jeune amie. L’ancienne en avait profité pour lui chaparder l’arme que D’Assault détenait. C’était elle qui avait l’avantage. Autant faire le maximum pour le conserver.

Absente durant un laps de temps, Christine reprit très vite ses esprit et sentit le canon métallique du pistolet plaquée sur sa tempe.

- Je ne peux pas prendre le risque que tu déballes mes petites cachotteries. Tu en sais trop maintenant. Dire qu’il a fallu que tu voles au secours de cette mioche pour qu’on se retrouve. Entre nous, tu aurais mieux fait de la laisser à son triste destin. Sûr que tu aurais évité une nuit, disons, agitée.

- Sandra et les autres orphelins n’ont jamais rien demandé, railla la jeune flic C’est toi, l’unique responsable de ce qui est arrivé.

- Autre chose ?

- Cette petite est sortie d’affaire et il en sera de même pour les autres. En me tuant, tu ne feras que retarder ta chute. Lorsqu’une enquête concernant ma disparition soudaine sera ouverte, tu n’échapperas pas à la police. En fouinant un peu, ils te feront tomber et justice sera faite.

- Tu viens de prononcer tes dernières prières, chère petite D’Assault. Il est temps maintenant d’aller dormir, méchante fille !

L’ex-pensionnaire ne l’écoutait plus. Mourir ne lui faisait pas peur. Ce qui lui importait, c’est que cette vieille folle paye coûte que coûte. Si elle, n’y parvenait pas, peut-être qu’une de ses anciennes victimes parviendrait à vaincre ses vieux démons et aurait l’audace de porter plainte.

La flic ferma les yeux et son esprit se concentra essentiellement sur le moyen de se tirer de ce mauvais pas.

Avec l’énergie du désespoir, l’O.P.P se débattit et une lutte sans merci s’engagea.

Toutes deux roulèrent sur le sol et Christine parvint à désarmer son adversaire, en lui tordant le poignet. Méphistolick lâcha le pistolet qui heurta le sol. La marâtre tenta de se l’accaparer à nouveau mais le lieutenant de police réussit à faire valser l’arme à feu d’un formidable coup de talon, histoire que la vieille ne soit plus en mesure de l’atteindre. Loin d’approuver le geste de la jeune flic, l’ancienne tenta le tout pour le tout. Elle se jeta sur cette dernière et exerça une étreinte importante au niveau de sa gorge. But très simple : l’étrangler.

Malheureusement, c’était mal connaître le lieutenant D’Assault qui avait l’habitude de ce genre de situation. Avec une rapidité peu commune, la flic parvint à saisir le pouce droit de la directrice de Saint-Just et commença à le retourner, dans l’espoir que son adversaire fléchisse.

Incapable de supporter la douleur, provoquée par cet acte défensif, l’autre lâcha très rapidement prise, libérant ainsi  la flic de son emprise. Christine en profita pour rouler sur le parquet vétuste, se redresser puis se jeter sur le Bersa qui gisait au bout de cet interminable couloir. Une fois son bien récupéré, elle se retourna et mit en joule la vieille qui se remettait à peine de ses émotions. Il faut dire qu’un pouce retourné, ça fait un mal de chien Faire souffrir les autres est toujours plus simple que de souffrir soi-même. Pas vrai ?

- Cette fois, c’est la fin !

- Tant que tu n’as pas appuyé, l’histoire continue de s’écrire.

- Il est temps d’y mettre un point final.

- Jamais tu n’oseras ! Tu…

La vieille n’eût jamais l’occasion de terminer sa phrase. Après lui avoir lancé un regard des plus meurtrier, l’ancienne orpheline pressa la détente, sans l’ombre d’une hésitation. Le Bersa claqua, venant troubler le lourd silence des environs.

      La balle fût fatale à la marâtre. Le projectile lui endommagea gravement le compartiment du cœur. Le lieutenant Dassault la regarda se vider de son sang. Cette fois, la vieille était hors d’état de nuire. Jamais plus, elle ne ferait de mal à un enfant ou à qui que ce soit. La jeune flic la considéra avec dégoût.

- Tu as juste reçu, ce que tu mérites, dit-elle à voix basse. Et encore, je trouve, que tu n’as pas payé ton dû par rapport à toutes les souffrances qu’ont endurés l’ensemble de tes victimes.

L’inspectrice de police ramassa la carabine, l’essuya à l’aide d’un chiffon, qu’elle alla cherche en cuisine, puis la rangea dans l’armoire du bureau de la mégère. À côté se trouvait les dossiers de tous les orphelins qui étaient passés par l’orphelinat Saint-Just. Elle fût tentée d’emporter le sien mais se dit que si une enquête était ouverte et qu’on découvrait qu’il manquait un dossier, l’inventaire permettrait de révéler lequel avait été subtilisé, ce qui ferait d’elle une des premières suspectes de l’affaire. Ce qui importait pour le moment, c’était de se débarrasser du corps. La jeune femme ne pouvait prendre le risque de laisser les choses en plan, signant ainsi son arrêt de mort et risquant une forte condamnation pénale pour homicide volontaire avec préméditation.

Tout en poursuivant son investigation, elle tomba sur une pochette plastique regorgeant de polaroïds, où l’on voyait des enfants nus, le teint pâle, attaché à un matelas, hurlant à la mort et souhaitant plus que tout au monde, que leur supplice prenne rapidement fin. Ces clichés l’affectèrent profondément et la jeune femme ne put s’empêcher de verser quelques larmes au nom des souffrances endurées. 

La jeune flic rangea son pistolet dans son holster, puis déserta les lieux. Christine alla rejoindre son véhicule, démarra et se rendit jusqu’à l’entrée principale. Elle ouvrit le coffre, le vida, retourna à l’intérieur de l’orphelinat, enveloppa le corps inerte dans un sac poubelle pour ensuite le jeter à l’arrière de son véhicule. L’inspectrice jeta un coup d’œil aux alentours.

Pas un bruit.

Quant à l’orphelinat, il était comme abandonné. Pas une seule lumière d’allumer. Rien. Un calme et un silence presque inquiétant.

