La promenade du Dr Max
de Patricia Oudit

Je viens de sortir Agamemnon dans Broadway, jusqu’à la 32e rue. Nous ne sommes qu'en octobre, mais il fait déjà un froid de décembre et les rues, compte tenu des récentes innondations, sont de véritables patinoires. Le tumulte métallique des pare-chocs qui s'encastrent me casse les oreilles. Depuis ce matin, j'ai compté dix-huit téléscopages humains dont un entre un vieillard et une jeune fille qui s'est soldé par une clavicule brisée (pour le vieillard s'entend, qui, entre nous soit dit, a fait preuve d'un fair-play tout à fait inattendu pour quelqu'un présentant un tel pli d'amertume sous la lèvre inférieure. "Vous êtes aussi gracieuse que Bambi-Jeune" lui a-t-il dit d'un ton éhontément mielleux pour un type de son âge, alors que Bambi-Jeune aidait les brancardiers à l'allonger sur la civière).
Pour ma part, je porte une paire de chaussures de marche parfaitement adaptée à la situation, ce qui permet à toutes les échassières montées sur escarpins de m'utiliser comme une sorte de youpala. Depuis le début de ma promenade avec Aga, j'ai ainsi contribué à mener à bon port deux secrétaires, une assistante de direction - qui m'a longuement expliqué sa supériorité hiérarchique sur les deux premières - et une Golden Girl qui comptait, adorable ingénue, se servir de ses talons aiguilles comme de crampons à glace pour progresser sans risque jusqu'à Wall Street où elle travaille. "Accrochez-vous, accrochez-vous bien, ma petite dame ! " lui ai-je crié tandis qu'elle se cramponnait à ma taille, sous l'oeil réprobateur et jaloux d'Aga.
Aga porte son petit gilet vert en lambswool. Il faudrait que je pense également à lui acheter des petits coussinets adhésifs, ce qui lui épargnerait ces postures ridicules et ces grands moulinets de pattes lorsqu'il patine sur les nombreuses flaques d'eau gelée. Jusqu'à présent, on ne m'en a pas donné la permission, les hautes autorités médicales qui gouvernent ma destinée me jugeant -les sombres imbéciles ! - inapte à ce genre d'achats. "Dr Max, vous n'êtes pas encore de taille à affronter la foule des grands magasins. Restez donc tranquille. N'oubliez pas : vous êtes agoraphobe. Déjà que nous vous autorisons, par dérogation exceptionnelle, à posséder un animal domestique, ce qui vu votre état n'est pas très raisonnable !" Ne t'inquiète pas, mon Aga chéri, je te les achèterais quand même, tes petits coussinets !
Pour une fois que je disposais d'un peu plus de temps que d'habitude, j’aurais pu pousser un peu plus bas que la 32e, vers le Village, mais ce nigaud n’a pas arrêté de tirer sur sa laisse, malgré l'astucieux collier étrangleur que je lui ai confectionné en dehors des heures de ronde. Qui plus est, il a marché dans deux énormes crottes de chiens qui, de par leur fraîcheur, n'ont pas encore eu le temps de geler. (J’ai écrit à la voirie de New-York au sujet de ces consternantes déjections canines, mais personne n’a daigné me répondre. J'ai l‘habitude. Le mépris des autorités administratives.) Un autre jour, alors que je me promenais tranquillement avec Aga dans la 7e Avenue, un clodo échappé de sa grotte de Central Park, inifugé de crasse (mais n’est-ce pas là la condition sine qua non pour entamer une brillante carrière underground dans Manhattan ?) et non dépourvu d'un certain culot a voulu me l'échanger contre une bouteille de vin entamée et non consignée ! J'ai eu beau lui répéter que je n'échangerai pas mon Aga, même pour un pack de bières belges, ce pestilentiel épouvantail a tout de même tenté, pour affaiblir ma détermination, une - pâle, très pâle - imitation de son gloussement. Depuis cette aventure, mon Aga n'a cessé d'attirer des convoîtises aussi diverses que saugrenues, tel ce grand couturier (dont je tairais le nom afin de lui éviter les foudres de la SPA) qui m'a proposé 5000 dollars pour pouvoir transformer Aga en collerette. Pourquoi pas en boa ? lui ai-je rétorqué. Que voulez-vous, les riches piétineraient leur âme pour posséder ce qu'ils n'ont déjà !
En fin de compte, il fait trop froid pour pousser jusqu'au Village. Il me semble que cela fait des mois que je n'ai pas vu de maisons à taille humaine. Personnellement, je vis dans une boîte à chaussures.
Aujourd'hui, Manhattan n'est qu'une succession de congères géantes.
