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Histoire de Philippe
L'enfant qui aima trop les étoiles

de P.H. Cannebotin

Le Père Allessandri était berger. D'abord un pauvre berger. En Corse, pays de montagne, on sait à quel esclavage conduit le métier de Berger : Jamais de vacances, une vie rude, passée à gravir les pentes escarpées où s'accroche un maquis souvent impénétrable, même pour les chiens et les brebis, et dont seul le feu permet de venir à bout... Les maladies qui déciment les troupeaux, la fantaisie des cours du lait et du fromage, les rivalités avec les cultivateurs, le prix du droit de pacage à payer aux riches propriétaires, etc...
Parce que, marié très jeune, il avait eu la chance de voir naître tout de suite des jumeaux qu'il a retiré de l'école dès huit ans pour les employer immédiatement comme pâtres, il avait pu racheter à un bon prix le cheptel d'un vieux berger en partance chez leur enfants, sur le continent. C'était un honnête homme, fidèle en ménage, dur au travail et économe de ses sous. Ses fils étaient menés à la dure, et du lever au coucher du soleil, du début à la fin de l'année, vivaient, couchaient, mangeaient et même rêvaient au rythme des brebis. Aussi son troupeau, impeccablement tenu et surveillé, était cité en exemple. Un animal présentait-il le moindre symptôme de maladie ? on l'isolait immédiatement dans un local aménagé dans une petite grange attenante à la maison familiale, pour éviter qu'il ne contamine les autres. Chaque bête avait un numéro, et chaque numéro avait un carnet, qui suivait chaque bête de sa naissance à sa vente ou sa mort...
Aussi son troupeau croissait-il régulièrement, et il n'avait pas trop de ses deux fils, maintenant âgés tous les deux de treize ans, pour s'occuper de ses bêtes.
Au café du village, ou il allait de temps en temps se taper la belote et boire son Casanis, il était considéré. La sympathie du début avait fait place à de l'admiration pour l'organisation de ses affaires. Lui, en toute modestie, mettait en avant l'intelligence de sa femme, qui tenait les registres avec ponctualité et savait comme personne négocier les prix avec les maquignons ou la Société Roquefort, qui achetait le lait. Mais, dans son dos, on raillait sa rapacité et son avarice. Pour lui un sou était un sou. C'était de plus "son" sou, et non celui du voisin. Aussi ne laissait-il pratiquement jamais de pourboire, ni au café, ni à la fin de la messe, pour le bon Dieu. Ses enfants étaient toujours habillés de vêtements un peu trop justes, tellement il attendait pour en racheter : autant attendre qu'ils grandissent encore de quelques centimètres, on prendra la bonne taille d'un coup !
Sa rapacité et son avarice avaient une raison : il voulait acquérir coûte que coûte de la terre, et la terre, c'est cher. Il voulait être propriétaire du sol sous ses bergeries, pour commencer, puis d'une ou deux parcelles autour de ses bergeries. Il pourrait alors les faire reconstruire en dur selon les plans géométriques de la "bergerie modèle" qu'il avait vu dans une revue professionnelle. La maison que l'on loue passerait après l'achat des terrains pour la bergerie. Il accumulait donc sous à sous un petit magot pour être prêt. Son plan était de pister les vieux sans héritier et les veuves sans enfant. Sa femme savait leur rendre visite, les recevoir avec gentillesse et discrétion, leur apporter le fromage, le pot de miel, le gâteau, quand il le fallait, les veillait quant ils étaient malades et payait un journalier pour leur chercher des médicaments...
Mais, de ses deux faux jumeaux, Philippe et Sébastien, le blond, Philippe, l'inquiétait. Non que ce fusse un mauvais garçon, mais il était volontiers rêveur et rebelle aux préoccupations bassement matérialistes de son père. De plus, même s'il soignait son travail, il ne manifestait aucun goût prononcé pour le métier de berger. On sentait bien qu'il le faisait "par nécessité". Son père avait beau lui expliquer que le propre d'une personne intelligente était de s'adapter, Philippe n'en avait cure. De fait, assez versé dans les spéculations intellectuelles, il avait tissé des liens particuliers avec Monsieur le Curé. Monsieur le Curé l'aurait bien fait entrer au Petit Séminaire, mais le père s'y opposait farouchement : "mon père était Berger, mon grand père était berger, mon fils sera berger. Berger de moutons, et non de "brebis" comme celui des évangiles, précisait-il même "Le fada dont vous parlez à la Messe et qui est assez stupide pour laisser tout un troupeau à l'abandon pour une seule brebis soit disant égarée... Que mon fils fasse cela une fois, une seule fois, et je lui casse la tête".
Aussi, à part la Messe, à laquelle on assistait en famille le Dimanche, en costume, comme il se doit, il interdit absolument à Philippe de voir le Curé, sous quelques prétextes que cela soit. Un homme qui fait l'apologie du berger qui laisse son troupeau pour aller chercher la Brebis égarée ne peut être de bon conseil pour un berger. Et puis, qui sait quelles idées il va lui mettre en tête ? ce ne serait pas le premier garçon qu'une famille du village se serait fait piquer par un curé... Il en avait trop besoin pour garder un troupeau qui n'en finissait plus de "gonfler" a force de soins et de dévouement... S'il partait, il aurait fallu soit le remplacer, soit réduire le nombre de têtes. Et il n'était question, pour lui, ni de faire entrer un étranger chez lui, ni de réduire le nombre de têtes. De toute manière, il n'a que treize ans, pensait-il, et ces idées auront le temps de passer...