La flic alla rejoindre le poste de conduite et tourna la tête, une fois qu’elle eût attachée sa ceinture pour voir si Sandra s’était calmée. La petite dormait à poing fermée, allongée sur la banquette arrière. Christine l’enveloppa dans une couverture puis démarra. Elle rejoignit la zone industrielle de la capitale. Le véhicule stoppa sur les docks à quelques mètres de la Seine. Le lieutenant D’Assault descendit et saisit le sac plastique, qui était dans le coffre. L’O.P.P jeta le corps dans le fleuve, après l’avoir extrait du plastique et pousser dans l’eau à coups de pompes. La jeune femme récupéra le tout et regagna Montrouge, visiblement soulagée.

Pendant le trajet, la représentante des forces de l’ordre se souvint de quelle manière, elle et sa protégée avait fait connaissance.

Il y a cinq ans de cela, les parents de la petite Sandra Schmidt avaient été assassiner lors d’un cambriolage qui avait mal tourné.  C’est à cette époque qu’elle avait intégré la Crim’. L’enquête proprement dite, avait été bouclé au bout de trois jours. Seul problème, la gamine. Ses parents étaient de souche germanique et les plus proches parents qui étaient sur le territoire français ne se manifestèrent à aucun moment.

Le juge pour enfant décida de la placer dans un orphelinat, jusqu’à ce qu’elle atteigne sa majorité. Le sort avait voulu que la gamine soit placée à Saint-Just, un orphelinat fort bien réputé selon la Cour, certaine que la petite Schmidt pourrait grandir dans un parfait climat d’amour et d’affection.

Christine, qui connaissait bien les lieux, avaient confié ses coordonnées personnelles à l’enfant, lui recommandant de l’appeler de jour comme de nuit en cas de besoin. Que Sandra l’appelle sa « grande sœur » s’expliquait donc. Parfois, la fillette aux cheveux châtains clairs, auxquels s’ajoutaient un visage d’ange et de magnifiques yeux couleurs gris-vert, s’était imaginée que le lieutenant D’Assault était beaucoup plus qu’une simple « sœur ». C’était un peu sa seconde maman.            

L’inspectrice de police arriva à destination vers six heures et demie du matin. Toutes deux descendirent du véhicule, après que la flic eût réveillée la puce, passèrent la porte d’entrée pour gagner l’étage, histoire de se reposer quelques heures. Elles se couchèrent toutes habillées et vinrent se blottir l’une contre l’autre pour constater que les liens qui les unissaient étaient très forts.

- Christine ? l’appela Sandra à voix basse.

-  Oui.

- C’est fini ?

Son ange-gardien hocha d’un signe de tête.

- Je peux te poser une question avant que tu ne t’endormes, petite sœur ?

- Oui, répondit l’orpheline. Je vous écoute.

- Quel était l’objet de ton appel.

- Elle avait déjà abusée de la moitié des filles et je faisais partie de celles qui avaient été épargné jusqu’alors. Mais j’avais le pressentiment que ça allait être mon tour, très prochainement. J’ai juste voulu vous prévenir par mesure de précaution.

- Tu as très bien fait. Sache que je suis fière de toi, Sandra. Ces choses-là sont très durs à confier et faire cette démarche demande beaucoup de témérité. Encore bravo et bonne nuit.

- Merci, vous aussi Christine.

La jeune flic l’enlaça et la serra très fort contre elle. Elle pouvait être fière de sa petite protégée et d’elle-même. Au moins, cette fois, justice avait été rendu.

Vers sept heures et demie, Elsa s’éveilla. Le lieutenant de la Crim’ émergea tout doucement du brouillard qui l’entourait. Elle quitta son lit, enjamba le matelas sur lequel dormait sa coéquipière. L’O.P.P descendit l’escalier à pas de loup afin de ne pas réveiller Sean, qui devait dormir dans le salon ou bien à l’étage dans la chambre d’ami. Une fois au rez-de-chaussée, la fille Moulin alla dans la chambre de ses parents, décidée à y mettre un petit peu d’ordre. Tandis qu’elle faisait un peu de classement, son regard tomba sur une photo de ses enfants, entourés de leurs grands-parents. Sur le cliché, ils souriaient et avaient l’air heureux. Derrière, son père souriait et sa mère juste à côté, faisait de même. La jeune femme prit la photo et la déposa dans une des poches de son jean.

- Je vous promets de tout faire pour vous retrouvez, vous avez ma parole, jura-t-elle, en serrant les poings et en fermant les yeux.

Au bout d’une bonne heure, la pièce était dans un état que l’on pourrait qualifier de convenable. Certes, les murs étaient toujours souillés par ces horribles graffitis funestes mais l’ensemble du mobilier était de nouveau à sa place.  

Tout à coup, en rangeant quelques affaires dans l’armoire de la chambre, Elsa tomba sur un dossier qui n’avait pas attiré son attention auparavant.

XXII

La jeune flic, curieuse par nature, l’ouvrit et y découvrit une enveloppe sous pochette plastique. L’héritière des Moulins extirpa une lettre du contenant, la lut et resta comme pétrifiée sur place, l’espace d’un instant au fur et à mesure de sa lecture. Elle essaya de respirer, à nouveau, de se calmer mais n’y parvint pas.

Ce qu’elle venait de lire et d’apprendre était trop dure à encaisser. Elle relut la lettre pour être sûre d’avoir compris. Non, l’inspectrice n’avait pas rêvé. Ce morceau de papier venait de lui apprendre que les Moulin n’était pas sa véritable famille mais bel et bien une famille d’accueil. Cette découverte lui permit de faire la lumière sur d’ancestrales interrogations. À commencer par tout ce mystère autour de sa naissance. Tout devenait clair, à présent.

Dès lors, elle comprenait pourquoi il n’y avait aucune ressemblance entre elle et ses parents adoptifs. La jeune flic s’était souvent posée quelques questions concernant les premières années de sa vie. Dès que ce sujet était abordé, les Moulins avaient le don de changer le cour de la conversation.

