Le désert des fourmis
de Philippe Pilato



Je me suis assis dans un fauteuil - un fauteuil ordinaire, qui se trouvait là - et je n'ai plus bougé. Je m'étais muni d'une couverture à carreaux, je ne m'étais pas spécialement pomponné, j'avais pris la précaution de faire un bon repas dans mon restaurant favori du quartier, deux tranches d'excellent gigot, une avalanche de purée maison, un éclair au café, du vin noir, épais, velouté qui, sur le gigot et les pommes de terre, m'avait à peine grisé. J'étais rentré en marchant du pas tranquille du dîneur satisfait, dans une brise capricieuse qui froissait les feuilles des marronniers de l'avenue. C'était l'heure délicieuse où ses trottoirs sont presque déserts parce ce que les rares boutiques sont fermées et que les passants sont ailleurs. Arrivé à ma porte, sculptée dans un beau noyer clair soigneusement verni et ornée d'un marteau rutilant qui figure une salamandre, j'ai bien senti mon cœur se serrer à l'idée que j'allais quitter cet air léger bousculé par la brise qui détache et fait tourbillonner les feuilles, ces nuages pommelés qui tour à tour cachent et révèlent le soleil et jettent des jeux d'ombre rapides sur le dos de ma main avec des changements de température tandis qu'elle s'appesantit sur le marteau, la rumeur lointaine des voitures, le sillage d'une élégante chaussée de hauts talons qui sonnent sur le goudron, la fraîcheur obscure de l'entrée où luisent les moulures contournées des boîtes aux lettres, le mouvement imperceptible du rideau qui masque la porte vitrée de la loge, le carré de lumière froide tout au fond, découpé dans la porte de service, l'envol sinueux de l'escalier qui se perd dans la nuit de sa cage, la grille métallique, croisée, hostile de l'ascenseur. Il a grincé et bringuebalé jusqu'à mon étage, et dans le miroir j'ai dit adieu à mon inquiétant reflet, au visage étrange qui est le mien, dit-on, depuis si longtemps, et auquel décidément je ne me serai pas habitué. Il y a bien une forme, un semblant d'unité, une apparence, mais qui ne me dit rien de plus, qui ne me dit pas Je suis toi, tu es moi et nous sommes unis pour le meilleur et pour le pire. La forme reste étrangère, compagne familière avec laquelle la rencontre ne s'est pas faite. Les adieux sont vite expédiés. Il n'y aura ni larmes ni protestations, ni fleurs, ni couronnes, mais un simple départ, dans la plus stricte intimité. Chez moi, je n'ai trouvé personne, qu'un calme général bercé par le tic-tac d'un réveil et le ronronnement du réfrigérateur. La couverture m'attendait, pliée sur le coin d'une table, et plus loin le fauteuil, disposé près d'une porte-fenêtre et garni de coussins. Un fragment de souvenir galope soudain dans mon esprit, de gauche à droite, une scène de vacances à la campagne, une autre pénombre, d'autres coussins, une chaleur sèche et lourde, et il faut faire la sieste, mais je le chasse d'un mouvement de la main, comme une mouche importune, me disant que je n'ai plus de temps pour ces choses. Et puis le réveil sonne, grêle et désagréable, me rappelant à l'ordre. Assis!

Quelle volupté que cette chute de mon corps abandonné d'un seul coup, lâché comme on lâche un ami, vers la mollesse soyeuse des coussins et la complicité des accoudoirs et du dossier! A tel point que j'ai la sensation de tomber plusieurs fois, perdant des couches successives de ma gravité, m'installant comme au ralenti dans mon nouvel état. Oiseau poussé du nid par quelque parent bienveillant, Il est temps! Il est temps!, je tombe à répétition, en arrière, dans un retrait du monde qui est comme une double marée où le monde se retire en même temps que je me retire du monde. Les coussins s'écrasent sous mon poids, se creusent, me font des places, m'épousent, m'enveloppent d'une chaleur bienfaisante, et, épuisé de ma course, essoufflé de ces multiples chutes, je renverse la tête contre le dossier rembourré, accusant un dernier choc dans les vertèbres de ma nuque, et, laissant pendre mollement mes bras en travers des accoudoirs, j'exhale bruyamment un interminable soupir.
Les fourmis m'envahissent très lentement. Elles sont nées - quelques douzaines en même temps - au bout de mes orteils et des mes doigts, et c'est de ces quatre points d'attaque qu'inégalement elles colonisent mes membres, tout en se reproduisant, ce qui est leur force secrète. Bientôt elles avancent par colonnes entières, et si les premiers temps j'ai remué les doigts et les orteils, par quelque ancien réflexe de plage, ou de sieste, si j'ai replié un bras pour regarder ma main et mon poignet et mon avant-bras et bien sûr n'y rien voir; si j'ai presque, oh, rien qu'une seconde, été tenté d'esquisser une poussée vers l'avant comme si j'avais voulu me lever, j'ai vite renoncé à d'aussi vaines agitations, terrassé par le poids d'une irrésistible fatigue, et laissé monter les vagues irrégulières de l'armée, et c'était comme si chaque minuscule piqûre d'épingle, chaque coup d'infinitésimale lame de rasoir, me clouait en un point nouveau du fauteuil.

