Le château des parasols
de Philippe Pilato



Le château des parasols.

C'est ainsi qu'il nomme, par dérision, la terrasse qui plonge plein ouest sur les toits de Nice où il vit en reclus, à cause des trois parasols qui font comme des tourelles au bord du grand store vert et blanc.

C'est un vieux jeune homme toujours triste, qui passe là de longues heures mélancoliques en compagnie du piaillement des moineaux, du cri de guerre des goélands, et d'un merle qui lui rend quelquefois visite. Il y a un jardin confus laissé là par sa femme, une ou deux vasques renversées dans sa fuite. Il mange peu, piquant distraitement dans des corbeilles de fruits qu'on lui apporte. Ne sort pas. Ne voit personne, ne regarde pas vers les ombres qui de temps à autre veillent sur lui, le veillent, le surveillent. Ne parle pas. C'est à peine si parfois, quand il est sûr d'être seul, il chantonne les bribes de mélodies aimées jadis. Il est, comment dit-on déjà, sous tutelle, ou sous curatelle, il ne sait pas très bien, et s'en moque.

Ce qui explique le cruel exil du jeune homme, cette paralysie du cœur et du corps qui l'a échoué sur les dalles de cette geôle ouverte qui sent la mer et les pins du lointain, est une histoire bien affligeante. Mais c'est pourtant l'histoire de tous les hasards, de tous les malheurs, de toutes les vies bousculées, chaotiques, aléatoires.

Il aime son père, mort, d'un amour impossible, et sa mère, vivante, d'un invivable amour. Son ventre abrite, nourrit, sert un nœud Gordien que rien ne peut défaire ou trancher. Car il voue un culte magique à ces amours paradoxales et croit qu'il mourrait s'il y renonçait.

Il a bien tenté de vraies vies, des ailleurs, mais toujours il faisait semblant, n'y croyait pas, et malgré son indéniable sincérité, son optimisme, il sentait que tout pouvait s'évanouir en un instant. Rien n'accrochait, rien ne tenait vraiment. Ces efforts l'ont presque tué, et l'une après l'autre les chimères se sont dissoutes dans la brise du temps.

Au fond, il dormait, rêvait ces aventures, qui pourtant sont bien arrivées.

Peut-être même a-t-il toujours voulu que son père disparaisse pour l'aimer ainsi, le pleurer, le regretter, imaginer tout ce qui aurait pu…

Et la terreur que sa mère, à son tour, expire l'immole ainsi en un point d'atroce tension, sur un fil suspendu très au-delà, bien en-deça de la vie.

Coupable des crimes qu'il n'a pas commis, condamné à vie. Transfixé par le destin contradictoire, le malentendu de ses géniteurs. Alors, lâche? Couard? Indigne, en vérité, de vivre? C'est à peu près ainsi, en tout cas, que l'esquisse le miroir intérieur. Rien, personne, un peu de bruit et beaucoup de souffrance. Une production peu efficace de la nature cultivée. Peu de chances qu'il dure, qu'il emporte à l'épée un territoire, qu'il arrache une femelle à des rivaux mieux armés, qu'il, donc, se reproduise. Peu de talent pour la chasse. Mais alors, de quoi, par quelle aberration des lois de la biologie survit-il, s'éternise-t-il, traîne-t-il sur le dallage tiède de cette plate-forme aérienne? Une l'a aimé, difficilement, comme si c'était à peine possible, et des enfants sont nés. Ils l'ont quitté, en désespoir de cause.

Pas une fois, par exemple, il n'a songé au suicide. Son suspens est tel, occupe tant de place, toute la place de son âme, qu'il ne peut l'envisager. Rien ne lui dit qu'il faut interrompre son supplice, tout lui commande de s'y abandonner par la passivité la plus extrême. Ne fais rien, ne bouge pas, le fil casserait, tu les perdrais tous les deux. Piège narcissique sans faille. La suite lui fait bien trop peur, l'inonde d'une sueur glacée, tresse chacune de ses veines, jette son cœur malade contre des parois de fer, étrangle ses canaux respiratoires. Dans ces moments, il serait capable du pire pour échapper à l'épouvante. Au fond c'est d'abord elle qui l'a cloué là, cette trouille fondatrice, originelle, cette peur qui le vidait de l'intérieur dans les situations de danger ou les rêves d'angoisse, qui l'annihilait. Longtemps, pour la nourrir, l'endormir, la duper, il avait fumé, et agrippé à ce geste, à ces volutes, esclave de ce creux en lui qui réclamait toujours plus de brouillard et de drogue, il avait cru vivre. Un jour, son père en mourut. Il cessa, d'horreur, de fumer, faillit en devenir fou et alcoolique (l'autre mort de son père), rechuta. Quelques années passèrent, il vieillissait, bêtement, comme une arme qui tire toute seule, sans que cela ait beaucoup plus de sens que le reste, et puis il eut ces points de douleur dans la poitrine, et la peur eut raison de la drogue. Il ne fuma plus, et chut sur la terrasse, presque sans vie.