Elsa n’avait lu que le recto de la lettre. Il lui était impossible à l’heure actuelle d’en lire davantage. La jeune femme exerça une pression considérable sur le document, tout en éclatant en sanglots. Pour ne pas faire de bruit, elle pleura en silence mais à l’intérieur, la douleur était insupportable, voire indescriptible. Cette phase dépressive ne dura que quelques minutes. Prenant sur elle, l’âme fragile lut le verso du papier qui lui permit d’obtenir une explication rationnelle sur les raisons de son adoption. L’auteur du message justifiait ce choix, en déclarant que ses véritables parents étaient à moitié barjot, surtout son père qui buvait et s’énervait très facilement. Sa mère, un peu moins atteinte avait pris la sage décision de protéger son enfant des sautes d’humeurs de son époux, en abandonnant sa fille sur le pallier d’une maison au hasard pendant une nuit d’hiver particulièrement froide. La petite Elsa était âgée d’à peine quelques mois à l’époque et cette époque trop lointaine expliquait le fait qu’elle n’en ait aucun souvenir. Jean-Pierre et Suzanne Moulin, après l’avoir recueilli, avait tout fait pour s’en occuper comme si la gamine était leur propre fille tout en sachant qu’un jour viendrait où ils ne pourraient plus dissimuler ce terrible secret. Son père, Jean-Pierre, avait pris la décision de lui révéler ses origines, le jour de la mort d’Eric. L’événement tragique qui avait affecté la famille de la jeune veuve, l’avait contraint à retarder le moment fatidique. La flic feuilleta le dossier pour en savoir un peu plus. Sans succès. Ayant retrouvé son calme, la jeune femme referma le dossier, puis le remit à sa place. Même si elle venait d’apprendre un secret qu’on lui avait caché durant toutes ces années, elle n’éprouvait aucun sentiment vindicatif ou haineux envers les personnes qui s’étaient dévoués pour s’occuper d’elle durant toutes ces années. Après tout, les Moulin avaient tout fait pour qu’elle soit heureuse et ils lui avaient donné l’amour que plus jeune, Elsa n’aurait peut-être jamais connu avec ses parents d’origines. Ce climat d’affection lui avait permis de bien s’épanouir, lui évitant ainsi de passer du mauvais côté de la barrière. Son père, malgré son job en tant qu’officier de police à la Préfecture de Paris, faisait son maximum pour passer le plus de temps possible avec elle dès qu’il pouvait prendre quelques jours de repos. Enfant, la future flic avait bien compris qu’il faisait un métier difficile. Elle s’était donc surtout attaché à sa mère qui lui avait transmis son savoir dans plusieurs domaines, notamment ses savoirs-faire culinaires, de couturière et quelques notions de bricolage. En repensant à tout cela, notre héroïne sourit et sut qu’elle ne leur en voulait nullement.

Ils avaient essayé de la protéger et préserver de la triste vérité, tout simplement. Elle sortit de la chambre et alla prendre son petit-déjeuner.

Sean se réveilla, quelques minutes après qu’Elsa soit entrée dans la cuisine. Pourtant, l’inspectrice de police avait bien pris soin de faire le moins de remue-ménage possible. Elle avait refermé les placards en évitant de les faire claquer et n’avait rien allumer, car le soleil inondait déjà la pièce de lumière

- Bonjour, déclara Sean, en entrant dans la pièce.

- Bonjour, Sean.

- Bien dormie ?

- Oui. J’ai l’impression que cela m’a fait du bien de laisser mes problèmes de côté, cette nuit. Et vous ?

- J’ai dormi comme un bébé dans le canapé du salon. Je crois que je n’ai jamais aussi bien dormi de toute ma vie.

- Contente de vous l’entendre dire. Au fait, que mangez-vous, le matin ? Comme vous vous êtes occupé de tout avec Christine, hier soir, il est normal que je vous renvoie la pareille.

- Je prendrais juste un café.

- Quelques crêpes en supplément, ça vous tente ?

- C’est très gentil à vous.

- De rien.

Elle prépara le café du flic et s’occupa ensuite de ses crêpes. Elsa était sûre qu’il allait se régaler ainsi que sa coéquipière car les vieilles recettes de grands-mères, ça lui connaissait. Une fois la préparation achevée et estimant que la quantité était suffisante, Sean en prit une et prit bien le temps de la déguster, avant de se resservir.

- Moi, qui adore critiquer les Bretons, je vais revoir mon jugement, dit-il, une fois son estomac rempli.

Elle se réveilla brusquement. La scène de la nuit dernière lui était revenue en mémoire. La jeune flic se posa et jeta un coup d’œil au cadran de sa montre.

10h00.

Sa tête pivota en direction de Sandra. La fillette dormait à poing fermé. Inutile de la réveiller, cette dernière avait déjà assez enduré. Se reposer lui ferait le plus grand bien. Malgré son probant manque de sommeil, Christine se leva, referma sans bruit la porte de la chambre puis descendit au rez-de-chaussée pour se rendre dans la cuisine. La jeune femme demeura pensive tout au long de ce bref trajet. Qu’allait-il advenir de sa  petite protégée ? Était-elle apte et décidée à l’adopter et s’occuper d’elle. N’était-ce pas trop tôt. Tant de questions qui vinrent la tarauder alors que l’heure étant grave, ce n’était pas le moment de flancher. 

- Bonjour, lui souhaita Elsa une fois qu’elle eût franchie le seuil de la porte. Ça va ?

Le lieutenant D’Assault opina du chef et salua ses deux partenaires. Elle ne mangea quasiment pas, essayant de faire comme si de rien n’était.

- Et votre excursion nocturne ? l’interrogea Odereck, l’air sérieux.

- Qu’est-ce que vous voulez savoir, au juste ? répliqua l’intéressée, un tantinet agacée.

- Vous énervez pas ! se défendit l’autre. Si vous ne souhaitez pas en parler, c’est votre droit.

Christine ne dit rien, quitta la table et alla prendre une douche à l’étage.

Sa coéquipière, étonnée par sa réaction, attendit que son amie ait fini afin de tirer ça au clair.

- Tu es sûre que tout va bien ? lui demanda Elsa, une fois que sa coéquipière ouvrit la porte de la salle d’eau.

- J’ai eu du mal à trouver le sommeil, c’est tout, se justifia l’O.P.P. Je suis allé faire un tour en me disant qu’en ayant la tête ailleurs, je réussirai à trouver le sommeil.

- D’accord !

- Et toi ? Comment te sens-tu ?

- C’est loin d’être simple à gérer.

- Tu m’étonnes !

- J’essaie de ne pas imaginer le pire. De savoir que Johnson retient mes proches me sort de mes gonds mais pour l’instant, je n’ai pas d’autre choix que d’attendre.

