Passer
de Philippe Pilato



Elle passait.
Il tomba éperdument amoureux d'elle. Ne vécut que pour elle. Que dans l'attente de la voir, de l'approcher, de lui parler, d'entendre sa voix. A aucun moment il ne se demanda ce qu'elle pensait, elle, ce qu'elle sentait, ce qu'elle voyait, ce qu'elle voulait. Ou ne voulait pas. Des signaux d'alarme clignotèrent, car malgré son lourd passé de rêveur il n'était pas complètement fou, mais il fit comme s'il ne les remarquait pas et les relégua tout au fond de son cerveau, dans des caves obscures où il se dit que personne n'irait les chercher. Il ne fallut que quelques secondes, dont le souvenir devait à jamais le hanter comme un fait extraordinaire, d'une si grande improbabilité, avec un effet de surprise si fort, que la raison la plus assurée eût vacillé. Qu'on s'imagine plutôt ce rêveur, tout occupé à séduire le monde, car c'est le seul moyen qu'il a trouvé de le supporter, devisant et riant avec de gentes dames et de fins messieurs, parvenu à ce rivage mordoré de la vie où il convient de se préparer à renoncer aux apparences trompeuses et chatoyantes de la jeunesse pour des armes mieux trempées qui feront de la mort une ennemie moins féroce lorsque sera venu le temps de l'affronter. Comme il arrive souvent, cette grève automnale éclairée d'un soleil encore chaud et flatteur, mais que si l'on s'en avise bien on peut regarder en face sans trop cligner, sans, en tout cas, perdre la vue, est le théâtre d'un étonnant regain de vitalité et d'éternité, alors même que les nuits sont hantées de cauchemars où tout, trop tôt, va finir.
Le voici donc, en cette cour charmante, comme accoudé à une croisée au tiède rebord de pierre qui donne sur l'éclat poli d'un jardin où foisonnent les rouges, les bruns et les ors dans un interminable crépuscule qui souvent donne l'illusion d'une aurore tant il vibre de parfums et de vie palpitante, comme si partout des cœurs dissimulés sous le feuillage ou les cascades de branches encore fleuries battaient, doucement, une prometteuse chamade. Son regard erre d'une gerbe à l'autre et d'entrelacs en enchevêtrement quand tout à coup… elle passe, et c'est comme un météorite. Ses amis se retournent, ont un mouvement instinctif, reniflent délicatement l'air qui soudain a changé, découvrent à leur tour l'apparition, mais plutôt comme un troupeau de biches et de daims voyant approcher un humain et craignant en lui le chasseur. Pas lui. Elle n'a pourtant rien fait de visible. Elle ne l'a pas touché. Pas mordu, ni piqué. Elle l'a seulement regardé et s'est mise à rire avec lui, a plongé dans son rire à lui comme s'ils n'avaient fait que cela toute leur vie, rire ensemble du même rire déployé et triomphant, et ce faisant, comme par magie car il n'y a eu aucun geste visible, des étoiles de diamants sont tombées de sa tête, et ses cheveux flamboyant du bleu de nuit de l'aile des corbeaux et des corneilles se sont libérés en une couronne désordonnée qui a fouetté insolemment la texture nouvelle, étrange, de l'air. Les joues empourprées, il a ramassé maladroitement, en tremblant mais en tentant de dissimuler quand même le tremblement de ses mains dans cette excitation générale qui s'était emparé de lui, les étoiles scintillantes pour les lui rendre, et, sans qu'elle ait rien dit, en tout cas sans que quiconque présent ce jour-là ait saisi la moindre parole, le moindre murmure, le moindre soupir, il a entendu dans la rocaille cristalline de son grand rire de gorge Garde-les! Et, jetant des flots de lumières pailletée par les bords de ses yeux tandis qu'il rejoignait encore et encore les crevasses et les précipices et les ravins étourdissants de son rire, il a empoché les étoiles, serrant les mains sur leur battement, et a perdu la raison.