"Le rêve éveillé de mon père tient tout entier en une montagne blanche, éclatante dans la lumière du midi: une montagne blanche de l'accumulation, de l'exacte juxtaposition, côte à côte de milliers et de milliers de moutons, de moutons bien propres, aux yeux vifs et clairs, pleins de santé et d'ardeur, de brebis aux pis lourds de bon lait crémeux. Et quand bien même qu'un labeur sans faille et un soin sans relâche, avec le secours d'une constante providence, lui permette effectivement de l'atteindre, je ne suis pas si sûr que, loin de consentir à reposer son ardeur, pour passer les années qui lui resteraient à remercier le ciel d'une si large et constante mansuétude, qu'il ne trouve encore le moyen de continuer l'accroissement formidable de son troupeau, seulement, comme il nous le dit souvent, - pour le plaisir -. Comme s'il voulait dépasser les limites minérales de la montagne, créer par dessus le sommet un second sommet en entassant les bêtes les unes sur les autres. Et tout cela rien que dans le but fou de tenter d'élever son rêve jusqu'au ciel d'harmonie des Anges et des Séraphins. Peu lui importe le craquement de nos os et le dessèchement de nos cœurs : possédé comme il l'est par son orgueil, nous ne sommes plus très sûrs, mon frère et moi, qu'il soit conscient d'être encore du monde des mortels... ", se plaignait ouvertement son fils Philippe, lors de l'une de ses confessions à Monsieur le Curé.
Le vieux Curé, tout à fait bouleversé par la pertinence et la justesse de cette réflexion dans la bouche d'un jeune adolescent, qui disait toute l'étendue de sa détresse, la profondeur de sa désespérance, se promit de faire quelque chose...
Pour éviter de citer la confession de son fils, il accosta le père au sortir de la messe, pour aborder l'éducation religieuse de ses enfants et la nécessité pour eux, vu leur âge, de préparer leur communion...
"Excusez moi monsieur le Curé, répondit-il, de vous dire qu'il y a longtemps que je me suis aperçu de ce que vous n'y connaissiez rien au métier de Berger. Et je ne veux pas que mes enfants apprennent de vous qu'il est bon de laisser là son troupeau pour courir après une brebis égarée. De même, je ne veux pas que mes enfants apprennent de vous qu'il faut tendre l'autre joue si on les frappe sur une joue. Ils rêvassent déjà suffisamment comme cela sans aller leur mettre ces fadaises en tête..."
- Mais, ce seront les seuls garçons du village à ne pas préparer leur communion !
- Ils la feront comme moi, après leur majorité. Je ne suis pas "pour" imposer le choix d'une religion à un enfant...
- Mais vous les amenez bien à la messe ?
- C'est parce qu'on y va nous-même, et qu'ils le veulent bien. Je les comprends d'ailleurs, car c'est plus agréable que de garder les bêtes. De plus, maintenant qu'ils grandissent, c'est l'occasion pour eux de paraître bien habillés et bien propres aux yeux des filles, d'embrasser leurs oncles et tantes, et de discuter avec leurs cousins. J'ai seulement un peu peur de les voir devenir aussi feignants qu'eux
Le curé réalisa soudain qu'il n'avait jamais entendu le père en confession, et qu'il ne l'avait jamais vu communier, même à Pâques... Aussi, craignant de voir leur père, suivant sa logique, interdire à ses enfants d'assister à la messe, il préféra rompre poliment....
A Philippe qui l'attendait au coin de la rue, le prêtre ne put qu'esquisser un geste d'impuissance, tout en lui glissant : "prions tous les deux pour votre père, qui en a bien besoin"...
Mais, dans ces petits villages, tout finit par se savoir. Une brave femme avait entrevu le signe discret du prêtre à Philippe. Sans penser à mal, elle le rapporta à la mère:
- Votre fils, madame, le blond, est dans les bonnes grâces de ce bon Monsieur le Curé. Il l'a remarqué et l'aborde dans la rue. Peut être va-t-il vous proposer de l'admettre au séminaire, qui sait ?
La mère, assez fière fit part de cette confidence au père. Mais, le père ne l'entendit pas de cette oreille : la présence constante de ses deux fils auprès de lui était capitale. En effet, son troupeau bien soigné et admirablement géré n'en finissait pas de passer indemne entre toutes les épidémies et croissait à mesure que ses enfants grandissaient. Bientôt, il lui faudrait acquérir d'autres terres pour implanter une nouvelle bergerie, celle qu'il possédait étant déjà pleine à craquer. Non, il ne pouvait courir le risque de voir Monsieur le Curé lui souffler son fils...
Aussi, s'ingéniait-il, avec toute l'astuce d'un maquignon à détourner son fils de la messe dominicale. Pour se faire, il précipita l'achat de la nouvelle bergerie, et scinda son troupeau qui commençait à compter plus de trois cents têtes en deux, qu'il répartit entre les deux bergeries. Comme elles étaient situées à deux heures de marche l'une de l'autre, il fallait à tour de rôle envoyer l'un des fils dormir avec les moutons.
Le père composa, à cette fin, un tour de garde. La surveillance devait couvrir les sept jours de la semaine : deux fois deux jours et une fois trois jours. Lui et Xavier seraient de garde tous les deux jours à tour de rôle : Lundi et mardi, lui; mercredi et jeudi, Xavier; vendredi, samedi et dimanche, Philippe. Ainsi Philippe compenserait sa garde de trois jours par le fait qu'il ne la ferait qu'une fois par semaine, et toujours le week-end. Un allégement sensible du travail ordinaire, qui consistait principalement à arroser, bêcher et récolter les plantes fourragères cultivées en plaine sur des parcelles louées par le père, compenserait le "sacrifice" du week-end auquel consentait Philippe...
"En fin de compte, tu es verni: tu auras deux jours de congé au lieu d'un, le jeudi et le lundi. Et puis, tes amis n'ayant pas d'école le jeudi, tu pourras les rencontrer ce jour là au lieu du Dimanche..."
Ce semblait, en effet, profitable, et Philippe accepta cet "arrangement" tout exprès calculé pour le couper de Monsieur le Curé...