Tout en écoutant la jeune flic, le lieutenant Dassault délibérait intérieurement. Devait-elle mette au courant son amie de ce qui s’était réellement passé cette nuit ? Ou garde ça pour elle.

- Elsa ! Je peux te confier quelque chose.

- Oui, bien sûr. De quoi s’agit-il.

- Odereck avait raison. Je suis sortie faire un tour mais parce que la vie d’une gamine était en jeu.

- Explique-toi !

- Je suis retournée à Saint-Just.

-  L’orphelinat où tu as grandie ?

- Oui. Je ne sais pas si tu t’en souviens mais, il y a cinq ans, nous avons du élucider l’affaire Schmidt.

- Continue.

- La petite Sandra Schmidt avait été envoyé là-bas. Par mesure de précaution, je lui ai donné mes coordonnées pour qu’elle puisse appeler quelqu’un en cas de besoin.

- Que s’est-il passé ?

- La responsable de l’établissement a tenté d’abuse d’elle.

- Quoi !

- Ne t’inquiète pas, la fillette n’a rien. J’ai voulu avoir une explication avec cette mégère et ça a dégénéré. Je l’avais mise en joule et le coup est parti. 

- Où se trouve l’enfant maintenant ?

- Sandra est en train de se remettre tout doucement de récents évènements dans ta chambre.

- Tu as conscience que cette situation n’est que provisoire.

- Je me devais de la sauver. Cette femme a tant fait souffrir du monde qu’il m’était impossible de fermer les yeux sur ces horreurs. Pour l’avenir, je ne sais pas. Tu penses que si nous vivions l’une avec l’autre, elle serait heureuse ?

- Si tu l’adoptes, je suis sûre que tu feras une excellente mère.

- Merci, Elsa. C’est bon de savoir qu’en cas de besoin, on peut compter sur une personne qui ne trahira pas la confiance qu’on a en elle.

- C’est rien. Et puis, au fond, on se ressemble un peu toi et moi !

- Tu trouves ?

- Tout comme toi, j’ai découvert, ce matin, en faisant un peu de rangement que j’étais une enfant adoptée. Tu vois comme quoi ! Pour ton histoire, ne t’inquiète pas, cette femme n’a eu que ce qu’elle méritait. Tu n’as pas à culpabiliser.

XXIII

Christine se jeta dans les bras de son amie et les deux jeunes femmes se serrèrent mutuellement l‘une contre l’autre.

Les deux flics allèrent rejoindre Sean qui les attendait dans le salon.  

- Bon, maintenant, il faut partir à la recherche de vos parents et de vos enfants, Elsa et j’ai peut-être une idée pour pouvoir les retrouver rapidement. Quand Johnson vous rappellera Elsa, j’essaierai de localiser son appel. Il va sûrement vouloir vous enfoncer encore plus. Il faut que vous essayez de rester le plus longtemps possible en communication avec lui. Une minute passé, je pourrais le localiser. Prudence toutefois, il n’est pas idiot et doit connaître la combine. 

- Je vais faire tout mon possible.                 

- De mon côté, je vais demander à ce qu’on nous apporte le matériel nécessaire pour notre plan. Vous pouvez me faire confiance, Elsa, on aura Johnson. C’est un être humain comme les autres. Je peux vous assurer que quand il va pisser, il fait comme tout le monde.

Cet exemple fit rire Elsa et Christine qui ne s’y attendaient pas du tout. Sean fut content de voir qu’Elsa avait repris du poil de la bête, de même que le lieutenant D’Assault. Odereck passa son coup de fil et le colonel O’Connell leur apporta le matériel nécessaire pour mettre leur plan à exécution. L’inspecteur, nouvelle recrue de la Crim’ le remercia et l’invita à rester car, sur tout ce qui touchait à l’organisation d’un plan, le colonel était meilleur stratège que lui. O’Connell accepta et les rejoignit très peu de temps après l’échange téléphonique.

Tout à coup, le téléphone sonna. L’O.P.P posa le casque sur sa tête et brancha l’enregistreur. Une fois fin prêt, il donna le signal qui permettait à Elsa de décrocher. Tout le monde retint son souffle et la jeune flic s’empara vivement du combiné.

- Allô, qui est à l’appareil ? demanda-t-elle.

- Pour commencer, on dit bonjour, mademoiselle Moulin. Vos parents ne vous ont-ils jamais inculquer les bonnes manières ? Je me permettrais de leur en faire la remarque, railla l’affreux.

- Comment vont-ils ? Et mes enfants ?

- Rassure-toi mes hôtes se portent à merveille pour l’instant. Mon épouse s’occupe de tes gosses. Ils sont vachement méfiants. Il faut dire que ce n’est pas facile de comprendre que maman n’est pas là pour les protéger.

- Qu’est-ce que vous attendez de moi ?

- Je veux récupérer ce qui m’est dû. As-tu entendu parlé de la poudre provenant de Turquie qui a été saisie ?  Si c’est le cas, démerde-toi pour la récupérer !

- C’est tout ce que vous voulez ?

- Je veux un million d’euros et en échange, je libèrerais tes vieux. Pour les rejetons, ce sera une fois que j’aurai récupéré la totalité de la cargaison.

- Mais où voulez-vous que je trouve tout cet argent ?

- C’est ton problème.

- Passez-moi au moins mon père pour que je puisse avoir son accord pour ce qui est d’ouvrir les comptes bancaires.

Aucune réponse pendant de longues secondes.

- Elsa, c’est toi ?

- Oui, Papa.

- Je t’écoute, on m’a dit que tu voulais me parler.

- Toi, maman et les enfants, vous allez bien ?

- Oui, ça va. Je t’écoute, ma chérie. Que voulais-tu me demander ?

- Johnson me demande une importante somme d’argent en échange de votre libération à toi et à maman. Je voulais avoir ton accord pour débloquer les comptes nécessaires pour réunir la rançon.

- Tu as mon accord. Combien veut-il ?

- Un million.

- Tu devrais pouvoir les réunir.

- Papa, tu es toujours là ?

- Oui.

- J’ai découvert le dossier et la lette concernant mon adoption. Je ne vous en veux pas à toi et à maman, soyez rassuré. Vous ne vouliez pas me faire souffrir et je l’ai compris. Sache que je vous aime toujours autant. Embrasse maman et les petits de ma part, d’accord ?

