En toile de fond
de Paul Garcia


Dans la chaleur de la nuit d’un été, plus récent qu’un été 42, et sur les conseils de Thelma et Louise, je me rendis au bar du téléphone. J’avais décidé cela sur un coup de tête, la vérité si je mens ! Et j’étais là, seul dans cet endroit où d’affreux, sales et méchants personnages venaient prendre quelques verres. Ce bar n’avait aucun signe extérieur de richesse, il ne payait pas de mine et pourtant il était tenu par la “Banquière”, une sorte de jument rousse qui n’était plus verte depuis très longtemps. Entourée par des tontons flingueurs, elle gérait ce bar comme un parrain le ferait. Elle avait une poigne de fer et je peux vous faire un aveu, on pouvait tout lui dire, lui faire subir un traitement de choc de A à Z ; elle restait de glace, tout comme ses seins qu’elle avait encore fort beaux d’ailleurs. Elle n’avait décrété qu’une seule règle du jeu qu’il fallait à tout prix respecter: “touchez pas au grisbi”. Même en cas de malheur, il était interdit de toucher ou de viser l’argent de la vieille, cela mettait ses douze hommes en colère. Et ce n’était pas moi, petit grand homme, qui allais déroger à cette loi du milieu, je savais rester à ma place, je savais rester silencieux...

Si je restais silencieux sur ses méthodes et ses affaires privées, c’était parce qu’en revanche j’étais plus intéressé par ce que la belle-maman proposait à ses clients. Miss Daisy, c’est comme ça que l’appelait son chauffeur, pouvait nous offrir pour une poignée de dollars une femme sous influence et pour quelques dollars de plus une grande bouffe et une belle américaine; beau programme, non ?

Je m’approchai du bar, saluai la patronne, en tirant sur mon borsalino, puis commandai:

“- Un diabolo menthe, madame !
- Vous ne préfériez pas un peu de vin, le beaujolais nouveau est arrivé ?
- Non merci, jamais le dimanche !”

Elle me prend pour un cave la Lolita, du beaujolais en plein été et pourquoi pas un ouragan sur le Caine ou un casse en classe tous risques, en plein milieu de la place Vendôme, faut pas prendre les enfants du bon Dieu pour des canards sauvages. Je souris à la ravissante idiote et me mis à siroter, en homme tranquille, mon diabolo.

Tout était calme et paisible, quand arriva la femme du coiffeur, accompagnée de son Quasimodo de merlan, la belle et la bête en vérité. Elle avait un papillon tatoué sur l’épaule et une allure de belle de nuit. J’ai tout de suite eu le coup de foudre pour elle. Mais calmos ! Le coiffeur avait la réputation d’être un vrai gorille. Je savais apprécier le prix du danger et me tins peinard pour l’instant. Je trouverais bien une nuit et un quart d’heure, tous deux américains, pour faire les 400 coups avec la belle. Pour cela, la belle et moi, on avait toute la vie devant soi.

Du moins je le croyais. Tout chamboula quand le miroir se brisa, celui situé juste au-dessus du comptoir, et sept mercenaires firent intrusion dans le bar. Magnum 357 en mains, ils tinrent en respect tout le monde. L’équipée sauvage en avait plus particulièrement après l’animal qui accompagnait la reine blanche de mes nuits fauves. Ils s’approchèrent de lui, le menacèrent, firent valdinguer la femme de mon pote et accusèrent de haute trahison l’homme de la plaine. La jeune femme déboula sur moi. Son parfum “ Clair de femme” me chatouilla les narines. C’était un de ces parfums de femme qui vous transformait un banal Schpountz en un superman, un génie, deux associés et une cloche en une association de malfaiteurs en moins de deux. Le chef des monstres souffla son haleine fétide sur la face du merlan et se rapprocha de ses oreilles, comme l’homme expert qui murmurait aux oreilles des chevaux:

“- De la part des copains !”

Puis le Sicilien sortit son soufflant et tira, tout en saluant le départ vers l’éternité du coiffeur par un:

“- Tchao Pantin !”

