Les gâcheurs
de Patricia Oudit

- Encore un fameux gâchis, cette soirée !
Fred repoussa son panama beige vers l'arrière de son crâne, se cala bien au fond de sa chaise en croisant ses grandes jambes, ses chaussettes fantaisies se détachant sur son feu de plancher, et contempla la scène pathétique qui se déroulait devant ses yeux noirs de conquistador. Deux garçons se battaient, le plus petit, un type frisé cintré dans un blouson de cuir et chaussé d'une paire de santiags usés jusqu'à la corde avait attrapé un grand mou aux pommettes rouges, probable produit d'une école de commerce, houpette branchée en sus. Le petit tenait le grand par le col et le déplaçait depuis un petit moment sur quelques mètres tandis qu'une minuscule brune aux petites fesses provocantes moulées dans un jean, propriété du frisé, tentait de les séparer en sautillant après eux tout en moulinant des bras.
Et cela ne faisait même pas une demi-heure que nous étions arrivés.
Un record pour une troisième partie de soirée, surtout au Globo.
Cinq minutes auparavant, la fille dansait un rock façon rallye avec le type à la houpette, des passes proprettes, décomposées, quasi stroboscopiques, et malgré la longueur démesurée des manches du pull de la fille, on ne lui devinait aucune souplesse dans le poignet, tandis que le frisé aux santiags les regardait, avachi sur sa chaise. Enfin, sa chaise... Façon de parler. Comme d'habitude Fred avait attendu mon accord et avait collé sa bouche contre l'oreille du frisé.
- Tu sais quoi ? lui avait-il demandé sans même attendre la réponse. Tu es assis sur la chaise de la femme du chef.
Le frisé s'était retourné, m'avait jeté un coup d'oeil morne et dubitatif, comme si je n'avais pas l'air de la femme du chef, puis son regard avait fait le tour de notre table. À côté de moi se tenait mon mari, Livio. Le chef. Il discutait avec Joël, un ami très proche de la famille, un type fabuleusement gentil qui pleure dès qu'il rit. Ils faisaient mine de ne pas se mêler de nos affaires. Détachement feint, parfaitement travaillé. Il avait été décidé à l'unanimité que Fred n'avait plus besoin de personne pour régler ce genre de désagréments, nous savions que nous pouvions compter sur lui.
Le frisé sentant les yeux noirs de Fred insister sur son profil s'était retourné vers lui. Fred lui avait rendu son regard, d'un air mauvais et imperceptiblement aviné, et le frisé s'était levé pour aller retrouver ses amis, la fille et le type à la houpette. Il devait leur raconter ses déboires, un doigt bravache était pointé dans notre direction, et je ne fus pas été étonnée de voir Fred bondir de sa chaise et lui sauter dessus par derrière. Le frisé n'eut pas le temps de faire face, Fred était déjà en train de l'attraper par les épaules et le secouait comme un prunier. Joël et Livio cessèrent enfin de badiner pour s'intéresser au spectacle. Le frisé, tétanisé avait tenté un faible "mais, c'est quoi, cette embrouille ?", puis s'était ravisé quand Fred lui avait collé une beigne sur la joue droite.
- Il s'en tire bien, avait noté Livio.
Joël avait acquiescé en avalant une gorgée de whisky-coca.
- Il y a du progrès par rapport à toute à l'heure.
Le frisé en santiags était allé se rassoir encore plus loin, visiblement amoindri. Puis ç'avait été la séquence des slows. Houpette et cul moulé s'étaient tombés dans les bras. Le frisé avait voulu défendre son territoire, il n'y aurait pas de seconde humiliation dans la même soirée. C'était alors qu'il avait chopé houpette et passé ce qu'il lui restait de nerfs sur lui, le traînant comme une limace sur plusieurs mètres, alors que cul moulé zigzagait autour d'eux comme une mouche à boeufs.