- Je vais faire le nécessaire. Tu as ma parole.

- Ne vous en faites pas. Je vous retrouverais.

- Je te fais confiance, Elsa

Puis, de nouveau aucune réponse. La minute était déjà passée.

- Réunis l’argent, compris ? Je te rappellerais ! lui enjoignit Johnson, avant de raccrocher brusquement.

- On le tient ? demanda Elsa.

- Oui. Quasiment deux minutes.

- Où est-il ?

- Chez lui.

- On y va !

- Non, on attend.

- Mais pourquoi ?

- Johnson ne sait pas que nous savons où il se trouve. Nous avons l’effet de surprise à notre avantage. Il faut le conserver jusqu’au bout. Je suis sûr qu’il va vous rappeler, cet après-midi pour savoir si vous avez l’argent et vous donnez le lieu du rendez-vous, où aura lieu l’échange.

- Que fait-on, en attendant ?

- Christine va vous aider à réunir l’argent et récupérer la drogue. Avec John, nous allons échafauder un nouveau plan, destiné à faire perdre notre lascar à son propre jeu, pas vrai, John ?

- Yes, Sean, répondit le colonel.

C’était le type même du militaire. Presque pas de cheveux, grand, costaud, en uniforme vert kaki et au pied, des rangers. Il paraissait assez sympa d’extérieur mais il savait aussi se montrer dur, en faisant régner ordre et discipline au sein du régiment qui était sous ses ordres.

L’argent fut très rapidement réuni. Ce fut Elsa qui s’en occupa tandis que le lieutenant Dassault alla chez les douanes récupérer la drogue saisie la veille. Elles restèrent inlassablement sur leurs gardes et furent de retour vers treize heures. Vers 14h00, mercredi après midi, Johnson les rappela et donna le lieu de rendez-vous à la jeune flic en lui précisant de venir seule et sans arme. Cette dernière lui promit de respecter ces deux conditions. Une fois l’entretien terminé, elle sourit. Si Johnson croyait qu’elle allait lui obéir, il se mettait le doigt dans l’œil car ce n’était pas du tout son genre d’obéir aux ordres, qui plus est ceux d’un gangster.

Pendant ce temps, John et Sean avait imaginé un plan. Il était simple mais il fallait y penser. Il laisserait Elsa se rendre au rendez-vous et pendant ce temps-là, il s’occuperait des gardes et essaierait de trouver Jean-Pierre, Suzanne, Alice et Mike. John fit l’inventaire du matériel dont ils allaient avoir besoin et sollicita l’aide du flic. L’inventaire finit, tout le monde se reposa pour pouvoir être en forme le soir même. Le rendez-vous était prévu pour 19h30. Ils quittèrent la demeure familiale des Moulin vers 18h30 car il y avait quand même une bonne cinquantaine de kilomètres à parcourir. La jeune maman partit devant avec le lieutenant Odereck, en empruntant la 328 GTS tandis que Christine fût une nouvelle fois la passagère d’O’Connell dans sa modeste Peugeot. Ils arrivèrent en avance sur les lieux et en profitèrent pour faire un dernier briefing.

Elsa avait bel et bien une arme sur elle. Elle avait laissé son King Cobra pour prendre le M1911 de son père, dissimulé sous son pantalon et étant retenu par deux lanières en cuir. Sean la déposa et lui souhaita bonne chance et la jeune flic fit de même. Le flic coupa ses phares et alla se garer un peu plus loin. Une fois arrêté, il descendit du véhicule et partit à la recherche des otages.

Il n’y avait aucun éclairage public, là où elle se trouvait et la nuit était déjà tombée. La jeune femme avança prudemment, prête à voir surgir Johnson à tout moment. Elle tenait dans sa main droite le sac dans lequel se trouvait la rançon et espérait que le reste de l’équipe réussiraient de leur côté. Une fois, ses proches en sécurité, elle pourrait intervenir.

Soudain, une voiture surgit de nulle part, tous phares allumés, ce qui aveugla littéralement Elsa. Ce devait être Johnson. La jeune femme tenta de rester le plus calme possible en l’apercevant car si Johnson sentait qu’il s’était fait posséder, il ferait immédiatement liquider ses prisonniers, ce que voulait à tout prix éviter la jeune flic. La lumière des phares permit à l’O.P.P d’apercevoir ses parents à l’arrière de l’automobile.. Un homme de main les surveillait étroitement et les tenait en joule avec une arme à feu.

- Tu vois que je ne t’ai pas mentie ! Tu sauras que Bruno Johnson, si cruel soit-il, tient toujours parole.

- Ils sont en bonne santé ?

- Oui, objecta l’amerloque. Du moins pour le moment, mais si tu as fait ce que j’ai demandé, il n’y a pas de raison pour que je leur fasse du mal. Où est l’argent ?

- Dans ce sac.

- Il y a un million dans de sac, c’est une plaisanterie.

- Vous n’avez qu’à vérifier par vous même si vous ne me croyez pas !

- Dépose-le par terre et recule de dix pas.

C’est à ce moment-là qu’il sortit un revolver de poche. Elsa s’exécuta et Johnson s’empara du sac qu’il jeta en arrière. Un de ses larbins le ramassa et le mit dans le coffre de sa voiture.

- La drogue, maintenant.

- Elle est en lieu sûr. Libérez d’abord mes parents.

- D’abord la drogue, ensuite les vieux.

- Non, désolé, Johnson, je ne marche pas.

L‘autre, mécontent de ce refus, plaça son index sur la gâchette.

- Donne-moi cette putain de drogue.

- D’abord mes parents.

- Tu es sourde ?

- N’est-ce pas vous qu prétendez toujours tenir parole ?

XXIV

- Tu vas me filer la drogue, sale garce. Sinon, je descends tes gosses. Ils sont attaché sur un tapis roulant où un hachoir géant les attends. Obéis sinon, j’actionne le bouton qui te fera regretter ton obstination, pendant le restant de tes jours.

- Très bien, très bien, calmez-vous, je vais la chercher.

Elle tourna les talons et rejoignit la Ferrari où Sean l’attendait.

- Donnez-moi la drogue, Sean.

Sean, resté en couverture, la lui passa.

- Un hachoir géant, ça vous dit quelque chose ?

- Oui, Johnson possède un abattoir qui est à proximité de sa baraque.

