Le principe de réalité
de Patrick Arduise



Ça y est, je les ai ! Depuis le temps que Marie-Laure me tanne pour les acheter et pour qu'on s'accorde un samedi entier de liberté ! Deux billets pour l'expo Van Gogh au Grand Palais ! Une aubaine à ne pas manquer ! Marie-Laure ne pourra plus m'accuser de rester terré comme un ours dans sa tanière, et de l'obliger à recourir au chantage pour me faire sortir de mon antre ! Ah ! Elle est injuste, depuis qu'on est ensemble, on a fait Marrakech et Istanbul, les grandes pyramides et l'Islande, Prague et la maison de Kafka, on a même failli se payer les chutes du Niagara !
Je le concède, j'ai une nature plutôt casanière, enfin plus exactement, les distractions de ce monde me laissent souvent froid, et pourtant cela n'a pas toujours été comme ça ! Quand j'étais jeune, je bourlinguais avec le grand Achille, on the road again, on taillait la route dans ma vieille 203 grise, la sœur jumelle de la célèbre antiquité de l'inspecteur Colombo ! Je voudrais bien voir la tête de mes secrétaires si elles savaient ça !
Avec mon pote Achille, nos enquêtes consistaient surtout à rire des autochtones, on se moquait de tout, on se revendiquait les héritiers dissipés de mai 68, « il est interdit de ne pas rire » ! Seulement après, les réalités de la vie ont pris le dessus, il a fallu bosser pour gagner sa croûte, pour rentrer dans le rang, même si on a pissé plus d'une fois sur les principes de la société de consommation en braillant sous les étoiles ! Ah ! Sacrée époque que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître !
Eh oui, mes frères et sœurs, chacun a poursuivi sa route de son côté. Au début, ça a débuté par un obscur emploi de scribouillard municipal, et puis j'étais amoureux, alors on s'est mis en ménage pour faire comme nos parents. L'enfant n'a pas tardé à apparaître, la panoplie complète en prime, les quatre murs et la télé, la voiture et le garage, et le cortège des responsabilités. La vie a montré le chemin, et même si je n'étais pas exactement d'accord avec la direction, je n'osais pas aller rejoindre le Che Guevarra en Bolivie ; de toutes façons, il avait été assassiné, de même que nos belles idées de jeunesse qui avaient fondu à mesure que mon ventre gagnait de l'ampleur. J'avais dû ranger ces beaux idéaux qui s'enflamment comme l'amadou quand on a vingt et même trente ans, et qu'on ne veut pas s'avouer qu'on a décidément plus vingt ans. Le grand Achille aussi a suivi le mouvement ; du moins s'efforçait-il, même s'il rêvait de devenir chanteur… qui n'a pas voulu un jour, mes frères et sœurs, être un artiste, comme dit la chanson ?
J'ai travaillé dur, concours après concours, j'ai gravi patiemment les échelons, je me mets souvent à penser à ça le soir quand je n'arrive pas à trouver le sommeil, quand je replonge dans ma jeunesse, j'ai dû faire des concessions et des compromis, il arrive un moment dans la vie où ne suivre que sa fantaisie devient indécent et irresponsable.
Je n'ai pas honte de le signaler, à présent, avec Marie-Laure, on a largement les moyens de concrétiser nos envies. Au fond, ça m'est bien égal, je recommencerais bien à pouloper avec le grand Achille à bord de ma vieille caisse sur les routes du hasard. Mais il y a le principe de réalité, comme répète mon psy. Auquel nul ne peut échapper ! Le principe de réalité, mes frères et soeurs, c'est le rapport que vous entretenez avec l'argent - ou, pour ceux qui ont du mal à saisir, c'est la valeur que vous méritez, la somme inscrite chaque fin de mois au bas de votre feuille de paie. Autrement dit, votre feuille pour avoir la paix : « LA PAIX » ! Les psy et leurs fameux jeux de mots !
