La voix de son Maître.
de Patricia Oudit

“Peut-on faire croire aux gens n’importe quoi (et si oui, comment ?)”

"Bonjour, je ne vous connais pas et il n'y a pas si longtemps encore, je ne vous aurais pas adressé la parole. Et, sûrement, vous ne m'auriez pas écouté. Mais aujourd'hui tout a changé. Si je souris malgré mon trac de parler en public, c'est que l'énoncé qui m'est proposé ici ressemble à un énoncé de bac philo et tout est presque parti de là. C'est, à mon sens, un début d'explication. Je n'ai jamais été très fort en philo. Peut-être, ai-je pensé qu'en venant ici vous raconter mon parcours, vous comprendriez un peu mieux comment la vie, votre vie peut vous échapper sans que vous vous en aperceviez. Comment, justement, l'on peut arriver à croire n'importe quoi, même lorsque ce n'importe quoi est énoncé par n'importe qui.
Oui, j'ai cru que le malin, ou plutôt Le Malin, se cachait dans mes plombages. Ne riez pas ! Cela aurait pu vous arriver à vous aussi. Aujourd'hui, je n'ai plus que la moitié de mes dents et je vous autorise à vous moquer. Ma dernière molaire abritait quelques anges traqués, prêts à se rabattre sur ma luette en dernière extrémité, ce qui n'aurait pas manqué d'irriter mon Maître qui se serait rué sur eux avec la promesse pour moi de mourir étouffé devant tant d'affluence. Comprenez, un fond de gorge n'est pas une autoroute ; on a beau être sur la bonne voie pour devenir cinglé, la notion de survie ne vous quitte jamais tout à fait...
Donc Le Malin était à l'assaut, prêt à débusquer ces anges dans ma molaire. J'ai cru cela comme le reste. Vous voulez savoir le reste ?
Bien sûr, vous êtes là pour ça ! Alors, en vrac j'ai passé cinq journées de jeûne par semaine pendant trois trimestres entiers à creuser des tranchées dans la boue pour y enterrer vivant des "impies", principalement des nourrissons kidnappés à leurs parents dès la sortie de la maternité ; j'ai hululé comme une chouette de l'aube à l'aurore en buvant de l'huile d'olive, breuvage sacré censé me donner des forces afin d'affronter la fin du monde. C'était inscrit dans le Grand Livre. Oui, j'ai frappé des petits vieux, des tétraplégiques et encore des bébés de quelques mois parce qu'ils refusaient obstinément de téter leurs biberons remplis de whisky, pourtant plein de vitamines pour tuer les microbes envoyés par les habitants de Pluton pour nous exterminer, nous pauvres terriens ; oui, j'ai regardé une fillette de dix ans se faire violer parce qu'elle avait bu du lait de vache et qu'il fallait lui bien lui apprendre à ne plus se mettre ainsi en danger, le lait de vache saturé d'ondes maléfiques étant inscrit sur la liste des boissons maléfiques ; oui, j'ai appliqué les punitions dictées par la Voix, cette voix qu'on ne voyait jamais mais qui criait si fort parfois, "flagellez les pêcheurs, frappez-les, jusqu'à ce qu'ils nous pardonnent " Et que ceux qui n'entendent pas la voix de la raison soient torturés jusqu'à ce que leurs yeux ne supplient plus.
Oui, pendant dix ans, j'ai écouté la Voix. De mon Maître. Je n'ai jamais rechigné aux ordres, et rien, aucun acte ne m'a jamais rebuté. Elle était là, perchée dans sa tour en carton-pâte, elle me protégeait, drapée dans une longue toge rouge et je n'avais pas compris que c'était la couleur du sang du Diable. Tous les soirs, au carillon, après avoir exposé mes yeux au soleil de Provence, je voyais des formes de toutes les couleurs, des triangles, des ovales, des losanges, et des formes que l'on ne nous enseigne pas en géométrie, des formes au centre desquelles j'entrevoyais Satan. Car il était dit dans la prophétie qu'il fallait localiser l'ennemi et que celui-ci était au centre de tout et de toutes choses -, puis je me prosternais au pied du Monument, et me rendais à un puits rouillé dont je buvais l'eau croupie jusqu'à en avoir la nausée avant d'aller purifier mon corps en me glissant dans une bassine d'infusion de venins de vipère. Regardez comme mon torse est couvert de brûlures et de morsures ! Ne détournez pas les yeux devant mes aisselles dans lesquelles s'était réfugié le Malin, un jour de canicule. Que de mal le Maître a eu à l'extirper ! Plusieurs pots de miel et un bataillon entier de guêpes enragées y ont à peine suffit.
Oui, mes amis, je me suis pris pour un saint qui devait souffrir, j'assumais à moi seul la rédemption de notre planète en perdition. Si je ne l'avais pas fait, j'aurais été mauvais, une incarnation du Malin, et lorsque je dormais trois heures par nuit sur ma planche de bois, les bras enchaînés au-dessus de ma tête, je pensais au bien universel que mon inconfortable position générait, je payais car j'avais été choisi par mes pairs pour payer de mes insomnies la bonne marche du monde.
Et puis un jour, au bout de tant d'efforts pour satisfaire la voix, Elle m'a nommé Grand Débiteur. La cérémonie d'intronisation a été organisée par le Maître en personne. Qui m'a épilé les cils un à un tandis que mes paupières se révulsaient sous la douleur et que les prières de mes frères se répandaient dans mes tympans comme un doux onguent. Compte tenu de mon passé outrageux et de ma nature jadis légère, j'étais prêt à rembourser l'humanité. Plongé dans une décoction à base d'abats de moutons éviscérés vivants où flottaient une paire d'yeux de cerf, j'ai médité en regardant ma peau se détacher de mon corps.