Deux ou trois Dimanche plus tard, le vieux prêtre qui ne voyait plus Philippe à la messe s'enquit de sa santé auprès de son père, qui le mit au courant de la création de ces "tours de garde" :
"Nous ne pouvons jamais, nous bergers, laisser les brebis un jour ou une nuit sans surveillance, aussi ai-je aménagé une petite cabane attenante à ma nouvelle bergerie, qui est tout de même à deux heures de marche d'ici. Philippe a été volontaire pour tous les week-ends, en échange de deux jours de repos au lieu d'un".
Le vieux prêtre fit bonne figure contre mauvaise fortune. Bien que le père lui ai dit d'insister pour que Philippe continuât d'aller à la messe une fois par semaine, un autre jour que le dimanche, il ne se faisait guère d'illusion: sans le ressac de la tradition, sans les convenances, l'occasion de se montrer en beau costume et le visage bien propre, comment espérer d'un jeune garçon de quinze ans qu'il préfère la pénombre solitaire d'une église sans pompe aux jeux avec ses petits camarades ?
De fait, à part une ou deux fois, Philippe déserta définitivement l'Eglise. Contrairement à toute attente, il déserta également la compagnie de ses amis. Les longues veillées solitaires, la haut, dans la bergerie, lui avait forgé, semble-t-il, une âme de taciturne. À ses amis, qui s'en étonnaient, il répliquait qu'il avait eu la haut comme une intuition. Le sentiment de ressentir la présence d'un lien privilégié né entre lui et le firmament étoilé.
C'était arrivé, disait-il, un jour de grand vent. Emmitouflé dans sa couverture, il avait allumé un grand feu pour tromper sa solitude. C'était justement la Saint Jean, et c'était une manière à lui que de la fêter, que de veiller jusqu'à l'extinction du foyer qu'il avait allumé au milieu du champ.
Le bois gémissait. Certaines branches, gorgées de sève, explosant sous la pression de la vapeur, provoquaient le jaillissement de longues flammèches incandescentes que le vent emportait vers le ciel noir...
Il avait cessé d'alimenter le feu. Le ciel étoilé de cette nuit sans lune était dégagé, et le vent ayant chassé les nuées: la visibilité exceptionnelle. Aussi, les yeux écarquillés, s'acharnait-il à individualiser chacune des flammèches qu'il voyait monter jusqu'à disparaître dans le ciel...
Peut être bien, se disait-il au fond de lui même, que si le feu est si beau au milieu de cette clairière et dans cette nuit si douce, peut être bien que ce n'est pas gratuitement. Peut être bien que cette beauté est destinée, d'une façon mystérieuse, à ne pas mourir...
Et si la splendeur même des étoiles de la nuit tiraient leur vitalité et leur existence de la puissance des feux allumés par les hommes...
Et, si, de temps immémoriaux, chacune des étoiles qui luit dans le ciel n'était née de l'amalgame de ces flammèches, étincelles qu'on voyait monter au firmament... ?
Une idée voluptueuse germait et prenait forme en son esprit. Une idée belle comme une découverte, et bonne comme l'évidence. Ne venait-il pas de toucher, d'une intuition céleste, à un des secrets intimes qui unit les choses de cette terre et celles du ciel ?
Rappelant à sa mémoire tour ce qu'il avait entendu des évangiles et des sermons lorsqu'il allait encore à l'Eglise, il se bâtit d'intellect un système bien huilé et rodé par tout ce que la religion chrétienne compte de foyers sacrificiels, de cierges allumés en plein midi, de senteurs d'encens, d'élévations célestes de corps et d'âmes, de résurrection...
Un système dans lequel tout ce qui est sur cette terre vient du ciel, et doit, à l'échéance, y retourner d'une manière ou d'une autre...
N'est-ce point d'ailleurs le soleil, créé par Dieu, qui fait pousser l'herbe qui nourrit le mouton et l'arbre qui l'abrite et dont nous faisons les charpentes de nos maisons ?
N'est-ce point les excréments des animaux, leur dépouilles, qui forment la matière même de la tourbe qui nourrit les plantes ?
N'est-ce point de la poussière stellaire, venue de l'explosion des étoiles qui a constitué l'essentiel des minéraux qui constitue l'armature de notre monde ?
Et puis, ces spectaculaires incendies de forêt allumés qui démarrent si soudainement en période de canicule et dévastent des vallées entières, quand ce n'est pas, paraît-il, des villages avec leur habitants, ne participent-ils pas à un ordre nécessaire ? Il lui semblait bien, d'ailleurs, que les étoiles, après la saison "des incendies" brillaient bien plus intensément dans un air plus cristallin...
Ne venait-il point de toucher du doigt un point cardinal des secrets, en découvrant la nécessité de cet échange perpétuel entre le ciel et la terre, fait de sublimes mouvements d'élévation et de descente ? Et le ciel satisfait ne faisait-il pas repousser l'herbe cent fois plus drue et plus tendre sur les versants des collines ravagées par les incendies, pour le plus grand profit des brebis et des bergers ? N'était-ce pas le signe visible d'une mansuétude céleste, la preuve incontestable que l'incendie était béni des Dieux ?
Il devint grave, réservé, et étonnamment sérieux pour un garçon de cet âge. Son entourage nota la métamorphose de son caractère. Il mûrit, conclut sa mère. Il revient à la gravité des choses, observa son père. Ses petits camarades commencèrent à lui témoigner la déférence que l'on doit à un aîné. Il n'y avait que le vieux Curé à s'inquiéter de la présence prématurée d'une écorce aussi dure sur un arbre aussi jeune...
Aussi, cessa-t-il assez vite de communier à la "psychose de l'incendie" qui envahissait les comportements des gens du village à l'approche des fortes chaleur de l'été, et qui voyait l'organisation de corvées pour dégager les abords des maisons en lisière du village des buissons et des herbes folles. Quelques grosses barriques étaient remplies d'eau sur la place centrale, avec des seaux disposés à proximité...