Achille, par exemple, puisque vous le connaissez, a succombé à un véritable coup de folie il y a quelques années, il a plaqué son boulot en s'imaginant devenir sculpteur, et bien sûr il n'a jamais rien vendu ! Il survit des aides et des subsides de l'Etat providence, et, le cas échéant, n'hésite pas à taper ses propres amis. Enfin, ceux qui lui restent parce que nul n'est censé ignorer le principe de réalité sinon il va moisir en Papouasie Nouvelle Guinée avec les cannibales et les coupeurs de têtes, le retour à l'état sauvage ! La belle utopie de Mai 68 !
Moi aussi, j'aurais pu me bercer d'illusions et tapoter à coups de burin rageurs sur des morceaux de caillasse qui ne m'ont rien fait à longueur de journée - il faut savoir que la journée d'un artiste maudit ne démarre que vers midi ou treize heures, quand il est réveillé, et exclusivement les jours où il est « inspiré » - et me plaindre de ne pas manger à ma faim, tout en accusant le système ! Je connais le refrain ! Dans ma carrière, on m'avait placé à la tête du département culturel d'une ville importante, et je voyais défiler des hordes incessantes de pauvres diables qui ne cherchaient qu'à buller aux crochets des contribuables ! De véritables moules !
Des fois je raconte ça à Marie-Laure et ça la fait rire, elle me dit quand même, au vingt et unième siècle, s'ils n'ont pas encore compris que n'importe qui ne peut pas être Van Gogh ou Picasso, c'est affligeant !
Je l'ai croisée au cours d'une réunion qui portait un titre ronflant : « la stratégie des écoutes sociales en direction des publics fragilisés ». C'est son domaine, l'accompagnement des plus démunis, elle s'occupe d'un dispositif expérimental au niveau régional, enfin elle est la directrice générale. Au premier abord, je ne l'avais pas spécialement remarquée car elle appartient à cette catégorie de femmes dont la beauté ne se montre pas facilement, et qu'il faut se donner la peine de découvrir. Et puis, comme j'avais pris son numéro de téléphone, je l'ai invitée à dîner et les choses ont avancé comme ça. On s'est fait plaisir en achetant la maison de nos rêves, au coeur et à la périphérie de nos envies.
Comme moi, qui n'avait pas supporté longtemps ma première cage, Marie-Laure avait déjà des enfants et une vie derrière ; je n'étais pas son premier homme, et elle n'était pas non plus ma première femme. Plus exactement, dans un sens seulement car elle était la première qui ne comptait pas sur moi pour subvenir à ses besoins. Marie-Laure est ce genre de femme moderne, dynamique et entreprenante, pour qui le travail et la carrière passent au premier plan, et c'est ça que j'apprécie chez elle : elle est dans le principe de réalité si vous voulez, elle est adulte. Je ne sais pas si elle plairait à mon ami Achille, pour tout dire, cela fait plusieurs années qu'on ne se fréquente plus ; nos routes ont divergé, lui buté sur son burin, et moi qui n'ai pas refusé les opportunités ! J'ai de ses nouvelles de loin en loin par quelque connaissance commune : pour lui, rien n'a bougé, il continue de rêver qu'un jour il sera l'égal de Rodin ou Giacometti ! Selon Marie-Laure, quand je lui en parle pour l'amuser avec mes frasques de jeunesse, il n'a pas fini de grandir, elle ajoute même qu'il lui faudrait une femme avec les pieds sur terre pour le ramener dans le principe de réalité. Oh ! Elle n'est pas si sévère avec lui, elle le considère même avec une certaine affection, comme s'il s'agissait d'un grand enfant !
- Je te parie que s'il s'était imaginé être écrivain, a-t-elle pouffé de rire l'autre soir, il aurait voulu être Anna Gavalda ! « Je voudrais que quelqu'un m'attende quelque part », s'est-elle esclaffée.
C'est vrai que la rengaine favorite des artistes, ça consiste à se plaindre de se sentir si terriblement seuls dans cette société pourrie ! Mais qui est responsable ? Est-ce qu'ils font seulement un effort pour s'y intégrer ! Pour eux, l'univers ne tourne qu'autour de leur auguste nombril, et rien d'autre ne trouve grâce à leurs yeux !