- Mes enfants y sont. Je vous en prie, allez-y !

- J’y vais. Vous pourrez intervenir quand les enfants seront avec John. Pour ma part, quand je mettrais le contact, ce sera le signal.

- Ok, Sean. Soyez prudent, et mettez bien mes petits à l’abri.

- Vous pouvez compter sur moi. Retournez voir Johnson, sinon, il va se douter de quelque chose. Bonne chance et à tout à l’heure.

- À vous aussi. 

Elsa lui fit un dernier clin d’œil et retourna voir Johnson avec la mallette contenant la drogue. Elle se trouvait de nouveau face à lui et le regardait droit dans les yeux, indifférente à ses sarcasmes.

Odereck attendit qu’Elsa négocie à nouveau avec Johnson pour s’éclipser en douce. Il traversa le bois appartenant à ce dernier et aperçut sa propriété privé. L’inspecteur courut, escalada le muret à côté de la grille et se retrouva dans le jardin. Il s’occupa très rapidement des gardes et arriva à la porte d’entrée. Le flic surprit le garde, posté devant l’accès principale et le prit en otage. Celui qui était considéré comme étant un traître lui demanda où se trouvait la femme de Johnson, Sydney. Comme le garde faisait mine de ne rien savoir Sean se chargea de lui rafraîchir la mémoire. Le loufiat lui indiqua que Mme Johnson était dans sa chambre. L’O.P.P monta jusqu’à l’étage avec son otage et le tua une fois arrivé devant la chambre. Il défonça la porte et balança un fumigène. Malgré la fumée, le lieutenant aperçut Sydney, la saisit par la taille et sortit de la chambre. L’officier de police réussit à sortir de la maison sans se faire repérer et se planqua derrière les buissons, situés au fond du jardin.

- Pas très efficace le dispositif de sécurité de votre époux ! ironisa Odereck.

- Que me voulez-vous ? Pourquoi m’avoir enlevé ?

- Parce que j’ai besoin de votre aide. Les enfants dont vous vous occupez. Où sont-ils ?

Malgré l’obscurité la voix de son receleur ne lui était pas inconnue.

- Je sais qui vous êtes ! bluffa-t-elle.

- Là n’est pas la question. Je réitère ma question : où sont-ils ?

- Dans leur chambre, pourquoi ?

- Parce que, ce que vous a raconté votre mari est faux. Qu’a-t-il dit ?

- Qu’il les avait adopté.

- Mensonge. Il les a enlevé. C’est pour ça que je suis venu les récupérer.

- Vous êtes leur père ?

- Oui, mentit Sean.

- Dans ces cas-là, je vais faire tout ce qui est en mon pouvoir pour vous aider. Mais avant promettez-moi, que je n’aurais pas d’ennui avec la justice ?

- Je ne peux rien garantir mais je ferais le maximum.

Ils se mirent en route et arrivèrent rapidement à l’abattoir. Sean explosa la serrure et entra.

Tout à coup, il entendit le tapis roulant se mettre en marche et des pleurs d’enfants. L’O.P.P se précipita et tomba sur une dizaine de gardes.

- Dommage, mon pote, les enfants vont finir en hachis parmentier et tu seras le seul responsable.

À ce moment-là, on entendit  le bruit d’une porte fracturée et deux individus masqués vinrent s’inviter au combat final. L’un avec un Car 15 et l’autre avec un pistolet mitrailleur et un simple pistolet en plus. Les gardes n’eurent pas le temps de réagir et ils furent tous tués. Odereck en profita pour sprinter en direction du hachoir géant. Dans quelques secondes, Alice et Mike allait être décapiter et il fallait à tout prix empêcher cela. L’inspecteur serra les dents, prit son élan et sauta. Il atterrit sur le tapis roulant et fut projeté en arrière, incapable de faire face à un tel engin. Sean s’agrippa aux parois de la machine, à quelques centimètres des dents de la mort.

Il parvint à dégager Alice et Mike de leur terrible destinée, en les projetant à terre, à l’aide d’un coup de pompe. Les deux individus qui avaient tués les gardes les réceptionnèrent. Pendant ce temps, le lieutenant sentit qu’il n’allait pas pouvoir tenir longtemps car ses mains commençaient à devenir moites et ses bras le faisaient atrocement souffrir. Il avait l’impression d’être attaché et écarteler comme ça se faisait au Moyen-Âge. Le bleu de la Crim’ poussa un cri d’une puissance peu commune pour tenter de résister encore et encore. 

Soudain Sydney se précipita au secours de ce dernier et stoppa la machine, qui se tûtdans les secondes qui suivirent. Sean lâcha prise et se laissa tomber par terre, à bout de force. Les deux autres inconnus vinrent l’aider à se relever. Ils ôtèrent leurs masques et Odereck reconnut Christine et John.

- Merci Sydney ainsi qu’à vous deux dit-il en les regardant tous les trois, articula-t-il, une fois remis de ses émotions.  Maintenant, il faut prévenir Elsa que ses enfants sont hors de danger. Merci encore à tous les deux pour m’avoir aider. Jamais, je n’y serais arriver tout seul.

Ils quittèrent l’abattoir et Sydney décida de suivre l’inspecteur de police.

- Merci pour votre aide, Sydney. Jamais, je n’oublierai que vous m’avez sauver la vie. J’ai une dette envers vous. Une fois que tout sera fini, je vous fais la promesse solennelle que nous en reparlerons. Mais pour le moment, il est préférable que vous retourniez dans votre chambre et que vous vous enfermiez à double-tour !

- Sachez que je regrette profondément tout ce que ce monstre a pu vous faire subir, lieutenant ! Certes, j’étais à chaque fois présente mais il m’était impossible de faire quoique ce soit. Au moindre geste, il m’aurait tué.

- Je ne peux pas vous en vouloir, Mme Johnson. Maintenant, filez ! Faites ce que je vous ait intimé et il ne vous arrivera rien !

Sydney lui sourit et Sean courut rejoindre sa voiture. Maintenant qu’Alice et Mike était avec Christine et John, il allait pouvoir faire tomber Johnson et lui faire payer le meurtre de Leila.

Quant il arriva, il vit qu’Elsa n’avait pas cédé aux menaces de Johnson. Elle était toujours en train de marchander la libération de ses parents. L’opération avait pourtant durer dix bonnes minutes. À présent, il n’y avait plus une seconde à perdre.