Il ne pouvait s'empêcher de regarder ces précautions d'un oeil détaché, persuadé qu'il était de ce que les flammes, mues par une force pleine de mansuétude et de sagesse épargneraient les gens et le village. Il avait, bien entendu, ouï les histoires de bergers carbonisés, mais, à chaque fois, les anciens relevaient bien leur folle imprudence: ils périssaient, en général, pour n'avoir pas su abandonner à temps le troupeau menacé... Quant à la destruction totale de villages par un feu de forêt, cela remontait à si longtemps qu'il put penser que ce devait être avant que l'on prenne la précaution de ménager autour de chaque hameau un large espace "pare-feu"...
"Effectivement, cela serait terrible si cela arrivait. Je comprend bien toutes ces précautions, mais, comment un Dieu tout de miséricorde et de mansuétude, comme l'enseigne les livres sacrés lus à la messe par Monsieur le Curé, voudrait le désastre de tant d'innocents ?", se disait-il en lui même..."Leur peur est plus forte que leur foi "concluait-il même... A moins qu'ils ne se sentent, à la manière des habitants de Sodome et Gomore, "pas si innocents que cela"...
La beauté fantomatique de la prairie de montagne, grandie de l'arrogance des ombres formidables animées par la danse de la flamme du foyer dans ces nuits étoilées le prédisposait à la méditation. Chaque soir de veille, vers minuit, il mettait le feu à une partie du bois mort accumulé au centre de la parcelle.
C'est que le bois ne manquait pas: son père avait fait passer une équipe d'ouvriers et de bûcherons pour tracer un pare-feu tout autour de sa prairie et de son enclos à mouton, à cause des traditionnels risques d'incendie. Les journaliers avaient coupé, déssouché, et disposé le bois mort en tas bien au centre du terrain. On attendait l'humidité de septembre pour le faire brûler sans risquer de communication d'incendie à la forêt toute voisine. En attendant, il était toléré et même souhaité d'allumer son feu avec pour se réchauffer et cuire sa nourriture...
Du modeste feu de camp, toléré, au foyer sacrificiel, le pas fut vite franchi. Philippe restait de longues heures, adossé à un sac grossier et emmitouflé d'une couverture, à regarder monter flammèches et fumerolles au firmament. Un foyer a base de souches de chênes lièges et de marronniers, particulièrement chaud, avec beaucoup de braises, dans lequel on jette des brassées de branches fraîchement coupées, bien vertes et toutes gorgées de sève, qui éclatent comme des pétards dans un formidable jaillissement d'étincelles que le vent et la fumée emportent au firmament...
Philippe suivait du regard ces nuées ardentes. Il ne pouvait s'empêcher de les comparer à la reproduction de cette gravure de son livre de catéchisme représentant les deux sacrifices d'Abel et de Caïn, les deux fils d'Adam et d'Eve. Son foyer prenait un très net avantage sur le petit feu figuré par l'artiste sur l'autel de pierre de la gravure:
"Moi", se disait-il orgueilleusement, en se remémorant les deux petites colonnes de fumées figurées par l'artiste: celle d'Abel s'élevant droite vers les cieux, et celle de Caïn, retombant vers le sol..."ce sont des étoiles que j'offre aux étoiles. C'est de la lumière que j'offre à la lumière ! "
Sa solitude ne lui pesait pas. Bien au contraire: car on est jamais vraiment seul quant on est possédé; que ce soit par une passion, ou encore par un secret. Le musicien, le poète, le peintre, ainsi que tous les artistes, ne voient pas les heures passer quand ils sont portés par le souffle de la création. Non plus le prêtre, quand il est porté par le souffle de sa ferveur. Philippe, à la fois Peintre en étincelles, Musicien qui compose avec le vent, et Prêtre par sa communion fervente à l'immensité de la création, ne voyait pas non plus les nuits passer...
Mais, curieusement, bien loin de l'épuiser, il tirait de ces veilles, à l'exception de cernes de fatigue autour des yeux, de cheveux noircis par la suie et de vêtements empoussiérés de cendres, une énergie quasi "cosmique" : cette grande force que confère à l'esprit humble la compréhension, c'est à dire, littéralement "la prise en soi" d'un des mystères fondamental de l'univers. Il y puisait la force nécessaire pour tenir son esprit en éveil et remplir avec ponctualité et zèle le dur métier de berger, avec seulement quatre ou cinq heures de sommeil par nuit.
Aussi, est-ce peu dire que son père était aux "anges" ! Il était si fier du travail de son fils, de sa ponctualité, de son sérieux que c'est à peine s'il le gronda quand il découvrit, avec tout de même quelques inquiétudes, les restes des foyers allumés par ce dernier...
"Sois prudent avec le feu, Philippe. Evite de monter de trop grands foyers, et contente toi de la petite cheminée de la cahute en cas de vents violents. Il a fait très chaud et très sec: il suffirait d'une étincelle pour embraser la forêt"
Mais, la prairie était large, et, même en cas de vent, il en faudrait beaucoup pour emporter une flammèche jusqu'au bois, se dit en lui même le père... C'est qu'il avait fait vraiment très froid ces quatre derniers jours, ici, à prés de mille deux cent mètres d'altitude. Philippe a du vouloir, malgré tout, rester dehors pour mieux surveiller le troupeau, et peut-être n'a t-il pas trouvé d'autre moyen de se réchauffer que d'allumer ce grand feu ?
Renouvelant ses conseils de prudence, il repartit vers le village, à deux heures de marche en contrebas, sans se douter que son fils, chaque matin, enfouissait le plus gros des cendres dans un fossé voisin. Ce rite était son secret, et pour l'instant, il n'avait pas l'intention de le partager avec quiconque, et surtout pas avec son père...
