Des barques
de Philippe Pilato



Le temps ne passait pas.
Mais qu'est-ce que je faisais, la nuit, le jour?
J'enfourchais mon cheval pour descendre vers la plage, plongeais dans l'écume bleue ou noire ou grise ou verte ou mauve ou ultramarine dans l'air chaud ou frais ou le vent ou la brise sous la pluie le soleil la nuit l'aurore le crépuscule le matin l'après-midi, je nageais, droit devant, sans but, sans limite, sans horizon, fendant le flot de mon silence souple et régulier, m'arrêtant parfois pour bondir avec les poissons volants ou dans la ronde criarde des grands oiseaux blancs, et tôt ou tard je m'impatientais et faisais rapidement demi-tour, sans penser, sans savoir où j'allais, où je retournais, sans aucune idée de ce qui m'attendait sur la plage animée ou déserte froide ou chaude claire ou obscure où piaffait ma monture attachée.
Qu'est-ce que je faisais?
Je rentrais chez moi, rinçais mon maillot pour l'étendre sur un fil, prenais une douche, débouchais une bouteille de vin, écoutais les Scorpions, paressais, lisais, m'installais devant mon ordinateur… Après quelques heures, quelques coups de téléphone ou pas, quelques pâtes quand je n'oubliais pas de me nourrir, je repartais, voir un tel, travailler un peu peut-être, sans horizon, sans autre but que de vivre et d'y trouver du plaisir.
J'avais été si souvent amoureux.
C'était si facile.
Je rencontrais une fille, elle était douce, je me glissais contre elle, en elle, dans sa vie, et la barque flottait sans heurt dans un courant d'insouciance qui parfois offrait une île bienheureuse où nous accostions quelque temps, ou encore des parfums inconnus qui nous enchantaient de leur drogue fugace.
Une telle barque me revient en mémoire, recouverte d'épaisses tapisseries de soie venues d'Asie Centrale, c'était l'hiver, il faisait froid et la barque coulait entre des rives enneigées où de temps à autre un oiseau tremblant lissait son plumage; le silence était mat et profond, un silence de secret et de paix blanche, et la fille lisait, des heures durant, jour après jour parce qu'il n'y avait plus de nuit, et je ne pensais pas, me nourrissant de la lumière sucrée et rassurante de sa voix, des récits lointains où elle m'emportait, de la caresse légère de ses doigts sur mes cheveux et sur la fièvre assoupie de mon front.
Au premier écueil, au dégel, je ne sais plus qui de nous deux a quitté la barque le premier, ni ce qu'il est advenu de ses précieux tapis.
Mais je me revois, assis le cul dans l'herbe glacée, allumant une cigarette, contemplant le flot, flânant encore dans les steppes qu'elle m'avait montrées, calme, sage, sentant le sang couler paisiblement dans mes veines contre l'air froid.
Je rêve quelquefois de cette barque vide dérivant sur l'eau d'hiver…
C'était si facile.
J'étais si beau.
Si instantanément séduisant, attachant, touchant.
Comment résister?
Elles étaient douces, miraculeusement seules, vulnérables, je n'avais qu'à les cueillir, et pour chacune je fus le Grand Amour. Et moi j'étais si pur, si naïf, si simple, si sensible, si romantique malgré mes mains un peu rouges et précises de bricoleur et mes fausses pudeurs devant l'art ou la poésie. Je me coulais avec bonheur dans l'autre vie qui sans hésitation s'ouvrait, m'y lovais, faisais corps avec le corps de l'autre âme, hypnotisais ma proie avec l'étrange éclat qui agite mes yeux et me fait quelquefois songer à la folie, la captivais définitivement sous la caresse de mes doigts de fée mâle, et croyais à chaque fois, à chaque fille, à ce rêve idéal de douceur éternelle, à l'illusion d'un monde où deux sont un dans une paix jamais dérangée.
Nouvelle barque, nouvelle dérive au courant, les saisons changeaient, le nom et le visage et les cœur des filles n'étaient pas les mêmes, et chaque fois, au premier écueil, au récif, aux racines immergées d'un gros arbre, au maelström d'un orage, à l'usure d'une canicule, lorsque se dissipait l'effet des drogues, le monde blanc tremblait, se fissurait, menaçait de se déchirer, et je ne sais plus qui des deux le premier s'en allait mais il y avait toujours ce moment où j'étais Narcisse assis et fumant par le nez, Narcisse veuf d'Echo, le cul tantôt sur la neige, tantôt sur le sable ou les cailloux ou l'herbe humide de mon village natal.
Quelques semaines de solitude et de retraite, et tout recommençait. Je voyais une fille, je tombais amoureux, jamais la question ne semblait se poser pour l'autre - l'autre était invariablement, naturellement amoureuse de moi. Ça allait de soi. C'était si
facile.
Chaque nouvelle aventure était un nouveau présent sans passé ni souvenirs. Les souvenirs, j'en faisais des boîtes miniatures au couvercle scellé, bien rangées sur une étagère où elles ne bougeaient pas et faisaient ce que je leur disais, ne les évoquant qu'à point nommé comme pour me rappeler et rappeler à mes rares interlocuteurs que je n'étais pas un désert. Mes souvenirs étaient des urnes.