- Vous m’aviez promis de les libérer en échange de l’argent, disait Elsa.

- J’ai menti, chérie. Je vais d’abord m’occuper de toi, puis de tes vieux et de tout le monde. Je vais tous vous descendre et je serais le seul maître sur terre.

Il délirait totalement. Cet enclin à la folie fut précédé d’un rire carnassier.

Soudain, le rugissement d’un moteur le fit taire. Odereck venait de donner le signal tant attendu par la flic. Ils virent deux phares chasser l’obscurité environnante et se rapprocher à toute vitesse. Elsa en profita pour frapper Johnson au visage à l’aide de sa mallette. Ce dernier tituba malgré sa forte résistance physique puis s’écroula par terre. Un des hommes à Johnson sortit un revolver et l’O.P.P se coucha. Le coup partit, sans atteindre sa cible. Le lieutenant Moulin dégaina son M1911 et le fit claquer. Le projectile alla s’encastrer dans la cervelle du ripoux, qui chancela avant de tomber lourdement à terre. Pendant ce temps, l’homme qui surveillait les parents d’Elsa, fit feu et une balle perdue blessa Jean-Pierre Moulin qui s’évanouit sur le coup.

- Eh l’ami, t’as pas honte de tirer sur des personnes âgées.

L’autre se retourna, hébété et vit Sean lui tirer dessus. Il reçut au moins dix balles tout le long du corps et fut projeté si loin qu’il défonça la portière arrière.

Sean freina brusquement et quitta son véhicule. Il alla rejoindre la Rolls de Johnson, ouvrit brutalement une des deux portière arrières et libéra les otages.

- Allez vous cacher derrière la Ferrari, leur enjoignit l’O.P.P.

Odereck vint prêter main forte à Suzanne Moulin, afin d’extraire le blessé du véhicule. Une fois à l’abri, l’inspecteur dégoupilla deux grenades et les balançant à l’intérieur du bien luxueux. Deux secondes plus tard, ce dernier explosa, projetant Johnson et Elsa à terre. Suite à l’explosion, le véhicule fut consumé par les flammes qui le réduisirent à un amas de tôles carbonisées.  

La jeune femme fut la première à se relever quand soudain le truand la ceintura par derrière et commença progressivement à l’étrangler.

- Tu t’attendais pas à ça, hein, poupée. Je vais te faire payer le coup de mallette de tout à l’heure. Hé, Odereck, viens voir par là.

Sean se retourna et vit Johnson retenant la jeune maman en otage. Il s’avança.

- Stop, arrête-toi ou je la tue.

L’inspecteur continua d’avancer et Johnson dégaina à nouveau un revolver, cette fois, c’était l’Anaconda, puis le mit en joule.

- T’es sourd ou quoi ? Bon, tant pis pour toi, Belmondo ! La pucelle va crever et tu en seras l’odieux responsable.

- MAINTENANT ! s’époumona Sean.

Johnson cogita une seconde trop tard, ce qui fit qu’il amortit une balle dum-dum qui le blessa à la main. Le projectile explosa, obligeant l’Américain à lâcher son revolver. Elsa en profita pour lui donner un coup de coude afin de se libérer de son étreinte. Une fois sortie d’affaire, la haine et la colère l’envahirent. Elle se retourna et fixa Johnson, en le menaçant avec son propre Colt.

- Ça, c’est pour Eric, dit-elle et la première balle l’atteignit en plein torse.

- La suivante, c’est pour tout ceux que tu as fait souffrir et pour venger l’enlèvement de mes parents et de mes enfants et elle lui tira en plein cœur.

Bruno Johnson pissait déjà pas mal de sang et il était à l’agonie. Cela semblait laisser la jeune flic totalement indifférente et au contraire accentua son enclin à la vengeance.

- Et la dernière, c’est pour moi.

Elle appuya sur la détente. Le coup partit et Johnson reçut un magnifique projectile plombé en pleine pomme. Le lieutenant Moulin venait de lui tirer trois fois dessus.

XXV

La deuxième détonation l’avait déjà pratiquement tué et la troisième l’ avait définitivement achevé. Un lourd silence retomba sur la route plongée dans l’obscurité. Elsa regarda Johnson glisser progressivement le long du capot de sa voiture, réduit à l’état de cendres et tomber par terre, mort, évidemment. L’inspectrice de police ferma pendant un instant les yeux et sentit un petit vent frais lui fouetter le visage et s’engouffrer dans ses cheveux. Sean vint la rejoindre et elle se jeta dans ses bras. Tout contre son épaule et en la serrant très fort contre lui, Odereck la vit verser quelques larmes mais, cette fois, ce n’était pas des larmes de tristesses mais bel et bien de bonheur.

- Une chance que j’ai aperçu la silhouette de Christine, avoua Sean, sinon c’était foutu.

Celle qui venait de rendre justice fit un clin d’œil à sa partenaire et le lieutenant D’Assault comprit qu’elles en reparleraient plus tard. Sa collègue alla rejoindre les parents d’Elsa et leur remit les bambins.

Alors que la jeune flic était dans les bras de Sean, un véhicule arriva à vive allure. Sean vit que c’était une Mercedes Classe E noire. 

L’automobile focalisa son attention mais il décida d’attendre.

Une vitre fût abaissée et l’inspecteur crut apercevoir le canon d’un pistolet-mitrailleur. La voiture était à quelques mètres d’eux, tous phares éteints. Odereck n’eut pas le temps de protéger la jeune femme. Le véhicule passa à toute vitesse et le policier vit une main gantée appuyer sur la détente. Un chargeur entier fut vidé. Elsa en réceptionna une bonne partie et le reste s’encastra sur la route. Sean avait roulé sur le sol. Il se releva, dégaina son arme et tira deux balles, visant en premier lieu les pneus arrières. Le véhicule essaya de négocier un virage mais par manque de motricité fit un tout droit. La Mercedes explosa le rail de sécurité et bascula dans le ravin avant d’exploser. Le lieutenant revint auprès d’Elsa et Christine ne tarda pas à le rejoindre.

- Pardonne-moi, Elsa, je t’en prie, pardonne-moi, c’est ma faute. Je t’en prie, reste avec nous.