Au fil des jours de veille, il lui semblait qu'une forme de communication intelligible commençait à naître entre lui et cette énergie qui baigne toute la création et qu'il commençait à appeler le "Cosmos", depuis qu'un petit voisin, féru de livres d'anticipation et de science-fiction lui avait parlé des "Rayons Cosmiques".
Ainsi peu à peu, un système, véritable "dogme", se charpenta en son esprit. Non, ce ne pouvait être en vain qu'il s'éreintait à brûler de pareils feux, en cachette, au cours de ses nuits de veille, du coucher de la lune jusqu'au lever du jour.
Il s'était, en effet, persuadé de la nature quasi divine de l'intuition qui l'avait mis sur cette voie. Le ciel, Dieu, le Cosmos, quelque chose, enfin, l'avait choisi entre tous les gens de ce village pour servir d'intercesseur, de messager, de trait d'union entre le monde de perfection et de beauté qui est en haut et ce monde ci de douleur et de larmes. Peut-être que c'était à tort que l'église avait délaissé les antiques pratiques du feu allumé sur l'autel. Peut-être bien que quelque force sublime s'en était, à la longue, inquiété, et qu'elle avait voulu, en faisant naître une conviction au sein de l'intelligence d'un garçon bon et simple, signifier à l'humanité qu'elle faisait fausse route.
Intercesseur ! Le mot était tout trouvé. Il serait l'intercesseur secret des causes désespérées. Bien entendu, il ne fallait pas en parler à quiconque avant d'avoir réussi à guérir quelques maladies, restauré quelques infortunes, bref, exercé ce pouvoir qu'il sentait monter en lui à la réalisation de quelques miracles. Il commencerait, bien entendu, modestement, par de petites guérisons, désenvoutements, etc... Pour les résurrections, on verrait plus tard...
C'est donc avec gravité qu'il se mit à fréquenter les vieux et les vieilles du village, leur demandant gentiment des nouvelles de leur santé et s'enquérant de leurs petits bobos. Il compensait son ignorance de l'écriture et de la lecture par une excellente mémoire, qui lui permettait, les soirs de veille, de citer avec précision les coordonnées des personnes souffrantes aux étoiles.
Il avait, pour ce faire, mis au point un petit cérémonial.
D'abord attendre que la lune soit couchée, pour éviter la perturbation de sa clarté blafarde;
Ensuite, allumer le foyer et, en attendant qu'il prenne bien, confectionner de petits fagots de branches bien vertes;
Puis, quand le feu était suffisamment chaud et garni de braises, prendre chacun des fagots d'herbe verte et les jeter les uns après les autres, en criant bien fort:
"Pour que guérisse le panaris du père Vitali, qui le fait tant souffrir",
"Pour la brûlure à la jambe de mère Cattuchi, qui la fait tant souffrir",
"Pour l'angine de Monsieur le Maire du village",
"Pour les boutons du petit jean Christophe, le fils de la mère Paschini",
En tout vingt fagots de branches vertes furent jetés au feu. Vingt fois une nuée ardente d'étincelles et de flammèches jaillit vers le ciel, et vingt fois, d'une voix forte et bien articulée, il répéta la formule rituelle...
Il devait attendre le lundi pour juger de l'effet de ses incantations. Il allait alors, l'air de rien, prendre des nouvelles de la santé des gens pour lesquels il avait officié, et qui étaient tout à fait ravis de voir une "jeun" s'intéresser à leurs petites misères. Les résultats étaient assez "mitigés". Quelquefois, ça avait l'air de marcher. Par exemple le Panaris du père Vitali avait bien diminué, mais la brûlure de la mère Cattuchi s'était infectée et on avait dû la transporter en charrette jusqu'à l'hôpital de Bastia ou il était question de l'amputer...
Au fil des veillées, il testa tour à tour plusieurs variantes de la même cérémonie, dans le but de tenter autant que possible d'améliorer son pourcentage de réussite. Il vita le nom et l'affection dont souffrait la personne avant de jeter le fagot, il essaya de ne plus crier, mais d'y penser intensément, etc.. et profitait de son excellente mémoire pour mémoriser chacune des variantes utilisées. Puis, animé d'une démarche très cartésienne, allait juger le lundi des "résultats" sur le terrain...
Quand l'un éprouvait un léger mieux, la variante cérémonielle devait être bonne, et il l'adoptait jusqu'au prochain échec. Si échec il y avait, il essayait de se renseigner discrètement, auprès des anciens, sur la moralité passée de la personne qu'il ne parvenait pas à guérir. Il avait admis, en effet, que la force obscure qu'il invoquait le soir avait ses raisons de ne pas guérir un mécréant. Cette force ne saurait aller contre les arrêts de la providence Divine. Tout au plus pouvait-elle intercéder auprès du grand architecte en faveur de l'innocent accidentellement et injustement frappé dans sa chair par un mal d'origine démoniaque...
C'est alors que son frère jumeau tomba malade. D'abord une de ces otites due à l'effet d'un mauvais courant d'air. Xavier se plaignait de maux à l'oreille, mais, en garçon négligent, ne prit pas la peine de voir le médecin. C'était, tout comme Philippe, un solide gaillard, de constitution robuste et qui n'était jamais tombé malade, à part les quelques bobos saisonniers habituels, tels que rhume de cerveau, grippe, etc... Aussi, cette otite n'inquiéta pas outre mesure Xavier, ni son père, ni même Philippe. Il ne pensa d'ailleurs même pas "tester" ses nouvelles capacités de guérisseur avec "un mal qui guérirait tout seul", de crainte de fausser ses "statistiques"...
Seulement ne voila-t-il pas que ce petit "bobo" durait. Le mal, en fait, après une période d'incubation, semblait s'installer. Xavier souffrait de plus en plus, et commençait à grelotter de fièvre, et titubant un peu plus à chaque pas, avait dû s'aliter. Sa mère avait fini par fléchir la volonté du père, qui, comme tous les gens qui ont la chance de n'être "jamais malade" avait un peu trop tendance à accuser les autres de "s'écouter". 0n se résigna à appeler enfin Monsieur le Médecin....