Elles ont sans douleur, sans effort, empli les cavernes sonores de mon cerveau, depuis l'intérieur du front jusqu'à l'arrière du crâne, du pôle de la calotte à mes globes oculaires, pressant contre les cloisons nasales, les os saillants des pommettes et des mâchoires, et la première vertèbre; mettant au contraire dans mon esprit un mouvement multiple et harmonieux, une animation, une vie auxquels il n'avait pas été accoutumé. Ce n'est qu'à l'approche du cœur, lorsqu'elles plantent d'un coup sec les drapeaux de la victoire dans les chairs enflées, faisant éclore des buissons écarlates sur leur passage qui font des rivières de sang bouillonnant dont les écumes se mêlent pour irriguer plus loin de nouveaux sillons creusés par les infatigables marcheuses, que je frémis, comme à l'approche d'un grand froid, d'une ombre glacée qui en quelques instants s'étend sur toute la campagne et l'engloutit dans un silence mat de mort et de désolation, condamnant à jamais tous les ferments, toutes les sources, toutes les graines, toutes les bêtes à une éternelle stérilité. Quelques fourmis d'élite s'agitent au fond de ma gorge et courent au bord de mes yeux, je verse mes dernières larmes, elles se figent dans une coulée interrompue le long de mes joues, tout contre les ailes de mon nez, touchant presque le bord supérieur de mes lèvres, qui tremblent, comme pour un baiser.

Ce spasme de mon cœur a été bref, moins terrible, après coup, que j'aurais pu le craindre, moins épouvantablement effrayant. Le peuple des fourmis, gorgé de sang neuf, occupe désormais tout mon corps. Une fourmi par atome. Installées en terrain conquis, repues, elles remuent désormais juste assez pour faire sentir le joug de l'Occupation mais ne se déplacent plus, chacune administrant benoîtement sa particule de pouvoir.

Je me suis livré corps et âme aux fourmis.
Rivé à mon fauteuil d'exil, je ne bouge plus.
Ne parle plus.
N'entend plus.
Ne sens plus.
Ne pense presque plus.

Je vois.
Je peux abaisser et relever mes paupières - une seule, ou les deux.

L'air entre et sort sans que rien ne bouge autour de la trachée, les poumons s'emplissent et se vident comme dans une gangue de béton, je me demande passagèrement ce qu'il adviendra de mon déjeuner.

J'ai bien vérifié.
Je ne peux pas lever le petit doigt.
Il y a des scènes comiques lorsqu'on me trouve ainsi, une ou deux heures plus tard. Des affolements, des tristesses, de grands gestes, des mains qui touchent mes épaules, mes membres, mon visage, des visages baignés de pleurs qui se collent au mien, des bouches qui remuent mais que je ne lis pas encore, des agenouillements de saintes, des personnages qui apparaissent et disparaissent, vont et viennent, passent et repassent devant mes yeux grands ouverts, comme au théâtre de marionnettes. Une femme reste longtemps ainsi jetée à mes pieds, la tête plongée entre mes genoux et mes cuisses, les poings tendus serrant des mouchoirs de papier. Elle est agitée de sanglots profonds et sa chevelure tressaute au rythme des interminables discours qu'elle perd ainsi au désordre mouillé de la couverture. Lorsqu'elle relève la tête, elle est défigurée par le malheur, méconnaissable, striée de larmes et de taches rouges et bleues, elle plante son regard dans le mien, j'y vois des éclairs de fureur et d'incompréhension, je me demande brièvement si elle ne va pas m'étrangler pour faire cesser cette horreur qui la frappe par surprise et de plein fouet, mais non, elle cède à la dureté indiscutable de mes yeux à moi, faiblit, pleure à nouveau, recule, se relève, s'éloigne, disparaît de mon champ de vision. Lorsqu'elle revient, elle est résignée et vaincue.

