Bons baisers d'Urzine
extrait de recueil

de Patrick Gachet



Bon baisers d'Urzine est un recueil de six nouvelles dont la principale ambition est de distraire par le biais de l'humour. Elles peuvent se lire indépendamment, bien que certains faits relatés renvoient volontairement à l'une ou l'autre des histoires, dont la trame principale transporte le lecteur dans la petite ville d'Urzine (ville imaginaire librement inspirée de Nice) à l'aube du XXIème siècle.
Éditions Bénévent


Extrait de l’ouvrage
“Urzine villégiature des dieux”

Le jour tant attendu par certains – tant redouté par d’autres – arriva enfin ; les nombreux préparatifs de départ ayant été faits la veille, dans une joie et une bonne humeur quasi générales, c’est très tôt le matin, alors qu’il faisait encore nuit, que la petite famille s’embarqua à bord de l’automobile flambant neuve dont on venait tout juste de faire l’acquisition. D’un naturel particulièrement prévoyant, Jérôme Stru.dell avait décidé – sans consultation préalable cette fois ci – de partir bien avant que le jour se lève, ceci afin d’éviter autant que faire se peut la chaleur caniculaire ainsi que le flot tumultueux des vacanciers transhumants qui, tout comme lui, voyaient en ce premier juillet une échéance électorale importante. C’est donc bien avant l’aube que la Beluga GSX Sport grenat métallisé se mit en branle, et lorsque le soleil entama timidement sa lente ascension dans la pénombre de l’horizon, elle avait déjà parcouru une distance appréciable sur l’autoroute des vacances… La majeure partie de cette joyeuse expédition s’effectua sans embûche notable. Le chef de famille se réjouissait intérieurement des performances exceptionnelles de son joujou mécanique et il ne doutait plus à présent, avec un tel bolide en main, de pouvoir tenir une moyenne dont aucun de ses collègues de bureau ne pourrait se vanter.
De leur côté, sur la spacieuse banquette arrière, les turbulents bambins, lorsqu’ils ne se chamaillaient pas entre eux, malmenaient allégrement le débonnaire Kléber, promu pour la circonstance compagnon de jeu indispensable, et tandis que ses deux tortionnaires lui tiraillaient les oreilles et la queue dans de grands éclats de rire, l’infortuné quadrupède se prenait à rêver de cette époque finalement bénie où l’exiguïté de la voiture familiale l’obligeait à voyager seul dans le coffre… Nostalgie, quand tu nous tiens !
Quant à madame Stru.dell, détendue et souriante, elle potassait tranquillement tout une pile de guides touristiques qui vantaient avec force les attraits de la région rançonnaise et les lumineuses photographies de palaces, de piscines bordées de palmiers et de plages dorées embrasées par le soleil qu’elle détaillait avidement de ses yeux gourmands et qui lui laissaient entrevoir un séjour qui s’annonçait inoubliable.
Bref, pour quelque raison que ce fut, chacun avait hâte d’arriver à destination, et la quasitotalité du voyage se déroula en toute décontraction. Pourtant, comme l’énonce si bien la sagesse populaire, même les meilleures choses ont une fin… et après plusieurs longues heures d’un trajet sans nuages, alors que la famille Stru.dell allait pratiquement toucher au but, les aléas d’un destin ingrat voulurent que la situation se dégrade peu à peu…
À une soixantaine de kilomètres seulement de la cité urzinoise tant espérée, Jérôme Stru.dell avait dû quitter l’autoroute du Sud, à la sortie de Roquemouille très exactem2ent, s’engager sur la route nationale qui, seule, faisait la jonction avec Urzine, et s’engouffrer dans ce véritable entonnoir géographique que sont les gorges de la Gourance et qui constituent le passage obligé pour ranchir la haute chaîne de Maldonne… Ce, bien entendu, à l’instar de quelques milliers d’autres émigrants tout aussi prévoyants… Et le propre d’un entonnoir, qu’il soit géographique ou non, étant justement de concentrer en son excavation conique les éléments qui s’y déversent, le flot des véhicules, relativement fluide jusqu’alors, s’intensifia dangereusement, se densifia à l’extrême et finit par se solidifier définitivement, créant ainsi ce que les spécialistes appellent « un embouteillage monstre
» et que Jérôme Stru.dell préfère lui qualifier de « vacherie de bouchon à la con » (sic)…
Bref, quel que soit le substantif que l’on accorde à ce phénomène si caractéristique des grandes migrations estivales, nos malheureux itinérants se retrouvèrent bel et bien au coeur même de cette éprouvante perturbation…
Et c’est ainsi que depuis une bonne trentaine de minutes déjà, la folle cavalcade des 170 chevaux de la Béluga GSX Sport s’était transformée en laborieuse procession de vieilles carnes souffreteuses… Inutile de préciser que cette brutale décélération avait fortement entamé le moral de Jérôme Stru.dell et que la noire morosité qui montait inexorablement en lui menaçait gravement, comme nous l’allons voir, la paix monacale qui régnait auparavant dans l’habitacle climatisé :
— Ha! Bon sang de bon sang ! Mais c’est pas vrai, ça!… Non mais regarde moi ce tas de mollusques ! Sont tous plus abrutis les uns que les autres !… Et lui, là devant, qu’est-ce qu’il attend pour avancer ? … Ho! Le Suisse ! Tu te réveilles ou tu veux que je te rentre dans le…
— Jérôme ! Attention à ce que tu vas dire ! Pas de grossièretés, s’il te plaît ! Et puis n’oublie pas que si tu emboutis notre prédécesseur, tu risques de déclencher ton cher airbag !
— Marion, c’est pas le moment de faire de l’esprit, je t’en prie ! Si toi aussi tu te ligues contre moi, je vous abandonne ici et je continue à pied, moi…Compris ?
— Oui mon minou… Compris.
— … Et puis, dis à tes gosses d’arrêter d’écarteler cet idiot de chien ! Il perd suffisamment de poils comme ça !
— Calme-toi, je t’en prie ; rien ne sert de s’énerver de la sorte… Après tout, il y avait fort à parier que l’on rencontrerait ce genre d’embouteillages… Sur la route des vacances, début juillet, c’était à prévoir, non ? C’est même ce que l’on appelle ordinairement un cliché ; et puis nous avons tout le temps, nous ne sommes pas pressés, n’est-il pas ?
— NON, Marion, il n’est pas ! Et ma moyenne, hein ? Qu’est-ce que tu en fais de ma moyenne?…
Tu ne te rends pas compte, toi… J’étais en passe de réaliser l’exploit, tu entends?… Faire mieux que tous ces vantards de l’agence ! Mieux que Plantier, même! Lui qui se prend toujours pour un pilote de formule un, je lui en aurais mis plein la vue, à ce fumier !
— Jérôme ! Surveille ton langage!… Pense aux enfants !
— Oui, eh bien justement ! Qu’ils nous foutent un peu la paix, les enfants ! S’ils continuent de gesticuler de la sorte, je remets Kléber dans le coffre ! C’est pigé, vous deux ?
Le regard maussade du chien-cobaye s’alluma furtivement d’une brève lueur d’espoir ; mais Robertpierre et Marianne, d’un petit clin d’oeil complice, décidèrent d’un cessez-le-feu temporaire afin d’éviter une aussi lourde perte. On reprendrait les festivités un peu plus tard, lorsque la tension serait retombée…
Mais retomberait-elle seulement de sitôt ?

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