Quand Fred se rassit, je hochai la tête pour le remercier et il me pria de remettre mes pieds sur la chaise. Allonger ses jambes dans une boîte de nuit surpeuplée, je ne connais pas de plaisir plus revigorant. Les gens voyant que celle-ci ne vous sert que de repose-pieds se croient en droit de vous la réclamer. Quand je dis qu'elle est occupée et que la personne insiste, Fred n'est jamais long à intervenir.
Une simple guirlande de mots épelée disctinctement suffit généralement à calmer les esprits. La-chaise-de-la-femme-du-chef. Au Palace, où nous étions il y a encore une heure, ce fut encore mieux. Nous nous trouvions à côté d'un groupe de jeunes à qui il manquait précisément une chaise pour que tout le monde soit assis. Une chaise, voilà une denrée rare, un vendredi soir au Palace. Une sorte de molosse en marcel décoré d'une paire de lunettes de soleil posée sur son crâne rasé s'était approché de moi, il avait posé son X-Energy drink sur notre table -ce qui n'avait pas manqué de déplaire à Livio et Joël-- mais avait franchement irrité Fred. Ses affaires ne s'étaient guère arrangées lorsqu'il avait demandé d'un air confiant : "je peux ?" et avait tiré le dossier de ma chaise sans attendre notre aval. Fred qui n'attendait que ça s'était levé comme un éclair, avait jeté sa chaise et son panama en arrière, et était venu déployer son mètre 88 à deux centimètres du molosse. Sous ses grosses narines encore blanches de coke.
- Tu as pris la chaise de la femme du chef.
Le molosse avait tripoté ses lunettes d'un air ennuyé puis avait camouflé son regard de tueur derrière, et nonobstant l'avertissement, avait tiré ma chaise d'un coup sec. Fred n'avait pas attendu, il lui avait allongé un crochet dans le bas-ventre sous les regards affolés de ses petits camarades. Comme le molosse était encore vivace, Livio et Joël l'avaient maintenu pendant que Fred lui labourait les abdominaux à coups de poings. Personne n'avait bronché dans le cercle des amis du molosse, sa probable petite amie se contantant de piquer une crise de nerfs à même son fauteuil. Nous avions dégagé avant que les videurs ne déboulent. Ni vus, ni connus. Jusqu'à ce jour, personne n'avait donné notre signalement et personne ne nous inquiétait. Entre gens de la nuit, il faut croire qu'on ne se dénonce pas. Trois garçons mignons et une grande fille brune sans signes particuliers, de quoi confondre tous les physionomistes de Paris by night et éviter le "blacklisting" tant redouté. Et pour réduire encore les risques, Fred ne met son Panama qu'une fois dans la place.
Il y a encore peu de temps, nous terminions par le Queen's (vers trois heures du matin, nous quittons le Globo, les Bains, le Bus ou tout autre lieu branché ou nous avons nos entrées, cela dépend du calendrier des festivités), mais nous ne nous sommes jamais beaucoup amusés là-bas. Les homos se montrent par trop conciliants envers l'acte gratuit, pire, ils se foutent des chaises comme de l'an quarante, et cela ne va pas s'arranger compte tenu de l'attirance des Drags Queen pour les attouchements verticaux. Nous avons aussi expérimenté la Comédie, une petite boîte sur la Butte, mais nous avons été à chaque fois déçus par la bonhommie de la clientèle. J'ai eu beau épuiser mon registre de positions provocantes (chacune de mes jambes ostensiblement allongée sur deux chaises différentes, parfois même une troisième pour mon sac à main) rien n'y a fait. Il y a des boîtes où les gens viennent uniquement pour danser et boire debout au bar et nous avons bien été obligés de réagir en fonction, d'adapter notre circuit. L'autre soir, quand Fred nous a proposé de tester la Salle Wagram, nous avions bien ri ! Nous avons profité de l'occasion pour lui donner la liste des endroits à proscrire en toute circonstance, en premier lieu la Salle Wagram où les sièges inoccupés sont légion.
