La piste du pou
de Patrick Arduise



Ils ont emmené Anne-Lise tout à l'heure, sous l'inculpation d'infanticide, menottes aux poings comme une dangereuse criminelle ; seul Franck a été autorisé à l'accompagner à titre d'avocat de la famille. Même si la culpabilité d'Anne-Lise ne souffrait d'aucun doute, il avait l'air optimiste, un véritable crack dans sa spécialité, la criminologie. Sacré Franck !
Qui aurait pu imaginer que ça allait se terminer comme ça ? Infortunée Anne-Lise ! Elle n'avait pas eu le temps de faire un shampooing. Cette nuit, bonne-maman et bon-papa ont dormi à la maison : en réalité personne n'a réussi à fermer l'œil, il y avait toujours cet affreux drame entre nous ! Ce matin, Conchita, la bonne, n'est pas venue remplir son office : bon-papa lui a accordé un congé exceptionnel.
- Il faut toujours garder espoir ! a soupiré bonne-maman pour se consoler tandis que les gardiens de la paix faisaient monter sa fille unique dans le fourgon.
Après cette scène irréelle, bon-papa s'est gratté le front autour de sa cicatrice en se servant un verre de bourbon malgré l'heure matinale : il n'était encore que sept heures.
- Il faut tenir bon, a-t-il sermonné à l'adresse du petit buste pensif de Rodin qu'il nous a offert en cadeau de mariage. Je l'ai toujours dit, avec les enfants, on ne peut jamais savoir ce que l'avenir réserve.
Personne n'a relevé. Au fond du couloir, il y avait la chambre désormais vide de notre petit Baptiste. Toute cette tragédie à cause d'un misérable pou, ça serait presque comique. Au bureau, Georges n'a pas cru à cette histoire aussi longtemps que ça évoquait un private joke entre nous ! Ces dernières temps, il était retenu à New-York pour vendre notre nouveau concept de management ; le produit explosait le marché, c'était la meilleure période pour attaquer. Quand Georges a commencé à prendre cette affaire de pou au sérieux, il a promis d'en toucher un mot à des spécialistes américains. Durant son absence, je restais souvent très tard au bureau, et lorsque je rentrais à la maison, j'avais plutôt envie de me relaxer devant un bon verre de bourbon ; Baptiste était déjà endormi, et je trouvais Anne-Lise effondrée sur le sofa avec bonne-maman et bon-papa complotant autour d'elle.
Il y avait eu la déchirure, comme avait dit Anne-Lise : l'école n'acceptait plus Baptiste à cause du risque de propagation. Quand j'y pense ! Une école qui facture ses prestations à ce tarif et qui vend de la pédagogie active et moderne - selon la formule du contrat d'admission - comme d'autres ventent les mérites d'une poudre à laver ! D'ailleurs son nom évoque une marque de machine à laver : Montessori ! C'est bonne-maman qui avait insisté pour qu'on y inscrive Baptiste ; d'après elle, c'était moins rigide que chez les jésuites, et de surcroît on était à l'abri des fréquentations hasardeuses, avait-elle observé en pinçant les lèvres. Ce qui signifiait que notre petit chérubin ne recevrait pas une éducation au rabais distillée par des fonctionnaires fatigués à cause des enfants issus de tous les coins du Tiers-Monde. Pour sa part, ce vieux Franck y avait casé ses deux aînés qui préparent aujourd'hui plusieurs masters à Harvard.
Baptiste ressemblait beaucoup à sa mère, il tenait d'elle cette constitution fragile, un peu maladive, et cette façon de vous fixer avec de grands yeux ouverts d'un bleu intense. Comme sa mère, il avait le visage diaphane entouré de cheveux blonds très fins, implantés très haut ; cela lui conférait une expression si délicate et si étrange qu'il apparaissait comme un ange égaré descendu parmi les mortels.
- Le Seigneur l'a rappelé à Lui pour laver nos péchés, avait lâché bonne-maman en levant les yeux au ciel.
La salle de bains était transformée en un véritable capharnaüm débordant d'un assortiment impressionnant de produits anti-poux, spray, lotions, gels, soins capillaires, poudres multicolores : sur les étagères s'entrechoquaient pêle-mêle des collections de flacons aux formes extravagantes, de mystérieuses décoctions provenant de l'antre d'une sorcière, et un nombre incalculable d'instruments bizarres : peignes, brosses de tailles et de couleurs étonnantes, semblables à des outils préhistoriques.