De ce jour, rien, à ses yeux, n'a plus eu de prix que ces étoiles qu'à vrai dire personne n'a jamais vues. Il n'est pas rentré chez lui ce soir-là. Quelqu'un est rentré chez lui, qui n'était pas lui, mais une ombre, son ombre désincarnée. Lui, il est resté à la fenêtre, à contempler le sillage de son départ. Pour l'autre il y avait l'autre vie, la vie ancienne, celle qu'avec sa raison il venait de perdre d'un seul coup. Un fantôme y suffirait bien, s'était-il vaguement dit avec l'amère ingratitude de celui qui vient de trouver fortune et en oublie tous ses devoirs et tous ses anciens amis. Et en fantôme, ce double vidé d'âme, de sang et de lumière était allé chez lui, avait embrassé femme et enfants, donné des ordres aux serviteurs, réglé des affaires, commandé de la musique, bu, mangé et dormi, s'était assis dans les fauteuils du maître, avait monté son cheval préféré, étreint l'épouse fidèle et douce, mais sans y croire puisqu'il n'était pas. Cependant que lui, accoudé à la pierre fraîchissante du soir, sentant les étoiles battre contre ses cuisses, rêvait du retour de son météorite et dormait sans dormir. On voulut le mettre en garde, il joua leur jeu mais ne les crut pas. On le prit par l'épaule, on le secoua, on voulut l'entraîner, le ramener dans la ronde. Il leur sourit, leur répondit avec douceur, serra leurs mains, accepta leurs baisers et leurs caresses, mais tout ce qu'il leur disait vraiment, c'était Voyez le fantôme, il est là pour ça, moi je n'y suis plus pour personne, moi je suis… Moi je suis à elle. Moi, je suis mort. Ils insistèrent un peu, mais avec la meilleure volonté du monde, il est des gouffres que le plus loyal des amis ne peut franchir sans y perdre la vie. Ses amis continuèrent à l'aimer de loin, certains choisirent la compagnie du spectre, d'autres lui en voulurent un peu, mais ceux qui croisaient son vrai regard reculaient tant le feu qui s'y consumait semblait terrible et insondable. Il disait J'irai tant que je pourrai aller, tant qu'il y aura quelque chose à brûler, j'irai au-delà du brasier, au-delà du néant, de l'autre côté, là où dans le rien même il n'y a plus rien ni personne à détruire, j'irai jusqu'au bout, jusqu'à l'extinction des derniers feux du monde et du temps, rien ne m'arrêtera… Un regard de saint, de fou, de mystique, de sacrifié qui terrifiait et faisait qu'on repartait écrasé sous le poids d'une indicible mélancolie.
Elle revint. Et chaque fois, sa raison se reperdait et s'éperdait. Il tournait dans tous les sens comme un épouvantail à grelots, oubliant ce qu'il avait à faire ou le faisant dans un désordre de papiers volants, de portes claquées et de courants d'air, son cœur battait, il se mettait à crier, ayant subitement mille choses à dire à l'un ou à l'autre, ne sachant comment mieux attirer son attention. Elle revint, s'assura que les étoiles étaient toujours en sa possession, fit ses mines, ses chants, ses danses des trente-sept voiles, balaya toujours plus fort l'air incendié de ses cheveux de folle, clignota, arrivant, repartant, disparaissant, reparaissant, s'éteignant, se rallumant brutalement pour plaire, pour briller, pour éblouir, pour aveugler, pour tuer. Et il mourut, et remourut, inlassablement, à chacune de ses apparitions, et quand elle n'était pas là il la cherchait, le souffle court, le cœur pétrifié dans un battement suspendu, le sang glacé de faim et de soif d'elle, les muscles enfiévrés, les yeux fixes comme s'ils regardaient tout droit dans le boyau noir d'un tunnel un infinitésimal point lumineux où elle ne pouvait manquer de se trouver et de l'attendre pour le retrouver et le suivre pour toujours, un point d'amour et de mort absolus, un point définitif et fatal.