La jeune femme, que j’avais rattrapée en plein vol, eut, en voyant son compagnon partir pour une dernière et mortelle randonnée, quelques sueurs froides. Je la tirai machinalement derrière moi pour lui éviter d’être dans la ligne de mire de cette brigade du diable. Inconscient ou téméraire ou encore les deux à la fois, j’agissais comme un garde du corps offrant le mien comme bouclier, criant intérieurement: “Touchez pas à la femme blanche !”. Les tueurs, en experts, m’ignorèrent et ne m’offrirent en échange que leur mépris.

“- Assassins !”

Lança un consommateur attablé et inconscient du danger qui le menaçait. Le troisième homme du groupe des malfrats s’avança vers cet attardé mental, vers ce fou du roi.

“- Les gars, on est tombé sur un vrai Dupont la joie, un as des as comme on en rencontre peu, il mérite un huit et demi sur l’échelle de Jacob.”

Ses complices se mirent à sourire. L’homme continua :

“- Alors on subit une grosse fatigue, on mène une vie d’enfer, on est en état de choc. On a reçu la bûche de Noël en pleine gueule. C’est la canicule qui fait gonfler tes valseuses, mon petit Pierrot le fou ? On connaît la chanson, si tu veux un plan simple pour vivre vieux, va voir docteur Popaul. Il te fera l’arrangement du siècle et tu te sentiras rajeunir, chéri !”

Tous ses collègues se mirent à rire et quittèrent le bar, sous les yeux de Laura Marsh. Dans un monde sans pitié, Laura n’avait pas sa place. La couleur pourpre illumina son visage peiné. Prise dans cet engrenage de violence, dans l’étau des choses de la vie, la fiancée du pirate était restée de marbre à la mort de son homme. Elle avait l’air d’une effrontée qui savait user d’arsenic et de vieilles dentelles pour faire son trou; une vraie chatte sur un toit brûlant, prête à tout pour sortir de ce monde fou, fou, fou et oublier celui qu’elle venait de quitter, il y a peu de temps de cela: la cité des femmes. La petite voleuse cherchait un protecteur, une sorte de beau-père et j’étais là: à nous la victoire, criais-je intérieurement. Vive la vie ! Mais restons groupés, la femme d’à côté était si belle.

“- Viens chez moi, je n’habite pas chez une copine mais je saurai te faire une place au soleil, j’ai une chambre en ville.
- D’accord, mais avant, embrasse-moi idiot !”

Je ne me le suis pas fait répéter deux fois. Je lui ai roulé une gamelle de première, le buffet froid de l’hôtel de la plage n’avait qu’à bien se tenir. Requinqué par ses bons baisers de partout, j’eus l’impudence, en quittant la salle avec la belle, de lancer à l’assistance :
“- Au-revoir les enfants !”

Puis, on a fui comme des voleurs de bicyclettes, je n’avais qu’une envie: lui faire l’amour en quatrième vitesse. Les lumières de la ville saluaient la naissance de notre histoire et la lune, dans le caniveau, se reflétait. Les nuits de pleine lune me portaient toujours chance. Je sentais que c’était plus qu’un rêve, peut-être un vrai songe d’une nuit d’été.

Quand on arriva enfin chez moi, j’étais fébrile. Comme atteint par le péril jaune, j’avais la fièvre au corps. La belle et le clochard étaient réunis. Je vous le dis, les dieux étaient vraiment tombés sur la tête. Je me rapprochai d’elle et, sans attendre sept ans de réflexion, je lui déclarai:

“- T’as beaux yeux, tu sais ?”

La belle était loin d’être farouche, elle m’embrassa fougueusement et je sentis sous moi comme un tremblement de terre. J’avais le cerveau en compote et le battant qui chantait la chamade, à en attraper une attaque. Et puis la chaleur me mit mal à l’aise, un vrai coup de sirocco. Quand elle relâcha son étreinte, elle me lança:

“- T’as de la musique ?
- Aimez-vous Brahms ?
- Une leçon de piano à cette heure-ci ? Non, je préfère une autre sorte de cocktail
pour m’éclater !
- Ok, j’ai l’arme fatale que tu recherches !”