Vous allez être étonné, mais pendant ces dix ans, je n'ai jamais été malheureux car je ne me suis tout simplement posé aucune question. Chacun de mes actes répondait à une certitude imposée, suprêmement imposée, et l'on ne questionne pas la logique céleste, sous peine d'avoir à endurer quelque chose de pire que la mort. Je n'avais pas conscience à l'époque que cette logique était servie pas des intermédiaires pervertis et que les redoutés Plutoniens ne me donneraient jamais rendez-vous pour boire ma plèvre à la paille...
J'ai souffert mille morts, persuadé que la purification viendrait, absolvant tous mes anciens péchés. Quels étaient-ils au juste ? L'abandon de mon ancienne vie, d'une mère au foyer et de mes enfants en bas âge, laissés un soir sur le quai d'une gare, sans rien qui puisse les aider à vivre comme ils avaient vécu jusque-là. Ma femme s'est suicidée depuis et je ne sais pas qui s'occupe aujourd'hui de mes enfants dont j'ai tant envie de caresser les deux joues. Pourquoi ai-je fait cela ? Je ne sais si ma réponse vous conviendra.

L'ennui.

Et mes anciens amis ? Ils m'ont tous abandonné, un à un, cela va sans dire. L'indulgence a une limite, elle finit là où l'incompréhension étend son mur, infranchissable. Déserteur, je ne les entendais plus, leurs cris faisaient un indescriptible brouhaha dans mes tympans et cela encombrait ma destinée tellement bien tracée par la Voix de mon Maître, là-haut, drapé dans sa toge rouge comme le sang, dans sa tour en carton-pâte.

Voilà.

Les gens normaux, les incrédules, les sceptiques qui constituent certainement la majorité dans cette assemblée se posent une question, je le vois dans vos yeux, je suis tellement heureux de revoir dans les yeux maintenant que je suis "revenu à moi". Mon âme a enfin réintégré sa cavité initiale. Je la sens baigner dans un placenta laiteux, régénérant, s'il faut une image. Après dix ans d'évanouissement, sans quotidien, sans temps maîtrisé, sans choix, me voici propulsé à nouveau dans une réalité. Une réalité encore un peu floue, comme lors d'un retour d'anesthésie. Ces gens-là se demandent si l'on se réveille un jour. La réponse, ma réponse est : oui. La preuve, je vous parle, je vous raconte ma vie et personne ne me dicte rien. Cela ne se passe pas aussi aisément que cela, bien sûr. Le réveil est plus dur qu'au sortir du pire des cauchemars, pour vous donner un élément de comparaison. Le doute est un fluide insidieux qui se glisse d'abord dans vos entrailles, les tord et les retourne pendant des nuits entières, avant de pénétrer dans votre cerveau. Au début, vous pensez au poison. Vous vous levez chaque matin en souhaitant avoir des yeux tout autour de la tête pour que l'ennemi qui veut votre peau ne vous aie pas par surprise : une paranoïa lancinante s'installe alors. Maintes fois, éreinté, vous pensez vous laisser faire, mais vous luttez comme un fantôme, sans conviction, jusqu'au matin où vous comprenez enfin. Que tout cela n'était qu'une gigantesque farce : les étapes sont nombreuses, douloureuses avant d'atteindre à nouveau le seuil, votre seuil. Me voici devant votre palier, gens de raison. À vous d'expliquer pourquoi tout ceci.