Le mois dernier à Venise, on s'est émerveillés devant ce que j'appelle de l'art, du vrai ! On logeait dans un petit Palacio donnant sur la place Saint-Pierre ; malheureusement, le séjour a été trop court et les visites organisées trop vite bâclées. Il faudrait prendre le temps d'étudier la vie des ces grands créateurs, de ressentir ce qu'ils ont voulu exprimer ; en un week-end, c'est mission impossible. Et le lundi matin, le principe de réalité sonne à six heures, quoiqu'il arrive, et fini de rêver !
Ça va peut-être vous faire sourire mais je devais me dresser sur la pointe des pieds pour apercevoir au moins un coin du célèbre tableau des « Trois paires de chaussures, dont une chaussure à l'envers » ! En tout cas, ça aurait amusé Achille qui me taquinait souvent sur ma petite taille, et à force, ça m'agaçait !
Je ne voyais pas grand-chose mais j'admirais, malgré la bousculade, Marie-Laure ne me lâchait pas la main, comme si elle avait peur de me perdre. Je lui glissais à l'oreille, tu vois, le premier peinturlureux venu pourrait bien s'échiner durant des siècles devant de vieux godillots fatigués, jamais il ne parviendra à approcher le génie de Van Gogh ! Et dire que le pauvre n'avait peut-être même pas les moyens de se payer un modèle vivant ! A-t-elle répliqué, quand on pense au prix où se vendent ses toiles aujourd'hui ! C'est vraiment dégueulasse !
Le plus ennuyeux dans les musées, c'est la chaleur insupportable qui y règne. On étouffe avec cette multitude, les odeurs de sueur et les mauvais parfums, le piétinement. La gorge devient vite sèche, et si on se met à boire, alors une terrible envie de pisser vous empoisonne la visite ! Et où dénicher des toilettes ? Exactement le genre de jérémiades qui énerve Marie-Laure, elle me reproche de ne pas faire abstraction de ma petite personne pour profiter des œuvres d'art.
Elle n'admet pas que lorsqu'on habite en banlieue, ce n'est pas évident de venir à Paris en voiture, elle est tranquille sur son siège, elle ne se soucie pas de trouver une place de parking, les embouteillages ne sont pas son problème, sans parler de l'envie de pisser. Je ne sais pas si les femmes fonctionnent comme moi, mais dès que je monte en voiture, l'envie de pisser monte en même temps, souvent je suis obligé de m'arrêter au bord de la route, et à chaque fois Marie-Laure me demande si je n'ai pas attrapé une mauvaise maladie. A l'époque où on traçait la route avec Achille, ça le faisait marrer, faut dire qu'on ne se gênait pas pour téter bière après bière du matin au soir ; et on pissait ensemble en délirant avec Jacques Brel, le grand Achille beuglait à tue tête en chantant faux comme une casserole :
« tatatata ! Dans le port d'Amsterdam,
ya des marins qui boivent, qui boivent et reboivent, et qui reboivent encore,
Ils boivent à la santé des putains d'Amsterdam,
de Hambourg ou d'ailleurs enfin ils boivent aux dames
qui leur donnent leur joli corps
qui leur donne leur vertu, pour une pièce en or
et quand ils ont bien bu,
Ils se flanquent le nez au ciel,
ils se mouchent dans les étoiles et ils pissent comme je pleure sur les femmes infidèles ! tatatata !»
Son hymne préféré ! C'est bizarre les souvenirs, je revoyais la scène comme si c'était hier ! Et ça n'arrangeait pas mon actuelle envie de pisser, au contraire !
Etait-ce une illusion provoquée par la chaleur et le confinement ? J'aurais juré apercevoir le profil d'aigle d'Achille à l'autre bout de la salle ! Et Marie-Laure qui me parlait des mangeurs de pommes de terre en me secouant le bras ! Regarde, s'enflammait-elle, regarde ces pauvres gens, regarde la tonalité sombre de cette lumière, quelles nuances géniales pour croquer la misère ! Elle s'exaltait devant la toile des « Mangeurs de pommes de terre », et moi je continuais à garder un œil dans la direction d'Achille en me contorsionnant sur la pointe des pieds mais il s'était évaporé.