Joe Cocker était déjà sur la platine et entamait les premières mesures de “You can leave your hat on”. Si la mélodie du bonheur pouvait durer 9 semaines et demi, je n’en demanderais pas plus aux enfants du paradis. Laura, au rythme de la musique, commença un strip-tease très hot pepper. Elle avait le diable au corps et la fièvre du samedi soir. Son déhanchement artistique valait tous les derniers tangos à Paris. Quand enfin, comme une île nue, elle me fit découvrir sa si jolie petite plage aux poils blonds, je me suis agenouillé et, sans attendre que Lelouch me communique son “hommes, femmes, mode d’emploi”, me suis approché de son île au trésor.

“- Que la fête commence !”Déclamais-je, en interprétant une mélodie en sous-sol digne d’un professionnel. La femme, sous l’influence de mon traitement, était à bout de souffle. Elle était déjà partie, elle voyait des nains partout et ce n’était que le début de ce jour de fête. J’étais prêt à la faire mourir d’amour et à transformer l’enfant sauvage en une mégère apprivoisée. Je menais le bal et il était temps que ce dîner de cons se transformât en une chevauchée fantastique. Je pris la provinciale dans mes bras pour lui faire franchir la ligne de démarcation de ma chambre et lui offrir un remake de l’arrière train sifflera trois fois. Ce fut tout à la fois fantasia chez les ploucs, règlement de compte à OK Corral et les sentiers de la gloire. Je fus, sans me vanter, magnifique et méritai maintenant le repos du guerrier. Je libérai mon amie de l’empire des sens et elle se rendit aux toilettes. J’en profitai pour aller vers mes cuisines et dépendances afin de prendre des coupes et une bouteille de champagne. Ma grande illusion revenait des toilettes aussi fraîche qu’une rose du Caire. Je lui tendis une des coupes et lui déclarai:

“- A nos amours !
- Ca commence aujourd’hui !”

On trinquait et avalait lentement le nectar, sorti tout droit de la cave de la veuve Couderc, quand on sonna à la porte. Qui venait troubler ma nuit d’ivresse ? La belle lança une supposition:

“- Le facteur ?
- A cette heure-ci ? Et d’habitude il sonne toujours deux fois !”

La chaîne de la porte vibrait sous les impacts des coups portés. Laura émit une seconde question sur ces visiteurs du soir qui s’invitaient au bal des casse-pieds:

“- Flic ou voyou ?
- Je ne sais pas, mais je te le promets, ils vont bien être reçus, les visiteurs.”

La porte, qui n’était pas des Lilas, craqua sous la pression de la troupe complète des blues brothers, chapeaux mous et costumes sombres, avec des grandes gueules dignes de figurer dans le salon de l’appartement de la famille Adams. Ahuri, face à ces morfalous porte-flingues, j’essayai de composer en m’adressant à celui qui pouvait être leur grand chef. Portant le monocle, il avait autant de classe qu’une troupe de cloportes métamorphosés:

“- Hé les gars, tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil !
- Au nom de tous les miens, le cousin, marche à l’ombre ! C’est un conseil sans frais que je t’adresse, c’est à ta lectrice que je veux causer.
- Voyons, voyons, ce n’est pas quatre garçons dans le vent comme vous, quatre garçons pleins d’avenir qui allez vous attaquer à une candide comme elle ?
- Ta gueule, le distrait, sinon tu vas avoir à faire avec le boucher !”

Un monstre s’avança vers moi, en interprétant la valse du gorille. Je ne voulais pas être son jouet et je me tus, avant qu’il ne le fasse. Le monocle semblait rire jaune et dans un murmure demanda à ma belle, sans bois dormant:

“- Qui a tué Harry ?
- Harry ?
- Harry Crumb !
- Qui est Harry Crumb ?
- Ne joue pas l’amnésie, poupée ! ”

J’intervins:

“ - Mais qui est Harry ?
- Un ami qui vous veut du bien !” Lâcha le monocle, tout en me saluant bien d’un doigt bien dressé. Sans vouloir jouer l’avocat du diable, j’intervins pour ma Cendrillon, elle avait droit elle aussi à la justice pour tous. J’étais prêt, si elle me réservait un week-end sur deux, à faire un pacte avec un tueur, afin de lui éviter de sanglantes confessions. Je sentais que c’était mon jour de chance, allez France !