Il n'avoua rien de son amour que par des signes détournés, des poèmes ou des lettres qui semblaient adressés par un autre à une autre ailleurs et dans un autre temps, des gestes anodins où il mettait pourtant tout son désir, des traits d'esprit dont il ne doutait pas qu'elle les traduirait comme il fallait - comme il voulait, des cadeaux qu'il semait sur son passage et qu'elle ne manquerait pas de lui attribuer… Pour elle il devint beau et fort et mince comme il ne l'avait jamais été, un vrai prince, la rive des rides et de l'automne s'éloignait, il buvait l'eau de l'oubli et de la jeunesse éternelle, il renaissait de chacune des petites morts que sans le vouloir peut-être, sans le savoir, elle lui infligeait apparition après apparition. Ne sachant rien d'elle, il devinait, et se trompait, imaginant sa vie, ses autres, ses goûts, ses rêves - à n'en pas douter, elle était folle de lui, mais quelque chose faisait qu'elle se l'interdisait, quelque chose dont il, dont ils finiraient bien par venir à bout. Quand le hasard les jetait l'un contre l'autre, non, il ne pouvait se tromper sur cette intensité, ces lueurs, ses feux, sa présence, ses signes. Et les étoiles, elle les lui avait bien données en gage, non? Il dormait, sans dormir, avec elles, et la nuit lui apportait le simulacre des jouissances qu'ils ne pouvait avoir avec elle…
Pourtant…
Pourtant, il finit par y avoir un message ou un poème ou une lettre ou un mot ou un geste ou un regard de trop, de travers. S'il se souviendrait toujours de leur première rencontre, il ne retrouverait jamais la trace de ce faux-pas fatal, il ne comprendrait jamais, il n'y croirait jamais, on ne pouvait se tromper à ce point sur l'autre, ses signes, il ne les avait pas inventés, elle les avait jetés, il les avait ramassées, volés peut-être mais qu'importait, n'était-ce pas à celui qui les trouvait qu'elle était promise et qu'elle devait donner sa main et son consentement et son amour et sa vie et sa mort? Ses signes, ses étoiles, il les avait là, dans ses poches, qui battaient et cognaient et hurlaient sourdement faute de pouvoir le crier sur tous les toits JE T'AIME JE T'AIME JE T'AIME JE T'AIME JE T'AIME JE T'AIME… Même si, quand il fut trop tard et qu'on lui demanda de produire des preuves, il retourna ses poches et qu'elles ne livrèrent qu'un vide, qu'une absence, qu'une disparition lamentables… Il alla trop loin, trop fort, brûla au-delà de ce qui pouvait brûler, exactement comme il l'avait promis, brûla tous ses vaisseaux, comme on dit, tout son sang, sa vie, épuisa ses rêves et ses délires et ses fièvres, continuant à mourir et à renaître et à renaître de chaque mort et à mourir de chaque renaissance, défiant le temps et la mort avec une arrogance et une inconscience qui donnaient le vertige à ceux qui osaient encore poser les yeux sur lui, croyant plus fort que jamais, attendant, cherchant, convaincu qu'il s'agissait d'un malentendu, d'un contretemps, d'une malédiction temporaire, qu'elle était retenue, distraite, prisonnière, qu'elle n'allait plus tarder, qu'elle allait venir une dernière fois, pour toujours, pour ne jamais repartir. Il en fit trop, franchit une frontière maléfique sans la voir, et, tandis qu'accoudé à sa fenêtre de feuilles il la guettait farouchement comme un assassin embusqué, son fusil armé et pointé, des poignards et des dagues plein les poches et les manches, bien décidé cette fois à ne pas la laisser repartir, à la prendre, à la capturer, à l'abattre s'il fallait pour en jouir même morte avant de se tuer à son tour, scrutant les fourrés alentour, l'allée tendue des pièges invisibles qu'il avait posés, le ciel qui ne disait rien; comme il l'attendait comme il avait toujours fait depuis leur première rencontre, prêt à se jeter en travers de sa route et à mourir sous la piqûre méchante de ses talons de fer effilé enduits de terribles poisons, ne pensant plus, comme depuis ce premier jour de la chute de l'astéroïde dans le calme trompeur de sa vie courtoise; comme il l'attendait, éperdu d'amour et de rage impuissante, elle passa, en chantonnant, regardant ailleurs, préoccupée par une brindille prise à ses boucles noires, touchant à peine le sol de ses pieds nus, environnée des voiles transparents de ses robes, belle à couper le souffle de tous les mortels, des rougeurs gorgées de soleil sur ses joues, un éclat insouciant dans les yeux, un nez parfait, une bouche gonflée de baisers, le menton haut, le cou tendu au ciel, la poitrine dansante, ses bras faisant des arcs parfaits dans l'air redevenu léger, sa taille tournoyante, ses longues jambes bondissantes… Elle passa, éteignant tout sur son passage de son éclat, de son impudique pudeur, de son rire insoutenable de vacances… C'est à peine s'il vit tomber d'elle le feuillet blanc… Elle avait disparu, elle était loin, elle n'était plus, il ne le reverrait pas, le monde ne tournait plus, le monde était mort, éteint, noir, refroidi, fini.
Il se jeta sur le papier déjà à demi enseveli sous les feuilles jaunes rouges brunes dorées de l'automne.
Il le sentit, le baisa, le lécha, le parcourut de ses doigts…
Il le déplia.
Il le lut en aveugle, dans un déluge de larmes noires et serrées.
Il lut ce qu'il put, comme il put.
Un amour non partagé… Je suis définitivement sur l'autre rive… Couper… Distance… Passer…
Il expira un moment.
Et quand il revint à lui, enfin, à ces cendres de lui plus mortes que vives, l'univers était plongé dans un silence mat et sans lumière.




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