Cette ville est un scandale ! On ne cesse d’y buter sur des choses visqueuses : des clodos et des crottes ! Et, il paraît que Paris qui pourrait être ma ville préférée ne vaut guère mieux : là-bas, les chiens s’en donnent à coeur joie et lèvent la papatte à tous les coins de rue. Et ce, avec l’agrément laxiste de leurs maîtres (les Français ont dix millions de chiens, honnêtement, que peut-on penser d'un peuple aussi furieusement caninophile ?)
Remarquez, depuis que je suis propriétaire d'Aga, qui, tout bien considéré, possède toutes les caractéristiques d'un animal domestique (bien que d’encombrement réduit), j'admets ne plus me comporter de la même façon vis-à-vis des adorateurs de la race canine. Avant j’avais tendance à vouloir faire du tort à tous les propriétaires de Teckel, Chihuahuas ou Doberman, et si un détenteur de Berger Allemand pointait son sale museau, je n’étais pas contre lui faire un croc-en-jambe. (Rien de plus simple que de bouleverser les pépères-et mémères-à-chiens-chiens : si vous voulez les toucher au plus profond de leur être, ne les injuriez pas personnellement, prenez-vous en à leurs plus fidèles compagnons, scotchez-leur le trou du cul, par exemple : j'ai remarqué que les Bergers Allemands étaient particulièrement susceptibles dès que l'on touche à leur intégrité annale).
Désormais, sans toutefois m’apparenter à cette engeance égocentrique et exhibitionniste, je me résouds à l’indulgence : que pourrais-je faire d’autre alors que, moi aussi, je promène, je brosse, lisse et lustre mon Aga, dès que je peux m'échapper, et le laisse fienter dans le caniveau sans même un soupir de culpabilité ? N'est-ce pas le comble de l'incohérence pour quelqu'un qui passe son temps à vociférer contre la saleté de cette ville ?
Tout à l’heure, en passant devant Tower Records, j’ai voulu m’acheter le Requiem de Fauré en double compact (j'avais envie de pleurer), mais le cerbère du magasin - un gigantesque mulâtre avec un casque de Gaulois à cornes vissé sur le crâne qui fait tout pour que les mots se perdent dans sa barbe jaune d’or - n’a pas voulu me laisser entrer. Quand je lui ai demandé pourquoi, il m’a répondu que c’était à cause d’Aga : " je fais une allergie aux petits animaux de couleur grise, surtout ceux qui ont des yeux noirs et pointus, tel que le vôtre. Quand j'en vois un sur le rebord de mon trottoir (notez au passage l'instinct de propriété exarcerbé de cet homme, si son patron lui ordonnait de pisser par terre pour marquer son territoire, il s'éxécuterait sur le champ), je suis si effrayé que je ne peux même pas le regarder. Je me retourne, mais, même de dos, je sens ses yeux me perforer le bas de ma colonne vertébrale, un peu comme une mêche petit calibre de perceuse électrique." Le géant casqué s'est arrêté de babiller un moment afin de laisser passer un punk à crête mauve et aux narines transpercées de petits anneaux dorés et argentés, puis m'a demandé la permission de mettre un coup de boule à Aga. Permission que je lui ai refusée, très amicalement.

Nous avons devisé sur son bout de trottoir pendant quelques minutes supplémentaires. Je lui ai notamment fait part de mon intention de concevoir un appareil dentaire pour rats, ainsi qu'une pillule miracle pour lutter contre le scorbut (je pense que ces deux équipements sont complémentaires), mais je sentais bien qu'Aga, malgré son attitude irréprochable, lui causait un problème. Oh, bien sûr, j'aurais pu lui signaler que mon sucre d'orge n'avait jamais fait de mal à une mouche (personnellement, il préfère un bon vieux ragoût de chenilles processionnaires aux fines herbes, cela dit, ce n'est pas non plus un gros mangeur), mais je connais trop bien ce genre d'individu pour savoir que tout ce que j'aurais pu dire était peine perdue. Je lui ai donné le numéro de téléphone d’une amie psychanalyste en lui disant qu'il ne fallait pas se gâcher l'existence avec ce genre d'obsession phobique, et nous nous sommes quittés en termes beaucoup plus satisfaisants que ne laissait prévoir notre prise de contact initiale.