“- Écoutez les affranchis, vous êtes sur le grand chemin de l’erreur...
- C’est toi qui dois aérer tes esgourdes, si tu ne veux pas te retrouver face à face avec le créateur à un train d’enfer. Mon oncle d’Amérique m’a rencardé sur la belle noiseuse, elle sait tout sur la mort du chinois.
- Ton oncle Benjamin a bien pu jouer à menteur, menteur, rien que pour se venger de moi. Il a voulu participer avec moi à des jeux interdits, tout en désirant me payer avec de la monnaie de singe. Je n’ai pas apprécié le cinéma de papa, je lui ai balancé une gifle et ça a fait boum dans sa tête. Au passage, une vraie tête à claques, le tonton. Alors depuis cette dernière séance, le feu follet joue à la diva. Il ne boit plus, fume plus, mais drague et cause à tort et à travers.
- Ce n’est pas parce qu’on a rien à dire qu’il faut fermer sa gueule !
- Très drôle, le monocle ! Ton numéro de l’ours et la poupée ne marche pas avec moi, je connais tous tes black micmacs, alors ?
- C’est une révolte ?
- Mieux que ça sire, c’est la révolution !
- Regardez la petite sœur de sang qui se monte le cou pour rien, alors qu’elle n’est sûrement pas sortie de la cuisse de Jupiter.
- Peut-être, mais je la prends sous mon aile et elle sera ainsi sous haute sécurité ! Lançai-je téméraire.
- Hé, le Kid de Cincinnati ! D’habitude je n’aime pas tirer sur le pianiste, mais vu que j’ai les pleins pouvoirs, tu vas arrêter ton cinéma avant que mon tandem ne te fasse la peau.
- Je ne suis pas à vendre !
- Voilà qu’il se prend pour un ours ! Lança l’homme de main. Le monocle était de plus en plus en colère, l’homme ne me supportait plus et ordonna à son doulos.
- Occupe-toi d’eux en douceur !
- Ok, je vise l’aile ou la cuisse ? Dit-il en sortant son 8mm.

Le monocle, en homme sage, proposa un autre choix, Sophie.

“- Mets la pédale douce, j’ai dit en douceur !”

Alors le tatoué, qui ne s’appelait sûrement pas Raphaël, m’aspergea d’une blanche neige qui me fit voir plus de sept nains.

Bien plus tard, le vent de la nuit, provenant de la fenêtre sur cour, me réveilla. J’étais dans le coltard, entre nuit et brouillard. Un grand saut dans la piscine me remettrait sûrement les idées en place, mais, comme la pègre jaune du secteur avait fait main basse sur la ville et n’avait jamais jugé comme priorité absolue la création de piscines dans ces grands ensembles, je m’en passais. Même si le tambour résonnait dans ma tête, il fallait que je trouve un regain d’énergie pour me sortir de ce piège de cristal. Ils avaient pris la poudre d’escampette et la femme en bleu. Je me retrouvais seul, d’un côté j’avais la moutarde qui me montait au nez, de l’autre je m’estimais heureux comme Ulysse, car j’étais encore vivant et je n’avais fait aucun beau voyage vers les portes du paradis. J’aurais pu, avec ces diaboliques, passer l’arme à gauche. C’étaient les risques du métier ! Mais, j’avais un avantage sur le quidam courant qui avait la mort aux trousses, je savais que les cadavres ne portent pas de costard; et justement, ce soir, j’en portais un.