Car bien sûr, dans ces longues brumes, ces interminables rêves qui finissaient par s'enchaîner les uns aux autres, chacun perdant bientôt la mémoire de son prédécesseur, dans ce lent voyage où peut-être la barque était toujours la même et où se suivaient sans se connaître es amours absolues, il y avait des instants de blues, de vagues pointes de dépression, des crises fugitives où je haïssais ce désordre soudain dans mon crâne qui m'enlevait tous mes repères et que je ne pouvais dire ou montrer à personne. Je ne supportais pas ces incursions, elles menaçaient en ombres aiguës les voiles blanches et délicates du rêve.
Les traversées étaient si belles, si douces, si somniques, si faciles… Il y en eut trente-sept. Jusqu'au jour où…
… quelqu'un a trouvé une barque amarrée par une vieille corde pourrie à la racine immergée d'un gros arbre. Le fond de la barque était recouvert d'un tapis élimé, imbibé d'eau. Sous le banc, une boîte en fer, une boîte à biscuits toute cabossée sur le couvercle de laquelle se devinaient encore les volutes d'une réclame ancienne. Le pêcheur n'avait pas résisté, il avait ouvert la boîte. Je n'étais pas loin. Juste derrière l'énorme tronc, côté terre. J'étais allé pisser dans la fumée de l'aube, m'étais assis contre les premiers rayons qui traversaient les brumes, grillais cigarette sur cigarette, ne l'avais pas entendu venir, celui-là. J'étais tout près, et pourtant si loin, achevant d'oublier, pour la
trente-septième fois comme pour la première, me purifiant, renaissant, sentant la promesse d'une paire d'ailes toute neuve dans l'épaisse musculature de mes épaules. J'étais occupé à songer comme il était bon de naître ainsi à l'aurore de la pluie de la nuit, la fumée de la cigarette, les inhalations, les expirations donnaient vie à mes poumons, à ma gorge, à l'intérieur de ma bouche, à mes lèvres comme pour un baiser farouche de l'intérieur qui faisait courir des frissons de plaisir le long de mon échine et dans mon bas-ventre et tout autour je sentais la perfection animale et compacte de mon corps, la fraîcheur dans mon dos et la caresse hésitante du soleil contre mon front et mes yeux et mes pommettes et mon nez et mes lèvres comme pour un baiser timide, tiède, du dehors. Je ne pensais plus. Je débarquais. Et l'autre, pendant ce temps-là, il fourrait son nez et ses grosses pattes qui sentaient les amorces dans ma boîte.
Et dans ma boîte il y avait
Des paquets de cigarettes
Des biscuits
Un livre, peut-être deux, des histoires d'enfants qui ne comprennent pas le monde des grands et qui en meurent, je crois, je ne m'en souviens plus
Et puis dans cette grande boîte il y avait
Le pêcheur a crié, failli tomber à la renverse, lâché la boîte, vomi dans la rivière, c'est ce qui m'a tiré de ma torpeur, son cri affreux, ses hoquets, j'ai bondi, l'ai vu se tordre de douleur et de dégoût et de peur.
Il y avait la boîte à demi renversée au fond de la barque sur un pli soulevé du tapis lourd d'eau et
descoeursdescoeursdescoeursdescoeursdescoeursdescoeursdescoeurs
Je ne dirai rien.
Ma mère est arrivée ce matin dans son superbe cabriolet rouge vif.
Elle est belle.
Elle écrase mes mains dans les siennes.
Elle fait celle qui n'a pas pleuré mais qui sait très bien que je vais voir qu'elle fait celle qui n'a pas pleuré et qu'elle a pleuré. Je ne l'avais pas revue depuis la mort de mon père. Comment j'étais lorsque mon père est mort presque dans mes bras? Et elle, elle était comment? J'ai oublié. Il s'est passé tant de choses depuis ces lents et tristes mois du départ interminable de mon père.
Elle me parle mais je n'entends rien.
Je lui réponds machinalement, je ne sais pas quoi, comme si je comprenais ce qu'elle raconte, des phrases qui semblent produire vaguement, à peu près, l'effet escompté, des mots creux, vides, qui pourtant rassurent, font que tout n'a pas l'air de s'écrouler tout à fait d'un coup comme c'est pourtant le cas, des mots qui voudraient porter un semblant de tendresse. Très loin il y a des fils qui tremblent, des cordes sensibles qui font mine de vibrer, mais c'est trop loin, trop profond, trop ancien, trop tard.
Elle part.
C'est comme si je me déchirais.
Moi je n'ai jamais pleuré.
Ils m'interrogent. Je ne dirai rien. Je n'ai rien à dire. Ni à eux, ni à moi, ni à personne. ni à mon père mort ni à a mère partie cacher les larmes dans les 240 à l'heure de son cabriolet lancé vers le nord et peut-être le baiser rapide et final d'un platane bienveillant et miséricordieux car sans mari sans fils sans la jeunesse sans soleil sans vie pourquoi vivre comment vivre?
La nuit rien ni personne que des éclairs de métal et des éclaboussures écarlates qui n'ont aucun sens.
Au matin ils reviennent dans la lumière aveuglante, me montrent d'horribles clichés auxquels je ne comprends rien.
Après…


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