Le vieil homme ausculta longuement Xavier. C'était un bon et brave septuagénaire, fils du pays, qui avait fait sa médecine à Montpellier. Il exerçait avec dévouement le métier de Médecin de Campagne. Il soupira de dépit devant le garçon déjà à demi inconscient...
- C'est bien tard, Madame. Vous auriez dû m'appeler plus tôt, lacha t-il dans un soupir...
Il sortit de sa trousse une boite de métal argenté, en tira une seringue, un tampon d'ouate et une petite fiole d'alcool.
- Il s'en tirera, n'est-ce pas ? questionna la mère entre deux sanglots...
Le médecin, tout à sa piqûre ne répondit pas. Sauf par un bref regard...
- Votre garçon est solide, répondit-il, et je lui ai fait une piqûre de sulfamides. Mais... c'est très grave: il souffre d'une méningite aiguë... tenez le au chaud et au calme. Ne laissez surtout ni son frère ni son père l'approcher, car sa maladie est contagieuse... Je passerai le voir demain matin...
En ces temps sans antibiotiques, cette maladie était très généralement mortelle. Le vieux médecin avait épuisé toutes les ressources de son art en cinq ou six piqûres, et n'avait pas caché à la mère l'éventualité d'une issue fatale avant la fin de la semaine...
Philippe était resté à l'extérieur de la chambre. C'est en vain qu'il essaya de passer la tête dans l'embrasure de la porte pour tenter d'apercevoir son frère: d'un geste sec sa mère lui intima l'ordre de se retirer. Puis, refermant avec soin la porte à clef derrière elle, elle embrassa son fils:
- Le Docteur m'a interdit de vous laisser entrer: le mal de ton frère est trop contagieux... Va immédiatement chercher ton père !
Le père était, en effet, à la bergerie d'en haut, ou il gardait les moutons à la place de Xavier...
- C'est grave Maman ? demanda Philippe...
Pour toute réponse, il ne reçu qu'un pauvre sourire et une caresse sur la joue. Ses yeux mouillés et ses traits tirés en disaient assez long sur son désarroi...
- Surtout, ne traîne pas !
Philippe s'emmitoufla en catastrophe et partit en courant chercher son père. Il avançait vite, grâce au vent qui lui soufflait dans le dos.
Le Libecciu est un vent froid qui souffle de temps à autre du continent vers la Corse. Il est au nord de la Corse un peu ce qu'est le Mistral aux provençaux. En beaucoup plus violent, cependant, sans doute à cause du relief très accidenté de l'Ile: quant il s'engouffre dans une vallée et la remonte, le rétrécissement des parois de la montagne amplifie considérablement la vitesse de ses rafales. C'est d'ailleurs à cause de lui que les maisons exposées à sa fureur abordent de puissants volets de chêne ou de châtaignier, et ont scellé leur toitures d'ardoises ou de tuiles avec de larges coulées de mortier. Il est, en effet capable, quand il souffle avec fureur, de tordre les croix de fer des clochers des églises, de renverser des voitures et même des camions. Et surtout, en été, il n'est pas bon de faire du feu quand ce vent souffle: un front de flammes poussé par le libecciu avance plus vite qu'un cheval au galop...
Philippe trouva son père en train de vérifier la fermeture des aérations de la bergerie. Sa position la mettait, en effet, en plein dans le lit du vent. Dieu Merci, elle était ceinte de solides murs de pierres sèches de prés d'un mètre d'épaisseur, et ses ouvertures étaient limitées à une porte et cinq petits fenêtrons que l'on obstruait, les jours de grand vent, avec des bouchons de fagots de petits bois...
- Maman voudrait que tu descendes tout de suite, à cause de Xavier, hacha-t-il, tout en reprenant son souffle
Le père comprit et partit de suite dans la nuit, non sans avoir demandé à Philippe de le remplacer:
"Le vent souffle en tempête et les bêtes sont affolées. Il faut coucher avec elles en compagnie des chiens pour veiller à ce qu'il n'y ait pas de panique..."
En effet, en cas de panique, elles risquaient de s'agglutiner les unes aux autres et de s'étouffer mutuellement. Cela pouvait arriver si un des bouchons sautait sous la pression du vent. Il s'en suivrait un sifflement rauque propre à les affoler. De même, si un arbre, arraché par le vent, s'en venait rouler contre le mur. La présence du berger et des deux chiens, avec la lueur de la lampe, était indispensable...
Philippe le comprit. Et, sitôt son père parti, après avoir vérifié les fermetures et la disposition des bêtes, il s'agenouilla et se mit à prier...
Pendant deux heures, il pria. Il pria instamment les forces de l'au-delà comme jamais il ne les avait prié auparavant. Il les priait a voix forte, sans retenue, de toute la force de son âme, de toute l'ardeur de sa conviction: car, il avait compris que son frère était très gravement malade, et que, probablement, une issue fatale était à prévoir...
"Secourez, guérissez mon frère", demandait-il à haute voix, agenouillé en pleurs dans la bergerie, "il serait trop injuste de le laisser mourir, lui, qui n'a jamais rien fait de mal dans sa courte vie"...
Dehors, la coïncidence du sourd craquement des branches d'un arbre qui cédaient sous la poussée du vent, avec le prononcé du mot "vie" lui sembla être une réponse des éléments. Il avait, en effet, très distinctement entendu trois "crac", "crac", "crac" secs et détachés, malgré le mugissement de la tempête. Il ôta un moment l'étoupe qui bouchait un trou d'aération de la porte et vit qu'un grand chêne, en lisière, avait trois branches à terre, cassées par la tempête, qui ne tenaient plus au tronc que par des lambeaux d'écorce...