Marie-Laure me tirait d'un côté et les convulsions de la foule de l'autre, ça m'a rappelé les manifs avec Achille, à l'époque on se révoltait contre tout en général et en particulier, histoire de ne jamais grandir, de se soustraire au principe de réalité, observerait mon psy. Et impossible d'échapper à mon besoin d'uriner !
Je jouais des coudes en espérant voir briller le panneau salvateur, alors que les manifestants nous entraînaient dans l'autre sens, enfin plus exactement, vers l'endroit où j'avais cru surprendre la présence de mon ancien ami. Ou bien l'aurais-je pris pour un gardien ?
Le visage que j'avais vu, mes frères et sœurs, je m'en rendais compte au fur et à mesure qu'on s'en approchait à travers la mêlée, n'appartenait pas à mon pote, non, de loin, je l'avais confondu avec « Le portrait de l'artiste à l'oreille coupée » vers lequel convergeait la cohue.
A un moment donné, un nouveau mouvement de houle m'a emporté, malgré moi j'ai dû lâcher la main de Marie-Laure, happé par cette brusque vague furieuse.
Un silence singulier et inquiétant s'est installé, et dans l'immense hall du Grand Palais, la lumière est devenue très blanche, si blanche qu'un phénomène bizarre s'est produit, les dimensions du décor se sont mises à fondre pour se réduire à une pièce exiguë dans laquelle je commençais à distinguer la silhouette un peu floue d'un pauvre bougre qui avait l'air mal en point, la tête enrubannée d'un gros pansement qui lui couvrait une oreille. Avec sa mine battue, il avait l'allure d'un de ces parasites qui à l'époque venaient quémander les deniers publics en se proclamant artistes !
Ou alors s'agissait-il d'une hallucination tant la ressemblance avec mon vieux pote Achille était troublante !
Il m'a fallu un certain temps pour admettre ce qui m'arrivait : aussi inouï que cela puisse vous sembler, mes frères et sœurs, l'individu qui m'apparaissait en chair et en os n'était autre que le Maître en personne ! Nous nous tenions face à face au beau milieu de son atelier ! Un vrai miracle ! Mes petites secrétaires ne me croiront jamais ! Et quand je raconterai ça à Marie-Laure, elle qui avait déjà prémédité un voyage à Amsterdam pour ne pas manquer la rétrospective Van Gogh ! Et que dirait ce pauvre Achille ? Il en crèverait de jalousie !
Des odeurs capiteuses envahissaient mes narines, odeurs de désinfectant et d'essence de térébenthine, mélangées à un fort parfum d'anis, peut-être le goût de l'absinthe, ai-je songé immédiatement.
Dans le fourbi de son atelier, j'apercevais derrière le portrait de l'artiste un tableau qui rappelait « Les demoiselles d'Avignon » de Picasso, il y avait aussi à proximité, posée sur un chevalet, une autre toile à l'état d'ébauche et certainement jamais répertoriée dans l'œuvre du Maître ! Ah ! J'allais peut-être découvrir des secrets encore jamais révélés, une œuvre inachevée qui s'arracherait à coups de millions !
Je tremblais d'émotion : allait-il me confier ce qui l'avait poussé à se mutiler de cette façon si sauvage ? Et quelle question cruciale devrais-je m'empresser de lui poser ? Quelle question lui aurait posé Marie-Laure ? Quel sublime mystère allait-il me livrer ? J'en connais qui allaient m'envier, je pensais à certains de mes collègues qui ne s'en remettront pas !
Il m'a semblé qu'il cherchait à parler, à me dire quelque chose, comme dans un rêve où on ne parvient pas à saisir les mots prononcés. Ses lèvres remuaient et il hochait la tête, je n'avais pas encore croisé son regard si tragiquement triste - lui l'immense génie ! J'ai fini par entendre ce qu'il murmurait d'un ton las, par comprendre le sens de ses paroles, et je dois avouer, mes frères et soeurs, que c'était la dernière chose à laquelle je m'attendais :
- Aurais-tu quelques sous mon frère ? » a-t-il articulé d'une voix sourde.


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