La dernière et inutile campagne d'éradication remontait à la semaine dernière, une expédition à Genève dans la clinique du célèbre professeur Adolphe Izan, réputé comme le plus grand spécialiste européen en matière de parasites, et ancien condisciple de bon-papa à la Faculté.
- Vous auriez mieux fait d'aller consulter à Boston, avait conseillé Georges à son retour des USA.
Lui non plus ne pouvait pas imaginer qu'un simple pou, arc-bouté sur la tête de notre Baptiste, défierait les prodigieux progrès de la médecine moderne !
Où avait-t-il pu attraper ce pou ? S'il était né dans un bidonville de Rio de Janeiro ou de Calcutta, ou bien en Afrique, cela aurait été bien triste pour lui, mais personne n'aurait été surpris.
On a retourné la question dans tous les sens, la nuit, le jour, des week-ends entiers consacrés à des hypothèses inutiles. Une énigme ! Franck avait bien proposé une piste, celle de Conchita :
- Je ne voudrais pas dire ce que je ne veux pas dire, avait-il entamé son réquisitoire en tirant sur son Havanero, et en se redressant comme s'il s'adressait au prétoire, si on considère les affaires d'inceste, par exemple, l'usage prouve que le coupable figure le plus souvent parmi les proches de la victime. Et dans le cas qui nous intéresse, avait-il poursuivi en soutenant son menton avec un pouce, fier de sa démonstration, ta bonne est portugaise et doit nicher dans un gourbi minable au milieu d'une ribambelle de gamins. Si on pouvait établir précisément les responsabilités, je crois que chacun y trouverait son compte…
Quel crack ce Franck !
Tout le monde s'était mobilisé : même Sophie, la femme de Franck, qui n'oubliait jamais de nous rapporter les conseils utiles découpés dans les magazines féminins. Georges, pour sa part, avait même eu l'idée de mener une recherche minutieuse sur Internet ; enfin, c'est Stella, la nouvelle stagiaire blonde qui s'en était occupé puisque lui se trouvait aux States à ce moment là.
A l'école Montessori, ils avaient été formels : chaque matin, avant l'entrée en classe, nous avait juré la jeune institutrice affligée d'un chignon, de lunettes rondes et d'une dentition anarchique, on inspecte « discrètement » la tête des élèves, et si on repère un enfant porteur de poux, il est immédiatement rendu à ses parents.
Au début, j'étais persuadé que les choses allaient rapidement s'arranger. Anne-Lise avait beau me rebattre les oreilles avec cette histoire de pou, je ne la prenais pas au sérieux. Elle a toujours eu tendance à tout dramatiser, c'est dans sa nature, elle a les nerfs fragiles depuis l'enfance. Une faiblesse héréditaire, selon bonne-maman dont une des tantes a vécu cloîtrée chez les sœurs cisterciennes à cause d'une excentricité maladive.
Bon-papa avait proposé sans rire de mettre un détective privé sur la piste du pou, il en connaissait d'ailleurs un très habile dont il avait déjà employé les services pour des raisons qu'il n'avait pas cru utile de préciser.
Qui aurait pu imaginer que la résistance acharnée du pou sur le crâne de notre petit Baptiste allait finir par briser Anne-Lise ? Comme un brave petit soldat, elle avait mené une lutte inégale. Arrosée en permanence de pipéronal, de dépalléthrine ou de d-phénothrine, la tête de Baptiste avait été le lieu d'un âpre champ de bataille d'où le pou ressortait toujours vainqueur. Malgré les doses massives, malgré les traitements des spécialistes, malgré l'acharnement insensé de l'arsenal de la médecine moderne, malgré les potions magiques de charlatans sans scrupules qu'Anne-Lise consultait en cachette - avec l'aide de Sophie, d'après les soupçons de bon-papa - rien ne venait à bout de l'exceptionnel héroïsme du pou.
