La cité blanche
de Pierre Erland

Mon maître est le plus fameux torero du royaume ; aussi, lorsqu'un émissaire de la Cité Blanche vint le trouver en sa demeure pour lui proposer une corrida inoubliable, il n'hésita pas l'ombre d'un instant, et nous nous mîmes en route sur le champ. Je n'avais jamais entendu le nom de la Cité Blanche, et je jurerais à son air que mon maître non plus, même s'il ne voulut se déjuger, ni offenser notre visiteur. Il faut dire que la richesse des atours de ce dernier argumentait en sa faveur et en celle de sa corrida qui, à ses dires, était mille fois mieux dotée que n'importe laquelle des férias traditionnelles dans lesquelles mon maître s'illustrait en toute saison.

Le voyage fut long et périlleux. Les routes de notre royaume sont peu sûres, et encore moins celles des régions sauvages qui le séparent de la Cité Blanche. Néanmoins, l'habileté aux armes de mon maître et de l'émissaire, jointes à la rapidité de nos montures, suffirent à nous tirer de tous les mauvais pas. L'émissaire était peu bavard, mon maître trop fier pour le questionner, et quant à moi, je sais garder mon rang. Peu de paroles furent échangées durant notre périple, et celles-là de peu d'intérêt concernant son but. Aussi étions-nous arrivés en vue des murailles de la Cité que nous n'en savions pas plus sur ce qui nous y attendait.
A l'envisager depuis les hauteurs du plateau d'où nous la découvrîmes, la Cité Blanche portait bien son nom. Nous n’aperçûmes de prime abord rien d'autre qu'une lueur chaude, un éclat aveuglant, comme un phare guidant notre route, combien qu'il fasse jour et même jour d'été, le soleil accablant le paysage aride dans lequel nos montures traînaient avec peine leurs sabots poussiéreux. Ce scintillement flou se précisa peu à peu tandis que nous approchions, et des contours majestueux firent progressivement leur apparition. Bien plus qu'une ville, la Cité semblait une montagne tant ses murailles écrasaient la plaine, hautes et fières, elles-mêmes surplombées par des centaines de tourelles, tours, donjons, et minarets qui s'élançaient en flèche vers le ciel. Mais l'imagination du voyageur n'était pas tant frappée par ces formes, pourtant extraordinaires, que par le halo dont elles étaient baignées. Tout, des murs aux toitures, brillait des mêmes reflets, brumeux mais éclatants, flous et pourtant lumineux d'une lumière d'été.
Entre le plateau et la Cité s'étale une vaste plaine aussi fertile que le plateau est sec. La rivière qui creuse le plateau en un profond canyon devient un fleuve paresseux, dont les méandres sont bordés de vertes prairies. Nous pûmes constater, à la grande satisfaction de mon maître, que ces prairies, toutes encloses, servaient de pâture à une myriade de bovins de bonne race. Parmi ces bêtes, toutes bien nourries, au poil luisant d'un noir de jais, se distinguaient plusieurs mâles dignes des meilleures haciendas de notre royaume. Je voyais mon maître tourner la tête quand et quand, envisageant d'un air friand ses futures victimes. Je fus frappé par la façon dont les animaux, et en particulier ces superbes mâles, nous envisageaient en retour. Je ne sais comment qualifier leur attitude envers nous : intérêt? curiosité? ironie? En tous les cas, ce n'était pas l'indifférence placide qui baigne les yeux vides de nos bêtes à l'enclos sous la garde de leurs vachers. Et d'ailleurs, de vacher pas le moindre ; si l'on apercevait çà et là une ferme, les indigènes ne semblaient pas enclin à en sortir, sans doute à cause de la chaleur torride. Ces fermes offraient invariablement l'aspect d'un bâtiment bas de toit, chiche en fenêtres mais orné d'un vaste portail de bois, que je jugeai trop grand et mal adapté à la modestie qui sied aux petites gens.
Enfin, nous arrivâmes au pied de la Cité Blanche. Le jour tirant vers sa fin, nous n'étions plus aveuglés par les reflets sur la pierre laiteuse des murailles, ce qui me permit de les contempler à loisir, et d'en admirer à la fois l'incroyable hauteur et la qualité de la construction. Les blocs gigantesques qui les composaient ne se distinguaient qu'à grand-peine, tant l'appariement était parfait et les joints presque invisibles. Leur blancheur était parfaitement uniforme, et nulle imperfection ne venait rompre son harmonie. Ces murs paraissaient éternels, ou, à tout le moins, indestructibles. Mon maître, lui, n'avait cure comme à son habitude de ces considérations, et son âme bouillonnante semblait plutôt en proie à l'impatience, comme en témoignèrent les voltes, ruades et autres exercices qu'il imposa à sa pauvre monture harassée. Notre guide, qui n'avait pas prononcé une parole depuis plusieurs jours, emboucha une corne de taureau, et en tira une sorte de beuglement lancinant, dont aujourd'hui encore je n'ai pas oublié le son. A ce signal, l'énorme herse devant laquelle nous nous étions arrêtés se releva sans un bruit. Je pensai que ses chaînes et treuils devaient être huilés quotidiennement pour se mouvoir dans un tel silence. Nous pénétrâmes dans la première enceinte de la ville, qui fut suivie de trois autres murailles et pont-levis ou herses, avant que nous ne posions réellement le pied à l'intérieur de la Cité Blanche.