J'ai bien vérifié. Je ne peux pas lever le petit doigt. Je ne peux rien faire, rien, m'entends-tu?, non, tu ne m'entends pas, je ne peux rien faire pour toi. Je sais, vaguement, que tu as beaucoup compté, pris beaucoup de place, et de temps, été importante. Mais tout cela s'estompe assez rapidement, comme une trace, le souvenir de quelque chose qui n'existe plus. Tu es là, debout devant moi, plus calme, avec l'air de quelqu'un qui va prendre des mesures. Tu repars.
Je suis seul.
Occupé.
Bien, d'être ainsi occupé, sans rien avoir à faire.
Rien à dire.
Quelques pensées simples, dont le compte, le tour, la combinaison sont vite faits. La mémoire vide - les souvenirs d'avant les fourmis se sont effilochés très vite, sans que j'aie le temps de les passer en revue, de les reconnaître; sans que j'aie la moindre envie d'en retenir ne fût-ce qu'un ou deux pour leur charme particulier.

Ni faim, ni soif, ni envie de rien, ni besoin de rien. Je peux abaisser les paupières et les relever, une seule, ou les deux à la fois, à volonté. Je peux aussi ne pas les baisser, ne pas les ouvrir, c'est comme je veux, il n'y a aucune obligation, aucune nécessité, ni mécanique, ni autre. Je n'ai plus aucune idée de ce qu'est une sensation. Une odeur, un bruit, un désir - je suis tout entier un désir satisfait, un désir d'Occupation. Un désert. Calme. Occupé. Pacifié. L'occupant n'a aucune exigence particulière, sinon que je sois ainsi, passif, satisfait de mon sort. L'occupant a tout pris d'un coup et me fiche une paix impériale. Autour du cœur le sang a vite coagulé, les fleurs ont séché, sont tombées, en poussière, se sont mêlées et bientôt confondues aux sables anonymes du désert général.

Elle aurait pu m'étrangler.
Je n'aurais rien senti.
La nuit.
La même chose, avec la vue en moins et quelques bribes de pensée simple.

Elle revient.
Pas seule.
La scène est moins émotionnelle, nettement plus technique, plus froide, plus organisée, plus professionnelle. Une soudaine nuée de mains gantées me touchent, me déplacent, insèrent des tubes, des fils, des électrodes un peu partout, sur mon crâne, mes tempes, ma nuque, mon cou, dans mes narines et ma bouche, sur ma gorge, mes seins, mon ventre, mon pubis, sous les bras, dans mon anus. Je suis bientôt relié à un tas d'appareils, je distingue des compteurs et des boutons qu'on allume et qu'on éteint. Elle se tient en retrait, anxieuse, les laissant faire leur travail. Elle s'est recoiffée, remaquillée, changée. Mon esprit écrit Elle est belle, et ces trois mots me laissent aussi froids que le reste, je ne les sens pas plus que les décharges électriques qui secouent les fourmis installées dans mon corps et troublent l'ordre parfait du nouveau régime. Elle est belle, donc, écarte deux enfants qui se sont malencontreusement approchés, écoute attentivement le moindre propos émis par les médecins, regarde leurs gants courir ici et là. De l'autre côté de la porte-fenêtre, la lumière a baissé.

Ils ont terminé. Ils débranchent les électrodes mais laissent les tubes ni chauds, ni froids. Ils me tournent le dos pour lui parler. Son visage s'assombrit comme la pièce. Pour la première fois je lis distinctement ses paroles sur ses lèvres. Alors, il n'y a vraiment rien à faire? Ni chaud. Ni froid. Rien.

Ce soir-là, après leur départ, après que les tubes aient rempli leur ennuyeux office, elle s'approche de moi comme d'un être qu'elle aurait bien connu pendant quelques années, longtemps perdu de vue, presque oublié, et retrouvé par hasard, mais si changé… Sur la pierre ourlée de mes lèvres, elle dépose des baisers comme autant de fleurs sur une tombe.

Je décide que son geste mérite un aller-retour de mes royales paupières, avant d'être envahi par une bienheureuse léthargie qui me plonge pour plusieurs heures dans un sommeil sans rêve qui est le cœur secret, inviolable, du Désert des Fourmis.

Dans les années qui viennent, elle déplacera plusieurs fois le fauteuil, changera les rideaux, ouvrira et refermera la porte-fenêtre des centaines de fois, espacera les séances de bécotage. Elle aura des hauts et des bas, fera cérémonieusement défiler les enfants devant moi comme pour leur faire réciter de mauvais gré un compliment appris de force (ils auront chaque fois de pauvres mines déconfites puis grandiront et ne reparaîtront plus qu'épisodiquement avec des airs de plus en plus ennuyés), m'offrira régulièrement de nouveaux vêtements et de somptueux coussins que je ne sentirai pas, alternera les séances de spectacle où elle me racontera sa vie et un tas d'autres absurdités, ou bien me regardera des heures avec la plus profonde mélancolie comme pour interroger le sort cruel, et, contre toute attente, elle mourra avant moi.

Aller-retour des paupières.
Ni chaud, ni froid.
Retour au calme parfait du désert.
Il y a bien longtemps que je ne sens même plus les fourmis.
Et puis, avec l'âge, je commence enfin à perdre la vue.


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