Il avait fallu reconnaître qu'il offrait un spécimen rare, perfide, cruel et même barbare ; lorsque Anne-Lise, en désespoir de cause, s'était résignée à sacrifier les boucles d'ange de Baptiste, le pou était réapparu, quoique insaisissable sur le désert qui avait gagné le crâne de notre petit chérubin. Se réfugiait-il dans les bourrelets des oreilles ou avait-il investi les sourcils dorés de son innocente victime ? Le brillant professeur Adolph Izan, de Genève, avait avoué y perdre ses connaissances scientifiques : ce pou n'obéissait à aucune loi de son espèce, il se comportait comme un parasite chronique qui semblait s'être pris d'une passion exclusive pour Baptiste. En bref, aucun remède humain ne parvenait à le détruire. Et pourtant, si le pou avait été pourvu d'oreilles, il aurait tremblé rien qu'à entendre les arrêtés du terrifiant verdict qu'on lui promettait, une fois qu'on aurait mis la main dessus. Ce pou était doué d'une pugnacité et d'une ruse à toute épreuve.
Depuis plusieurs semaines Baptiste avait le regard d'une bête traquée, il était devenu grave et taciturne, comme si, du haut de ses huit ans, il se rendait compte que son existence était suspendue à la présence diabolique du pou.
- Pardon maman, étaient les rares paroles qu'il avait prononcées d'un filet de voix étranglée dimanche dernier à table, après le bénédicité, ses grands yeux bleus remplis de larmes levés un instant vers sa mère qui n'avait pas pu s'empêcher d'éclater en sanglots.
Bonne-maman, assise à côté de lui, avait esquissé le geste de caresser le crâne lisse de Baptiste puis s'était ravisée aussitôt sous l'œillade assassine de bon-papa.
Comment une pareille tragédie a-t-elle pu nous arriver ? Je me souviens qu'avant nos fiançailles, Anne-Lise se remettait tant bien que mal d'une dépression nerveuse, après une malheureuse péripétie dont bon-papa m'avait laissé deviner l'origine : elle s'était littéralement entichée d'un artiste, un énergumène sans scrupules prêt à abuser de l'innocence. Bon-papa avait réagi en confiant notre jeune égarée aux bons soins d'un établissement dirigé par son ami le professeur Davos.
C'est à l'occasion du retour à la raison de leur fille unique que bon-papa et bonne-maman avaient donné une réception au manoir familial de St-Germain. A cette époque, il faut bien le reconnaître, les choses n'avaient été faciles pour personne !
Durant le séjour à l'hôpital d'Anne-Lise, un tragique accident de voiture avait été fatal à ma pauvre mère ; bon-papa, qui conduisait, s'en était tiré miraculeusement indemne avec pour unique séquelle cette vilaine cicatrice qui lui barre le front.
J'avais appris la terrible nouvelle depuis Harvard où j'achevais mon master, j'avais sauté dans le premier avion, accompagné de Georges avec qui je m'étais lié. Mon père était effondré, il avait vieilli de plusieurs années en l'espace de quelques heures. La cérémonie de l'enterrement avait dû lui apparaître trop injuste car je l'avais découvert prostré sur son bureau, la tête éclatée baignant dans son sang. Impossible de me souvenir de la suite, Georges et bon-papa m'avaient certainement porté secours. Il m'avait fallu admettre que j'avais besoin de digérer les derniers événements, et bon-papa avait trouvé la meilleure solution : une cure de repos dans le même établissement où Anne-Lise récupérait doucement de la parenthèse de l'énergumène.
Cette réception au manoir familial était restée mémorable, non seulement à cause des circonstances douloureuses qui l'avaient précédée mais aussi parce que ce soir-là la main du destin avait consenti à tourner la page des catastrophes. Anne-Lise et moi sortions de notre retraite commune où nous n'avions pu qu'échanger quelques regards à la dérobée ; là-bas, chaque pensionnaire est encadré et choyé par un personnel dévoué. Curieusement, alors que nos parents respectifs étaient amis de longue date, nous ne nous connaissions pour ainsi dire presque pas : Anne-Lise était plus jeune que moi, et durant toute son enfance, elle fréquentait des institutions sévères où elle restait la plupart du temps des vacances scolaires afin de perfectionner son éducation et ses connaissances.
