Hors-piste
de Patricia Oudit

Une petite tâche bleue dans la blancheur cristalline. Je l'ai perdue de vue, puis elle est repassée devant mes yeux, entre deux rochers, encore plus ténue. J'ai plissé des yeux. Bientôt, je ne la verrais plus. Il y a cinq minutes, elle était là-haut, à portée de main, puis elle est partie, elle a glissé, tête baissée, poings sur les hanches, vers le bas, daignant marquer le haut des bosses de l'empreinte éphémère de sa spatule. Elle a sauté la barre vertigineuse mal enfouie sous la croûte imparfaite, elle a rebondi comme une balle de mousse sur la neige molle, s'est rattrapée d'un imperceptible coup de bassin, puis a continué à boxer l'air de ses bras dans une boucle miraculeuse. Elle, la peureuse. J'ai vu des nuages blancs au-dessus de sa tête, comme un halo de coton qui s'incrustait dans la blondeur rousse du soleil couchant sur la vallée. Elle a refait surface au creux du vallon, là où la pente se fait indulgente avant de devenir plus drue et vierge, là où l'absence de pylônes et de balises fait dire aux experts-responsables qu'il y a danger.
Je me suis retourné pour imprimer mes pupilles de la beauté de l'instant, c'était une magnifique fin de journée, puis, repu de cette nostalgie qui tombe toujours sur moi en même temps que la nuit, j'ai quitté moi aussi le sommet. À mi-pente, je l'ai entendue hurler, elle criait toujours quand elle glissait, des choses incompréhensibles, du bonheur éructé qui revenait dans ses tympans par l'écho. J'ai souri tandis que sa joie tapait dans mes tempes et réprimé un impérieux désir de crier à mon tour. Mais petite soeur désobéissante, je te connais. Je t'aurais crié "reviens" que tu m'aurais quitté de plus belle. Tu avais décidé et, comme d'habitude, tu n'as pas dit "au revoir".

Dernier jour de vacances. Retour vers l'habitude, aux confins des horaires, vers la vie lourde, qui se traîne de jour en jour, et s'arrête dans une impasse bétonnée de détails, d'agacements et de craintes. Retour vers les éléments impurs qui brouillent la vision du futur et font qu'à force de vouloir trop vite avancer, l'on oublie le passé.

Elle criait quand elle glissait, et dans sa fuite flamboyante, elle levait les deux mains vers le ciel, pour un bout de nuage. Rêveuse petite tâche bleue qui croit pouvoir oublier ses casiers gris où s'entassent les requêtes des incompris. Sécurité sociale, visages et mains avides qui se pressent contre l'inviolable plaque de verre trouée d'un interphone. Sécurité pas très sociale. Il ne s'agit pas que les lésés du système brisent la glace. Réponses sèches et légales à des lèvres qui formulent des demandes impossibles et implorent l'exception. Yeux secs aussi. Mais pas aujourd'hui. Aujourd'hui, tu peux te permettre de pleurer. J'imagine tes larmes salées, elles te donnent de la buée sous le masque et de l'amertume sur la langue. Qu'importe, tu n'as pas besoin de dire ou de voir, tu sais déjà où tu vas.
Quand j'ai repris conscience, les cristaux crissaient sous ma planche, je les ai écoutés, puis, plus rien. Une énorme détonation, un souffle puissant au creux de la vallée, les cristaux qui s'éparpillent dans une furie de poudre. J'ai accéléré, la plaque instable sous mes traces, et j'ai plongé mes yeux dans la tempête. La petite tâche bleue était partie. Enmurée sous des tonnes de neige. J'ai jeté mes gants sur ce chaos glacé, comme une fleur sur une tombe. Comme elle le souhaitait, je ne l'ai pas pris comme une dernière injustice à son égard. Je n'ai même pas eu à me raisonner, je n'ai pas plus eu envie de pleurer que de gratter la neige avec mes ongles. Je suis retourné à ma voiture en pensant qu'elle en avait eu de la chance d'avoir échappé à son avenir sans gloire. Sauvée, libérée par l'avalanche.
Fin

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