- Sean…, prends soin de… ma famille.

- Tiens bon, Elsa ! Christine a appelé les secours. Tu vas t’en sortir.

- Sean…, je t’aime… .

- Moi aussi, je t’aime, Elsa. C’est pour ça que tu dois tenir bon.

- Merci… d’avoir sauver… Alice et Mike…, ainsi que… mes parents.

- Non, je t’en prie, ne t’en vas pas, reste Elsa, je t’en prie, reste.

- Au revoir… Sean… . Embrasse-les… pour moi. Je ne… t’en veux pas…, Sean…, Sean…, Sean… .

Elsa se tut, tourna de l’œil puis sa tête pivota sur le côté. Sean posa sa main droite sur la région du cœur de la jeune femme. Elle avait reçu cinq balles à cet endroit et le reste en plein torse. Le lieutenant Moulin était partie rejoindre son époux défunt. La jeune flic s’était fait cueillir la vie, tout ça à cause d’une rafale, destinée à Odereck en dépit de sa trahison. Sean l’avait compris et laissa libre court à son chagrin. Des larmes chaudes coulèrent le long de ses joues et il poussa un cri, semblable à la longue plainte d’un animal blessé. Ses genoux cédèrent sous le poids de son chagrin et il s’agenouilla auprès de la jeune défunte et la serra très fort contre lui. L’inspecteur Odereck ne parvenait pas à se faire à l’idée qu’Elsa Moulin ait perdu la vie par sa faute. C’était impensable. Christine D’Assault vint le rejoindre et partagea sa peine, incapable de contenir ses larmes.         

Epilogue

Les secours arrivèrent sur les lieux, quelques minutes plus tard. Jean-Pierre Moulin qui avait été touché à l’épaule, fut transporté d’urgence à l’Hôtel Dieu. Au final, le paternel de la défunte s’en sortit avec une fracture à l’épaule. Il garda un plâtre pendant plusieurs mois. Même s’il avait mal de temps en temps, intérieurement et moralement la douleur était d’autant plus grande. Lui et Suzanne avaient vu leur fille mourir sous leurs yeux, sans rien pouvoir faire. Mais ceux qui souffraient le plus étaient sans doute Alice et Mike, ses enfants. Bien qu’étant en bas âge, ils avaient bien compris qu’ils ne reverraient plus jamais leur mère. Ils se retrouvaient orphelins et ce fut leurs grands-parents qui s’occupèrent d’eux, au début. Quelqu’un d’autre avait du mal à se faire à l’idée qu’Elsa soit d’un autre monde. C’était Christine D’Assault. La jeune flic était bien plus qu’une simple coéquipière. C’était une amie, presque une sœur. Elle l’avait toujours défendue quand on l’accusait à tort et comme je l’ai déjà dit et avait été la première avec qui, elle avait sympathisé lors de son arrivée à la Crim’.

L’enquête concernant la mystérieuse disparition de Mme Diane Méphistolick, directrice de l’orphelinat Saint-Just à Pantin fût rapidement bouclée. Au final, la P.J en conclut que la victime avait été victime d’un suicide, point à la ligne. Christine avait fait part de la véritable version des faits à Herbert, qui avait su la couvrir et faire en sorte d’avoir l’affaire en main. L’inspectrice de police avait donc une dette envers son supérieur. Pour ce qui était de Sandra Schmidt, son rêve le plus cher se concrétisa. La petite vint habiter chez sa « grande sœur », qui l’adopta officiellement quelques mois plus tard. La jeune femme demeura ange-gardien en plus de la dure responsabilité de mère adoptive.

Certes, Christine en avait gros sur le cœur et se posait des tas de questions mais son autre coéquipier n’en dormait plus. Depuis que la jeune femme lui avait révélé qu’elle l’aimait et que depuis, son amour soit partie ailleurs, tout le reste ne comptait plus à ses yeux. Si seulement, il avait réagi ne serait-ce qu’une seconde plus tôt, le lieutenant Moulin serait peut-être toujours en vie. C’était lui qui aurait dû mourir. Après tout, il n’avait plus aucune raison de vivre.

La seule fille qu’il avait aimé était morte. À la suite de cette tragédie, il s’était souvent demandé s’il n’était pas maudit. Constat à évoquer, toutes les filles qu’il avait rencontré avant ne lui avait pas fait autant d’effet.

Il avait aimé Leila et cette dernière était morte. Il présageait quelque chose avec Elsa et voilà que tout à coup, tout s’effondrait. Il maudissait ceux qui l’avaient abattu comme un vulgaire gibier.

Ses obsèques eurent lieu une semaine plus tard. Sean, Christine, ses parents et tous ses amis étaient présents pour lui rendre un dernier hommage. Elle eut droit à un enterrement, où plusieurs décorations lui furent remises par la Ministre de l’Intérieur. Chose amusante, c’est souvent lorsqu’un officier meure, qu’il a droit à une médaille. Ne l’avez-vous jamais remarqué ?

Ses parents avaient demandé à ce qu’il y ait une courte célébration pour la défunte. Dans la petite chapelle, où la messe eut lieu, il y avait un peu partout sur les murs et sur l’autel, des photos où l’on voyait Elsa qui souriait ou qui profitait de la vie. Sean, ainsi que tous ses proches et amies, venaient lui rendre visite tous les dimanches. Ses parents avait fait faire une photo d’elle sur sa pierre tombale. Les deux O.P.P étaient restés aux côtés de Jean-Pierre et Suzanne. Odereck leur avait demandé s’ils accepteraient qu’il soit le parrain d’Alice et de Mike. Ils avaient acceptés. Quant à Mlle D’Assault, elle leur avait juré que s’il y avait le moindre problème, ils pourraient toujours compter sur son soutien et s’était toujours tenue prête à les aider quelque soit la situation.

Bref, si je devais conclure cette nouvelle, je finirais en écrivant qu’il n’y a pas véritablement de vainqueur entre le Bien et le Mal. Certes, l’un des héros est mort. Mais tout est partie de quelques sachets d’héroïnes. Vous comprenez peut-être le sens du titre ?

Quelqu’un a dit que le Bien triomphe toujours face au Mal. Et bien, moi, j’ai décidé de les mettre au même pied d’égalité.

Match nul !

Scénario écrit par Pierre MESLAIT (alias Tom Stone)

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