Une histoire de N
de patricia Oudit

"Tu ne devrais pas continuer à travailler avec Gisèle. Elle te retarde. Excuse-moi de te dire ça, mais elle est nulle."
Nulle. Gisèle est nulle.
Les paroles de Jean me reviennent en mémoire. Cela fait trois jours que je suis collée contre ce mur, le nez à trois centimètres d'un cratère de moisi, à gratter du vieux plâtre, à boucher des fissures et à faire de l'enduit. "Vivement qu'on attaque la première couche" m'a encouragé la propriétaire des lieux. Sur un chantier, les trois premiers jours sont toujours les plus durs. C'est le côté ingrat de notre bel art. Mais transformer des taudis en palais d'un coup de truelle magique, redonner vie à des intérieurs chiffonnés, redresser des murs fatigués, délivrer les parquets de la pesanteur d'une vieille moquette, entendre les plinthes soupirer d'aise sous une bonne couche d'acrylique, tout cela vaut bien quelques heures de sueur."Tu es la Cendrillon du Btp" me dit toujours Jean quand il vient m'admirer peaufiner mes patines et chiader mes lettrines. Je peux vous faire un pan de mur entier en faux merisier, reproduire à la perfection du marbre rose, je peux faire passer une dalle de béton pour du parquet vitrifié, je suis incollable à la pose de carrelage, je sais imiter des vitraux, on admire mes créations de volume, on respecte mes perspectives à l'aquarelle comme à l'huile. Bref, les propriétaires me font des ponts d'or et paient cash pour ma gouache. Une preuve ? Mon carnet de commande est rempli jusqu'en 1999, 31 décembre inclus. Si tout va bien, je fêterais l'an 2000 chez Philippe Starck, à siroter des cocktails techno dans un cybercanapé. J'admirerais ses frisettes, si je ne suis pas trop partie et qu'elles sont encore là.
Alors, c'est vrai, Jean a raison, pourquoi continuerais-je à travailler avec Gisèle ? Pourquoi persisterais-je à m'encombrer d'une jeune femme qui a deux bras gauches et qui n'a pas fait les Beaux-Arts (j'en suis sortie major, promo 87, une des meilleures selon les anciens). Certes, elle tend les pots de laque à la perfection, elle sort l'escabau ni trop tard ni trop tôt, certes, elle rince mes pinceaux remarquablement. Mais cela suffit-il à en faire une assistante digne de confiance ? La réponse est non.
J'ai fini la première couche. J'attaque la deuxième. Gisèle n'a jamais plu à Jean. Il lui a tout de suite trouvé les doigts gourds et boudinés, avec des mains pareilles, elle ne peut physiquement pas avoir une préhension de pinceau correcte m'a-t-il tout de suite fait remarquer. Sur ce point, il avait parfaitement raison. Jean a rarement tort, le fait est. Ses remarques sont souvent cruelles, mais je les mets à profit sans me plaindre puisque je constate à chaque fois qu'elles me font avancer.
Pourquoi ai-je recruté Gisèle ? Bonne question. En sortant major des Beaux-Arts, je n'avais que l'embarras du choix. J'aurais pu prendre Margot Schwarz, la brillantissime Margot Schwartz, par exemple, nous aurions pu monter une véritable association. Margot est bourrée de talents et elle avait pris option restauration de tapisseries ce qui nous aurait ouvert un beau marché. Et Isa, elle était très bien Isa : une restauratrice remarquable, capable de transformer un loft glauque en maison de poupée en moins d'une semaine. Au lieu de ça, j'ai pris Gisèle, Grouillote-Gisèle. Elle m'a sauté dessus un jour de faiblesse, dans les couloirs des Beaux-Arts où elle passait mollement le balai après une session de moulage. Un accès de pitié qui me coûte cher aujourd'hui. Elle m'a eue avec son regard en biais, un regard de ratée et si je n'avais pas eu un brin de coeur, j'aurais passé ma route. Mais au lieu de ça, j'ai dit "ok, je te donne ta chance", et je l'ai engagée sur le champ. Un contrat en béton, non résiliable, sans période d'essai, un salaire totalement hors de proportion. 15 000 nets par mois pour une recalée au bac pro, même avec 20 sur 20 en français, je n'ai pas eu l'apitoiement économique comme dirait Jean.