Nous pensons exporter sous peu notre savoir-faire. D'abord en banlieue (on nous a beaucoup parlé de l'Acropolis, une boîte de l'Essonne où se déroulent des spectacles de catch féminin érotique et des concours de tee-shirt mouillés qui appellent la position assise et attise l'agressivité -la vulgarité de la population fera le reste). Puis, pourquoi pas, à l'étranger. Peut-être à Londres et dans les boîtes chics de Manhattan. Au Niels, il paraît que les Blacks dansent beaucoup, mais que passé trois heures du matin, leur endurance s'amenuise. Il va falloir que Fred fasse un peu de musculation. Nous ne sommes pas encore assez au point pour nous risquer dans les endroits mal fâmés. Il faut que Fred se perfectionne encore, nous avons bien vu qu'il n'était pas encore tout à fait au point question maîtrise des nerfs. Il jaillit encore trop vite, n'attend pas suffisamment les réactions, anticipe à partir de pas grand-chose, un sourcil froncé, un rictus imperceptible, un poing qui se crispe...
Il ne laisse pas le temps à l'incrédulité de naître dans les yeux. Puis à l'incompréhension de prendre possession du visage tout entier, à la trouille d'affaisser les épaules. Il fait si vite que nous ne prenons même plus le temps de savourer le pas du lâche qui débarrasse le plancher.
Mais, c'est normal : prouver la couardise de l'humanité avec pour tout accessoire une simple chaise requiert une certaine compétence. Et Fred est une recrue récente, un jeune chien fou à qui il faut laisser le temps de se faire la main. Il a su y faire pour intégrer notre cercle restreint, il y a un an, il n'y a donc aucune raison pour qu'il ne progresse pas vite. Avant lui, c'était Joël qui s'y collait, au numéro de la chaise de la femme du chef. Un Maestro. Il faisait ça très bien, avec une voix de méchant et un sourire de gentil, les gens croyaient avoir systématiquement affaire à un dingue ce qui clôturait très rapidement les débats, la chaise nous étant restituée dans un mouvement d'humeur discrètement réprimé. Puis un jour, au Globo justement, nous sommes tombés sur Fred. Quand Joël a tapoté sur son épaule et proféré la formule magique, j'ai vu un grand type tout sec coiffé d'un panama se lever de sa chaise et me la tendre en me gratifiant d'un baise-main. Enfin un gentleman. Il s'est éclipsé, puis est réapparu 5 minutes plus tard avec une autre chaise. Nous l'avons chaleureusement congratulé (le Globo fêtait ce soir-là ses 5 ans d'existence, trouver une chaise libre dans ces conditions relevait de l'exploit pur et simple) et Livio lui a offert un Bourbon, sous nos yeux amusés et conquis. Il nous a avoué que cela faisait plusieurs fois qu'il observait notre petit manège et qu'il nous attendait chaque vendredi avec impatience. Mais que, jusqu'à présent, il n'avait eu guère de chance : soit nous ne venions pas (mais, lui avais-je expliqué, il faut bien espacer nos visites afin de ne pas tenter le diable), soit il ne s'était pas montré suffisamment rapide pour squatter la chaise-test (il est vrai que certains soirs, nous avons l'impression d'être un peu à l'usine). Son aveu m'avait un peu déçue. Je trouvais que tout cela manquait affreusement de spontanéïté. Mais, d'un autre côté, je ne pus qu'admirer sa franchise, sa ténacité. Il faillit être recalé quand il nous demanda pourquoi nous faisions cela. Aucun d'entre nous ne jugea utile de le renseigner à ce sujet. D'ailleurs, nous ne le savions pas nous mêmes. Il y a trois ans, nous étions au Globo, (où nous revenons régulièrement, comme pour un pélerinage, malgré l'inadaptation du lieu) quand Joël et Livio, légèrement ivres et d'humeur bagarreuse avait imaginé ce prétexte à défoulement. Un hasard de situation. Il faisait chaud, j'avais les jambes lourdes, je les ai allongées sur la chaise vacante à deux mètres de moi. Notre première victime ne s'était pas montrée particulièrement retorse, Livio n'avait même pas été obligé de faire semblant de s'interposer, mais nous nous sommes globalement bien amusés. Bien sûr, il y a un peu de nostalgie là-dedans. Nous avons continué tout simplement parce que cela avait marché et que nous nous sommes pris au jeu de cette petite mascarade qui permettait de nous montrer désagréables et de conclure à la bêtise humaine et universelle.