En me relevant péniblement, je m’avouai mon échec, oui maman j’ai raté l’avion ! C’était la crise, le temps des jours heureux était passé. Sur la table, j’ai retrouvé un paquet de galettes de Pont Aven et je me suis jeté dessus comme un morfale. Elles représentaient pour moi l’or des braves et me rappelaient l’année dernière à Marienbad, lorsque je mangeais des tablettes de chocolat avec Fanny. Ces tablettes recelaient souvent des images d’enfances. Il y en avait aussi dans ce paquet de galettes. Celle-ci représentait des oies sauvages. Après la dernière galette du roi, je me mis à fouiller la chambre à la recherche d’indices particuliers. J’ai simplement découvert la pantoufle de ma cendrillon, à l’intérieur je trouvai un bristol: Bagdad Café, 21 rue Harlay, Le pont neuf, sans les amants mon Léo, encore un incompris. Bingo ! Les ripoux avaient enlevé ma belle, mais comme elle s’y attendait, elle m’avait laissé un message. Je sortis de mon appartement et descendis les trente neuf marches qui me séparaient de mon rez-de-chaussée. Dans la rue barbare, je hélai un taxi. Dès que je fus installé, je lançai l’adresse au taxi driver:

“- Le Bagdad café, au 21 Rue Harlay !
- C’est un cabaret, prés du quai des orfèvres ?
- Sûrement !
- C’est pas mal, mais je préfère le Don Camillo. Au 21, vous m’avez dit ?
- Oui l’assassin habite au 21 !”

Dans cette noire nuit du chasseur, le taxi fila car il n’y avait aucun trafic. Le seul problème, c’était que le driver était un de ces rois du sport qui connaissait tout sur les professionnels et le sport, mais qui n’en faisait jamais. Il se prit tour à tour pour un gentleman d’Epsom, en me parlant avec science de canassons, puis pour un Thierry Roland de supermarché, en parlant de foot, en souhaitant un “à mort l’arbitre” au dernier qui avait arbitré le match Paris-Texas; on achève bien les chevaux, pourquoi pas les juges-arbitres. Ensuite, il dénigra les misérables qui osaient critiquer les stars du football qui gagnaient plus de 100 000 dollars au soleil par mois. Irrité et outré, il lâcha un “ Que les gros salaires lèvent le doigt” bien senti. L’emmerdeur commençait à me taper sur le système. On arriva à destination, mais quand il voulut prendre la rue Harlay, elle était à sens unique. Courage fuyons, il est temps que je lâche ce pot de colle, Julie.

“- Bon ce n’est pas grave, laissez-moi là !
- Ah non ! Je vais en bon normand vous faire traverser le mur de l’atlantique et
vous emmener à destination, Monsieur Klein !”

Devant l’attitude de ce zèbre zélé, j’étais de plus en plus à cran. Pour bien me faire entendre, je sortis mon cran d’arrêt:

“- Adieu l’ami, je descends là, tu te payes et envole-toi ! Compris ?”

A la vue du couteau, le chauffeur imagina que j’étais une sorte de pirate prêt à provoquer la mort d’un pourri sans aucun regret éternel. Il se tut avant que je ne le fasse. Je sortis du taxi mauve et ne pus m’empêcher de déclarer qu’ils sont fous ces normands ! Maintenant, il pourra dire, à qui veut l’entendre, qu’il y a un indien dans la ville. Mais mes malheurs d’Alfred ne s’arrêtèrent pas là, voilà qu’il pleut autant sur Santiago que sur Paris. Toute la pluie tomba sur moi, il ne me restait plus qu’à déchanter sous la pluie. Je me mis à courir comme un rat, un vrai marathon man. Je courus tellement vite que je débouchais sur un pont trop loin. Revenant sur mes pas, je vis la fille sur le pont. Des hommes d’influence tentaient de l’attacher avec une corde et s’apprêtaient à l’envoyer dans le long fleuve tranquille, la vie est un vrai roman, je vous le dis.

