Drôle de début de soirée
de Phoenix Le Chat



Drôle de début de soirée, seule sur un banc dans le centre de Bordeaux. Je me demande pourquoi je m'obstine à toujours vouloir être à l'heure aux rendez-vous. Je sais pourtant que lorsqu'une dizaine de personnes ont rendez-vous en un point donné et à une heure dite, 50% seront en retard, 30% ne trouveront pas de place de parking avant une demi-heure, et 10% se tromperont de point de ralliement.
Reste : moi sur mon banc. Pour ne pas penser au temps qui semble s'écouler au ralenti sous la trotteuse de ma montre, je m'interroge sur ce banc : combien de personnes s'y sont assises, combien s'y sont appuyé, combien s'y sont embrassé?
Il n'est pas bien vieux mon banc, même s'il voudrait bien en avoir l'air. Comme un adolescent qui tente vainement de faire plus âgé en laissant pousser sa moustache naissante, mon banc cherche à se donner un air rétro, avec ses pieds en fer forgé et son vernis teinté vieux chêne. Mais il n'est qu'un vrai faux vieux banc, au milieu d'une vraie veille place rénovée. Il n'a aucune histoire, juste quelques bribes de vie additionnées au fil du temps, le marquant chacune d'une trace de pied, d'une brûlure de cigarette, d'un cœur gravé.
Voila, il m'a fallu deux minutes trente pour retracer l'histoire de ce banc, et j'y suis toujours seule.

Tout me semble vide ce soir. La place pleine de monde est vide d'âme, cette soirée pleine d'activité est vide de sens, mon cœur plein d'un tumulte discordant est vide d'espoir.

Elle ne m'aimera jamais. Autant je ressens la brûlure de mes sentiments pour elle, autant je reste persuadée que son cœur jamais pour moi ne saurait s'enflammer.

Et pourtant je persiste à penser à elle. Mais peut on vraiment parler de persistance quand on ne domine plus son esprit? C'est vers elle que j'ai pris l'habitude de diriger toutes mes pensées, et telles des brebis bien dressées, elles continuent de suivre le sentier tracé dans mon pâturage mental. Mais ce sentier ne mène à rien. Juste à une falaise d'où mes espoirs tombent et viennent s'écraser sur les pics acérés de son indifférence. Avec un plaisir morbide, je m'amuse à faire naître en moi des espoirs fous, à nous inventer une histoire, un premier baiser, une première caresse, une première nuit, et quand mon rêve est bien formé, telle une jolie bulle de savon, je le fais éclater. Elle me l'a dit. 10 fois, 20 fois, 100 fois. Tout dans ses regards, ses gestes, sa voix me rejette. Amicalement. Mais n'est-ce finalement pas plus cruel? Bien sur que si. N'est ce finalement là qu'un désir narcissique, qu'un besoin de lire dans mes yeux mon désir, mon admiration, mon amour? Evidemment si. Et pourtant. Et pourtant rien n'y fait. Je suis là à lui chercher des excuses, à lui inventer des traumatismes infantiles, à en faire une martyre plutôt qu'un bourreau.

Parfois je me rends compte du mal que je me laisse faire. Parfois je repense à ma façon de me laisser porter par la vie, sans chercher à en influencer la direction. Peut-être que cette relation à sens unique est une façon de prendre ma vie en main : j'ai décidé de souffrir. Librement. Sinon pourquoi serais-je si heureuse au fond de mon désespoir, pourquoi me sentirais si vivante à mourir d'amour?

Voilà pourquoi, sur ce banc, je me demande ce qu'elle pourrait dire si elle ne faisait pas partie des 50% de retardataires et attendait avec moi.

Elle dirait qu'elle n'a pas encore envie d'attendre. Que cette soirée l'ennuie finalement. Qu'on se passera bien de nous pour une fois. De nous. Nous. J'hésite, comme j'hésite toujours à la moindre décision. Elle me convainc aisément, d'un sourire, en me touchant la main, en m'attirant vers elle pour me lever de mon banc.