Aux lettres maintenant. Selon les désirs de ma cliente, une poétesse impubliable qui pour se venger de l'anonymat me fait étaler sa version de la postérité sur ses murs. Ce matin, tandis que je répandais ses rimes sur ma triple couche, elle est venue nous rendre visite et elle a salué le travail de Gisèle qui sait (tout de même) faire illusion : "une efficace assistante que vous avez là !"
Heureusement que Jean n'a pas entendu ça ! Au mot "assistante", Gisèle n'a rien dit, mais j'ai deviné un sursaut d'humeur mal réprimé et j'ai attendu la réplique choc qu'elle ne manque pas de dégainer chaque fois qu'une remarque vient froisser son petit égo de paranoïaque : "évidemment, je n'ai pas fait les "Bozarts", moi." La propriétaire ne pensait pas à mal. Nulle trace d'ironie dans ses propos. Mais Gisèle y a vu autre chose, comme d'habitude. Elle n'a aucun talent, Beaux Arts ou pas, elle ne saura jamais saisir les nuances, restituer une atmosphère. Même la peinture au chiffon, technique enfantine s'il en est, elle ne sait pas faire. Ce n'est pas faute de lui avoir donné sa chance. Jean a raison, avec Grouillote-Gisèle, aucune chance de progresser.
Hormis son manque de discernement, la propriétaire est une belle femme, un peu à la Fabian, un casque de cheveux raides et bruns, une noblesse de nuque, une tonicité -louche ?- pour une peau qui a dépassé la cinquantaine. À côté d'elle Grouillote-Gisèle ressemble à un lampion de fête foraine, toute tassée, sans seins, le thorax à la limite du concave. Du temps où je supportais son bavardage, elle m'a fourni une explication : il lui manque deux cervicales ce qui lui donne d'atroces maux de tête et rend sa nuque extrêmement fragile. Cela explique pourquoi son cou est hiver comme été embobiné dans d'affreux foulards de hippie. Jean ne supporte pas cette façon qu'elle a de rentrer son cou épais dans les épaules telle une Marguerite Duras mal emmanchée. C'est vrai, Gisèle n'est pas à proprement parlé ce qu'on appelle une beauté, mais on s'y fait. Cela dit, nous ne pourrons jamais former un véritable duo. Pas de talent, un physique limité, Jean a raison décidément, je n'ai pas pioché la bonne équipière.

Le D est fait. Je passe au I, puis au C. J'exerce un métier plein de contraintes instructives, où il faut respecter les termes de la commande tout en y ajoutant sa patte. "Une farandole de mots qui fasse du sens", voilà ce que veut ma belle et brune cliente sur le mur crème de son living de 112 m2.
Je m'éloigne de quelques mètres : Dictio. Je pourrais laisser tout en plan et partir, je suis sûre que la proprio se laisserait prendre à cette impression d'inachevé. Créer le mystère, engendrer la réflexion, voilà encore une chose que Grouillote-Gisèle est incapable de faire. Son esprit est brouillon comme un exposé de dyslexique. Face à une clientèle cultivée telle que la mienne, elle ne fait pas le poids : l'autre fois, un artiste très coté d'une villa montmartroise me parlait de Matta pendant que je dessinais de grands tournesols au charbon sur les murs de son atelier (une allégorie pour figurer son cancer du poumon en phase de guérison, du moins le croyait-il jusqu'à que je tombe sur sa nécro dans Libération). Gisèle qui me tendait mes pinceaux n'a pas pu prendre part à la conversation : le romantisme, l'impressionnisme, le cubisme, tout cela lui échappe royalement. Elle croit que Pollock est une marque d'électroménager. J'ai bien tenté de l'initier à Turner, aux Préraphaëlites, de l'interpeller sur un ou deux fondamentaux sur le fauvisme, mais elle se bute en fronçant son nez de tapir, jusqu'à en faire dégringoler ses grosses montures d'écaille. Tout juste bonne à réviser le béscherel entre deux rinçages...