Ils ne savaient pas que la noyade était interdite et qu’une bande de flics pouvait les coffrer à tout moment, si ceux-ci ne s’empêtraient pas dans une guerre des polices ridicule. Impitoyables, les monstres voulaient commettre le crime parfait. Après avoir effrayé quelques randonneurs isolés, chassé un américain à Paris et vérifié que le bateau soit passé en dessous d’eux, les anges à la figure sale voulurent balancer la môme dans la mare au diable, en espérant que la rivière serait sans retour. Les raisins de la colère montèrent en moi, il était temps que je devienne le rebelle de ces temps modernes où tout géant, atteint par la fureur de vivre, se devait de faire respecter la loi des hommes, noblesse oblige. J’étais prêt à danser avec les loups et à leur interpréter la valse des pantins. Banzaï, l’empire contre-attaque, garçon ! Hiroshima mon amour, ça va être un été meurtrier !

Je leur ai tout fait, le coup du parapluie, un twist again à Moscou et la tour infernale ou des tours infernaux, je ne sais plus. Comme j’avais pris plus d’un cours privé chez le petit dragon, les karaté kids pouvaient aller se rhabiller. Prise entre le bon, la brute et le truand, Laura se mêla à la castagne et me prouva, encore une fois, que les blancs ne savent pas sauter big mama, en envoyant deux hommes par-dessus le pont. Les deux autres, effrayés par mon basic instinct, partirent à la recherche de Mr. Goodbar. Deux hommes dans la ville, courant comme les cavaliers de l’apocalypse, empruntant la diagonale du fou, ne pouvaient manquer de se faire remarquer, surtout dans ce secteur. Un inspecteur la bavure quelconque, tout frais sorti d’une police Académie, les arrêterait sûrement pour les placer en garde à vue durant 48 Heures. Laura et moi avions échappé à l’horreur dans la ville, il était maintenant confirmé que des anges-gardiens veillaient sur nous. On s’embrassa longuement sous le regard d’une Tatie Danielle, une vieille dame indigne, qui passait par-là, sans souci et sans mobile apparent:

“- Même les chiens ne font pas ça devant tout le monde !
- Et la tendresse, bordel ! ” Lui criai-je, faisant fuir la vieille dame qui marmonna:
- Ah ça, il y en aura toujours, tant qu’il y aura des hommes !
Ce qui fit rire Laura.
- Des bordels ou de la tendresse ?
- Les deux, mon capitaine Fracasse. Allez viens, je t’amène dans un restaurant
sympa qui s’appelle “La cuisine au beurre” pour te faire goûter la meilleure soupe aux choux que je connaisse.
- Ah bon ? Pourquoi pas ! S’ils proposent ensuite un bon poulet au vinaigre, je
suis partante.
- Adieu poulette ! Ils ont d’autres spécialités comme liberté, égalité, choucroute !”

Quand on entra dans le grand restaurant, le vieil homme passait un coup de torchon sur le sol, alors que l’enfant s’amusait, sur sa console, à des jeux de guerre et qu’un ragtime passait sur radio corbeau. Le grand-père, qui ne devait pas boire uniquement de l’eau du lac tout proche de la maison, nous proposa un fauteuil pour deux. Laura pensa qu’il était atteint de la folie du roi George.

“- Ca va Papy ? Tout baigne ou vous faites encore de la résistance ?”

Pour toute réponse, le papy ouvrit la bouche et nous montra les dents de la mer. La coupe était pleine.

“- Allez viens Laura, le papy a un chaînon manquant. Ce ne sera pas ce soir qu’il nous préparera un méli-mélo de ses spécialités. On a juste le temps de prendre le dernier métro.
- Tu me plais, toi !
- Nobody is perfect !”

Laura me sourit et m’embrassa. Avec les femmes, je savais y faire. Le secret de mon succès ? D’une part, j’étais né sous le signe du taureau, d’autre part, j’appliquais à la lettre la méthode Zéro de Lemmy Caution qui préconisait l’usage, voir l’abus, de cigarettes, whisky et petites pépées avec zéro regret, fut-il éternel.

“- Je t’aime toi !
- Oui, mais je te préviens, nous ne vieillirons pas ensemble !”

Laura illumina la nuit de son sourire cristallin et me déclara:

“- Je vois, monsieur est un cinéphile !
- Cinéphile, moi ? J’ai horreur du cinéma de papa et je hais les acteurs.”

Elle me prit la main, nous prîmes le dernier métro pour une dernière cavale, et nous nous fondîmes au noir.

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