En sortant du Globo, ce soir-là, j'avais pris Livio et Joël à part et je leur avais demandé s'ils ne voyaient pas d'inconvénients à ce que Fred rejoigne notre trio. En tant que femme du chef, titre maffieux que je devais à Joël qui me portait aux nues, j'avais mon mot à dire. Or, la qualité de la prestation servie par Fred m'avait conquise, j'étais folle de son inquiétant regard noir, de ses chaussettes flashy, de ses feux de plancher et de son Panama. Quand nous sommes allés nous coucher ce soir-là, nous nous sommes réjouis d'être un quatuor. Personne n'a émis de protestation. Fred était le bienvenu. Avant de m'endormir, je passai la troupe en revue : Livio, toujours aussi parfait dans le rôle du mari chiffonné, Joël, engoncé dans son bomber, à l'apogée de son art dans le registre du faux-calme qui n'attend que ça, Fred, plein d'avenir dans le rôle du porte-flingue agissant, et moi, totalement irrésistible dans le rôle de la femme du chef, jeune princesse pré-variqueuse soumise à protection.

Il est quatre heures du matin au Globo, largement le temps de partir, mais bizarrement, personne ne se décide. Nous restons là, à nous renvoyer des regards un peu las. Devant nous, le danseur de fin de semaine s'étiole, ses plantes de pied sont douleureuses, mais il n'est plus un bon client pour nous. À ce stade là, il ne s'assoit plus : ou il commande une autre bière et la boit debout au bar, soit il rentre se coucher. J'ai quatre chaises devant moi, mais je me sens alanguie, les jambes repliées sous mes fesses, sans énergie. Livio et Joël sirotent stoïquement. Fred jette des regards en coin à une blonde esseulée. Il ne se passera rien d'autre ce soir.

En rentrant se coucher, Livio me passe un bras autour de la taille. Je suis La-femme-du-chef, il ne faudrait pas l'oublier. Avant, je n'appartenais à personne, j'étais un terrain vague que personne ne s'aventurait à entretenir. Puis il y a eu Joël. Quand j'ai couché avec lui la première fois, Livio a tenu à assister. Un peu de sel de l'existence, les gens qui comme lui ont une peur bleue de s'ennuyer n'ont d'autre recours que de provoquer l'événement. Pour Joël, qu'il avait rencontré dans un bar, il m'a fait l'article. Il me l'a vendu comme une botte de radis primeur. En tant qu'ami, Joël est parfait, irréprochable. Comme amant, il peut mieux faire. Disons que j'ai été habituée à mieux. Mais fut un temps, encore récent, où je ne pouvais pas proposer. Contentez-vous de ce piètre coup, même quand vous n'en avez pas envie, il ne faut pas que je m'ennuie la nuit. Alors, vous pensez, quand Fred a débarqué...

Peu après qu'il eut rejoint notre trio, Livio lui a parlé des extras, du service de nuit. Il lui a dit : elle est pas belle, ma femme ? Fred a dit oui. Tout de suite. Je le soupçonne même d'avoir fait tout ça pour ça. Livio sait qu'il risque gros cette fois-ci. Mais c'est bien ce qui l'excite. Il le tuera sûrement quand je serais assez folle pour lui annoncer que je veux le quitter.

Mais qui puis-je si j'aime tant quand Fred colle sa bouche contre l'oreille de la victime et lui sussurre disctinctement la petite phrase et qu'il ne nous reste plus qu'à attendre la réaction en chaîne. J'aime surtout quand -une fois sur cent, hélas-, le type s'énerve et que le trio se met en branle. Nous avons su jusqu'à présent éviter la bagarre générale, bien que nous ayons vu parfois quelques verres voler dans la lumière blanche. Qui puis-je si j'aime ce moment d'accalmie où l'espace s'aggrandit imperceptiblement autour de notre table, où les danseurs éreintés nous jettent des regards de crainte et d'envie tandis que nous les toisons en plissant des yeux et que Fred annone enfin, l'air faussement désolé en repoussant son panama vers l'arrière :
- Encore un fameux gâchis, cette soirée !
Fin

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