Qui m'a dit que les cancres repentis et les autodidactes étaient d'affreux tâtillons sur l'orthographe ? Jean ?
Une autre fois, alors que ma commande consistait à graver le mot "coquecigrue" sur un panneau de liège de Tabarka, elle m'a fait des yeux ronds comme des billes. Elle ne connaissait pas Coquecigrue. En y réfléchissant à peine, comment pourrais-je m'en étonner ?

N. j'aime cette lettre, elle me fait penser à un chemin tortueux, à Machiavel, plus prosaïquement, Jean dit que c'est un Z qui a mal tourné. Jean est fort pour les images. Que peut faire Gisèle face à la profondeur d'un N ? Rien. Elle dirait que c'est un N. Une anti-conceptuelle pur jus.
Tiens, quand on parle du loup... Je la sens là, juste derrière. J'ignore l'engeance, je préfère ne pas me retourner, je chiade les S de "sentiments" une dernière fois avant de relire le tout. Mais, elle insiste alors je ne peux pas faire autrement (encore une spécialité de G. G ça, faire le pioupiou derrière mon dos).
- Je crois qu'il y a une faute, dit-elle de sa voix vacillante, pleine de trémolos. (G. G mue en permanence).
L'agacement me saisit l'échine. Je frissonne presque.
- Comment ça, une faute ?
- Il y a deux N a dictionnaire. Tu n'en a mis qu'un.
Je fais deux pas en arrière. Sur le mur devant moi s'étale, capital et magistral, mon "DICTIONAIRE DES SENTIMENTS".
Je l'entends soupirer. Il me semble que c'est d'aise. Avant que j'aie pu faire quoique ce soit, la propriétaire est là. Son splendide nez de Cléopâtre collé sur mon mur.
Elle non plus n'est pas sûre. Elle fait trois pas en arrière et chausse une paire de demi-lunes cerclées d'acier, ce qui accentue son air perplexe. Ses yeux se plissent sous la réflexion, et les pattes d'oie qui se forment lui enlèvent curieusement dix ans. Le doute m'écharpe. Elle réclame un diction(n)aire. Que de battage pour un N !
G. G se met en branle, ses gros doigts boudinés tatônnent dans un tas de livres posé au pied de la bibliothèque que j'ai fini de peindre hier (des guirlandes de myosotis sur fond de jaune jonquille, "un air de printemps" m'a ordonné ma cliente). Pleine de vice, G. G esquisse un sourire en rapportant le verdict, un bon vieux gros Robert qui doit bien peser ses deux kilos. L'édition date, je pourrais contester. Au cas où. On ne sait jamais. Tout le monde peut se tromper. Quoiqu'il y a des travailleurs qui se font virer pour moins que ça. La propriétaire me jette un drôle de regard, puis me tend le dico.
- Vérifiez, Mademoiselle.
Je tourne les pages, fébrile, je n'ai jamais su regarder dans un diction(n)aire. Et puis, ce "mademoiselle", sérieux comme un pape, dégoulinant d'incrédulité soudaine...
Mes yeux s'arrêtent sur le mot dictateur -personne qui après s'être emparée du pouvoir l'exerce sans contrôle- et je ne peux m'empêcher de jeter un regard à G. G : la définition tombe à pic (conserver un zeste d'humour en toutes circonstances, me conditionne sans cesse Jean). Elle savoure déjà son triomphe, ses sourcils en roncier prêts à se rejoindre pour sonner l'halali.