Un peu plus tard, en remontant vers ma boîte à chaussures, j’ai donné un billet d’un dollar à Madame Stallonian. Quelle femme adorable ! Depuis que son fils l’a abandonnée pour aller habiter dans un bunker sur les hauteurs d’Hollywood et faire, comme elle dit, des "franfreluches" avec des sortes de poupées barbie dyslexiques, elle a décidé de se rendre utile. Par exemple, cette semaine, elle a organisé une collecte pour aider au rapatriement des POW du Vietnam et pas plus tard qu'il y a quinze jours, elle faisait un sit-in sur un des passages cloutés les plus fréquentés de la 79e rue dans le but de ramasser quelques piécettes au profit des cul-de-jatte haïtiens. “Tu comprends”, m’a-t-elle dit tout en se peignant les sourcils à l'aide d'une mini brosse, "ces pauvres bougres ne peuvent même plus rejoindre leurs frères au sein de la communauté des chauffeurs de taxis”. Entre autres qualités, cette brave madame Stallonian voue un véritable culte à Aga : tous les mercredis, elle brûle un cierge pour lui à l'église orthodoxe, et souvent, elle lui garde des restes tout à fait honorables de chicken Mac Nuggets dans un petit tupperware orange. Avant, on ne se voyait pas si souvent car elle habitait tout en bas de Manhattan, dans un appartement très chic de Picaboo Street, un endroit où je n’ai pas souvent l’occasion de me rendre. Mais, depuis que son fils l’a destituée de sa légitimité maternelle et qu'elle n'a plus d'allocations, elle réside dans un immeuble proche du mien envahi d’Italiens bruyants aux coûtumes répugnantes. "J'y fais des cauchemars affreux : mon papier peint suinte de l'huile d'olive et la cuvette des wc est bouchée par des spaghettis au gorgonzola ! ” Pauvre madame Stallonian, je la plains sincèrement ! Heureusement, il est fortement question qu’on la reloge à Brooklyn. Peut-être aura-t-elle plus d’affinités avec les Porto-Ricains ! En tout cas, je serais à sa place, je n'hésiterais pas à me renseigner sur les antécédents culinaires de cette ethnie !
En rentrant dans mon immeuble, tout à l’heure, (je suis exactement au 10223 d'Emergency Street ou quelque chose dans ce goût-là, à deux pas de Central Park, mais, je n’y fous plus les pieds depuis que cet imbécile d’Aga s’est coupé la patte droite en marchant dans du verre brisé - encore un coup de ces saletés de clodos), j'ai filé directement dans la salle de bains collective. Heureusement, il n'y avait pas âme qui vive. D'habitude, quand je sors sans permission, il y a des gyrophares partout à mon retour, ce qui donne lieu à un infernal remue-ménage. D'habitude, c'est un rituel, le médecin-chef se met à vociférer comme un entraîneur de base-ball et me course dans les couloirs armé de ce qu'il croit être une paire de menottes (on voit bien qu'il n'a jamais foutu les pieds dans un quartier de haute sécurité). Mieux, et beaucoup plus amusant, il me menace de me renvoyer au pénitencier alors que c'est lui qui persiste depuis des années à me faire passer pour dingue.
Je pourrais le supprimer d'une pichenette.
Même en prison, ils ont dit non. Détail décapant, les taulards de l'état de New-York ont signé une pétition pour m'empêcher de revenir m'installer au sein de leur communauté. Ça ne me disait pas grand-chose non plus. "Docteur Max, pour vous ça sera l'internement à vie ! À l'asile" : les tribunaux de ce pays en ont décidé ainsi et je m'en réjouis. Ils ont bien fait de me sortir du trou vite fait, je ne supportais plus la nourriture : des haricots, toujours des haricots, pas une once de fibre ni de superlevure pour accélérer le transit. Tous ces féculents ont mis à mal mes intestins : ils n'ont jamais voulu m'apporter de la soupe et le jour où j'ai fait une occlusion, ils n'ont rien trouvé de mieux que de m'envoyer à l'hôpital où une jeune infirmière pas dégourdie m'a servi, -enfin !- un potage aux légumes verts moulinés. Bénie sois cette grande nunuche. Je ne sais plus combien de temps j'ai passé en prison. L'ennui y était tel que j'ai fait des abdos par milliers, et des pompes aussi. Mes bras ont triplé de volume. Le ciel m'a manqué. Quand j'ai dit à ma gardienne, "le ciel me manque", elle a levé les yeux au plafond et s'est mise à rire. Je l'ai giflée. Elle a insisté pour que j'aille au mitard. Je pensais que ça n'existait plus dans les prisons modernes, les endroits sans fenêtres. J'ai passé trois jours le nez collé à la bouche d'aération et j'ai attrapé une mycose. Il faisait si noir que je n'avais pas vu que le conduit était rempli de moisissures et de champignons. Quand j'ai réintégré ma cellule, la gardienne s'est moquée de moi, elle a ri encore plus fort que la première fois, mais je pensais plus à soigner ma mycose. Elle m'a gentiment fait passer de la crème. J'ai tout de suite détesté l'odeur, mais j'ai mangé le tube comme du lait concentré sucré pour ne pas vexer ma bienfaitrice. J'ai vomi pensant trois jours, mais j'ai préféré ça au mitard. Après, je me suis sentie seule. À l'époque, je ne connaissais pas mon Aga, mon bébé, mon ange d'amour, ma joie de vivre.

