Oushti-Loupanka
de Philippe Fauché



OUSHTI-LOUPANKA

C'est étrange, je me sens presque chez moi dans ce cachot. Ca doit être le silence. Le calme, enfin, après tous ces cris, ces malédictions, ces insultes.
Non, je sais ! C'est l'odeur ! Cette odeur de terre humide qui suinte des parois. Car ma prison est de terre, évidemment, comme tout dans cette ville : Les maisons, les palais, les temples, les prisons. Babel n'est qu'une motte de terre, un tas de glaise au milieu du désert.

Ce doux parfum me ramène à mon enfance, quand je courais libre et nu au milieu des roselières. Je vivais alors dans le Grand Marécage. J'étais le Grand Marécage. Comme les hérons, les canards et les carpes. Ma barque était de roseaux, ma maison était de roseaux, mon arc, mon pagne, mes flèches étaient de roseaux. Et chacun de mes cris faisait décoller un tonnerre d'oiseaux.

Alors quand j'entends ces vieux prêtres débiles parler du paradis, j'ai envie de leur écraser la tête. Le paradis, moi, j'en viens. Ce sont eux qui m'en ont arraché.

Ils sont venus me chercher un après-midi d'été. Ils m'avaient acheté à mes parents pour trois sicles et demi. De quoi se payer deux sacs de lentilles. Mon père a du me courir après pour me livrer. Ce cœur de lièvre ! Que le crocodile lui arrache les tripes ! Que les chiens rongent ses os et les dispersent dans la poussière ! Il était tout content, lui. Pensez donc : Trois sicles et demi ! Ma mère comptait et recomptait les pièces.

Ils m'ont enchaîné et traîné comme un âne rétif. Je n'avais pas assez d'yeux pour les iris et les grues cendrées, pour les massettes et les roses de judée. Je savais déjà que je ne les reverrais jamais.

Nous avons marché des semaines dans le désert, assommés de chaleur, étouffés de poussière. On nous donnait juste assez d'eau pour tenir debout. Il ne fallait pas laisser crever la marchandise.

Peu à peu sur l'horizon nous avons vu grossir Babel, masse brune qui accablait la terre. Un fleuve coulait autour de ses sinistres remparts de céramique. Je ne reconnus pas mon Euphrate qui, là-bas, dansait joyeux parmi les tamaris éclaboussés de grenouilles.Il se traînait, jaune et soumis, comme enchaîné lui aussi.

La porte d'Ishtar aux cruelles faïences vomissait une cohue jaunâtre. Tout au long de la Voie Processionnaire, des soldats de bronze hurlant fouettaient la foule amorphe.

On nous poussa jusqu'au temple de Mardouk l'Obscène, accroupi dans l'ombre étouffante de la Ziggourat. C'est là qu'ils nous firent subir l'opération immonde qui fit de nous moins que des hommes, moins que des chiens, moins que rien.

A quoi bon raconter les temps qui suivirent ?
Des années à creuser des fossés, à tirer des charrues, à mouler des briques, sous le fouet et les insultes, sous un soleil de fer rouge. Les autres esclaves tombaient comme des mouches. Pas moi. J'avais la force et l'endurance des libres enfants du Marécage, et ma haine me tenait debout. Voyant que je m'obstinais à survivre, ils m'affectèrent aux équipes de travailleurs du Palais.

Le Palais du Roi de Babel ! Des cours intérieures où mon village aurait tenu tout entier. Des salles d'apparat où des riviéres de mosaïque serpentaient au pied d'une forêt de colonnes. Des chapelles où les babouins apprivoisés se balançaient aux chaînes des encensoirs de rubis. Et partout du brocard et de la soie, et de l'or et du lapis.

Et là-dedans une foule : Des courtisans inquiets et chamarrés comme des paons, des soldats maigres et vigilants comme des chiens, des nobles gras et bruyants comme des porcs. Et autour d'eux, plus nombreux qu'eux tous, des esclaves.
Au milieu de tout ça je passais le balai, j'astiquais les colonnes, je nettoyais les latrines. C'était déjà mieux que de manier la pioche en plein soleil. Ce que j'aimais par dessus tout, c'était m'occuper des plantes. Elles seules me rappelaient le Marécage, alors je les soignais, les taillais, les arrosais. Elles répondaient à mes soins et devenaient superbes.
A tel point que la reine les remarqua.

