Les Autres au paradis
de Patricia Oudit

Ils sont tous là, autour de la table de réunion. À m'attendre. Je sais que je suis pâle, figée dans mon tailleur bleu marine qui ne va pas avec mes yeux, je sens mes aisselles s'humidifier, ma langue qui s'assèche comme à chaque fois que je dois prendre la parole en public. Pourtant, je devrais être habituée. Mais, Timidité Compulsive, Peur du Jugement des Autres. À l'école, déjà, c'était pareil. La perspective d'un exposé oral me paralysait. Mais je trouvais toujours une excuse imparable pour y échapper. Une tante décédée, une petite cousine leucémique, mon immeuble détruit par une explosion au gaz. C'est comme ça que j'ai découvert la crédulité des gens. On pouvait leur faire gober n'importe quoi. Mais ça c'était valable à l'école. Après plus d'échappatoire possible. Le Monde Du Travail. L'horreur Absolue.
Les Autres.

Les Autres. Devant moi, autour de moi, après moi.
Cela fait 10 ans que je travaille dans cette boîte. Je les connais tous, je les appelle chacun par leur prénom, même le directeur général. Un type très gentil, le directeur général. Qui invite des filles, des secrétaires, dans son hélicoptère, qui les fait tournoyer jusqu'à l'écœurement au-dessus de sa magnifique propriété près de Cahors. Il y a des peupliers et des gentianes par là-bas, m'a-t-on dit. Moi, je ne suis pas secrétaire, alors je n'ai jamais été invitée. Je n'ai pas de titre, juste une fonction. Je suis là et c'est déjà pas mal. De toute façon, j'aurais refusé pour l'hélicoptère, j'ai le vertige. Je me sens mieux dans mon rez-de-chaussée sans ascenseur, avec les volets fermés.
Tous les lundis, c'est la même chose : il faut que je leur parle, et cela fait donc 10 ans que je passe un mauvais dimanche. À vrai dire, mes tourments commencent dès le matin. Je vais faire mon marché vers 10 heures, j'achète des oranges ou des pommes, selon la saison, et des œufs, des tas de boîtes d'œufs qui pourrissent toute la semaine dans mon frigo, mais examiner leurs rotondités me décontracte. Car, évidemment, je ne peux rien avaler, hormis une demi-boîte de Lexomyl, par quart, toutes les dix minutes. Pendant 10 ans, j'ai vu un psy. Il m'a dit plein de choses, sur moi, sur eux, sur les Autres et depuis que je ne le vois plus je souffre énormément. Mais, voilà : un jour, je n'ai plus rien eu à lui dire. Je n'ai jamais rien eu à dire, comment ai-je pu parler à un psy pendant dix ans ?
Oui, je vis les volets fermés dans mon petit chez moi, mes parents sont morts depuis presque... Je ne sais plus. Mais je sais que cela fait des années que je suis une fille unique, une jeune femme de 33 ans qui n'a pas plus de famille que d'amis. La combinaison n'est pas idéale pour faire des rencontres. Au bureau, mes collègues me racontent leurs vies. Christiane, ma supérieure hiérarchique directe, me montre des photos de ses deux petites filles. Je hoche la tête dans un sourire pour lui montrer que je les trouve adorables, j'aimerais lui dire que la plus petite aurait besoin d'un appareil dentaire, mais je n'ose pas. Elle me demande si mon week-end s'est bien passé, je lui réponds "oui" car derrière le "non" se profile le "pourquoi ?", le "pourquoi" plein de sollicitude et de curiosité. Après le "oui", au moins, on se tourne le dos jusqu'à midi pour taper nos rapports.