Au fait, il est peut-être temps que je me présente : Docteur Max, ex-chef de service à l'hôpital central de New-York -la ville des dingues ; des états de service irréprochables, quelques minutes d'emportement deci-delà, mais même un psychiatre de classe internationale est un être humain. Eu égard à mon statut, j'ai horreur qu'on me parle mal. Dans ces cas-là, je réponds. "Quoi, mon vieux, regardez-moi bien dans les yeux, et apprenez que tout médecin-chef que vous êtes, je pourrais vous tuer. J'en sais autant que vous. Irresponsabilité, vous savez ce que ça veut dire ?" Tout le monde est dinge dans cette ville, Madame Stallonian, une ex de mes patientes que je croyais en voie de guérison est dingue, le Gaulois de Tower Records est dingue, tous les foutus habitants de cette ville sont dingues. Les pires sont ceux qui passent pour des sains d'esprit. Ce sont les plus dangereux. Quand je donnais des cours à mes étudiants, je disais toujours : "si vous croisez un individu châtain clair entre trente et quarante, avec des yeux marron, de taille moyenne, habillé sans recherches, faites un écart, un grand écart ! La neutralité est une fourberie, un attrape-nigaud !"
Mes chers carabins ! Je leur disais aussi : "c'est un fait établi, croyez-en mon expérience : dans ce pays, on ne guérit pas de la folie. Le fou restera fou. Non pas que nos institutions manquent de moyens, ôtez-vous ce leurre électoraliste de la tête, non que nos professionnels soient incomptétents ou que nos malades y mettent de la mauvaise volonté. Non, si les établissements psychiatriques ne désemplissent pas, c'est que les fous sont nécessaires à une société. Non que ses membres aient l'intelligence de s'en servir comme mesure étalon. Non, simplement, il lui faut des rebuts, de tous ordres. Dans les rues, il y a des étrons, dans Central Park, il y a des clodos, dans les hôpitaux, il y a des dingos. Et il ne faudrait surtout pas que ça change. Sous peine de mettre l'équilibre de notre nation en péril."
J'ai dit ça, moi ?
Parfois, le médecin-chef s'arrête de brailler et nous nous remémorons nos heures de gloire. Jadis, nous avons travaillé ensemble. Nous partagions les mêmes idées. Nous n'avons jamais guéri personne. L'autre jour, il m'a reparlé de Norman Talbott, une recrue qui nous avait été expédiée dans le cadre d'un jumelage avec l'hôpital de Glasgow. Norman Talbott n'était pas vraiment dingue, une légère schizophrénie tout au plus. Mais il croyait qu'il l'était. Cette obstination aurait pu passer, aux yeux du néophyte, pour une névrose, mais comment Norman Talbott espérait-il nous confondre ? Un soir, avant de l'égorger, je lui ai dit ses quatres vérités : que l'on n'encombre pas impunément un établissement qui menace déjà d'exploser sous la surpopulation.

Je regrette parfois de ne plus pouvoir m'occuper de mes malades, mais, c'est vrai, vous me direz, c'est ma faute, je n'avais qu'à pas les supprimer. Je ne sais plus trop pourquoi j'ai fait ça, je sais juste qu'il ne faudra plus que je me laisse aller lorsqu'on me confiera une garde à assurer. Le médecin-chef me jure qu'il s'agit là du syndrôme Norman Talbott : d'un coup, j'ai pris tous mes patients pour des imposteurs, je voulais tous les renvoyer dans la rue et quand je les revoyais le lendemain me ricanant au nez dans la queue du self-service, je griffonnais des notes de service que je distribuais dans les couloirs (Les dingos ici, les clodos par ici (la sortie !). Le médecin-chef a néanmoins continué à me confier des gardes. Nous partagions les mêmes idées. Ah, si j'avais eu Aga, il m'aurait sauvé de ce mauvais pas.

Dans un sens, ce qui me réconforte, c'est de savoir que cette bécasse de Gina, mon infirmière personnelle, va se prendre une rouste par le médecin-chef pour n'avoir rien vu, pour la énième fois, alors que je passais ma belle crinière brune et bouclée sous le poste de garde. J’ai donc pu tranquillement passer Aga au jet de la baignoire collective car il sentait la crotte de chien à plusieurs mètres. Et Dieu sait s’il n’aime pas ça ! J'ai eu beau lui expliquer qu'il en allait de sa dignité de volatile, le petit salopard m’a donné des coups de bec sur le dessus de la main (je me suis cassé un ongle) et a défèqué sur le rebord de la baignoire. Et comme chacun sait, le caca de pigeon c’est une horreur à nettoyer ! D'autant que nous n'avons pas beaucoup de temps avant que l'infirmière ne débarque avec sa grosse seringue empoisonnée.
Allez, viens mon petit Aga ! Depêche-toi ! Viens voir maman dans la baignoire !
Fin

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