C'était une des ces dernières belles et chaudes soirées d'été, la fête promettait d'être splendide, un orchestre genre Nouvelle-Orléans distillait une musique entraînante sur laquelle quelques couples se trémoussaient dans le grand salon illuminé, les parfums capiteux des cavalières voletaient dans l'air en se mêlant aux effluves du crépuscule qu'une brise amicale rabattait du parc.
En hôtes avisés et affectueux, bon-papa et bonne-maman s'étaient répartis la tâche : bonne-maman chaperonnait sa fille chérie tandis que bon-papa veillait sur moi. Ils avaient invité de nombreux intimes : outre le professeur Davos - flanqué d'une blonde replète trop démonstrative - à qui je devais mon rétablissement, il y avait des gens très importants auxquels bon-papa se faisait un devoir de me présenter tout en me glissant à l'oreille sa maxime préférée de La Rochefoucault : Nous ne nous donnons pas - aux gens plus puissants que nous - pour le bien que nous leur voulons faire, mais pour le bien que nous voulons recevoir. Georges, que bon-papa avait pris en estime, avait eu lui aussi le privilège d'être présent ; si ma mémoire ne me trahit pas, c'est à cette occasion-là qu'il avait rencontré Sophie.
Bon-papa se montrait particulièrement empressé avec moi, comme s'il avait une idée derrière la tête : les conversations avec ses amis prenaient un tour de plus en plus sérieux et constructif à mesure que la soirée avançait ; je compris plus tard qu'il se préoccupait de mon avenir.
Après ma réclusion réparatrice, je supportais mal la foule et l'agitation ; je ressentais un malaise diffus comme si une partie de moi ne parvenait pas à participer à la fête. La tête me tournait, ma cravate m'étranglait et mon smoking trop étriqué me blessait.
Le parc était frais et délicieusement éclairé grâce aux flambeaux disposés près des statues qui s'échelonnaient sur la pente molle descendant vers l'étang aux nénuphars ; les rhododendrons en fleurs et les massifs de roses trémières répandaient leurs fragrances suaves. Un homme trapu accoutré d'un chapeau défoncé et d'un vieil imperméable fatigué était embusqué derrière une réplique de Zeus enlevant Ganymède ; dès que je passais à sa portée, il me saisit familièrement le bras en brandissant de l'autre main un bout de cigare éteint, me soufflant dans le nez que « les choses étaient réglées » et qu'on avait retrouvé l'énergumène asphyxié dans son atelier à cause d'une bouteille de gaz défectueuse, allégation ponctuée d'un clin d'œil entendu.
Un peu plus bas, je distinguais une silhouette assoupie contre la petite statue reproduisant l'Aphrodite au bain de Praxitèle ; le jeu du contre-jour créait l'étrange illusion que la déesse avait repris vie. Ce miracle fugitif s'appelait en réalité Anne-Lise qui ressemblait à s'y méprendre à une divinité grecque, drapée dans une ample robe blanche aux manches évasées, le visage plus diaphane que jamais, les yeux perdus vers un Olympe qu'elle paraissait seule capable d'apercevoir. Des larmes brillaient sur ses joues blêmes. A mon approche, l'Aphrodite rediviva baissa les yeux vers son poing fermé qui s'ouvrit lentement sur son secret : une feuille de rose trémière toute déchiquetée. Pas besoin d'être botaniste pour savoir que les feuilles de rose trémière dessinent fidèlement la forme d'un cœur.
L'horrible tragédie s'est déroulée avant-hier, au milieu de la nuit. Un monstrueux concours de circonstances avait fait que Baptiste s'était trouvé seul avec sa mère : j'étais retenu avec Georges tard dans la soirée à cause d'un très gros client américain, et de leur côté, bon-papa et bonne-maman avaient leur soirée de bridge.
Quand je suis rentré, il était déjà trop tard, Anne-Lise avait été victime d'un accès de démence : à l'aide d'un racloir pourvu de dents en fer - un de ces instruments préhistoriques sans doute commandé sur Internet - elle avait exfolié la peau du crâne de Baptiste pendant son sommeil. Un cauchemar effroyable !
L'inhumation de Baptiste et du pou aura lieu demain au petit cimetière de Saint-Germain dans la plus stricte intimité.

(Clinique du professeur Davos, le…)


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