Alors nous quittons la place, marchant vite, courrant presque, de peur de croiser les retardataires. Essoufflées, étrangement libres, nous sortons enfin du dédale de petites rues pavées pour retrouver sa voiture. Nous ressemblons à deux collégiennes en train de faire l'école buissonnière.
Elle me dit qu'elle a envie de conduire, d'aller n'importe ou. Elle monte dans sa mini Austin bi-colore : noire et rouille. Puis tend le bras pour m'ouvrir le côté passager. La petite portière grince comme si elle s'ouvrait pour la dernière fois, je me plie comme je peux et rentre dans l'habitacle. Le moteur semble être en meilleur état que la carrosserie, il démarre du premier coup et ronronne agressivement. La traversée d'une rue en travaux me donne l'occasion de matérialiser l'expression "suspensions imaginaires". Tout le côté droit du pare-brise est orné d'anciennes vignettes multicolores, le tableau de bord est couvert d'une couche de poussière avoisinant le centimètre, et pourtant j'aime déjà cette voiture comme si j'allais y passer mes vacances.
Prises dans mes pensées je n'ai pas dit un mot depuis 10 minutes. Nous arrivons sur le pont d'Aquitaine, suspendu à 70mètres au-dessus de la Gironde. Je lui dis que j'adore passer ici la nuit pour regarder briller les lumière de la ville. Elle sourit et me dit qu'elle sait ou aller. Nous quittons la 4 voies et empruntons les petites routes qui traversent la colline de Cenon. Je jette un œil sur le compteur : 80 km/h. J'ai pourtant l'impression d'être à 140 dans un karting. Je ne peux pas m'empêcher de glousser à chaque bosse, je dois avoir l'air d'un dindon épileptique. Nous montons une côte qui, pour le plat pays bordelais, pourrait passer pour un col de haute montagne. Elle gare la voiture sur le parking extérieur d'une grande propriété.
Nous contournons la bâtisse principale, elle m'explique qu'il s'agit d'une maison de retraite ou son grand-père a vécu ses derniers jours. Il agonisait, cherchait sa respiration, et lorsqu'il parvenait enfin à la trouver, il s'endormait, épuisé. Quand elle venait le voir, elle ressortait toujours avec l'impression d'étouffer. Il lui fallait prendre l'air, et elle se promenait souvent par ici. Soudain je comprends : derrière l'établissement, un grand parc ouvert s'étend, à flanc de colline, et offre une vue splendide. Tout Bordeaux est là sous mes yeux, illuminé. Je reste hébétée, les bras ballants, à manger du regard le panorama. Elle s'assoit dans l'herbe et me dit de m'y installer aussi. Je lui offre une cigarette et la remercie de m'avoir amenée ici. Je lui explique que je voudrais pouvoir m'élancer et planer au-dessus de la ville, comme si j'avais un delta plane ou si j'étais Peter Pan. Elle rit et se moque de moi, comme toujours. J'ai envie de l'embrasser quand elle rit, comme toujours. Rien n'arrive, comme toujours. Sa main est si près de la mienne, dans l'herbe légèrement humide. Je pourrais glisser doucement vers elle, la serrer tendrement. Mais je sais qu'elle se déroberait sous mes caresses. Elle m'expliquerait avec un air las, comme on reprend un enfant qui refait cent fois les mêmes fautes, que rien n'est possible entre nous, qu'elle ne ressent rien de tel, que je dois passer à autre chose, qu'elle veut me garder comme amie. Cela c'est déjà produit. Cela ne mène à rien. Et pourtant nous sommes là, à 22h passées, seules et presque allongées dans l'herbe. M'a-t-elle entendu penser? Elle se lève, soudain décidée à bouger et me propose de m'amener faire la tournée des bars de campagne. Elle a passé son adolescence dans l'arrière pays et connaît encore quelques bonnes adresses. Je prends un air amusé et accepte, sachant bien qu'il m'était impossible de refuser, et ressentant une fois de plus l'ascendant que je lui laisse prendre sur ma vie. Mais à quoi bon y penser.
Nous reprenons la route. J'ai peur dans les virages serrés de la descente, et je m'agrippe à la petite poignée latérale. Elle rit et s'applique à prendre des angles aigus pour m'effrayer encore plus. Arrivée en bas je ronchonne gentiment. Je me demande parfois jusqu'où elle pourrait aller avant que je ne lui en tienne vraiment rigueur. Si elle réalise l'emprise qu'elle a sur moi. Si elle serait prête à en abuser. Si elle en abuse.
Pour dérider mon silence, elle se met en devoir de me raconter ses erreurs de jeunesse commises dans ou à la sortie des bars que nous allons visiter. Les premières cuites, les premiers mecs, la première nana aussi, avec qui il fallait toujours se cacher, qui est partie un jour pour la côte d'azur en lui brisant le cœur. Et les autres mecs qui ont suivi, pour essayer de la lui faire oublier. Je me dis que là d'où je viens, personne ne se souvient assez de moi pour avoir besoin de s'efforcer de m'oublier. C'est déjà fait.