"Les étoiles me font signe qu'elles veulent leur sacrifice d'étoiles "se dit-il en lui même, en comparant volontiers les gerbes d'étincelles qu'il faisait jaillir du brasier à des étoiles qu'il offrirait à des étoiles...
Mais, comment, par ce vent, allumer un feu, alors qu'il avait déjà beaucoup de peine à tenir seulement debout ? Les étoiles me demandent une chose impossible...
Le souffle de la tempête redoubla. Le mot "impossible" fut couvert par un mugissement particulièrement rauque...
"Elle ne voudraient tout de même pas que je mette le feu à la forêt..."
Une accalmie soudaine lui sembla la réponse...
"Mais oui..."
Il réfléchit un court instant, car il ne fallait pas faire attendre trop longtemps les étoiles. Il y avait bien, juste au dessus de la bergerie, un petit bois qui montait presque jusqu'au sommet arasé de la colline. De chaque coté, deux épaulements de roche l'encadraient comme dans un "V" inversé. D'ailleurs, son père, qui avait acheté un droit de pacage sur ce terrain lui avait souvent dit qu'il faudra y mettre le feu pour "faire de l'herbe" la saison prochaine...
- Il est idéalement enclavé, et on pourra le brûler en toute sécurité. Pas de risque de voir l'incendie s'étendre au delà du sommet, qui est chauve et dur comme ma tête. De plus, les deux épaulements rocheux empècheront le feu de déborder sur les deux autres versants, lui avait même fait observer son père...
Il profita de l'accalmie pour se glisser dehors, le bidon de pétrole lampant à la main, son briquet d'amadou, de l'autre. Une lune pleine éclairait somptueusement le paysage. Il se glissa jusqu'à l'orée du petit bois, arrosa de pétrole un buisson bien sec et y mit le feu au moyen du briquet.
Comme s'il n'attendait que cela, le vent se remit à souffler, doucement d'abord, puis avec de plus en plus de force. Le buisson s'alluma de crissements écarlates qui se communiquèrent de proche en proche à deux, trois, quatre, six , douze buissons. Puis la fleur rouge sauta un arbre, deux, trois, un bouquet. C'était maintenant tout un arc de cercle qui montait à l'assaut du bois, tandis que le vent forcissait a vue d'oeil...
Philippe s'était adossé au mur de la bergerie, à cause de la force du vent. Il était heureux, car, dans son esprit, cette synchronisation de "coïncidences" avec le cours de sa prière était le signe visible que la force inconnue qu'il invoquait semblait l'avoir écouté. Mentalement in notait: un bois entier d'offrande pour un cas désespéré, voire une résurrection. Ce n'était sans doute "pas donné", mais tout compte fait, une vie n'a pas de prix. Et, en l'espèce, c'était celle de son frère...
Le spectacle était magnifique. Le vent en tempête véhiculait des nuées d'étincelles et de flammèches à l'horizontale à travers les sous bois. Chaque arbre était d'abord recouvert, coté vent, d'une carapace de braise rougeoyante chauffée à blanc. Puis, brutalement, une flamme gigantesque fusait: le tronc de l'arbre explosait sous la pression de sa sève en fusion, et le jet enflammé, manipulé par le vent, fourrageait avec une sauvage barbarie au cœur du plus prochain taillis...
Tout en haut, au dessus du sommet, une immense colonne d'étincelles, de flammèches, montait vers le firmament. Une gigantesque langue rouge vif qui dardait vers les étoiles...
Mais, Il est une chose que Philippe ne savait pas. Tout à sa croyance d'envol des étincelles vers les étoiles, il ne pouvait se douter que de l'autre coté de la montagne, la grande forêt domaniale recevait en pluie de braise toutes les flammèches qu'il croyait voir s'envoler vers le ciel. Il ne savait pas non plus que le vent, lorsqu'il saute une crête, ne part pas vers les étoiles faire cortège aux étincelles pour apporter avec le son de sa voix, le contenu de ses prières. Non, le vent redescend toujours, la crête opposée...
Et de l'autre coté de la montagne, la forêt domaniale, avec ses sapins tri centenaires, ses pins, ses hêtres et ses chênes verts, était en train de prendre feu. Un feu gigantesque, attisé par le vent tourbillonnant...
Le tocsin ramena Philippe à la réalité. Il fit le tour de la bergerie et vit que la vallée était parcourue par une énorme barre de flammes. Il se rappelait les paroles des anciens sur les incendies de forêts. Au delà d'une certaine force, rien ne peut les arrêter. Car à quoi bon les espaces appelés "pare feu" ménagé autour des villages quand le vent, en rafale, vous plaque une carapace de flammèches contre le mur des maisons et la charpente des toits. Avec le souffle du gigantesque soufflet de forge de la tempête, il monte très vite en votre maison une chaleur à vous cuire comme dans un four.
Un seul espoir: que le vent tombe. Si le vent tombe, l'incendie s'arrêtera de lui même, faute de combustible, au bord de l'espace pare feu dont on a pris le soin d'entourer le village. Mais si le vent ne tombe pas, il n'y a plus qu'à recommander son âme à Dieu...
Au petit jour, tout fut consumé. De la haute futaie, du village, des hameaux, il ne resta rien que des carcasses noircies et sans vie. Jusqu'à la bergerie de Philippe. Le feu, en effet, avait suivi le lit du vent tourbillonnant: descendu le versant opposé, il s'était engouffré dans le lit de la rivière, en dévastant ses deux rives fortement boisées, avec le moulin, la ferme Agostini, la vigne et la cave du père Pietri, puis, tournant autour du pied de la montagne, il est remonté vers le village qu'il a dépassé, et a été buté sur la bergerie de Philippe. Les flammèches arrachées par la violence du vent, des morceaux de braise de vingt à trente centimètres de long, et gros comme le bras, ont soufflé leurs gerbes d'étincelles à travers les fenêtrons, ou elles ont immédiatement mis à feu les fagots de branchages qui servaient à les fermer. Des fagots, le feu s'est propagé à la réserve de foin, à la paille et à la laine des moutons. Tout fut consumé en moins d'une demi heure.