Agée d'un peu moins de vingt ans Sa Majesté la Reine, Favorite des Dieux, Maîtresse du Ciel et de la Terre, Souveraine des Sept Vents et des Quatre Points cardinaux, était une dangereuse petite garce. Elle avait un jour crevé l'œil d'une servante qui ne lui apportait pas ses pantoufles assez vite. Mais elle aimait les fleurs, et elle avait une idée.
Elle voulait créer un jardin sur la plus haute des terrasses du Palais. Un jardin à mi-chemin entre la terre et le ciel. Et elle m'en confia la réalisation.

Nous avons passé des semaines à monter là-haut d'énormes caissons de briques, assez profonds pour y enterrer un bœuf. A les doubler de plaques de plomb et les remplir de bonne terre. Pas de celle qui entourait la ville, moitié sable et moitié poussière, non. Mais de la vraie bonne terre venue des montagnes, à prix d'or, dans de grandes charrettes. Une noria élevait à leur niveau l'eau du fleuve. Et les plantations ont pu commencer : Des iris, des rosiers, des sureaux, des tamaris, que sais-je encore… Il y avait même des palmiers de bonne taille, et quelques arbres fruitiers.
Je m'étais personnellement chargé d'aménager au centre un petit bassin, avec des plantes aquatiques, de la mousse et, dans un coin, quelques roseaux.
Le jour où nous l'avons rempli, nous y avons lâché des poissons du fleuve. L'eau murmurait sur la mousse et les roseaux frémissaient dans le vent. Je me suis mis à pleurer comme un gosse, sans pouvoir m'arrêter. Les autres me regardaient sans comprendre.

J'avais un but à présent. Je me levais le matin en pensant au jardin, en faisant des projets. J'y passais mes journées à rectifier le tracé d'une rigole, à vérifier l'étanchéité d'un caisson, à planter, à rempoter. A ma manière, et pour la première fois depuis des années, je peux dire que j'étais heureux.

Cette nuit-là je n'arrivais pas à dormir. J'ai décidé de monter au jardin voir ce nouveau rosier que nous venions juste de recevoir.
La nuit était si douce là-haut ! Une brise fraîche venait du fleuve et exaltait les parfums. Mais comme j'approchais du bassin j'entendis des rires étouffés dans l'obscurité. Je me figeais sur place. J'avais oublié que la petite reine y amenait parfois ses amants. Je me préparais à filer sans bruit quand une voix d'homme résonna dans le silence. Sidéré je reconnus celle du Prêtre de Mardouk. Il l'adjurait de raser ce jardin impie, méprisable imitation d'une nature méprisable, pour élever à la place un grand temple à son dieu, tout de pierre et de bronze, et dont il serait le Grand Prêtre. La petite sotte gloussait des : "Tout ce que tu voudras, mon chéri!".

Malgré moi je m'avançais. Il fallait que je leur dise qu'ils n'avaient pas le droit. Il fallait que je leur dise...

Ils étaient dans le petit bassin, vautrés sur les roseaux écrasés.

Quelque chose a craqué dans ma tête.
J'ai empoigné une pioche qui traînait par là et marché vers les corps étendus. Puis j'ai frappé le prêtre comme quand je creusais des fossés dans la plaine. La pointe s'est enfoncée dans son dos comme en terre meuble, avec juste un petit craquement. Il s'est dressé sur ses genoux, bégayant des sons informes, les bras et la queue tendus vers le ciel vide. Puis s'est affaissé comme un sac. La petite reine rampait à reculons, déchirait mes oreilles de cris aigûs. J'ai serré mes mains autour de son cou, en disant: "Pas de bruit, surtout, pas de bruit!..." Dans ses grands yeux noirs il y avait moins de peur que de surprise.

J'étais à nouveau seul sur la terrasse. Pour quelques minutes. Fuir pour aller où? Autour de la cité le désert montait la garde. Mes yeux sont tombés sur le rosier. Bien sûr ces imbéciles avaient oublié de le tailler. j'avais juste le temps. Les gardes arrivèrent comme je finissais d'élaguer les rameaux.

Mon nom est Oushti-Loupanka. Retenez-le si vous pouvez, moi sans doute demain je l'aurai oublié. Ils doivent m'écarteler à l'aube sur la pierre aux sacrifices. Mais mon coeur est content malgré tout. Car après l'exécution ils jettent les corps dans le fleuve. Et que le fleuve coule jusqu'au Marécage.


Philippe FAUCHE


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