H comme humiliation.
Tout ça pour une histoire de N.
Justement, il y en a deux. Tout le monde peut se tromper, je ne vais pas me mettre à genoux. Pour confirmation, G. G dégaine son Bescherel de la poche ventrale de son bleu de travail dans un geste grandiloquent, ce qui fait pouffer ma propriétaire. Enfin mon ex. Qui en me montrant sa nuque de princesse beugle sans égard pour son standing :
- Virée, vous êtes virée !
Puis, elle tend le pinceau à Gisèle. Grouillote-Gisèle. G. G. Pas moins.
Mon sang ne fait qu'un tour, sans doute à cause de son gros pouce persifleur levé en l'air. Mon sens légendaire de la répartie salué par Jean me fait défaut, mais j'ai toujours le dictionnaire dans les mains. G. G se gausse franchement et je ne peux rien faire d'autre que de lui écraser le Gros Robert sur la tête. J'entends les cartilages de sa nuque faire un drôle de bruit, un crac sec comme une branche qui cède sous l'incendie. Puis je pose mon regard sur la proprio afin de la tenir informée : "les cervicales, il lui en manque deux, c'est pour ça..." Mais pourquoi s'excuser, se justifier ? "Un dictionnaire avec deux N, forcément, ça pèse plus lourd", j'ajoute pendant que la proprio hurle en secouant G.G. Qui git les yeux ouverts sur les gravas, son cou de tortue définitivement rentré dans les épaules. Tandis que ma cliente s'évanouit, j'en profite pour remballer mon matériel. Je devrais paniquer, mais je me sens tellement soulagée. Cela fait des années que je rêve de m'en débarasser. L'occasion fait le larron, n'est-ce pas toi Jean qui dit tout le temps ça ? Peut-être, je ne sais plus. Il faut que j'agisse, sans réfléchir, d'instinct, c'est l'instinct qui m'a sauvé aux Beaux-Arts. Jean était là, dans le jury du concours d'entrée, quand ils ont un instant supposé que je n'avais pas de talent. Il m'a suffi d'un rendez-vous pour réunir l'unanimité. Je savais que Jean aimait les jeunes filles, les étudiantes. Je savais qu'il ferait tout son possible. Ce qu'il a fait. Il n'a eu qu'à intervertir deux noms sur un dossier. Mademoiselle Gisèle Gégan m'a cédé sa place sans le vouloir. Qui a parlé de culpabilité ? Je n'ai jamais voulu m'encombrer d'un tel boulet, même par pitié. Mais tout finit toujours par se savoir. Elle me l'a fait, nous a fait payer, moi et Jean. 15 000 nets par mois pendant dix ans, pas mal pour une non-diplômée des "Bozarts". Il y a ceux qui préfèrent l’argent à la justice. Gisèle aurait pu être artiste et célèbre, mais elle a souhaité ne pas l’être. N’est-ce pas une raison suffisante pour la haïr ?
Je fourre G. G dans un sac de chantier en grosse toile de jute et je commence à délatter le plancher -un si beau parquet de Hongrie que ça m'en fait mal au coeur- pour y installer ma belle cliente. (Rien qu'à son craquement, j'avais immédiatement deviné que le parquet n'était pas posé à même le sol, j'avais même calculé le volume, ma pauvre G. G, si tu savais !). Compte tenu du peu d'espace (ma cliente, qui a la corpulence d'une feuille de papier alu y rentre à peine), il n'est pas question d'y faire tenir l'épaisse G. G. Le mieux est de patienter. Jean ne va pas tarder à venir me chercher. Il est toujours à l'heure. Quand il sera là, on avisera. Mais je sais déjà ce qu'il me dira : Gisèle était nulle, vraiment nulle. Et puis, on ne va pas se laisser abattre pour une histoire de N.
Qu'est-ce qu'un N sinon un Z qui a mal tourné, hein ma G.G ?
Fin

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