Nous arrivons dans un petit patelin. Nous passons devant l'hôtel de ville, la poste, l'église, le bar : "le ranch". Première étape de notre pèlerinage. Elle serre le frein à main, un étrange sourire sur les lèvres, mêlant ironie et défi. Au moment d'entrer, l'appréhension qui me tenait déjà depuis les 5 derniers kilomètres est à son comble. Et si c'était plein de gros péquenots vulgaires et tripoteurs?
Trop tard, elle a déjà poussé la porte. Je la suis comme son ombre. Je jette un premier regard angoissé. Finalement ce n'est pas si mal. Derrière le comptoir tout en longueur, la grosse patronne sans âge nous sourit en essuyant ses verres. Au fond, 4 petits vieux jouent à la belotte, sur le côté un VRP solitaire relit ses contrats du jour en buvant un demi.
Nous nous installons en face du bar. Elle commande un whisky avec un brin de nostalgie.
Je prends un coca. Je ne bois jamais quand je suis avec elle, j'ai trop peur de perdre le contrôle, de me mettre à lui parler, à la regarder sans mettre cette couche de froideur dont je m'efforce de voiler mes rétines, et lui laisser voir cette vérité qu'elle connaît pourtant sûrement mais qu'elle se complet à ignorer.
Elle me raconte encore comment elle était à l'époque. Paumée, suicidairement aventureuse, extrême. A s'en brûler les ailes. Elle retire son bracelet de cuir épais, qui recouvre toujours son poignet droit, et me montre les stigmates de sa jeunesse mouvementée. J'essaie de l'imaginer, à 14 ans, enfermée dans la salle de bain de la maison familiale, s'entaillant les veines avec le rasoir de son père. Je suis touchée par ses confessions, et gênée aussi de n'en avoir aucune à lui faire. Mes seules cicatrices datent de l'enfance : chutes de vélo épiques ou escaliers trop abruptes. Chez moi pas de rite de passage ou de rébellion entêtée.
Elle reprend un whisky, je me décide à l'imiter. Je me sens en confiance. Je maîtrise la situation.
A la première gorgée, une douce chaleur m'envahit. A la deuxième, j'éclate de rire en l'écoutant me décrire un des ses anciens acolytes arrivé ivre mort en cours de philo. Elle se moque de moi en me conseillant de continuer au coca. Je finis mon verre cul sec avec un air de défi, m'étouffant presque en voulant croquer les glaçons. Elle décide qu'il est temps de continuer notre tournée des grands ducs. Nous quittons le ranch et remontons dans la mini Austin. La route m'apparaît bien moins effrayante, j'ai les joues en feu, et il me semble pouvoir percer du regard les bois sombres pour y repérer les cerfs et les chevreuils.
Seconde étape : chez Léon. Pleine de ma nouvelle confiance en moi éthylique, je pousse la porte du bar en m'imaginant cow boy à l'entrée d'un saloon. Il n'y a pas grand monde, ici non plus. Je lui dis d'aller s'installer pendant que je commande. Au fond de la salle, un billard américain semble attendre des joueurs depuis les années 80. Elle a choisi une table à proximité. Le vieux Léon (je suppose) nous amène deux whiskies.
Je lui demande si elle veut faire une partie, mais elle me répond qu'elle y a trop joué dans sa jeunesse. Elle regarde le vieux billard en repensant sûrement aux soirées de jadis. Pour oublier la douleur de la savoir si loin de moi, je laisse glisser le whisky le long de ma gorge, et savoure sa brûlure si douce. Je la regarde, en oubliant mon film protecteur, et lui demande si elle a trouvé des jeux plus intéressants. Elle sourit, énigmatique, et me dit que je n'aimerai certainement pas les jeux dangereux. Sur ces paroles, elle se lève et se dirige vers les toilettes. Me laissant sans mots, sentant une colère sourde et acide m'envahir. Une vieille