Évidemment, je suis prêt, dès à présent, à répondre à vos questions de futurs psychiatres.
Pas de questions ? Pas de problème, j'ai tant de choses à vous dire.
Peut-on faire croire aux gens n'importe quoi (si oui, comment ?) vous ne trouvez que cela sonne comme le titre d'un film comique ? C'est une drôle de question. La vraie question n'est-elle pas : lequel d'entre nous peut-il affirmer que tout cela ne lui arrivera jamais ? Mais le libellé était imposé, et je serais incapable de dire si j'y ai bien répondu, bien que, confusément, je sens que la réponse est : oui. Tout au moins me suis-je efforcé d'avoir un discours cohérent, ce qui relève de l'exploit après tant d'années "d'égarement". Pendant que je parlais, j'ai aperçu des sourires entendus. C'est une grande avancée pour moi, je veux dire de pouvoir faire deux choses à la fois, parler et regarder. Mon cerveau fonctionne à nouveau. À plein régime, comme lorsque j'étais parmi les apprentis, comme vous.
C'est à peine croyable quand il y a seulement quelques semaines, je marmonnais des choses insensées, j'avais des hallucinations. Lundi dernier, la Voix a tenté de se faire fluette afin de s'introduire dans ma pupille droite, parmi les ovales et les triangles que je vois encore lorsque je ferme les yeux certaines nuits. Encore heureux que j'ai cessé les bains de soleil !

Toujours pas de questions ?

Merci d'avoir été silencieux, impassible. C'est la bonne direction pour traiter la folie que de n'être -du moins de ne sembler - étonné de rien. Soyez toujours d'une absolue neutralité pour faire face à l'activité désordonnée des neurones malades que vous aurez à soigner. Je ne nierais pas la vérité : je suis encore malade et considéré comme tel par mon médecin traitant. Mais, en voie de guérison, dit-on, en très bonne voie. J'ai bon espoir, je ne tenterais plus de mettre fin à mes jours, ni de couper les pattes avant des chatons gris pour les coudre à ma taie d'oreiller, en ayant pris soin de couper les griffes. Mon médecin m'a dit que ça ne changeait rien, que ça ne portait pas bonheur, même si c'était une idée de la Voix. Si je me tiens correctement, je pourrais ressortir de cet hôpital d'ici quelques années, quelques mois peut-être. Si j'étais fou, je pourrais user de mon impunité d'irresponsable et tuer mon infirmière de garde un soir de cafard. L'ennui. Cet imbattable ennemi !
Ce que je ressens ? J' éprouve du remords. Mais qui a dit que le remords empêchait jamais de recommencer ? Mais, je ne le ferais pas. L'homme à la Voix ne me dit plus rien, je n'ai plus le soleil pour situer l'ennemi au centre de tout et de toutes choses, et puis, qui me dit que j'ai encore des ennemis par ici ? Tenez, je ne prendrais pas la peine de soulever et de retourner ce bureau pour marquer ma joie de vous voir là, éléments statiques d'un séminaire plein d'avenir, qui ressortirez sous peu d'ici et diagnostiquerez la folie dans le cadre feutré d'un cabinet médical collectif. (Je connais les difficultés pour les jeunes de s'installer en libéral, je recommence à lire le journal !)
Eh oui, me revoilà dans votre monde. Est-il le même que celui que j'ai laissé il y a dix ans ? Peut-être que l'un des vôtres m'aidera à formuler une réponse. Nous avons encore un peu de temps devant nous. Que dire de plus ?
L'essentiel.
Mes amis, car vous l'êtes, je le pense sincèrement, une fois que vous aurez quitté cette salle où nous sommes enfermés, bouclés à double tour, j'en suis sûr, ma nouvelle vie pourra définitivement recommencer. Ne vous inquiétez pas, la clé est dans ma poche, si je bougeais, vous pourriez l'entendre cliqueter contre mon barillet, au fait, levez tous les mains en l'air ! (Je pourrais vous détailler mon geste, mais vous semblez si peu soucieux d'explications...) Les tenants et les aboutissants semblent vous laisser de marbre. Moi, j'aime aboutir, et je suis sûr que nous connaîtrons l'un des plus éminents aboutissements de l'actualité moderne. Mais avant, il va falloir me poser des questions, plein de questions.
Et pour commencer, voulez-vous que je vous rappelle le thème de notre rencontre ?
Fin

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