… il les perdrait tous les deux, dans le claquement du câble, perdrait l'équilibre, commencerait sa chute, planerait, roulerait, tournoierait dans l'azur, crevant les nuages, heurtant les aigles et plus bas les oiseaux migrateurs et plus bas encore les oiseaux pêcheurs, avant d'être doucement plongé dans le désordre de la mer, avant de découvrir avec surprise qu'il avait toujours su nager comme un dauphin, ou au contraire de se laisser glisser dans une noyade obscure et définitive…

Que savaient-ils de l'amour, la nuit fatale, maléfique, où sans le savoir ils le conçurent? Que savaient-ils d'eux-mêmes? L'un de l'autre? Rien. Que ce qu'on leur en avait dit. D'inamovibles archétypes nichaient au plus secret de leurs chairs, s'en nourrissant par petits morceaux arrachés pour ne pas tuer. L'homme devait être une bête, sinon c'était une femmelette. La femme n'avait devant elle que deux carrières : froide statue de la Vertu, ou fille de joie. Quand il avait senti les premiers mouvements incendier son bas-ventre, il avait voulu devenir prêtre. Elle, que les premiers sangs avaient rendue presque folle, confondit les deux propositions et devint une allumeuse glacée à l'intérieur. Prêtre manqué parce que la chair est faible; putain manquée parce que la chair est interdite, insensible…

Difficile de se rencontrer sur des bases plus fausses. C'est pourtant ce qu'ils firent, contre leurs familles, et le scandale de la mésalliance leur fit croire un instant qu'ils étaient amoureux.

Puis, leur faux dieu, leur inévitable mensonge s'en mêla. Il fallait un enfant, un fruit à leur amour. Comment le porta-t-elle, que furent ses pensées? Et lui, son compagnon, son mésallié, que faisait-il autour de cet arrondissement sacrificiel?

Il naquit, et comme la méchante fée qu'on a oublié d'inviter, elle lança Et surtout, ne me dites pas qu'il est beau! Absente, en quelque sorte, de sa maternité. Et lui évanoui dans un couloir blanc, parce qu'il a peur du sang.

Eux, les deux idolâtres, sont beaux sur les clichés d'autrefois qui hantent sa solitude l'hiver, quand les tempêtes le confinent dans sa yourte de couvertures. Ou plus exactement, préoccupés de leur beauté, de leur éclat, de leur étourdissement, luttant contre les premières morsures qui insensiblement les rongent. Leur liberté, ou pour mieux dire leur innocence, c'est leur jeunesse - ils perdront ensemble les deux après dix ou quinze ans de fêtes solaires.

Sur cette lymphe, il s'est construit, englué, perdu. Ils sont humains, ils ne savent pas ce qu'ils font, il n'y peut rien, à leur manière ils l'aiment, ils ne savent pas aimer autrement. Ce qui les déchire est plus fort, et dans ce trouble il ne grandit pas, malgré sa haute taille, inutile, et son intelligence, stérile, qui est sa bêtise à lui. Il est désorienté, se déplace à l'obstacle, perd tout, ne pense pas, agit en aveugle, en avant de lui-même, a mal au ventre, se trompe encore et encore et encore. Sans repères ni remères.

Dans son passé, deux ou trois clefs, qu'il n'a jamais ramassées, quelques amis ou proches qui se sont lassés puis éloignés, non par méchanceté ou indifférence, mais en une dérive des continents contre laquelle, humainement, on ne lutte pas.

Le temps coulait, rien n'accrochait, rien ne tenait, son étoile pâlissait et son ciel restait muet. Il devint l'exact contraire de ce qu'ils avaient cru, une algue alanguie sur les grèves dorées de l'ennui et de la paresse, un singe mélancolique, une ondulation décorative ou endormie, un passant accablé qui n'a rendez-vous qu'avec le terme de la mortalité.

Allongé dans la chaleur qui monte et plombe le vol des oiseaux, il se laisse aimer ainsi par les troubles poisons de sa mère, l'absence imprévue de son père. Le monde peu à peu l'oublie, sa trace s'efface, et quand ses paupières s'abattent et font le noir où viennent les images brûlantes, il le cherche, et la fuit.

Sa mère lui avait toujours dit qu'elle l'aimait, sans y croire, sans pouvoir.
Son père l'adorait peut-être, ou peut-être le haïssait d'être ou de ne pas être celui qu'il fallait, en tout cas il ne le lui dit jamais et dort en cendres quelque part au fond des eaux lustrales de la baie de Cannes.

Et si malgré tout le fil cédait.
S'il tombait.
Ne se noyait pas.
Plongeait.
Descendait jusqu'au sable immergé.
Tendait les doigts vers l'urne.
Si l'autre, enfin simplifié, lui disait…


… Un vague nuage s'effiloche contre le soleil, l'ombre fraîche glisse lascivement sur sa joue. Ses lèvres s'entrouvrent, il soupire. Sur la dalle ses doigts remuent.


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