- Alors, Martine ?
Le premier mot bourdonne à mes oreilles. Ce n'est pas moi qui parle, ce n'est pas moi qu'ils regardent. Il faut bien s'encourager. Je commence mon exposé. Au rapport, collègue, au rapport ! C'est lundi ! Le dimanche soir, je ne pense qu'à ça, ça me gâche mes deux films sur TF1. Avant j'aimais bien regarder Capital, mais plus depuis que je trouve que le présentateur ressemble étrangement à mon directeur général. Les mêmes sourcils, c'est un fait. Qui se rejoignent pour ne faire qu'un trait noir, une vilaine ligne qui empêche les yeux de regarder en l'air et les dirige droit sur vous. Christiane pense la même chose que moi, bien que sur ce sujet, comme sur bien d'autres, nous ne nous soyons pas consultées. Le lundi, quand je gare ma Fiat au parking de la société, je me trompe de place. Quand Christiane arrive, elle est obligée de se garer au numéro 32 au lieu du 33, elle arrive donc de mauvaise humeur, mais ma mine pâle l'empêche de faire des commentaires. J'ai si mal dormi la veille. Jusqu'à deux heures ou trois heures du matin, j'ai passé l'ennemi en revue et fourbi mes armes pour l'annihiler. Depuis 10 ans, je fais le même rêve : mon directeur général porte des baskets très voyantes, il a oublié d'enlever l'étiquette du prix, ce qui n'arrange rien. Il me court après sans relâche. Christiane, elle, est déguisée en lapin, et je ne me gêne pas pour lui en faire la remarque. Évidemment, ils le prennent mal. Très très mal. Ils font l'inventaire de mes torts et me bottent les fesses, les oreilles de Christiane se balancent d'avant en arrière et j'arrive à lui arracher le haut de son déguisement. Dans le rêve, je triomphe, je sors la tête haute, avec les oreilles de Christiane en prime. Du bon boulot.

Mais, le lundi matin, à 8 heures trente précises, ce n'est pas la même histoire. Très vite, peut-être au bout de 5 minutes, je sais que leurs yeux vont fixer leurs dossiers. Je suis si ennuyeuse. J'ai travaillé mon ton monocorde devant mon petit magnétophone. Des années d'entraînement dans mon petit appartement. Au départ, mon timbre de voix était très haut-perché, mais à force de persévérance, j'ai réussi à le faire redescendre de plusieurs tons. Aujourd'hui, ma voix est sans intérêt, dénué de nuances, presque atone. De même, le contenu de mon exposé est loin d'être brillant. Je ne fais aucun effort d'analyse, je paraphrase, je n'offre aucune idée nouvelle, je crois d'ailleurs avoir saisi que ce n'est pas ce que l'on me demande. Alors, pour parer à toute éventualité, je m'enlise dans des considérations frisant le hors-sujet. Mes parents avaient raison de dire que je n'allais pas réussir.

Au bout de dix minutes, à peine, j'entends leurs bâillements, le lundi matin m'aide beaucoup, et je n'ai pas besoin de les regarder pour savoir qu'ils s'impatientent. Christiane se décroche la mâchoire sans mettre la main dans sa bouche, elle n'a pas à se soucier de bienséance puisque mon directeur rêvasse à son week-end passé et en déduit des projets pour le suivant. Ils ont tellement hâte que le pensum s'arrête que l'un d'entre eux se dévoue à tour de rôle pour m'interrompre, "merci Martine, on va faire une petite pause kawa pour nous réveiller" et comme je déteste l'arrière-goût de caféine et qu'il faut que je dorme ce soir, je rassemble mes dossiers sans un mot et je file à mon bureau. Depuis 10 ans, je n'ai jamais participé à la pause-café, où tout se passe pourtant. L'on y glousse sur moi et les pesanteurs de mon minable exposé, on y glâne des informations de première main, Christiane a encore trompé son mari et c'est bien fait pour lui, il n'a qu'à pas laisser la vaisselle s'entasser, le directeur général a emmené une de ses secrétaires à Rocamadour, et lui a appris la vie au fin fond de la grotte. Je n'ai pas besoin d'être là pendant la pause "kawa", Christiane me raconte après, comme si elle se parlait à elle-même devant sa glace.