colère, gardée, couvée, étouffée depuis des années. Tant de révoltes avortées, tant de compromis, trop de soumission. Quelque chose se déchire en moi. Je me lève et me dirige vers la petite porte du fond. Je sais qu'elle ne s'enferme jamais. Claustrophobie ou souvenirs de comas éthyliques sans doute. Peu importe. Je pousse la porte brutalement. Elle vient de se relever et n'a pas encore reboutonné son jean. Je referme la porte derrière moi et m'avance vers elle, une rage aveugle contracte ma mâchoire et celle mes lèvres. D'abord surprise, elle reprend son sourire amusé. Celui qui dit "tu ne me fais pas peur, tu ne peux pas m'atteindre".
Je la saisis, la serre contre moi d'un bras, et l'embrasse violemment. Elle me rend mon baiser tout en essayant de se libérer de mon étreinte. Peine perdue, je suis plus grande et plus forte qu'elle. Je lui arrache son tee shirt, qu'elle porte toujours à même la peau. Je saisis ses seins que j'ai si souvent devinés, désirés. Je les embrasse, les mords, les pince. Elle réagit, m'agrippe, enlève à son tour mon tee shirt, tend la main vers mon jean. Je ne lui laisse pas le temps d'aller plus loin, déjà je glisse en elle, la caresse, le pénètre, la frôle. Je sens son corps se tendre, et plus son plaisir approche, plus mon contrôle sur elle fait grandir en moi la rage de l'aimer. De la posséder. Ses ongles s'enfoncent dans mon dos, je ne sens pas la douleur. Elle s'accroche à moi, je saisis son visage, elle lèche mes doigts, je la regarde, je vois ses traits se crisper, elle serre mon index entre ses dents, serre de plus en plus fort en gémissant et jouit en me mordant jusqu'au sang. Nous restons quelques secondes immobiles. Essoufflées. Comme elle glisse tendrement la tête dans mon cou, je la repousse sèchement. Le voile qui s'est déchiré laisse mes souffrances cachées à vif. Toutes mes rages contenues, mes pleurs retenus à m'en déchirer la gorge, mes haines emmurées refont surface. Elle me regarde, son visage change. J'y vois de la peur. Pour la première fois. Personne n'a jamais eu peur de moi. Personne n'a jamais su. Elle se recule contre le mur, paniquée, cherchant une autre issue. Elle tremble. Je souris. J'ai l'impression de naître sous ses yeux. Je suis Moi. Elle n'est rien. Elle m'a appartenu et ne saurait plus être à personne d'autre. Jamais. Elle est prostrée, tente de me parler, je ne l'écoute pas, ses mots ne m'intéressent plus. Sa vie ne m'intéresse plus. D'un bond je suis sur elle, la saisie par les cheveux et la jette à plat ventre par terre. Je l'immobilise et soulève sa tête, je prends une grande respiration et la projette de toutes mes forces contre le carrelage vert et blanc du "vieux léon". Les mains baignant dans son sang, j'éclate de rire, je suis prise de tremblements, des flashs de lumière m'aveuglent…

On me secoue. Des voix. Des rires. J'ouvre les yeux. Tout le monde est là. Je me suis endormie sur le banc. Je regarde autour de moi. Des sourires amusés. Indulgents. Je suis une fois de plus le pitre de la soirée.
Je me redresse doucement, frotte mon dos malmené par le bois rude. Elle est là, en face de moi et me demande si j'ai fait de beaux rêves. Des images me reviennent, progressivement, comme émergeant d'un épais brouillard. Elle me tend la main pour m'aider à me lever. Impression fugitive de déjà vu. Nous nous dirigeons vers le restaurant. Le brouillard se fait de moins en moins dense. Et soudain tout est clair. Elle me bouscule en riant. Me demandant si je me sens bien. Je respire profondément et lui réponds en souriant : "tout va bien, je suis Moi".


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