Nous fûmes accueillis par le seul mugissement du vent. Je vis que ce manque de pompe prenait mon maître très à contre-poil, lui qui est honoré en notre royaume à l'égard d'un prince, ou à tout le moins un Grand. Il le fit d'ailleurs remarquer à l'émissaire, qui se contenta de hausser les épaules , d'un air de dire "qu'y puis-je?". Mon maître fut également fort déçu de constater que l'intérieur de la Cité ne répondait en rien aux espoirs suscités par son apparence extérieure. Autant les murailles étaient belles, blanches, et hautes, autant les rues étaient étroites, sombres et sales. Point de donjons, ni de ces tant belles tours que l'on pouvait distinguer à des lieues de distance : celles-là se trouvaient bâties à mêmes les murailles, et l'on ne pouvait sans doute y accéder que par le chemin de ronde, quelques centaines de pieds plus haut. La Cité était plate, laide, et même puante d'une odeur de fumier qui prenait à la gorge. Même le vent qui soufflait à décorner un taureau ne parvenait pas à chasser ce remugle.
Note guide nous conduisit à travers un dédale de ces ruelles obscures, se dirigeant je ne sais comment, car toutes les maisons se ressemblaient, et ressemblaient aux fermes de l'extérieur, avec leurs rares fenêtres et leurs portes monumentales, à se demander quelle race d'hommes pouvait bien vivre ici pour avoir besoin de tels passages. Nous cheminions dans la nuit tombante sur un pavé crotteux et fangeux, où nous ne devions notre équilibre qu'à de grandes quantités de paille épandues de place en place. Chevauchant au botte à botte avec mon maître, de façon à éclairer son chemin de ma torche, je voyais son humeur s'assombrir, à certains petits battements de paupière dont il était coutumier en ses colères. Il se demandait sans doute ce qu'il était venu faire avec son habit de lumière, ses capes et ses épées dans cette vaste cour de ferme. Il est vrai que nul, dans notre royaume et les cités avoisinantes, n'aurait osé lui faire cette écorne.
Notre guide arrêta soudain sa monture, et nous fit signe de démonter. Nous étions parvenus sur le seuil de l'une de ces maisons, qui ne différait en aucune façon de ses voisines. Sans nous attendre, il poussa le portail dénué , à ce que j'observai, de serrure ou verrou, et nous le suivîmes à l'intérieur. Je préfère ne pas décrire l'état de la pièce unique, qui rappelait trop fidèlement celui des rues, mais plutôt la réaction de mon maître lorsque l'émissaire nous eut dit de sa voix croassante que nous aurions à gîter ici tout le temps de notre séjour en les murs de la Cité Blanche. Sans un mot, mon maître dégaina, et passa son épée à travers le corps de l'émissaire, qui s'abattit comme un arbre. "Nous partirons demain" dit mon maître, calme et résolu.
Ni la patience, ni l'humilité ne se comptent au nombre des qualités de mon maître. Je l'ai vu mettre à mort un picador qui lui avait gâté un taureau, le blessant trop profondément, et empiétant par là sur l'art du matador. On ne touche pas impunément à la gloire de mon maître.

Je passai la nuit à veiller sur son sommeil. La scène n'avait eu aucun témoin, mais mieux valait se prémunir contre l'ire des fantomatiques habitants de la Cité Blanche. Je le réveillai avant le lever du soleil, soucieux de quitter au plus vite les lieux. Une fois dans la rue, qui dans les premières lueurs de l'aube n'avait pas meilleure allure que sous les derniers feux du crépuscule, nous nous efforçâmes de retracer en sens inverse le chemin de la veille. Il apparut néanmoins assez vite que nous en étions incapables, du fait de l'inextricable fouillis de rues, voies, ruelles et venelles toutes sombres et puantes, bordées de maisons toutes identiques entre elles. Aucune marque ne permettait de distinguer une rue d'une autre. Aucune échoppe, aucune place, pas d'église ni de couvent, pas d'auberge, et même, comme nous en avions été frappés la veille, pas âme qui vive, combien que l'heure fût déjà avancée. Seuls les mugissements du vent nous accompagnaient dans notre quête, ce qui donna soudain à mon maître l'idée de se guider à l'oreille, en écoutant les répercussions des échos. Je dois avouer que de mon côté, j'étais bien incapable de distinguer la moindre nuance dans ce vacarme incessant. Mon maître devait être sensible à une musique que je n'entendais pas, car il nous dirigea dès lors avec son autorité coutumière et avec une sérénité retrouvée, faisant sonner haut et clair sur le pavé le sabot de son cheval. Bientôt, je réalisai que le bruit devenait de plus en plus fort ; de murmure il était devenu chanson, puis orchestre, puis tempête, et enfin ouragan. Pourtant, son souffle ne s'était pas amplifié : c'était toujours la même petite brise qui véhiculait aussi des bouffées de fumier ou de crottin. Je remarquai que la puanteur se faisait elle aussi de plus en plus intense. Le trot de la monture de mon maître s'emballa soudain en un galop effréné, et je dus piquer des deux pour essayer de ne pas les perdre.

Tout à coup, mon cheval s'immobilise, piaffant et renâclant. Nous sommes enfin parvenus à quitter le labyrinthe. Devant mes yeux, une immense place déserte, cernée de maisons basses, écrasée sous le soleil bas et aveuglant, balayée par le vacarme du vent. Au centre de cette place, mon maître le chapeau à la main et l'épée au clair. Deux vantaux de bois se ferment brutalement, me rejetant dans la ruelle, loin de mon maître. Quelle sorte de vent peut ainsi mugir sans souffler? Qui vient de fermer cette porte? Que signifie ce grincement de mille autres portes qui s'ouvrent?

Pourquoi n'ai-je retrouvé ce matin, en place du cadavre de l'émissaire, qu'un tas de poussière noire et deux cornes de taureau? Et qui a invité mon maître, le plus fameux torero du royaume, à une corrida inoubliable?

Retour au sommaire