Une fois que j'ai terminé mon rapport, je retourne à ma place. Loin des Autres. Jamais assez loin pourtant. Un petit quart d'heure de tranquillité, une demi-heure les lendemains de dimanche agité, et les revoilà. Christiane me résume les affaires en cours en chuchotant, le directeur passe quelques coups de fil urgents tandis que j'essaie de me rappeler des titres des deux films du dimanche soir et que je me jure de ne plus jamais rater Capital. Une fois que le danger est passé, on pense toujours l'avoir surestimé. Là est le risque.
À midi, ils partent déjeuner, Christiane me propose de les rejoindre pour le café, je l'en remercie, peut-être un jour viendra où elle m'envisagera comme un être humain dont les dégoûts sont dignes d'être retenus. "Ah, c'est vrai que vous ne supportez pas la caféine !" Oui, c'est toujours vrai.
Ils reviennent à14 heures passés de quelques minutes, et il faut que je me réhabitue à leur présence. À 17 heures, je remets mon gilet que j'ai pris soin de laisser sur mon dossier de chaise de manière à pouvoir l'enfiler tout en restant assise. (J'aimerais m'étirer, mais j'ai peur d'attirer l'attention.) Christiane vient de composer le 36 15 entrefilles, pour sa copine bien sûr, sinon pourquoi passerait-elle son temps à s’inquiéter de ses courbes de température ? Le directeur général est parti depuis une heure pour faire une course, il repassera sûrement vers 19 h 30 pour régler quelques problèmes, des dossiers de première urgence, mais il a donné les clés à Christiane pour fermer. On ne sait jamais ce qui peut arriver, une énorme urgence rescapée de Rocamadour. Je me lève, avant, j'ai réfléchi pendant 5 minutes pour savoir comment lancer mon "à demain" tout en me précipitant vers la sortie sans donner l'air d'être pressée et ainsi éviter les questions scabreuses de Christiane.
À 17 heures 15, je suis dehors, les passants me bousculent. Il n'y a plus deux Autres, mais plein d'Autres, partout. Qui grouillent dans mon dos et me gâchent mes côtés. Il y en a aussi devant, une multitude qui me transperce sans même faire attention à moi. L'anonymat est un mot que je ne comprends pas. J'ai toujours l'impression que des yeux me traquent, que des bouches se moquent, que des mains me sondent. Mon horizon est souillé jusqu'à chez moi. Je suis dans un état de stupeur absolue quand je pénètre dans mon petit appartement, après m'être accroupie en passant devant la porte-fenêtre de la concierge et son babil inutile. Je me vautre sur le canapé, je me remets doucement, et puis soudain, je ne pense plus à Christiane, au directeur général, j'oublie les gens du dehors. Cinq minutes de répit, c'est pour elles que je me force à vivre, que le flingue rouille depuis 10 ans dans le tiroir à couverts de la cuisine, entre l'argenterie de ma grand-mère. Je l'avais acheté en sortant de mon premier jour de bureau. Pour remplacer l'autre. Je me vois souvent en rêve enfourner le canon sous ma langue et tirer. Finalement, j'ai supporté l'épreuve. Le lendemain, du premier jour, j'y suis retournée, puis encore et encore. Mais rien n'est encore gagné. Il ne faut jamais se reposer sur ses lauriers. La preuve. Depuis une semaine, je n'y arrive plus. La force de l'habitude a ses faiblesses. Nous sommes le 2 avril et j'ai fait le compte du nombre de jours qu'il me reste à vivre, sauf accident. En tenant compte de l'espérance de vie moyenne d'une femme, je suis arrivée à plus de 15 000. 15 000 jours avec les Autres à mes côtés. Vertigineux.