Ce soir là, près de trois cents fumerolles s'en furent au firmament, curé en tête, vers le royaume des ombres éternelles. Pas un chat n'en rechapât, bons et mauvais, tous mêlés, s'en allèrent en procession...
Cependant, en deux ou trois ans, la vie reprit, comme on dit, le dessus: les cendres et les scories font toujours un bon fumier aux vivants, pourvu, bien entendu, qu'ils sachent avoir la racine profonde et la mémoire tenace...
D'autres sont revenus remonter pierre à pierre les ruines calcinées. D'autres arbres poussèrent, d'autres moutons vinrent, mais il restera toujours en la mémoire la souvenance aimable du garçon charitable qui aima trop les étoiles...
Il s'en revient, de temps en temps, les jours de fort vent, aérien et léger comme une nuée. Tel dit avoir croisé son regard dans l'éclat d'une fontaine, tel autre entre aperçu sa chevelure d'or ondulante sous le vent comme des champs de blé murs. On raconte également que par les nuits sans lune, et quand le temps est clair, on devine les contours de son visage, entre Orion et Cassiopée...
Mais le seul qu'il ait vraiment contacté et auquel il s'est confié est un poète. Il se sont tout de suite lié d'amitié, et ont fait un bout de chemin ensemble, entre trente et quarante ans...
Il quitta donc son astéroïde B 612 et s'en vint roder un temps entre ciel et mer, entre pluie et rosée. Il visita patiemment continents et îles du vieux et du nouveau monde, pour tomber en arrêt devant ce grand gosse brun aux cheveux bouclés, un peu enveloppé, excellent joueur d'échec, féru d'énigmes mathématiques, avec, par-dessus tout, comme lui, le cœur acquis à la cause des étoiles...
Il suivit cet aviateur d'abord quelques temps pour étayer son choix, en souriant de le voir quelquefois oublier de sortir son train d'atterrissage au moment de se poser.
Il aurait bien voulu, comme on dit, le contacter, mais il était rarement seul, ou bien quand il était seul, il était toujours pressé. Or, pour tout ce qu'il avait à lui demander, il aurait fallu un long moment...
Il l'a donc suivi longtemps, assis derrière lui, à califourchon sur le fuselage de son avion, de Toulouse jusqu'à Santiago du Chili, aller et retour, tout en espérant bien de lui un moment d'intimité...
Enfin, ne voila-t-il pas que son moteur s'est mit à toussoter et crachoter, au dessus du Sahara espagnol ? Le pilote fit piquer son appareil pour reprendre de la vitesse, puis, avisant une étendue de sable assez plane entre deux dunes, se posa en douceur.
Il était tard. Aussi, au lieu de se mettre immédiatement à démonter son moteur pour tenter de le réparer, le pilote organisa son bivouac sous l'aile de son avion, et monta sur la dune assister au coucher de soleil...
"Lui aussi, aime les couchers de soleil", fit Philippe, en pensant avec nostalgie aux couchers de soleil auxquels il aimait tant assister sur sa planète...
Sauf que, comme la terre est beaucoup plus grande que sa planète, il ne suffit pas d'avancer sa chaise de quelques mètres pour en voir presque immédiatement un second. Heureusement que sur terre, ils durent plus longtemps...
Le lendemain matin, Philippe s'approcha de son ami le pilote qui sommeillait sous l'aile de son avion. Il devait soit être fourbu, soit encore être prisonnier d'un rêve enchanteur, car malgré l'éclat du soleil, il ne se réveillait pas...
- Hum Hum, fit Philippe, pour le réveiller, comme il avait vu faire les grandes personnes..
Sauf que pour faire un "hum hum" capable de réveiller un poète endormi, il faut plus que le raclement d'une gorge lisse d'enfant de quinze ans. C'est d'ailleurs pour cette raison que les enfants crient pour réveiller les grandes personnes. Ils n'ont pas, comme les grandes personnes, la gorge parcheminée et tannés par des années de WHISKY, de PASTIS, et de TABAC pour arriver comme elles à faire du bruit sans articuler.
- S'il vous plaît Monsieur.
Mais l'autre n'en ronflait que de plus belle...
- S'il vous plaît Monsieur ! refit-il en criant presque.
L'autre se réveilla d'un coup, et fixa Philippe, l'air tout à fait interloqué. Puis, il se frotta très fort les yeux et re-fixa Philippe, tout à fait stupéfait...
- S'il vous plaît...dessine moi un mouton, rajouta t-il, un peut gêné, pour se donner une contenance, en demandant la première chose qui lui passait par la tête. Et en bon berger, il était tout naturel qu'il eut le mot "mouton" au bord de ses lèvres...
Cet aviateur perdu dans le désert n'était autre que l'écrivain français Antoine de SAINT EXUPERY.
Il nous a d'ailleurs rendu compte de sa singulière rencontre avec cet enfant de lumière, venu tout droit d'une étoile, dans un petit livre auquel il a donné le titre: "LE PETIT PRINCE",
Il ne savait pas, en effet, que ce personnage de lumière n'était autre que Philippe...
Un Philippe errant, solitaire, à la surface de la terre, pour accomplir son purgatoire :

"Car si le feu réduit à rien
La paille offerte à son chemin,
De l'or que traque sa morsure
Il refait vif l'éclat fané."*
Mais nous, nous le savons...
(vers extrait du poème "Le chant de l’âme au Purgatoire d’Eugène LAPEYRE")

P.H. CANNEBOTIN
8 ALLEE DES DAHLIAS
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