Il faut que je prépare le dîner pour ce soir, j'ai des invités. Pour la première fois depuis 10 ans. Avant, je dînais avec mes parents. J'ai dans l'idée de préparer un lapin chasseur pour faire honneur à Christiane, et une crème caramel. Christiane m'a dit une fois que c'était le dessert préféré du directeur général, ça tombe bien, je ne sais plus quoi faire de mes oeufs du dimanche. En apéritif, je leur ferais du jus d'orange pressée. Tout à l'heure, au bureau, Christiane m'a dit "à ce soir" et ça m'a fait bizarre. Je ne sais pas ce qui m'a pris de les inviter. Ou plutôt si. Ils ont d'abord été surpris de ma proposition, ils ont ensuite tenté de décliner en invoquant mille et un prétextes, mais ils n'ont pas pu se défiler. J'ai tellement insisté, et ce n'est pas mon genre. Cela fait une semaine qu'ils font des messes basses et complotent dans mon dos. Finalement, ils se sont rendus à l'évidence : une soirée de perdue... Les messes basses les ont énormément rapprochés, peut-être suis-je à l'origine d'une évolution plus cordiale de leurs relations ? J'aime à me le répéter.
Ils se sont montrés on ne peut plus indulgents en acceptant mon invitation, ils ont amicalement pensé que cela devait être important pour moi : je ferai en sorte de faire honneur à leur mansuétude en abrégeant leurs souffrances. Le dîner sera court. Sans être expéditif. Cela fait des années que je prépare ce que je vais leur dire au moment du digestif (Cognac ou Génépi ?). Pendant que Christiane et le directeur général boiront et que je trinquerai à leur santé (mais en aurais-je l'audace ?), je leur expliquerai la raison de leur présence. J'espère que la boule d'angoisse qui m'étreint les tripes et me serre la gorge tous les lundis matin me laissera un peu de répit. Mais parler devant deux personnes, ce n'est pas parler en public, n'est-ce pas ? Et puis, il s'agit juste cinq petites minutes d'attention. Juste de quoi leur raconter mon calvaire quotidien, et tous les films du dimanche soir que j'ai ratés à cause d'eux. Je me montrerai magnanime : je reconnaîtrai que tout cela ne leur est pas entièrement imputable, que le système fait que, etc... En cinq minutes. Tout à l'heure, je rechronomètrerai mon intervention. Ils vont découvrir une de mes nouvelles facettes : la concision. Mes parents, eux, n'ont pas voulu m'écouter. Après mon petit discours, ils se regarderont sans comprendre, mais je souhaite vivement qu'ils comprennent que je ne réclame aucune compréhension de leur part. Ils auront un bref moment d'égarement et avant qu'ils n'aient eu le temps d'anticiper sur la suite des événements en savourant une dernière gorgée de Cognac (ou de Génépi ?), je filerai à la cuisine en disant à Gérard de ne pas hésiter à se resservir en crème caramel, j'ouvrirai le tiroir à couverts, j'irai chercher entre l'argenterie de ma grand-mère. Ce sera ma victoire, ma première, sur l'humanité. Le début d'une longue marche vers le bonheur. Mes parents ne comptent pas. Je me suis juste un peu énervée ce soir-là. Ma mère n'avait qu'à pas monter le son de la télé pour ne pas m'entendre "geindre". Mon père aurait gagné à cesser de lire "l'Equipe" en haussant les sourcils.

Maman, papa, écoutez-moi, je n'arrive pas à vivre, je n'y arrive pas ! Il y a trop de gens dehors, partout !

Tout cela n'était aucunement prémédité, bien évidemment. Mais voilà que je me justifie comme quelqu'un qui réclamerait de l'indulgence...

Enfin seule.
Quand je serai enfin seule, j'allumerai peut-être la télé pour Les voir une dernière fois s'agiter lors du dérisoire débat du lundi soir. Plus jamais de dimanche foutu, plus jamais de lundi matin terrifiant. Je ne sais pas encore ce que je ferais d'eux. Mais, j'ai le temps d'y penser. J'ai décidé de revendre ma télé. Il faudra aussi que je pense à huiler régulièrement mon P. 38. Deux Autres anéantis, c'est un bon début, un excellent entraînement pour la suite.
Pour les Autres.
La Multitude d'Autres.
Fin

Sommaire